Après une courte nuit lunaire passée sur une natte, devant le café maure
du «Makhzen», au ksar de Beni-Ounif, je m’éveille heureuse, avec cette
griserie légère qui me prend quand j’ai dormi dehors, sous le grand
ciel, et quand je vais me remettre en route.
Assise sur une pierre, au bord de la route, j’attends Djilali ould
Bahti, le mokhazni qui m’accompagnera sur la route de Béchar.
* * * * *
Aller à Béchar! Dépasser enfin cette limite fatidique de Beni-Ounif,
cela suffit pour que je me sente calme et joyeuse, pour que l’ennui qui
commençait à m’envahir à Aïn-Sefra achève de se dissiper...
Le temps passe, et ce Djilali tarde à venir.
Le jour se lève, un jour splendide d’été, sans un nuage, sans une brume.
Une brise fraîche, qui souffle depuis hier soir, a chassé toutes les
poussières, toutes les vapeurs. Le ciel s’ouvre, infini, profond, d’une
transparence verte d’océan tranquille.
A l’horizon, dans tout ce vert doré, une lueur plus jaune et plus
ardente monte, passant bientôt à l’orangé vif, puis au rouge. En face,
dans l’occident obscur, la lune descend, livide, comme le visage d’un
mourant.
Tout près de nous, la grande koubba blanche de Sidi Slimane se profile
en or, sur le cuivre encore vert du ciel. Des rayons orangés baignent le
sol sombre, les tombeaux et les maisons lézardées.
Enfin Djilali arrive, et nous partons, tournant nos chevaux vers la lune
qui s’éteint.
Ce mokhazni est un grand garçon brun, bonne et franche figure de nomade
Tarfaoui[3] de Géryville. Il est avenant et «dégourdi», et sera pour moi
un bon compagnon de route.
[3] De la tribu des Trafi.
... Nous cheminons dans la vallée de pierre noire, entre le Djebel
Grouz, encore tout irisé, et les basses collines brûlées du Gara.
Vers la droite passe la jolie petite palmeraie de Mélias, assoupie avec
ses «séguia» et ses bassins limpides, à l’entrée d’une gorge profonde du
Grouz.
L’an dernier, les bandes de pillards pourchassées venaient s’abreuver
là, dans ces jardins déserts, si paisibles et si souriants aujourd’hui.
* * * * *
A mesure que nous nous éloignons de la stérilité de Beni-Ounif, l’alfa
apparaît sur le sol sablonneux. Des oueds se creusent, remplis
d’arbustes de plus en plus touffus. Quelques grands lentisques,--l’arbre
providentiel des solitudes ardentes--y promènent leur ombre circulaire
sur le sol rouge, au cours des heures vides.
* * * * *
... Un nuage de poussière vient sur nous de l’Ouest, à l’encontre du
vent.
C’est une compagnie de la Légion, des hommes blonds et fortement
bronzés, couverts de poussière, qui rentrent du Sud en chantant des
romances allemandes ou italiennes.
Sur les araba du train chargés de bagages, les malades sont couchés.
Juchés très haut, ils regardent la monotonie du paysage avec
l’indifférence morne des fiévreux, en supputant en silence l’heure
probable de l’arrivée à Beni-Ounif, d’où, demain, on les transportera,
par chemin de fer, à l’hôpital d’Aïn-Sefra.
... Une heure se passe. Nous rejoignons encore un petit convoi d’araba,
escorté de tirailleurs.
Les hommes se sont débarrassés de leurs sacs et de leurs fusils, qu’ils
ont chargés sur les carrioles; ils marchent tout doucement, au petit pas
des mulets, avec l’air de gens qui se promènent.
Ils passent. Nous retombons au silence de la route.
De temps en temps, Djilali commence une complainte, qu’il n’achève pas.
Il y a un peu de brise, nous tournons le dos au soleil, la chaleur n’est
pas accablante. Nous sommes bien, sans envie de parler.
Il est ainsi, sur les routes désertes du Sud, de longues heures sans
tristesse, sans ennui, vagues et reposantes, où l’on peut vivre de
silence... Je n’ai jamais regretté une seule de ces heures perdues.