IX

Elle avait dit cela, Edmée, en l’air, sans y attacher

d’importance!

Elle avait confié à Gilberte que son frère Albéric pouvait

bien un de ces jours obtenir la main de Midia, cette jolie

Egyptienne rencontrée à Nice et qui lui faisait les yeux

doux. Et, certes, Albéric avait toutes les chances pour être

accepté; il était beau, riche et si aimé! Dans son

enthousiasme fraternel, Edmée ne pouvait douter que ce frère

chéri et admiré ne fût le point de mire de toutes les jeunes

filles et de toutes les mamans en quête d’un gendre.

Pauvre Gilberte! Elle n’avait pas songé à cela!

Certainement Albéric avait trouvé gentille cette petite

étrangère aux yeux de charbon, et il désirait en faire sa

femme. Mais elle avait donc un bandeau sur la vue? Que

croyait-elle donc?

Mon Dieu, tout croulait autour d’elle! Mais alors, et elle?

elle, Gilberte?... A présent qu’elle était riche, qu’elle

n’était plus une fille sans dot; à présent que tout son cœur

était plein d’Albéric, l’homme chevaleresque aux aspirations

grandes et nobles, elle découvrait soudain qu’elle n’était

rien pour lui.

Mais quel rêve avait-elle donc forgé dans sa petite cervelle

enflammée?

Elle avait espéré, en échange de sa tendresse douce et

délicate, lui donner la sienne immense, éternelle.

Cet Albéric qu’elle avait cru attirer lentement à elle, qui

l’avait transformée en la rendant bonne et croyante, il

s’éloignait soudain, lui retirait sa main et portait à une

autre, une étrangère, son affection et les dons exquis que

lui avait départis le ciel.

Et elle allait rester toute seule dans la vie, pauvre avec sa

richesse, dépossédée non seulement de son divin songe, mais

de ses chères croyances.

Car c’était au moment où son âme s’ouvrait à Dieu, à la

confiance, à l’amour, c’est à ce moment que Dieu la frappait

rudement, si rudement quelle ne pouvait supporter ce coup.

Ainsi elle s’était trompée, follement trompée? Ce qu’elle

avait cru lire dans les yeux bleus d’Albéric, ce n’était pas

de la tendresse.

Ce qu’il y avait au fond des attentions qu’il lui prodiguait,

ce n’était qu’une politesse naturelle; ce qu’elle avait cru

démêler dans sa belle voix aux inflexions si douces, ce

n’était pas une caresse...

Qu’était-ce alors?

Il ne l’avait jamais aimée. Il voulait simplement la

convertir, et n’éprouvait pour elle qu’un intérêt motivé

simplement par le désir de guérir son âme païenne.

Ah! c’était comme cela?

Mais la religion n’était donc qu’un mensonge puisqu’elle

causait de telles déceptions?

Mais ils mentaient certainement, ceux qui disaient que Dieu

ne nous frappe que dans la mesure de nos forces: Gilberte

n’avait pas la force de supporter cela.

Aussi elle allait relever la tête orgueilleusement, follement

révoltée.

Certes, elle demeurait croyante: à présent qu’elle avait

étudié, elle avait reconnu toutes les preuves de l’existence

d’un être supérieur à tout, un Dieu. Cela, il lui était

impossible de le nier; mais ce Dieu n’était pas bon comme on

l’affirmait; Il était dur, injuste, implacable, et se jouait

de la souffrance des coeurs comme des vents et des flots.

Ah! c’était comme cela? Eh bien! puisqu’elle ne pouvait

plus être athée, elle croirait, la logique étant là, mais

elle serait en rébellion ouverte contre ce ciel qu’elle avait

espéré voir s’ouvrir pour elle.

Dieu ne la voulait point, eh bien! elle ne voulait pas non

plus de Lui.

Gilberte se disait tout cela, après que sa cousine Edmée

l’eut quittée; elle se disait tout cela, immobile au milieu

du salon, blanche comme un suaire, les dents serrées, une

inexprimable révolte aux lèvres et aux yeux.

