Elle avait dit cela, Edmée, en lair, sans y attacher
dimportance!
Elle avait confié à Gilberte que son frère Albéric pouvait
bien un de ces jours obtenir la main de Midia, cette jolie
Egyptienne rencontrée à Nice et qui lui faisait les yeux
doux. Et, certes, Albéric avait toutes les chances pour être
accepté; il était beau, riche et si aimé! Dans son
enthousiasme fraternel, Edmée ne pouvait douter que ce frère
chéri et admiré ne fût le point de mire de toutes les jeunes
filles et de toutes les mamans en quête dun gendre.
Pauvre Gilberte! Elle navait pas songé à cela!
Certainement Albéric avait trouvé gentille cette petite
étrangère aux yeux de charbon, et il désirait en faire sa
femme. Mais elle avait donc un bandeau sur la vue? Que
croyait-elle donc?
Mon Dieu, tout croulait autour delle! Mais alors, et elle?
elle, Gilberte?... A présent quelle était riche, quelle
nétait plus une fille sans dot; à présent que tout son cur
était plein dAlbéric, lhomme chevaleresque aux aspirations
grandes et nobles, elle découvrait soudain quelle nétait
rien pour lui.
Mais quel rêve avait-elle donc forgé dans sa petite cervelle
enflammée?
Elle avait espéré, en échange de sa tendresse douce et
délicate, lui donner la sienne immense, éternelle.
Cet Albéric quelle avait cru attirer lentement à elle, qui
lavait transformée en la rendant bonne et croyante, il
séloignait soudain, lui retirait sa main et portait à une
autre, une étrangère, son affection et les dons exquis que
lui avait départis le ciel.
Et elle allait rester toute seule dans la vie, pauvre avec sa
richesse, dépossédée non seulement de son divin songe, mais
de ses chères croyances.
Car cétait au moment où son âme souvrait à Dieu, à la
confiance, à lamour, cest à ce moment que Dieu la frappait
rudement, si rudement quelle ne pouvait supporter ce coup.
Ainsi elle sétait trompée, follement trompée? Ce quelle
avait cru lire dans les yeux bleus dAlbéric, ce nétait pas
de la tendresse.
Ce quil y avait au fond des attentions quil lui prodiguait,
ce nétait quune politesse naturelle; ce quelle avait cru
démêler dans sa belle voix aux inflexions si douces, ce
nétait pas une caresse...
Quétait-ce alors?
Il ne lavait jamais aimée. Il voulait simplement la
convertir, et néprouvait pour elle quun intérêt motivé
simplement par le désir de guérir son âme païenne.
Ah! cétait comme cela?
Mais la religion nétait donc quun mensonge puisquelle
causait de telles déceptions?
Mais ils mentaient certainement, ceux qui disaient que Dieu
ne nous frappe que dans la mesure de nos forces: Gilberte
navait pas la force de supporter cela.
Aussi elle allait relever la tête orgueilleusement, follement
révoltée.
Certes, elle demeurait croyante: à présent quelle avait
étudié, elle avait reconnu toutes les preuves de lexistence
dun être supérieur à tout, un Dieu. Cela, il lui était
impossible de le nier; mais ce Dieu nétait pas bon comme on
laffirmait; Il était dur, injuste, implacable, et se jouait
de la souffrance des coeurs comme des vents et des flots.
Ah! cétait comme cela? Eh bien! puisquelle ne pouvait
plus être athée, elle croirait, la logique étant là, mais
elle serait en rébellion ouverte contre ce ciel quelle avait
espéré voir souvrir pour elle.
Dieu ne la voulait point, eh bien! elle ne voulait pas non
plus de Lui.
Gilberte se disait tout cela, après que sa cousine Edmée
leut quittée; elle se disait tout cela, immobile au milieu
du salon, blanche comme un suaire, les dents serrées, une
inexprimable révolte aux lèvres et aux yeux.
Albéric entra, elle ne le vit pas.
Il sapprocha delle et lui toucha légèrement le bras: elle
tressaillit comme si une vipère leût piquée.
Quavez-vous, Gilberte? Etes-vous malade?
Elle ne répondit pas et le regarda durement.
Mais oui, reprit-il inquiet; comme vous êtes pâle!
Asseyez-vous, je vais appeler ma mère.
Nen faites rien, je vous en prie, je ne suis pas
souffrante.
Alors, quavez-vous?
