Quelle que soit la position sociale de vos parents, quelles

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CE QUE VAUT UNE FEMME

TRAITÉ

D'ÉDUCATION MORALE ET PRATIQUE

DES JEUNES FILLES[1]

_Ouvrage ayant obtenu le prix DOYEN-DOUBLIÉ (partagé)_

Par Mlle É. ROCH

REIMS

IMPRIMERIE DUBOIS-POPLIMONT

Rue de Vesle, 220

1888

Il faut élever la jeune fille avec la pensée

constante qu'elle sera un jour la compagne de

l'homme. (_Mme de Staël_).

Une femme riche et désordonnée entrant

dans une maison l'appauvrit, tandis qu'une

femme pauvre et économe l'enrichit.

(_Mme Doyen_).

APPRÉCIATION DU JURY

Ouvrage excellent. Esprit moral et élevé. Questions pratiques traitées

clairement et à fond, sans extensions inutiles.

[Note 1: Ce livre est destiné à propager dans les classes

laborieuses les préceptes de l'économie domestique, et faciliter

l'accomplissement des devoirs familiaux]

TABLE DES MATIÈRES

Préface.--(À Mme Doyen-Doublié).

ÉDUCATION MORALE

La jeune fille dans la famille.

La jeune femme dans son intérieur.--Devoirs envers le mari et les enfants.

Des qualités qu'il faut acquérir.

Rapports avec les voisins.

ÉDUCATION PRATIQUE

Considérations morales sur les vertus pratiques de la femme.

La journée d'une ménagère.--Tenue personnelle et tenue de la maison.

Economie domestique.--La nourriture.--L'habillement.--Quelques chiffres.

Conclusion.

PRÉFACE

_À Madame DOYEN-DOUBLIÉ_

Parmi les questions qui depuis quinze ans n'ont cessé de préoccuper les

esprits et les pouvoirs publics, il faut citer l'une des premières, et

peut-être la première de toutes, la question de l'enseignement national.

Quel que soit le jugement que l'histoire portera sur notre époque, ce

sera son éternelle gloire d'avoir compris, au lendemain de nos

désastres, que la condition de notre relèvement était dans un

enseignement fortement organisé, et de n'avoir reculé pour cela devant

aucun sacrifice. Prenant pour exemple ce qui, après Iéna, avait si bien

réussi à nos vainqueurs, on a pensé qu'il fallait, avant tout, combattre

l'ignorance, relever les caractères, fortifier les courages, en un mot

faire des citoyens avant de faire des soldats. Un effort sans précédent

a été fait sous ce rapport, d'immenses progrès ont été réalisés, et on

peut dire, sans crainte de contradiction, que si l'on avait obtenu dans

tous les services les mêmes améliorations, notre situation serait

aujourd'hui prépondérante. Faut-il croire cependant que tout a été fait

et qu'il ne reste plus qu'à s'endormir sur les résultats acquis, sans se

préoccuper de ce qu'ils pourront produire dans l'avenir.

Dans la nécessité où l'on s'est trouvé de créer de toutes pièces un

enseignement jusque là trop négligé, on a oublié d'établir un point de

départ, c'est-à-dire de bien préciser dans quel esprit cet enseignement

devrait être donné. Sans entrer ici dans la question du surchargement

des programmes dans l'enseignement secondaire, question qui, à elle

seule, ferait l'objet d'un volume, nous nous demandons si le but qu'on

s'était proposé a véritablement été atteint, et si la méthode actuelle,

qui consiste à donner trop à l'instruction proprement dite, pas assez à

l'éducation, ne menace pas de nous affaiblir en nous énervant.