Albéric entra, elle ne le vit pas.

Il s’approcha d’elle et lui toucha légèrement le bras: elle

tressaillit comme si une vipère l’eût piquée.

— Qu’avez-vous, Gilberte? Etes-vous malade?

Elle ne répondit pas et le regarda durement.

— Mais oui, reprit-il inquiet; comme vous êtes pâle!

Asseyez-vous, je vais appeler ma mère.

— N’en faites rien, je vous en prie, je ne suis pas

souffrante.

— Alors, qu’avez-vous?

Elle l’enveloppa d’un regard étrange où se confondaient la

colère, la douleur, presque la haine.

— Qu’avez-vous? répéta le jeune homme. Si c’est du chagrin,

dites-le moi; vous savez que j’ai plusieurs fois éclairci

vos heures noires.

— Vous? s’écria-t-elle d’une voix âpre.

— Mais oui, moi. Voulez-vous vous confier à moi, et nous

prierons ensuite ensemble...

— Ne me parlez plus de prier! fit Gilberte qui suffoquait de

rage. Je ne veux plus jamais joindre les mains et plier le

genou. Je hais tout ce qui est là-haut, ajouta-t-elle en

montrant le ciel d’un bleu intense. Vous m’avez appris à

connaître un Dieu qui n’est pas bon et je ne veux pas le

servir, je ne puis pas l’aimer.

Frappé de stupeur, Albéric la considérait douloureusement.

Il ne l’avait jamais vue en tel état.

"Elle souffre, pensa-t-il, mais pourquoi ne me l’avoue-t-

elle pas?"

Elle était terriblement jolie en ce moment, Mlle Mauduit,

mais sa beauté était celle de l’ange soulevé contre le

Maître.

Elle faisait mal à voir, et cependant on ne pouvait

s’empêcher de l’admirer.

A la fin il s’éloigna lentement, disant avec une tranquillité

apparente:

— Je savais bien que vous étiez malade; mais si vous ne

voulez pas vous laisser soigner, je ne puis vous y forcer.

J’espère, tout à l’heure, vous retrouver plus calme.

Gilberte le regarda s’éloigner sans un geste pour le retenir.

Et cependant, si, à ce moment, faisant taire son orgueil,

elle lui eût murmuré tout bas, calme et confiante comme jadis:

Je suis très malheureuse!" il l’aurait si bien

consolée, il eût été si affectueux, si bon! Qui sait même si

son secret ne se fût point échappé de ses lèvres sévères pour

réjouir délicieusement le cœur de la pauvre enfant?

Mais non; elle monta à sa chambre et là, s’enfermant, elle

regarda en face presque avec défi le crucifix suspendu au-

dessus de son lit, dernier présent de Mme Daltier:

— Voilà donc ce que tu m’as envoyé parce que je me suis

soumise, parce que j’ai cru en toi et que je t’ai aimé, aimé

plus ardemment encore que celui qui m’a gagnée à toi? Je me

suis livrée à ta miséricorde, je t’ai tout offert, j’ai

pleuré mes fautes et mes erreurs, j’ai cherché à les expier,

et voilà ma récompense, Dieu incapable! Je ne te demandais

ni un bonheur impossible, ni la fortune, ni la santé, je ne

te demandais que le cœur d’Albéric, et tu me le voles pour le

donner à une autre!

Froidement elle décrocha du mur la croix d’ivoire et la serra

dans un tiroir; elle retira de sa poche un petit chapelet de

lapis et l’envoya rejoindre le crucifix.

Cela fait, elle se laissa tomber sur un pouf et sanglota

longuement, la tête dans ses mains. Ces larmes apaisèrent ses

nerfs, mais ne noyèrent pas sa révolte.

Avant que la nuit ne tombât, Gilberte sonna sa femme de

chambre, s’habilla coquettement et sortit avec elle.

Elle rapporta de sa promenade deux livres aux titres honteux

qui durent s’étonner de se trouver dans la maison Daltier;

puis un rouleau de romances aussi lestes que celles qu’on

chantait autrefois chez M. Simiès.