Elle lenveloppa dun regard étrange où se confondaient la
colère, la douleur, presque la haine.
Quavez-vous? répéta le jeune homme. Si cest du chagrin,
dites-le moi; vous savez que jai plusieurs fois éclairci
vos heures noires.
Vous? sécria-t-elle dune voix âpre.
Mais oui, moi. Voulez-vous vous confier à moi, et nous
prierons ensuite ensemble...
Ne me parlez plus de prier! fit Gilberte qui suffoquait de
rage. Je ne veux plus jamais joindre les mains et plier le
genou. Je hais tout ce qui est là-haut, ajouta-t-elle en
montrant le ciel dun bleu intense. Vous mavez appris à
connaître un Dieu qui nest pas bon et je ne veux pas le
servir, je ne puis pas laimer.
Frappé de stupeur, Albéric la considérait douloureusement.
Il ne lavait jamais vue en tel état.
"Elle souffre, pensa-t-il, mais pourquoi ne me lavoue-t-
elle pas?"
Elle était terriblement jolie en ce moment, Mlle Mauduit,
mais sa beauté était celle de lange soulevé contre le
Maître.
Elle faisait mal à voir, et cependant on ne pouvait
sempêcher de ladmirer.
A la fin il séloigna lentement, disant avec une tranquillité
apparente:
Je savais bien que vous étiez malade; mais si vous ne
voulez pas vous laisser soigner, je ne puis vous y forcer.
Jespère, tout à lheure, vous retrouver plus calme.
Gilberte le regarda séloigner sans un geste pour le retenir.
Et cependant, si, à ce moment, faisant taire son orgueil,
elle lui eût murmuré tout bas, calme et confiante comme jadis:
Je suis très malheureuse!" il laurait si bien
consolée, il eût été si affectueux, si bon! Qui sait même si
son secret ne se fût point échappé de ses lèvres sévères pour
réjouir délicieusement le cur de la pauvre enfant?
Mais non; elle monta à sa chambre et là, senfermant, elle
regarda en face presque avec défi le crucifix suspendu au-
dessus de son lit, dernier présent de Mme Daltier:
Voilà donc ce que tu mas envoyé parce que je me suis
soumise, parce que jai cru en toi et que je tai aimé, aimé
plus ardemment encore que celui qui ma gagnée à toi? Je me
suis livrée à ta miséricorde, je tai tout offert, jai
pleuré mes fautes et mes erreurs, jai cherché à les expier,
et voilà ma récompense, Dieu incapable! Je ne te demandais
ni un bonheur impossible, ni la fortune, ni la santé, je ne
te demandais que le cur dAlbéric, et tu me le voles pour le
donner à une autre!
Froidement elle décrocha du mur la croix divoire et la serra
dans un tiroir; elle retira de sa poche un petit chapelet de
lapis et lenvoya rejoindre le crucifix.
Cela fait, elle se laissa tomber sur un pouf et sanglota
longuement, la tête dans ses mains. Ces larmes apaisèrent ses
nerfs, mais ne noyèrent pas sa révolte.
Avant que la nuit ne tombât, Gilberte sonna sa femme de
chambre, shabilla coquettement et sortit avec elle.
Elle rapporta de sa promenade deux livres aux titres honteux
qui durent sétonner de se trouver dans la maison Daltier;
puis un rouleau de romances aussi lestes que celles quon
chantait autrefois chez M. Simiès.
Le dîner sonna; Gilberte y parut dune manière excentrique,
portant un corsage découvert très bas sur la poitrine.
Dailleurs, ce nétait pas seulement son costume qui
surprenait les yeux, mais lexpression altière, presque
démoniaque de sa physionomie.
Mme Daltier échangea un coup dil avec son mari.
Quant à Albéric, il jeta à sa cousine un regard glacé.
Mais nul ne releva linconvenance de ce vêtement.
Après le repas, pendant lequel Gilberte ne desserra les dents
ni pour parler ni pour manger, on passa comme à lordinaire
au salon.
Edmée et Marie sassirent au piano, les hommes prirent leur
journal, Mme Daltier son tricot; Gilberte exhiba un des
fameux volumes au titre scabreux, quelle se mit à lire
tranquillement.
Leur galop à quatre mains achevé, les musiciennes appelèrent
Gilberte.
A ton tour, chérie, dirent-elles, chante-nous Robinson
Crusoé, tu sais, la romance que tu dis si bien:
Sil fallait quaujourdhui
Quelquun mourût pour lui...
