Cétait par une furieuse tempête déquinoxe; la mer faisait
rage dans les cinq ports de Marseille et passait jusque par-
dessus les jetées.
Les bateaux de pêche ou de plaisance demeuraient amarrés au
quai le plus solidement possible, et les capitaines de
vaisseaux regardaient dun il inquiet les énormes câbles qui
retenaient aux anneaux les navires monumentaux que lon
chargeait ou déchargeait au milieu dun tapage assourdissant.
Nul nosait saventurer en mer par ce temps formidable, et
bien téméraire eût été le marin qui eût osé lancer sur la
vague sa plus solide barque.
Le chapeau enfoncé sur les yeux, bien serré dans son paletot
pour défier le mistral, Albéric Daltier passait devant la
Bourse pour se rendre quai du Vieux-Port; en traversant la
petite rue qui contourne les premières maisons de la
Canebière, il aperçut la forme svelte dune jeune femme en
costume de voyage, qui discutait avec un homme âgé devant le
bureau du rez-de-chaussée portant pour enseigne: "Compagnie
générale de navigation, etc."
Cette jeune femme avait la tournure fine et distinguée de
Mlle Mauduit.
Lingénieur, au lieu de poursuivre sa route, tourna la petite
rue et sarrêta net devant le bureau, et put entendre la voix
claire de Gilberte prononcer ces mots:
Ainsi je naurai à moccuper de rien? Je vous confie mes
bagages, et demain matin je nai quà prendre possession de
ma cabine sur le Guadiana. Combien de temps mettrons-nous à
toucher Barcelone?
Oh! oh! cela dépend, car nous voilà aux équinoxes et la
mer est mauvaise, surtout dans ce maudit golfe du Lion où les
tempêtes sont incessantes. Je ne dis pas cela pour vous
effrayer, ma petite dame, ce ne serait pas dans lintérêt de
notre Compagnie, mais vous paraissez brave et...
Tandis que lhomme parlait, la voyageuse, touchée légèrement
à lépaule, se retournait vivement, prête à foudroyer du
regard le passant assez osé pour se permettre cette
familiarité.
Mais elle pâlit sous son voile de gaze grise.
Vous?... murmura-t-elle, vous?...
Que faites-vous ici? dit Albéric Daltier.
Vous le voyez, je prends mes arrangements pour partir.
Pour?...
Pour Barcelone où mattend Mme Lliassa que je dois
accompagner au Sénégal.
Ainsi cétait donc sérieux?
On ne peut plus sérieux; je ne mens jamais et je ne
plaisante pas non plus.
Et, si jai bien entendu, le Guadiana part demain?
Oui, demain matin, il lève lancre.
Et vous partirez sans nous dire adieu, sans nous serrer la
main. Mais vous nous en voulez donc bien, mon Dieu?
Jallais, de ce pas, faire mes adieux à votre mère, à mes
cousines..., dit-elle.
Il se rapprocha delle:
Gilberte, fit-il, pour Dieu laissez-moi vous parler, mais
pas là; cet homme nous écoute.
Il lentraîna de lautre côté de la rue et, sans faire
attention à la foule bruyante et affairée qui allait et
venait autour de la Bourse:
Gilberte, reprit-il en suppliant, cessez cette atroce
comédie.
Je vous ai déjà dit que je ne joue pas la comédie, mon
cousin. Je suis on ne peut plus sérieuse et nulle puissance
humaine ne mempêchera de partir.
Et il y avait une résolution farouche dans ses yeux sombres.
Nulle puissance humaine?... (il se pencha tout près
delle) hormis celle de lamour, Gilberte. Oh! Gilberte, si
je vous disais, moi, que je vous aime, que je vous ai aimée
bien avant même que vous nayez fait attention à moi? que
jai souffert horriblement de votre absence et que si vous
partiez...
Il nacheva pas; nerveusement, Mlle Mauduit se cramponnait à
son bras pour ne pas tomber; elle avait le ciel dans le
cur, mais elle se sentait mourir.