Le dîner sonna; Gilberte y parut d’une manière excentrique,

portant un corsage découvert très bas sur la poitrine.

D’ailleurs, ce n’était pas seulement son costume qui

surprenait les yeux, mais l’expression altière, presque

démoniaque de sa physionomie.

Mme Daltier échangea un coup d’œil avec son mari.

Quant à Albéric, il jeta à sa cousine un regard glacé.

Mais nul ne releva l’inconvenance de ce vêtement.

Après le repas, pendant lequel Gilberte ne desserra les dents

ni pour parler ni pour manger, on passa comme à l’ordinaire

au salon.

Edmée et Marie s’assirent au piano, les hommes prirent leur

journal, Mme Daltier son tricot; Gilberte exhiba un des

fameux volumes au titre scabreux, qu’elle se mit à lire

tranquillement.

Leur galop à quatre mains achevé, les musiciennes appelèrent

Gilberte.

— A ton tour, chérie, dirent-elles, chante-nous Robinson

Crusoé, tu sais, la romance que tu dis si bien:

S’il fallait qu’aujourd’hui

Quelqu’un mourût pour lui...

— Oh! non, pas cela, répondit la jeune fille dont un sourire

sarcastique plissait la lèvre rouge. J’ai ici de la musique

plus nouvelle.

Et elle choisit, parmi les feuilles qu’elle avait achetées

récemment, quelques couples tirés d’une opérette en vogue.

Pendant ce temps, Albéric attirait à lui, nonchalamment, le

livre que sa cousine venait d’abandonner sur son siège.

Il l’ouvrit au hasard. C’était un de ces romans à la mode,

d’un réalisme brutal, sans style comme sans pudeur.

Le rouge monta au front du jeune homme: "Elle lit cela!"

se dit-il avec stupeur.

Au fond, Gilberte n’en avait pas lu quatre lignes, sa pensée

étant ailleurs pendant qu’elle tournait les pages, mais

voilà, elle voulait braver l’univers entier, et surtout

braver celui qui avait cru la ramener à la saine raison

chrétienne.

Ce qu’elle chantait en ce moment pouvait aller de pair avec

ce volume; les paroles en étaient d’une poésie heurtée,

violente et passionnée.

Tous écoutaient avec surprise cette jolie voix de cristal

répéter ces mots presque inconvenants.

Le front de Mme Daltier se couvrit d’un nuage: par bonheur

M. Daltier était sorti après le dîner; lui, n’eût pas été si

indulgent.

Lorsque Gilberte se tut, nul de lui demanda de récidiver;

ses cousines n’avaient rien compris aux étranges couplets et

se mirent à causer avec elle.

Gilberte parlait haut, faisant de lugubres plaisanteries, et

son rire ne sonnait pas franc.

Mme Daltier s’approcha de son fils:

— Albéric, sais-tu ce qu’elle a, ce soir?

— Je l’ignore, ma mère, répondit tristement le jeune homme,

mais à coup sûr il s’est passé quelque chose, car elle n’est

plus la même.

Un instant Gilberte se trouva près d’Albéric; il l’appela,

et sans lever les yeux sur elle:

— C’est vous qui lisez cela? demanda-t-il froidement en

montrant le volume qu’elle avait apporté.

— Oui, répondit-elle d’une voix nette.

Il posa le livre sur un guéridon sans mot dire, mais son

visage exprimait un dédain voisin du dégoût.

Puis, apercevant Edmée qui s’amusait à feuilleter les

partitions de sa cousine, il reprit:

— Je vous défends de laisser traîner ici cet ouvrage.

— Vous me défendez? fit Gilberte avec hauteur.

— Oui.

Et en même temps il la regarda de telle façon que

l’impérieuse enfant baissa les yeux.

Il possédait toujours sur elle la même influence, mais jadis

d’un mot il savait la calmer, tandis que maintenant!...

Qu’était-il donc arrivé encore une fois?