Oh! non, pas cela, répondit la jeune fille dont un sourire
sarcastique plissait la lèvre rouge. Jai ici de la musique
plus nouvelle.
Et elle choisit, parmi les feuilles quelle avait achetées
récemment, quelques couples tirés dune opérette en vogue.
Pendant ce temps, Albéric attirait à lui, nonchalamment, le
livre que sa cousine venait dabandonner sur son siège.
Il louvrit au hasard. Cétait un de ces romans à la mode,
dun réalisme brutal, sans style comme sans pudeur.
Le rouge monta au front du jeune homme: "Elle lit cela!"
se dit-il avec stupeur.
Au fond, Gilberte nen avait pas lu quatre lignes, sa pensée
étant ailleurs pendant quelle tournait les pages, mais
voilà, elle voulait braver lunivers entier, et surtout
braver celui qui avait cru la ramener à la saine raison
chrétienne.
Ce quelle chantait en ce moment pouvait aller de pair avec
ce volume; les paroles en étaient dune poésie heurtée,
violente et passionnée.
Tous écoutaient avec surprise cette jolie voix de cristal
répéter ces mots presque inconvenants.
Le front de Mme Daltier se couvrit dun nuage: par bonheur
M. Daltier était sorti après le dîner; lui, neût pas été si
indulgent.
Lorsque Gilberte se tut, nul de lui demanda de récidiver;
ses cousines navaient rien compris aux étranges couplets et
se mirent à causer avec elle.
Gilberte parlait haut, faisant de lugubres plaisanteries, et
son rire ne sonnait pas franc.
Mme Daltier sapprocha de son fils:
Albéric, sais-tu ce quelle a, ce soir?
Je lignore, ma mère, répondit tristement le jeune homme,
mais à coup sûr il sest passé quelque chose, car elle nest
plus la même.
Un instant Gilberte se trouva près dAlbéric; il lappela,
et sans lever les yeux sur elle:
Cest vous qui lisez cela? demanda-t-il froidement en
montrant le volume quelle avait apporté.
Oui, répondit-elle dune voix nette.
Il posa le livre sur un guéridon sans mot dire, mais son
visage exprimait un dédain voisin du dégoût.
Puis, apercevant Edmée qui samusait à feuilleter les
partitions de sa cousine, il reprit:
Je vous défends de laisser traîner ici cet ouvrage.
Vous me défendez? fit Gilberte avec hauteur.
Oui.
Et en même temps il la regarda de telle façon que
limpérieuse enfant baissa les yeux.
Il possédait toujours sur elle la même influence, mais jadis
dun mot il savait la calmer, tandis que maintenant!...
Quétait-il donc arrivé encore une fois?
Cest que, poursuivit-il, mes soeurs nont pas été
habituées à trouver sous leurs mains des écrits de ce genre;
jugez quel serait leur étonnement en lisant seulement ce
titre.
Cest vrai, répondit Gilberte avec amertume, jaurais au
moins dû penser que je suis ici chez vous, non chez moi.
Pardonnez-moi de vous le rappeler, alors, dit-il en
sinclinant avec courtoisie, mais vous paraissez oublier que
les idées de ma famille et les vôtres sont différentes.
Atteinte au fond du cur, Gilberte ne répliqua pas; il avait
raison et il la méprisait peut-être.
Oh! ce regard quil lui avait lancé, elle nen pouvait
supporter même le souvenir.
Et cependant elle pliait malgré elle; il lui donnait des
ordres et elle obéissait en dépit de sa propre volonté.
Où donc prenait-il ce ton de maître, cette autorité à
laquelle elle ne pouvait résister?
Mais oui, il avait raison cent fois. Est-ce quelle devait se
permettre ce quelle se permettait là? Est-ce quelle devait
exposer ses jeunes cousines à trouver sous leurs yeux ce
quelles navaient jamais vu encore.
Allait-elle souiller ce foyer ami qui lavait recueillie
alors quelle était seule et abandonnée?
Gilberte se sentait honteuse, mais elle souffrait dune
manière trop aiguë pour reculer dans le chemin de la
rébellion où elle avait fait le premier pas.
Quand vint lheure de faire la prière en commun, elle se
leva, traversa le salon et sortit; elle lavait dit, elle ne
voulait plus jamais prier.