Il la regarda et, lui voyant le visage livide, les yeux fixes
et les lèvres blanches, il héla un coupé qui passait, aida la
jeune fille à y monter et prit place à côté delle après
avoir jeté son adresse au cocher.
En voiture, Gilberte ferma les yeux et laissa aller sa tête
sur les coussins, murmurant seulement dune voix
inintelligible:
Je suis heureuse... Je suis heureuse...
Ce fut un corps presque inerte que le jeune homme ingénieur
retira du coupé quand il sarrêta, rue Montgrand.
Gilberte ne reconnut ni sa tante ni ses cousines. La pauvre
femme, épouvantée, la déshabilla et la coucha elle-même;
puis elle la veilla en attendant le médecin.
Gilberte divaguait.
Albéric errait aux alentours de sa chambre comme un fantôme.
Comment est-elle? demanda-t-il avidement à lune de ses
soeurs qui en sortait.
Mal, répondit tristement la jeune fille.
Quoi! na-t-elle pas recouvré ses sens?
Oui, mais elle ne nous reconnaît pas et profère toutes
sortes de paroles étranges. Maman nous a renvoyées, Marie et
moi.
Et lenfant se mit à pleurer.
Si elle allait mourir, répétait-elle, dis donc, Albéric, si
elle allait mourir!
Ces paroles sonnèrent comme un glas funèbre aux oreilles du
jeune homme.
Dieu! mourir? et sans être en paix avec le ciel?...
Oui, si Dieu allait la punir de tous ses blasphèmes, de ses
révoltes? Si elle ne reprenait pas connaissance, et allait
passer ainsi dans léternité sans confession?
"O mon Dieu! mon Dieu! cria dans son cur Albéric en
senfuyant, faites-moi souffrir mille tourments, torturez-moi
en purgatoire pendant des siècles sil le faut, prenez-moi
cette enfant que jadore, que je ne la revoie jamais si vous
le voulez, mais ne perdez pas cette pauvre âme que jai voulu
vous donner et à laquelle je me suis attaché de toutes les
forces de la mienne!"
Il alla frapper doucement à la porte de la chambre bleue,
lancienne chambre de Gilberte.
Mère, puis-je entrer?
Toi? fit Mme Daltier, étonnée, en entrouvrant la porte.
Oui, il faut que je la voie. Oh! mère, je vous en supplie.
Elle souffre bien. Entre une minute, dit-elle, prenant son
fils en pitié.
Gilberte sagitait sur son lit. Ses longs cheveux dénoués
encadraient sa blanche figure qui allait de droite à gauche
sur loreiller, avec ce mouvement inconscient des malades que
le délire possède.
Albéric ne peut comprendre les phrases hachées, incohérentes
que prononçaient ces lèvres chéries.
Un instant il posa sa main sur le front brûlant de la jeune
fille qui sapaisa alors et le regarda fixement:
Qui êtes-vous? dit-elle, venez-vous encore me tourmenter?
Il retira sa main et un sanglot sétouffa dans sa gorge.
Mme Daltier leva les yeux avec effroi sur ce fils quelle
navait pas vu pleurer depuis des années.
Mère, je laime, dit-il, ne laviez-vous pas deviné?
Avant de séloigner, il porta à ses lèvres quelques mèches de
cette chevelure superbe massée sur loreiller, et fit
mentalement cette prière:
"Mon Dieu, quelle ne meure pas sans vous bénir et sans
obtenir votre pardon. Je me livre à vous, faites-moi souffrir
tout ce quil vous plaira. Je vous ferai tous les sacrifices,
même, sil le faut, celui de ne jamais lavoir pour femme."
Le docteur arriva; quand il eut terminé son examen, il
trouva dehors le jeune Daltier qui linterrogea anxieusement:
Mon ami, répondit le vieillard, le cerveau est gravement
atteint, mais la constitution est saine et jeune. Nous la
sauverons, si Dieu le permet. Nest-ce pas, il y a longtemps
que cette enfant souffre?
Docteur... je lignore, mais cela devait être; elle était
si triste depuis bien des mois et elle changeait à vue dil!
Cest cela; il y a quelque chose.