— C’est que, poursuivit-il, mes soeurs n’ont pas été

habituées à trouver sous leurs mains des écrits de ce genre;

jugez quel serait leur étonnement en lisant seulement ce

titre.

— C’est vrai, répondit Gilberte avec amertume, j’aurais au

moins dû penser que je suis ici chez vous, non chez moi.

— Pardonnez-moi de vous le rappeler, alors, dit-il en

s’inclinant avec courtoisie, mais vous paraissez oublier que

les idées de ma famille et les vôtres sont différentes.

Atteinte au fond du cœur, Gilberte ne répliqua pas; il avait

raison et il la méprisait peut-être.

Oh! ce regard qu’il lui avait lancé, elle n’en pouvait

supporter même le souvenir.

Et cependant elle pliait malgré elle; il lui donnait des

ordres et elle obéissait en dépit de sa propre volonté.

Où donc prenait-il ce ton de maître, cette autorité à

laquelle elle ne pouvait résister?

Mais oui, il avait raison cent fois. Est-ce qu’elle devait se

permettre ce qu’elle se permettait là? Est-ce qu’elle devait

exposer ses jeunes cousines à trouver sous leurs yeux ce

qu’elles n’avaient jamais vu encore.

Allait-elle souiller ce foyer ami qui l’avait recueillie

alors qu’elle était seule et abandonnée?

Gilberte se sentait honteuse, mais elle souffrait d’une

manière trop aiguë pour reculer dans le chemin de la

rébellion où elle avait fait le premier pas.

Quand vint l’heure de faire la prière en commun, elle se

leva, traversa le salon et sortit; elle l’avait dit, elle ne

voulait plus jamais prier.

Quand elle entendit les autres remonter au premier étage pour

se coucher, elle parut sur le palier et embrassa ses

cousines, mais elle oublia de tendre la main à Albéric.

Celui-ci en éprouva une grande douleur et murmura en la

regardant regagner sa chambre:

— J’espérais lui faire quelque bien; n’aurais-je été, sans

le vouloir, que l’instrument du mal?

Comme elle rentrait chez elle, Gilberte s’aperçut que Mme

Daltier la suivait.

Celle-ci referma la porte derrière elle, s’assit sur un

fauteuil bas, et, prenant la main de sa nièce, elle l’attira

à elle:

— Gilberte, veux-tu me dire ce qui t’arrive?

— Rien, ma tante, dit l’enfant en détournant son regard.

— Si tu souffres, pourquoi me le cacher? Si quelqu’un t’a

fait de la peine, avoue-le-moi, mais ne prends pas de ces

airs révoltés qui font mal à voir. Réponds-moi, qu’as-tu?

Gilberte avait la poitrine serrée, les sanglots lui montaient

à la gorge, mais elle les refoula et répondit d’un ton léger:

— Ma tante, vous êtes bien bonne de vous inquiéter à mon

sujet; je n’ai ni peine ni malaise, seulement, vous savez,

je suis un peu fantasque.

— Alors, tu n’as rien à m’apprendre?

La jeune fille hésita une demi-seconde. Allait-elle se jeter

dans les bras affectueux de Mme Daltier, tout lui avouer,

pleurer sur ses genoux comme un enfant et recevoir ses

consolations?

Mais le mauvais ange lui souffla un mot à l’oreille.

— Rien, ma tante, répondit-elle encore.

Etouffant un soupir, Mme Daltier se leva, baisa sa nièce au

front et quitta la chambre.

X

Cela dura quinze jours pendant lesquels une gêne visible pesa

sur la famille Daltier.

Tous, ils aimaient trop Gilberte pour ne pas souffrir de

l’état dans lequel ils la voyaient.

Jamais on ne l’avait connue ainsi.

En effet, quand, un an auparavant, elle leur était arrivée,

imbue des théories de son oncle, elle les cachait, au moins,

ces théories; elle dominait ses impressions, se montrait

souriante et douce, surtout aimante.