Quand elle entendit les autres remonter au premier étage pour
se coucher, elle parut sur le palier et embrassa ses
cousines, mais elle oublia de tendre la main à Albéric.
Celui-ci en éprouva une grande douleur et murmura en la
regardant regagner sa chambre:
Jespérais lui faire quelque bien; naurais-je été, sans
le vouloir, que linstrument du mal?
Comme elle rentrait chez elle, Gilberte saperçut que Mme
Daltier la suivait.
Celle-ci referma la porte derrière elle, sassit sur un
fauteuil bas, et, prenant la main de sa nièce, elle lattira
à elle:
Gilberte, veux-tu me dire ce qui tarrive?
Rien, ma tante, dit lenfant en détournant son regard.
Si tu souffres, pourquoi me le cacher? Si quelquun ta
fait de la peine, avoue-le-moi, mais ne prends pas de ces
airs révoltés qui font mal à voir. Réponds-moi, quas-tu?
Gilberte avait la poitrine serrée, les sanglots lui montaient
à la gorge, mais elle les refoula et répondit dun ton léger:
Ma tante, vous êtes bien bonne de vous inquiéter à mon
sujet; je nai ni peine ni malaise, seulement, vous savez,
je suis un peu fantasque.
Alors, tu nas rien à mapprendre?
La jeune fille hésita une demi-seconde. Allait-elle se jeter
dans les bras affectueux de Mme Daltier, tout lui avouer,
pleurer sur ses genoux comme un enfant et recevoir ses
consolations?
Mais le mauvais ange lui souffla un mot à loreille.
Rien, ma tante, répondit-elle encore.
Etouffant un soupir, Mme Daltier se leva, baisa sa nièce au
front et quitta la chambre.
X
Cela dura quinze jours pendant lesquels une gêne visible pesa
sur la famille Daltier.
Tous, ils aimaient trop Gilberte pour ne pas souffrir de
létat dans lequel ils la voyaient.
Jamais on ne lavait connue ainsi.
En effet, quand, un an auparavant, elle leur était arrivée,
imbue des théories de son oncle, elle les cachait, au moins,
ces théories; elle dominait ses impressions, se montrait
souriante et douce, surtout aimante.
Aujourdhui elle semblait prendre à tâche dafficher son
dédain pour toutes les choses saintes ou bonnes, de revenir à
ses goûts mondains dautrefois. Et puis elle avait perdu sa
grâce caressante; son ton était bref, coupant, son regard
empreint de dureté; lexpression de son visage décelait une
amère ironie, et il y avait du scepticisme dans son sourire.
Quel vent dorage avait donc passé sur cette jeune âme qui
sétait ouverte si peu auparavant à la vérité, à la lumière?
Quelle aile de démon avait donc effleuré ce front dange
repentant?
Tous souffraient autour delle.
M . Daltier avait le front soucieux et ne répondait quavec
contrainte au bonjour et au bonsoir de sa nièce.
Mme Daltier avait tenté quelques tendres réprimandes à divers
intervalles auprès de la jeune révoltée; Gilberte les avait
écoutées dun air poli, mais nen avait tenu aucun compte.
Elle changeait au physique comme au moral: sa beauté
rayonnait, éblouissante, mais elle revêtait quelque chose de
presque diabolique.
Une seule fois on put comprendre que le drame intime qui se
jouait dans ce cur fermé devait être douloureux.
Ce fut le premier dimanche où Mlle Mauduit refusa daller à
la messe.
Vous ne croyez donc plus à rien? lui demanda son cousin
qui la regardait fixement.
Elle répondit dun ton morne:
Je ne crois plus quà labandon de Dieu.
Et, agenouillé devant lautel, lâme profondément affligée,
Albéric murmura:
Seigneur, quelle croix trop pesante lui avez-vous donc
envoyée?...
Et de ce jour il se dit quun grand désespoir avait passé sur
cette âme altière; seulement il nen devina point la cause.
Seules Marie et Edmée continuèrent à se montrer aussi
affectueuses pour Gilberte et Gilberte demeura avec elles ce
quelle était auparavant.
Elle se disait:
"Je ne veux pas faire ombre à leur vie; à elles je cacherai
mes sentiments de révolte, mes livres mauvais, mes romances
libres; je ne veux pas que, par ma faute, une rougeur monte
à leur front."
Aussi quittait-elle avec les jeunes filles son ton acerbe et
railleur, ne voulant pas entraîner avec elle ces deux anges
dans son enfer.
