LE RETOUR DU TROUPEAU

A côté de moi, sur la terrasse encore ardente, Ba-Mahmadou ou Salem

chante doucement les vieilles litanies du Prophète. La lumière rouge de

l’occident oxyde de reflets de bronze son visage sombre et réchauffe ses

voiles blancs...

Tout à coup, dans le silence du ksar déjà prêt à s’endormir, un grand

bruit de voix s’élève, suivi de grincements de portes, de bêlements

confus et de cris de joie:

«Voici le «harrag» qui revient! On ramène le «harrag!» Et en effet,

c’est le retour inespéré du grand troupeau des marabouts et des

ksouriens, qui avait été razzié dernièrement par des pillards arabes et

des Berabers Aït-Khebbach.

Ces détrousseurs avaient emmené le troupeau vers l’Ouest, mais le chérif

Ziani de l’endroit, Mouley Ahmed s’étant fait expliquer la provenance de

ce butin, dit à ses gens qu’ils avaient commis un grand péché en

enlevant le troupeau de la zaouïya sur un terrain sacré. «Vous avez

dérobé, leur expliqua-t-il, le bien des pauvres, des voyageurs, des

orphelins... Si vous voulez que Dieu et Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane vous

accordent leurs grâces vous n’attendrez pas pour le restituer.»

Après quelques hésitations, les pillards se sont rendus aux injonctions

de Mouley Ahmed et ils ont désigné un de leurs alliés, El-Hassani, des

Berabers Aït-Atta, pour ramener le «harrag» à Kenadsa et pour solliciter

en leur nom le pardon de Sidi Brahim.

Les esclaves courent annoncer l’heureuse nouvelle au marabout qui

achevait de prier dans l’ombre fraîche de ses grands appartements

blancs. Je veux assister de près à la scène du pardon et je descends à

la suite du marabout.

Les chèvres noires envahissent la cour, se tassent, sautent, affolées,

les unes sur les autres, se réfugiant jusque dans la longue mangeoire

des chevaux. Trois hommes à pied les poussent, des esclaves noirs venus

de Bou-Dnib et fortement armés.

Le Berbri El-Hassani, monté sur un maigre cheval gris, met pied à terre

devant la grande porte.

Sidi Brahim, la main appuyée sur l’épaule du petit Messaoud, s’avance

lentement, péniblement, à travers la confusion du troupeau.

--Soyez les bienvenus, mes fils! Que Dieu vous récompense de la bonne

œuvre que vous venez d’accomplir!

Alors ces durs hommes baisent pieusement les voiles et les mains du

marabout, très ému, qui les embrasse à son tour...

Beau tableau d’histoire immémoriale!

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 46 / 82 题