Aujourd’hui elle semblait prendre à tâche d’afficher son

dédain pour toutes les choses saintes ou bonnes, de revenir à

ses goûts mondains d’autrefois. Et puis elle avait perdu sa

grâce caressante; son ton était bref, coupant, son regard

empreint de dureté; l’expression de son visage décelait une

amère ironie, et il y avait du scepticisme dans son sourire.

Quel vent d’orage avait donc passé sur cette jeune âme qui

s’était ouverte si peu auparavant à la vérité, à la lumière?

Quelle aile de démon avait donc effleuré ce front d’ange

repentant?

Tous souffraient autour d’elle.

M . Daltier avait le front soucieux et ne répondait qu’avec

contrainte au bonjour et au bonsoir de sa nièce.

Mme Daltier avait tenté quelques tendres réprimandes à divers

intervalles auprès de la jeune révoltée; Gilberte les avait

écoutées d’un air poli, mais n’en avait tenu aucun compte.

Elle changeait au physique comme au moral: sa beauté

rayonnait, éblouissante, mais elle revêtait quelque chose de

presque diabolique.

Une seule fois on put comprendre que le drame intime qui se

jouait dans ce cœur fermé devait être douloureux.

Ce fut le premier dimanche où Mlle Mauduit refusa d’aller à

la messe.

— Vous ne croyez donc plus à rien? lui demanda son cousin

qui la regardait fixement.

Elle répondit d’un ton morne:

— Je ne crois plus qu’à l’abandon de Dieu.

Et, agenouillé devant l’autel, l’âme profondément affligée,

Albéric murmura:

— Seigneur, quelle croix trop pesante lui avez-vous donc

envoyée?...

Et de ce jour il se dit qu’un grand désespoir avait passé sur

cette âme altière; seulement il n’en devina point la cause.

Seules Marie et Edmée continuèrent à se montrer aussi

affectueuses pour Gilberte et Gilberte demeura avec elles ce

qu’elle était auparavant.

Elle se disait:

"Je ne veux pas faire ombre à leur vie; à elles je cacherai

mes sentiments de révolte, mes livres mauvais, mes romances

libres; je ne veux pas que, par ma faute, une rougeur monte

à leur front."

Aussi quittait-elle avec les jeunes filles son ton acerbe et

railleur, ne voulant pas entraîner avec elle ces deux anges

dans son enfer.

Un soir pourtant, elle oublia leur présence; on était à la

campagne, groupés sous la véranda. Gilberte, assise sur un

siège de bambou, alluma tranquillement une cigarette turque

et commença à fumer.

Plongé dans la lecture de sa gazette, son oncle ne la vit pas;

Mme Daltier demeura clouée d’étonnement sur son fauteuil.

Albéric s’approcha de sa cousine, et, très froidement, enleva

de ses lèvres roses la fine cigarette.

Elle leva sur lui ses grands yeux flambants de courroux.

— Vous vous feriez mal, dit-il d’un ton glacé.

Et il revint à sa place.

Marie et Edmée riaient en regardant curieusement leur amie;

ce n’était pas dans leur monde que les jeunes filles

prenaient une si bizarre désinvolture ni ces manières

cavalières.

Il arriva que, au bout de cette quinzaine, Albéric fit un

voyage à Paris.

A son retour, il parut troublé, inquiet, et jetait de

fréquents regards sur Gilberte comme s’il eût voulu parler et

ne l’osât.

Il eut de nombreux entretiens avec son père et sa mère, reçut

une forte correspondance sentant le papier timbré d’une lieue

et finalement, un jour, Gilberte fut appelée à l’un de ces

conciliabules avec son oncle et sa tante. Albéric n’en fut

point exclu, mais il semblait mal à l’aise.

Elle arriva, médiocrement surprise et s’attendant à des

réprimandes données sous forme de conseils.

Seulement elle se demanda, secrètement irritée, de quel droit

Albéric y assistait.

Ce n’était pourtant point de reproches qu’il s’agissait,

quoique Gilberte l’eût, certes, bien mérité.