Un soir pourtant, elle oublia leur présence; on était à la
campagne, groupés sous la véranda. Gilberte, assise sur un
siège de bambou, alluma tranquillement une cigarette turque
et commença à fumer.
Plongé dans la lecture de sa gazette, son oncle ne la vit pas;
Mme Daltier demeura clouée détonnement sur son fauteuil.
Albéric sapprocha de sa cousine, et, très froidement, enleva
de ses lèvres roses la fine cigarette.
Elle leva sur lui ses grands yeux flambants de courroux.
Vous vous feriez mal, dit-il dun ton glacé.
Et il revint à sa place.
Marie et Edmée riaient en regardant curieusement leur amie;
ce nétait pas dans leur monde que les jeunes filles
prenaient une si bizarre désinvolture ni ces manières
cavalières.
Il arriva que, au bout de cette quinzaine, Albéric fit un
voyage à Paris.
A son retour, il parut troublé, inquiet, et jetait de
fréquents regards sur Gilberte comme sil eût voulu parler et
ne losât.
Il eut de nombreux entretiens avec son père et sa mère, reçut
une forte correspondance sentant le papier timbré dune lieue
et finalement, un jour, Gilberte fut appelée à lun de ces
conciliabules avec son oncle et sa tante. Albéric nen fut
point exclu, mais il semblait mal à laise.
Elle arriva, médiocrement surprise et sattendant à des
réprimandes données sous forme de conseils.
Seulement elle se demanda, secrètement irritée, de quel droit
Albéric y assistait.
Ce nétait pourtant point de reproches quil sagissait,
quoique Gilberte leût, certes, bien mérité.
Ce fut Mme Daltier qui porta la parole:
Mon enfant, dit-elle dun ton plus doux encore quà
lordinaire, nous avons à vous faire part dune chose qui
vous sera pénible, très pénible, mais notre devoir est de
vous en instruire, quelque dur que cela nous soit.
"Bon! pensa Gilberte, je vois ce que cest, ils vont me
chasser de leur maison, eux aussi, seulement ils y mettront
des formes."
Albéric vient de terminer un court séjour à Paris, vous le
savez, reprit Mme Daltier; or, durant ce séjour il a entendu
détranges bruits courir sur...
Sur?... fit Gilberte soudain intéressée et relevant la
tête.
Ma pauvre enfant, dit alors M. Daltier, je suis désolé de
vous porter ainsi un coup brutal; votre tante saurait vous
dire cela avec moins de brusquerie, mais elle ne se sent pas
le courage de parler.
Mais quest-ce enfin? fit Mlle Mauduit avec impatience;
ce coup, après tout, ne peut être bien terrible; je nai
plus personne à perdre, moi! ajouta-t-elle avec une amertume
qui ne put échapper à ses interlocuteurs. Mais, reprit-elle
plus vivement, cest vrai, vous avez parlé de bruits qui
courent, sur qui? sur moi sans doute? On ma calomniée?
Bah! fit-elle avec un éclair de superbe orgueil dans ses
yeux foncés, je suis au-dessus de tout; si vous saviez comme
cela mest indifférent!
Mais, ma nièce, il ne sagit pas de vous, sécria M.
Daltier; du moins, votre nom est mêlé à cette affaire
certainement; seulement on sait que vous êtes inconsciente
de...
De quoi? quai-je commis? Oh! je sais que jai été très
mal élevée, allez, je sais que je ne vaux pas grandchose,
mais on na pas un faute grave, pas même un acte
compromettant à me reprocher. A défaut de piété, pour me
préserver, javais au moins lorgueil.
Ce nest pas cela, murmura le pauvre oncle tout
décontenancé.
Alors qui accuse-t-on? et de quoi accuse-t-on?
Mme Daltier toussa pour séclaircir la voix.
La... la fortune de M. Simiès...
A été mal acquise? sécria Gilberte qui bondit tandis que
sa pâle figure se teignait de pourpre. Oh! ne croyez pas
cela, ajouta-t-elle. Mon oncle Simiès pouvait être un impie
comme vous dites, un disciple acharné de Voltaire, mais il
nétait pas un malhonnête homme.
M. Daltier et son fils échangèrent un regard; ils nosaient
reprendre la parole.
Avez-vous des preuves? demanda Gilberte en se rasseyant.
