Le soir, un soir rouge aux lourdes vapeurs sanglantes, sur le vide de la
plaine. Au delà de l’oued, sur les confins du désert, un monceau de
ruines rousses, des pans de murs, des assises de tours foudroyées,
l’ancien ksar de Zekkour, détruit par le Sultan noir, et dont les
décombres durent ainsi indéfiniment, achevant lentement de s’effriter au
soleil et servant de repaires aux tribus venimeuses des scorpions et des
vipères.
Nous passons lentement devant cette désolation, et tout à coup une autre
vision surgit, qui me secoue d’une sensation étrange.
Sur le bord de la route, une masse noire s’agitait, souffrait. Quand
nous passâmes, cette carcasse se dressa dans un effort saccadé: c’était
un cheval, les deux pieds de derrière brisés, qui agonisait là, tout
seul, dans le soir mourant.
L’étalon noir s’arc-bouta sur ses deux jambes nerveuses, lancées en
avant; son poitrail tremblait, et il tendait ses naseaux sanglants vers
nos juments.
Soudain, son grand œil déjà terni se rallume, et il pousse un long
hennissement, dernier appel tendre vers les frémissantes femelles, comme
un cri de révolte et de douleur.
Djilali décroche son fusil, ajuste la bête mourante, un coup part, sec,
brutal: l’étalon noir roule sur le sol rouge, foudroyé, avec son regard
troublé, avec son dernier cri d’amour.
Et inconsciemment Djilali me dit, dans un rire sain et puéril: «Il a de
la chance, celui-là, il est mort amoureux.»
La nuit tombe sur les ruines de Zekkour la dévastée et sur le cadavre de
l’étalon noir...