Ce fut Mme Daltier qui porta la parole:

— Mon enfant, dit-elle d’un ton plus doux encore qu’à

l’ordinaire, nous avons à vous faire part d’une chose qui

vous sera pénible, très pénible, mais notre devoir est de

vous en instruire, quelque dur que cela nous soit.

"Bon! pensa Gilberte, je vois ce que c’est, ils vont me

chasser de leur maison, eux aussi, seulement ils y mettront

des formes."

— Albéric vient de terminer un court séjour à Paris, vous le

savez, reprit Mme Daltier; or, durant ce séjour il a entendu

d’étranges bruits courir sur...

— Sur?... fit Gilberte soudain intéressée et relevant la

tête.

— Ma pauvre enfant, dit alors M. Daltier, je suis désolé de

vous porter ainsi un coup brutal; votre tante saurait vous

dire cela avec moins de brusquerie, mais elle ne se sent pas

le courage de parler.

— Mais qu’est-ce enfin? fit Mlle Mauduit avec impatience;

ce coup, après tout, ne peut être bien terrible; je n’ai

plus personne à perdre, moi! ajouta-t-elle avec une amertume

qui ne put échapper à ses interlocuteurs. Mais, reprit-elle

plus vivement, c’est vrai, vous avez parlé de bruits qui

courent, sur qui? sur moi sans doute? On m’a calomniée?

Bah! fit-elle avec un éclair de superbe orgueil dans ses

yeux foncés, je suis au-dessus de tout; si vous saviez comme

cela m’est indifférent!

— Mais, ma nièce, il ne s’agit pas de vous, s’écria M.

Daltier; du moins, votre nom est mêlé à cette affaire

certainement; seulement on sait que vous êtes inconsciente

de...

— De quoi? qu’ai-je commis? Oh! je sais que j’ai été très

mal élevée, allez, je sais que je ne vaux pas grand’chose,

mais on n’a pas un faute grave, pas même un acte

compromettant à me reprocher. A défaut de piété, pour me

préserver, j’avais au moins l’orgueil.

— Ce n’est pas cela, murmura le pauvre oncle tout

décontenancé.

— Alors qui accuse-t-on? et de quoi accuse-t-on?

Mme Daltier toussa pour s’éclaircir la voix.

— La... la fortune de M. Simiès...

— A été mal acquise? s’écria Gilberte qui bondit tandis que

sa pâle figure se teignait de pourpre. Oh! ne croyez pas

cela, ajouta-t-elle. Mon oncle Simiès pouvait être un impie

comme vous dites, un disciple acharné de Voltaire, mais il

n’était pas un malhonnête homme.

M. Daltier et son fils échangèrent un regard; ils n’osaient

reprendre la parole.

— Avez-vous des preuves? demanda Gilberte en se rasseyant.

— Ma cousine, dit enfin le jeune homme, vous comprenez que je

ne me suis pas fié aux premiers mots que j’ai recueillis.

Comme vous, j’ai cru d’abord à la calomnie, aux propos

malveillants, et j’étais prêt à en demander compte aux

langues indiscrètes, mais on m’a plus amplement informé. De

retour ici, j’ai instruit mes parents de cette affaire; nous

avons fait une enquête sérieuse et le résultat, je suis fâché

de l’avouer, a été à l’avantage des médisants. La fortune que

vous a léguée M. Simiès a une source illégitime. Nous vous

montrerons d’ailleurs les documents qui le prouvent, car nous

n’avons voulu vous parler de cela que lorsque l’évidence a

été absolue.

Gilberte fit un geste de dénégation:

— Je n’ai pas besoin de preuves, je vous crois. Ainsi mon

oncle était un... un malhonnête homme? Et l’argent dont j’ai

joui de son vivant, dont je jouis depuis sa mort, a une

origine impure? Oh! quelle honte!

Elle courba sa tête humiliée et deux larmes roulèrent sur ses

joues. Ses lèvres crispées eurent un sourire amer.

— Tout, murmura-t-elle, il faut que j’aie toutes les

douleurs, même la honte.

