Je rentrais d’une course à cheval aux sebkha salées de la route de
Bou-Dnib avec Maammar-ould-Kaddour, des nomades Rzaïna de Saïda, et
mokhazni de Béchar, venu en pèlerinage à Kenadsa. La nuit lunaire,
chaude, oppressante, emplissait d’une sensualité lourde le sommeil des
jardins. Des bruissements comme des soupirs vaincus et heureux montaient
dans le silence. On sentait la vie sourdre sinueuse, intarissable, par
tous les pores de la terre et des plantes accablées.
Nous étions venus en silence, las, et nos chevaux marchaient sans bruit
sur le sable fin. Dans une ruelle étroite, entre deux murs d’argile, ils
s’arrêtèrent pour boire dans une séguia claire.
Tout à coup, le cavalier me toucha l’épaule. Sous les palmiers du
jardin, un nomade et une ksourienne étaient là, debout, l’un près de
l’autre.
Je reconnus l’Arabe à son haut turban algérien. C’était Abd-el-Djebbar,
le Hamiani, remarqué déjà à la mosquée de Kenadsa, parmi les étudiants.
Il murmurait «Je suis ton frère... Pour l’amour de Dieu, sois à moi!» Et
ses robustes mains tordaient les frêles poignets de la jeune ksourienne
au visage de cire.
Elle était belle et parée comme une épousée. Une longue tunique de laine
rouge s’enroulait aux formes voluptueuses de son corps. Le front ceint
d’un diadème de fleurs d’argent, la clarté de la lune se mirait dans
l’éclat de ses bijoux. Son front était si pur que les étoiles semblaient
y pleurer...
Elle était venue à ce rendez-vous téméraire, dans la nuit si calme et
pleine d’embûches. Et maintenant elle tremblait, elle demandait grâce au
beau nomade, fils d’une autre race, dont l’ardeur sauvage l’épouvantait.
Il me semblait à moi que le cœur d’Abd-el-Djebbar était si fort que je
l’entendais battre au-delà du mur...
Les bras enlacèrent le corps frémissant de la ksourienne, l’enlevèrent
de terre dans une étreinte. Elle se raidit, voulut crier. Mais les dents
avides du nomade arrêtaient sur ses lèvres son cri de détresse et la
meurtrissaient d’un baiser charnel comme une morsure.
Les deux corps, convulsivement liés par la rage superbe de l’amour,
roulèrent dans l’ombre, sur la terre accueillante à toutes les
fécondités comme à toutes les morts.
Maammar, à ce moment, poussa brusquement son cheval qui se cabra et,
dans un rire un peu étranglé, il me dit «Laisse-les! Nous autres, fils
des Arabes, nous savons aimer. Nous jouons notre vie pour les femmes,
mais quand nous les prenons, dans la nuit, comme le chasseur de
gazelles, nos bras les serrent sur nos poitrines, à briser leurs os, et
jamais ensuite les caresses efféminées des ksouriens ne leur feront
oublier le baiser du nomade.»
Les ombres étreintes semblaient s’être ensevelies dans les verdures du
jardin. Nous partîmes, laissant derrière nous cette vision d’amour et
d’audace.