Docteur, vous la guérirez?
Je lespère; dailleurs, elle en si bonnes mains: Mme
Daltier est la meilleure des gardes-malades.
La fièvre suivit son cours. Il y eut de terribles heures
dangoisse pendant lesquelles on désespérait presque de
sauver Gilberte.
Aux moments de délire, Mme Daltier seule restait auprès de sa
nièce.
Elle avait enfin compris le secret de cette pauvre âme plus
souffrante que le corps, et cela lui avait donné la clef de
ce mystère fait de révoltes, de colères, de désespérances où
elle avait vu plongée la jeune fille.
Elle comprenait comment la chère enfant, toute convertie et
remplie de résolutions sincères, sentant éclore peu à peu
dans son cur un sentiment tout nouveau en elle, avait vu
soudain brisés ses désirs ardents, mais sages. Pour celui
quelle chérissait dans le silence de son âme, elle avait cru
nêtre quun objet dindifférence, pour ne pas dire
daversion, et elle en avait terriblement souffert.
Et elle navait pas de mère, pas de sur, pas damie sérieuse
à qui confier ce poids trop lourd pour son cur.
De là ses rébellions contre la vie et contre le ciel, ses
dégoûts amers et son désespoir, puisquelle ne pouvait plus
sappuyer désormais sur la main qui lavait soutenue et
guidée un an au moins.
Et pendant les interminables heures nocturnes ou celles non
moins douloureuses du jour, Mme Daltier écoutait les plaintes
déchirantes qui séchappaient de ce cur brisé.
Les larmes lui venaient aux yeux, car, à travers son délire,
lâme de Gilberte se dévoilait tout entière, cest-à-dire
pure, aimante, élevée.
Rien navait pu déflorer son innocence naturelle. Ce quelle
avait entendu dans la maison de son oncle Simiès, ce quelle
avait lu dans les romans réalistes et antireligieux quon lui
avait mis entre les mains, elle ne lavait pas compris.
Les vaines utopies, les sophismes dangereux, les exemples
mauvais navaient queffleuré sa pensée et formé autour de
son âme comme une écorce qui était tombée au premier souffle
pur, pour la laisser candide et fraîche.
Cette découverte fut pour Mme Daltier un immense soulagement.
Un soir, en embrassant son fils qui quêtait de longs détails
sur la malade, elle lui dit en le regardant au fond des yeux:
Albéric, cette enfant est digne de toi.
Comment cela, ma mère? je ne comprends pas...
Ecoute, je sais que tu laimes, car tu me las avoué;
quant à elle, je ne savais rien; maintenant jai compris son
cur; dans son délire, elle me la révélé tout entier; sans
quelle le veuille, elle a trahi son secret. Mon fils chéri,
ta tendresse est bien partagée, crois-moi. Gilberte a une
nature magnifique qui ne demandait quun peu de bonheur et
daffection pour sépanouir. Quand la santé et la joie en
auront refait la Gilberte que nous avons connue quelque
temps, avec quelle allégresse je lappellerai ma fille!
Lingénieur lembrassa comme un fou:
Mère, oh! mère, que vous êtes bonne! et quil me tarde de
la revoir!
Le lendemain, pieds nus, le rosaire aux doigts, le jeune
homme escaladait la colline de Notre-Dame-de-la-Garde et
jetait sous le ciel bleu une fervente action de grâces.
Peu à peu le mal séloigna, la fièvre sapaisa. Dieu navait
pas fini son uvre dans cette âme. Il voulait lui donner la
félicité pour laquelle elle semblait faite et décharger ses
épaules fragiles de la croix pesante.
Un jour vint où Gilberte put embrasser sa tante et la
remercier de ses soins, ainsi que Marie et Edmée qui avaient
merveilleusement secondé leur mère.
Mme Daltier sattachait de jour en jour davantage à celle
quelle considérait désormais comme son enfant.
M. Daltier, à son tour, se prenait pour sa nièce dune
affection dautant plus vive quil lui avait témoigné jadis
plus de froideur; touché des confidences que lui avait
faites sa femme sur la jeune malade, il entrait souvent chez
Gilberte et lui montrait une tendresse paternelle.