Ma cousine, dit enfin le jeune homme, vous comprenez que je
ne me suis pas fié aux premiers mots que jai recueillis.
Comme vous, jai cru dabord à la calomnie, aux propos
malveillants, et jétais prêt à en demander compte aux
langues indiscrètes, mais on ma plus amplement informé. De
retour ici, jai instruit mes parents de cette affaire; nous
avons fait une enquête sérieuse et le résultat, je suis fâché
de lavouer, a été à lavantage des médisants. La fortune que
vous a léguée M. Simiès a une source illégitime. Nous vous
montrerons dailleurs les documents qui le prouvent, car nous
navons voulu vous parler de cela que lorsque lévidence a
été absolue.
Gilberte fit un geste de dénégation:
Je nai pas besoin de preuves, je vous crois. Ainsi mon
oncle était un... un malhonnête homme? Et largent dont jai
joui de son vivant, dont je jouis depuis sa mort, a une
origine impure? Oh! quelle honte!
Elle courba sa tête humiliée et deux larmes roulèrent sur ses
joues. Ses lèvres crispées eurent un sourire amer.
Tout, murmura-t-elle, il faut que jaie toutes les
douleurs, même la honte.
Les Daltier se méprirent sur la cause de ses pleurs.
Nous aurions dû nous taire, commencèrent-ils.
Gilberte releva son front, et ses yeux eurent une lueur
indignée:
Oh! fit-elle, je ne vous laurais jamais pardonné, au lieu
que je vous remercie maintenant.
Alors, quallez-vous faire? demanda Mme Daltier qui
attendait anxieusement sa réponse.
Mais je nai autre chose à faire que de rendre ce bien mal
acquis, et cela sans tarder, jusquau dernier centime.
Un soupir imperceptible à loreille souleva la poitrine
dAlbéric Daltier et ses yeux bleus perdirent le regard glacé
quil fixait sur Gilberte depuis quelle se montrait
mauvaise.
Mais, mon enfant, reprit M. Daltier dont le front
séclaircissait, vous ne devez pas restituer la fortune
complète. Au temps où votre oncle était agent de change, il
na fait tort que de quatre cent mille francs à la famille
X..., or il vous en restera deux cent mille.
Je ne garderai absolument rien, dit Mlle Mauduit avec
énergie.
Mais, ma nièce...
Ma tante, il ny a pas de restriction. Je nuserai pas de
cette fortune mal acquise, je suis trop honteuse à la pensée
que jen ai joui quelque temps.
Alors, vous allez devenir...
Pauvre, je le sais. Que mimporte? Largent mest odieux
maintenant, répliqua fièrement Gilberte. Si la petite rente
de trois mille francs qui me vient de ma mère ne peut me
suffire, je gagnerai ma vie, voilà tout. Jy avais songé déjà
avant la mort de mon oncle. Dès demain je me mets en campagne
pour trouver une position dinstitutrice ou de demoiselle de
compagnie.
Et, se tournant vers Albéric:
Mon cousin, qui sest occupé de cette triste affaire,
voudra bien accomplir les démarches nécessaires pour que la
famille X... rentre au plus tôt en possession de la somme
dont elle a été frustrée. Quant au reste de cet argent
maudit, il sera distribué aux pauvres.
Ma cousine, ce que vous faites est bien, dit Albéric en
tenant la main à Gilberte.
Elle y posa une seconde le bout de ses doigts glacés et
répondit avec une certaine hauteur:
Quattendiez-vous donc de moi pour me féliciter dune
action toute simple? Pensiez-vous donc que je détiendrais
lhéritage de mon oncle même après ce que vous mavez appris?
Non, ma chère enfant, dit Mme Daltier en lembrassant, nous
navons jamais eu cette idée; seulement vous allez au delà
de votre devoir et nous admirons le détachement avec lequel
vous vous sacrifiez.
"Quant à vous laisser gagner votre vie, comme vous dites,
nous ne le permettrons pas. Vous continuerez à vivre avec
nous, redevenez seulement la Gilberte dil y a un mois et
nous vous chérirons plus encore que par le passé. Cest
convenu, vous ne nous quittez pas?"
Un peu émue, Gilberte détourna la tête et répondit cependant
avec fermeté:
Je vous remercie, ma tante, mais je dois travailler et je
travaillerai
Comme elle levait les yeux sur Albéric, il crut quelle
désirait son avis; après une minute de réflexion, il dit:
Ma cousine a raison, ma mère, et loccupation forcée lui
sera très salutaire.