Les Daltier se méprirent sur la cause de ses pleurs.

— Nous aurions dû nous taire, commencèrent-ils.

Gilberte releva son front, et ses yeux eurent une lueur

indignée:

— Oh! fit-elle, je ne vous l’aurais jamais pardonné, au lieu

que je vous remercie maintenant.

— Alors, qu’allez-vous faire? demanda Mme Daltier qui

attendait anxieusement sa réponse.

— Mais je n’ai autre chose à faire que de rendre ce bien mal

acquis, et cela sans tarder, jusqu’au dernier centime.

Un soupir imperceptible à l’oreille souleva la poitrine

d’Albéric Daltier et ses yeux bleus perdirent le regard glacé

qu’il fixait sur Gilberte depuis qu’elle se montrait

mauvaise.

— Mais, mon enfant, reprit M. Daltier dont le front

s’éclaircissait, vous ne devez pas restituer la fortune

complète. Au temps où votre oncle était agent de change, il

n’a fait tort que de quatre cent mille francs à la famille

X..., or il vous en restera deux cent mille.

— Je ne garderai absolument rien, dit Mlle Mauduit avec

énergie.

— Mais, ma nièce...

— Ma tante, il n’y a pas de restriction. Je n’userai pas de

cette fortune mal acquise, je suis trop honteuse à la pensée

que j’en ai joui quelque temps.

— Alors, vous allez devenir...

— Pauvre, je le sais. Que m’importe? L’argent m’est odieux

maintenant, répliqua fièrement Gilberte. Si la petite rente

de trois mille francs qui me vient de ma mère ne peut me

suffire, je gagnerai ma vie, voilà tout. J’y avais songé déjà

avant la mort de mon oncle. Dès demain je me mets en campagne

pour trouver une position d’institutrice ou de demoiselle de

compagnie.

Et, se tournant vers Albéric:

— Mon cousin, qui s’est occupé de cette triste affaire,

voudra bien accomplir les démarches nécessaires pour que la

famille X... rentre au plus tôt en possession de la somme

dont elle a été frustrée. Quant au reste de cet argent

maudit, il sera distribué aux pauvres.

— Ma cousine, ce que vous faites est bien, dit Albéric en

tenant la main à Gilberte.

Elle y posa une seconde le bout de ses doigts glacés et

répondit avec une certaine hauteur:

— Qu’attendiez-vous donc de moi pour me féliciter d’une

action toute simple? Pensiez-vous donc que je détiendrais

l’héritage de mon oncle même après ce que vous m’avez appris?

— Non, ma chère enfant, dit Mme Daltier en l’embrassant, nous

n’avons jamais eu cette idée; seulement vous allez au delà

de votre devoir et nous admirons le détachement avec lequel

vous vous sacrifiez.

"Quant à vous laisser gagner votre vie, comme vous dites,

nous ne le permettrons pas. Vous continuerez à vivre avec

nous, redevenez seulement la Gilberte d’il y a un mois et

nous vous chérirons plus encore que par le passé. C’est

convenu, vous ne nous quittez pas?"

Un peu émue, Gilberte détourna la tête et répondit cependant

avec fermeté:

— Je vous remercie, ma tante, mais je dois travailler et je

travaillerai

Comme elle levait les yeux sur Albéric, il crut qu’elle

désirait son avis; après une minute de réflexion, il dit:

— Ma cousine a raison, ma mère, et l’occupation forcée lui

sera très salutaire.

"C’est sûr, pensa amèrement Mlle Mauduit, il est pressé de

me voir hors de chez lui. Je ne lui étais qu’indifférente, à

présent je lui inspire de l’aversion; ce n’est pas étonnant;

je me suis montrée à lui sous mon plus mauvais jour. Peut-

être aussi que je le gêne... S’il avait deviné mon secret?..."