Et lui, voulez-vous le voir? demanda Mme Daltier en
caressant les cheveux dor sombre de la jeune fille.
Lui? fit-elle en ouvrant plus grands ses yeux agrandis par
la maladie.
Oui, Albéric. Puis-je lui dire que vous lui permettez
dentrer? Il attend ce moment avec tant dimpatience!
Gilberte fit un signe dassentiment, mais sa tristesse lui
était revenue, une tristesse résignée qui faisait peine à
voir.
Quand elle vit son cousin se diriger vers son lit, une faible
rougeur colora ses pommettes, elle lui laissa prendre sa
pauvre petite main diaphane qui pendait sur la couverture.
Il la porta lentement à ses lèvres, et elle le regarda
étonnée.
"Jai donc été bien malade?" pensa-t-elle sans attacher
dautre importance à cette chose.
Mais elle aperçut deux larmes dans les yeux bleus dAlbéric.
Cest quil se sentait le cur déchiré à la vue de ce visage
dalbâtre, de ce corps émacié, de ces paupières creusées et
cernées, de ces traits tirés, mais toujours charmants sur
lesquels la douleur, morale autant que physique, avait laissé
une trace.
Albéric, embrasse ta petite fiancée, dit soudain M. Daltier
derrière son fils, demande-lui si elle le permet.
Gilberte ne comprenait pas et les regardait tous avec une
sorte de farouche interrogation.
Voulez-vous être mienne, ma Gilberte aimée? dit alors
Albéric en se penchant sur son front blanc pour le baiser.
Alors elle comprit.
Cétait donc vrai ce quelle avait entendu là-bas, quand elle
organisait son voyage pour un pays lointain? Elle ne les
avait donc pas rêvées ces paroles auxquelles elle navait pu
croire?
Alors cétait trop de bonheur.
Mère, elle se trouve mal! cria soudain le jeune homme en
se relevant avec terreur.
Il avait senti ce front se glacer sous ses lèvres; il voyait
ces prunelles se voiler, ce visage se décomposer.
Ne crains rien, la joie ne tue pas, répondit Mme Daltier en
portant secours à la malade.
Ce ne fut quune courte faiblesse et Gilberte rouvrit les
yeux pour jouir avec ivresse de son bonheur.
De ce jour, la convalescence marcha rapidement, et Gilberte
ne regretta pas davoir échangé le pont mobile du Guadiana
contre le toit béni des Daltier.
. . . . . . . . . . . . .
On revient dune messe daction de grâces à Saint-Charles où
toute la famille, y compris Gilberte, a fait la communion
pour remercier Dieu davoir non seulement guéri le corps,
mais encore ramené à lui la brebis égaré.
Après le déjeuner égayé par une douce causerie et de joyeux
projets davenir, Gilberte et Albéric sentretiennent dans le
petit salon qui a vu les premières joies pures et les
premières désolations de la jeune fille.
A quelle époque notre mariage? demande Albéric dont le
visage rayonne dune allégresse sans bornes.
Mais pourquoi pas tout de suite, tout de suite? crie Henri
qui a entendu la question.
Gilberte sourit, puis tout bas et penchant sa tête blonde:
Mon ami, je ne suis pas encore digne de vous, je voudrais
faire quelque chose pour vous mériter, pour atteindre à votre
hauteur.
Oh! Gilberte, vous êtes meilleure que moi, car vous avez
dû lutter, vous, et vous étiez une pauvre brebis jetée dans
la gueule du loup, tandis que moi...
Tandis que vous, vous êtes ce que jai connu sur la terre
de plus noble et de plus grand.
Mais vous ne me répondez pas, Gilberte, êtes-vous donc si
peu pressée dêtre à moi?
Et ce mot était à la fois une caresse et un reproche.
Quand vous voudrez, répondit doucement la jeune fille.
Alors bientôt, cria de nouveau Henri; quand on a le
bonheur sous la main, il ne faut jamais reculer le moment de
le saisir!