"Cest sûr, pensa amèrement Mlle Mauduit, il est pressé de
me voir hors de chez lui. Je ne lui étais quindifférente, à
présent je lui inspire de laversion; ce nest pas étonnant;
je me suis montrée à lui sous mon plus mauvais jour. Peut-
être aussi que je le gêne... Sil avait deviné mon secret?..."
A cette idée, Gilberte pâlit davantage. Mme Daltier, qui
était songeuse, reprit en caressant la main moite de la jeune
fille:
Seulement il ne faudra pas nous quitter avant dêtre un peu
plus forte, mon enfant; vous avez mauvaise mine depuis
quelque temps, vous êtes nerveuse, impressionnable, vous avez
besoin de nos soins.
Non, répliqua Gilberte en secouant la tête, je suis bien,
et le plus tôt que je partirai sera le mieux.
Nous vous avons fait de la peine, ma nièce, dit M. Daltier;
il est toujours pénible de se trouver tout à coup dépossédé
de la fortune.
Ce nest pas cela qui me chagrine, mon oncle, je vous le
répète, je ne regrette pas largent; seulement il mest dur
de ne plus respecter la mémoire dune personne qui, malgré
son injustice à mon égard, a été la seule à maimer en ce
monde.
La seule? sécria Mme Daltier, et nous, Gilberte, pour
quoi nous comptez-vous donc?
Gilberte soupira sans répondre; elle regardait Albéric qui
baissa les yeux sous ce regard persistant.
Le même soir, Mme Daltier disait à son mari:
Cette petite nous cache certainement un chagrin qui la
dévore. Dailleurs, il nest pas naturel à son âge et avec
ses goûts raffinés de mépriser autant les biens temporels,
elle surtout qui a été élevée dans le luxe et la vie la plus
délicate. Cela mattriste de voir quelle va être livrée,
jolie et fragile comme elle lest, à une tâche pénible et
souvent ingrate.
Ma chère amie, Albéric a parlé juste: cette enfant doit
apprendre à lutter avec lexistence; cela lui fera du bien
dêtre quelque temps dans une sorte de dépendance. Ensuite je
vous dirai que, pour nos filles mêmes, cet éloignement sera
salutaire; je redoute pour elles Gilberte qui, avec sa
triste science de la vie et les sophismes mauvais jetés dans
son âme par ce malheureux Simiès, peut leur être fort
nuisible.
Mon ami, vous êtes dans lerreur en ce qui concerne notre
nièce; Gilberte nest point aussi instruite que vous croyez
des choses de la vie. Cette enfant nen sait pas long, mais
elle joue à la jeune fille du siècle qui na plus rien à
apprendre dès lâge de quinze ans. Quant à son éducation
religieuse, elle est complète à présent; Gilberte nest plus
une athée, seulement je me demande quelle catastrophe
inconnue de nous est venue apporter le désespoir là où nous
avions mis la foi et lamour. Cependant peut-être avez-vous
raison; léloignement de Gilberte sera bon à elle-même comme
à nous. Mais nous ne pouvons laider à chercher la position
quelle souhaite. Elle ne peut entrer dans aucune famille de
nos amis ou de notre monde. Je la sais incapable de souffler
dans une petite âme toute idée incompatible avec ce quon
enseigne à la jeunesse, mais dans un milieu chrétien elle
serait comme un objet disparate. Ce quil lui faut, ce sont
des étrangers, par exemple une famille grecque schismatique
assez honorable cependant pour que notre nièce nait aucun
risque à y courir; je sais bien que son orgueil, qui est sa
vertu à elle, la gardera; elle sait tenir à distance les
empressés et les indiscrets, mais aussi elle est si jolie et
si séduisante, la pauvre enfant!
Dieu veuille quelle ne souffre pas de ce changement de
position! soupira M. Daltier, elle a une grande énergie,
mais elle na jamais vu la vie sous un aspect semblable.
Mme Daltier ne répondit pas; elle songeait à Albéric quelle
trouvait plus grave et plus triste depuis quelques jours, et
en songeant ainsi elle se disait:
"Le malheur serait-il entré dans ma demeure avec cette
enfant?"
Par cet instinct de mère qui ne trompe jamais, elle devinait
que son fils bien-aimé souffrait de voir Gilberte sortir à la
fois de sa vie, de sa maison et de son cur.