A cette idée, Gilberte pâlit davantage. Mme Daltier, qui

était songeuse, reprit en caressant la main moite de la jeune

fille:

— Seulement il ne faudra pas nous quitter avant d’être un peu

plus forte, mon enfant; vous avez mauvaise mine depuis

quelque temps, vous êtes nerveuse, impressionnable, vous avez

besoin de nos soins.

— Non, répliqua Gilberte en secouant la tête, je suis bien,

et le plus tôt que je partirai sera le mieux.

— Nous vous avons fait de la peine, ma nièce, dit M. Daltier;

il est toujours pénible de se trouver tout à coup dépossédé

de la fortune.

— Ce n’est pas cela qui me chagrine, mon oncle, je vous le

répète, je ne regrette pas l’argent; seulement il m’est dur

de ne plus respecter la mémoire d’une personne qui, malgré

son injustice à mon égard, a été la seule à m’aimer en ce

monde.

— La seule? s’écria Mme Daltier, et nous, Gilberte, pour

quoi nous comptez-vous donc?

Gilberte soupira sans répondre; elle regardait Albéric qui

baissa les yeux sous ce regard persistant.

Le même soir, Mme Daltier disait à son mari:

— Cette petite nous cache certainement un chagrin qui la

dévore. D’ailleurs, il n’est pas naturel à son âge et avec

ses goûts raffinés de mépriser autant les biens temporels,

elle surtout qui a été élevée dans le luxe et la vie la plus

délicate. Cela m’attriste de voir qu’elle va être livrée,

jolie et fragile comme elle l’est, à une tâche pénible et

souvent ingrate.

— Ma chère amie, Albéric a parlé juste: cette enfant doit

apprendre à lutter avec l’existence; cela lui fera du bien

d’être quelque temps dans une sorte de dépendance. Ensuite je

vous dirai que, pour nos filles mêmes, cet éloignement sera

salutaire; je redoute pour elles Gilberte qui, avec sa

triste science de la vie et les sophismes mauvais jetés dans

son âme par ce malheureux Simiès, peut leur être fort

nuisible.

— Mon ami, vous êtes dans l’erreur en ce qui concerne notre

nièce; Gilberte n’est point aussi instruite que vous croyez

des choses de la vie. Cette enfant n’en sait pas long, mais

elle joue à la jeune fille du siècle qui n’a plus rien à

apprendre dès l’âge de quinze ans. Quant à son éducation

religieuse, elle est complète à présent; Gilberte n’est plus

une athée, seulement je me demande quelle catastrophe

inconnue de nous est venue apporter le désespoir là où nous

avions mis la foi et l’amour. Cependant peut-être avez-vous

raison; l’éloignement de Gilberte sera bon à elle-même comme

à nous. Mais nous ne pouvons l’aider à chercher la position

qu’elle souhaite. Elle ne peut entrer dans aucune famille de

nos amis ou de notre monde. Je la sais incapable de souffler

dans une petite âme toute idée incompatible avec ce qu’on

enseigne à la jeunesse, mais dans un milieu chrétien elle

serait comme un objet disparate. Ce qu’il lui faut, ce sont

des étrangers, par exemple une famille grecque schismatique

assez honorable cependant pour que notre nièce n’ait aucun

risque à y courir; je sais bien que son orgueil, qui est sa

vertu à elle, la gardera; elle sait tenir à distance les

empressés et les indiscrets, mais aussi elle est si jolie et

si séduisante, la pauvre enfant!

— Dieu veuille qu’elle ne souffre pas de ce changement de

position! soupira M. Daltier, elle a une grande énergie,

mais elle n’a jamais vu la vie sous un aspect semblable.

Mme Daltier ne répondit pas; elle songeait à Albéric qu’elle

trouvait plus grave et plus triste depuis quelques jours, et

en songeant ainsi elle se disait:

"Le malheur serait-il entré dans ma demeure avec cette

enfant?"

Par cet instinct de mère qui ne trompe jamais, elle devinait

que son fils bien-aimé souffrait de voir Gilberte sortir à la

fois de sa vie, de sa maison et de son cœur.

Une Pupille Genante · 第 29 / 33 题