S'il est vrai qu'une culture intensive ne saurait convenir à tous les

terrains, il est certain aussi qu'une même culture intellectuelle ne

pourrait sans inconvénient s'appliquer à tous les individus et qu'il est

des cerveaux que ce moyen ne parviendrait qu'à atrophier et

déséquilibrer. L'éducation, qui a plutôt pour mission de former le

caractère, de développer les qualités du coeur, ne présente pas le même

danger; il serait temps de lui faire, dans nos programmes, une place en

rapport avec son incontestable utilité. N'avons-nous pas vu des

connaissances multiples demeurer sans objet, ne produire aucun résultat,

parce que l'éducation morale et pratique étant insuffisamment ou mal

dirigée, nous manquons de l'objectif, de la force de volonté nécessaire

pour les utiliser? C'est ce point qu'il importe de dégager, surtout à

notre époque où les caractères manquent trop souvent de fermeté et de

consistance.

Le but de l'enseignement ne doit pas être de détourner les individus de

leur vocation première, mais au contraire de la bien définir, de la leur

faciliter en l'élargissant. Ce but, en un mot, doit être, en développant

également les intelligences et les caractères, de donner à chacun dans

la société une situation en rapport avec ses aptitudes, et cela pour le

plus grand bien de tous. Si l'enseignement n'atteint pas ce but, il est

incomplet; s'il le dépasse, il est dangereux. Dans le premier cas la

communauté se trouvera privée de concours qui auraient pu lui être

précieux; dans le second, des individus, fourvoyés dans un milieu qui

n'est pas le leur, formeront une section de déclassés, deviendront une

non-valeur pour eux-mêmes, leur famille et la société.

Si cette situation peut créer un danger pour les garçons, combien ce

danger ne sera-t-il pas plus grand en ce qui concerne les jeunes filles.

C'est surtout à elles qu'il importe de donner une éducation en rapport

avec la mission qu'elles sont appelées à remplir. Qu'adviendrait-il de

notre pays le jour où la femme se trouverait détournée de sa destination

naturelle, où la jeune fille pourrait supposer qu'il existe autre chose

pour elle que la mission noble et sainte d'être épouse, d'être mère.

C'est la pensée de cette mission, nous dirons plus, de cet apostolat de

la femme dans la famille qui devrait être l'unique règle de son

éducation, et rien ne devrait lui être enseigné qui n'ait pour but plus

ou moins direct d'en faire la fille dévouée, la mère sage et prévoyante,

l'épouse tendre et digne, c'est-à-dire l'ornement, la consolation, le

soutien moral de la famille. C'est à son coeur autant qu'à son

intelligence qu'il faut que l'on s'adresse, c'est à en développer les

qualités que doivent s'employer les personnes ayant charge de son

avenir. Aucune connaissance inutile, mais toutes les connaissances

nécessaires, ce programme est assez vaste pour donner un aliment plus

que suffisant à leur activité.

Une femme d'esprit et de coeur demandait que l'on élevât la jeune fille

en vue de sa destinée future. C'est encore une femme à l'esprit élevé,

au coeur généreux, qui, près d'un siècle plus tard, a recherché les

moyens pratiques les plus propres à lui faciliter sa tâche. S'il est une

femme qui ait rendu d'incontestables services à la famille, à la société

et par suite au pays, c'est sans contredit la femme supérieure et

distinguée dont notre cité s'honore. Tournant toute sa sollicitude vers

les déshérités de la fortune, vers ceux qui doivent demander au travail

les ressources de chaque jour, Mme Doyen s'est émue des souffrances

des classes laborieuses. C'est avec la pensée noble et généreuse de leur

venir en aide qu'elle créa l'École Professionnelle et Ménagère, qui

restera comme le témoin de sa sollicitude éclairée et perpétuera sa

mémoire. Pensant avec raison que ceux qui luttent pour l'existence ont

un plus grand besoin de la solidarité intime, de l'union qui fait la

force, Mme Doyen s'est efforcée par ses conseils et ses exemples, par

tous les moyens en son pouvoir, d'inspirer plus particulièrement à leurs

enfants l'amour du foyer domestique, le dévouement à la famille. Mais

comme il ne saurait suffire que la femme fût aimante et dévouée, et

qu'en certains cas ces vertus doivent donner des résultats matériels,

elle s'est appliquée à leur inculquer les principes de travail, d'ordre

et d'économie dont dépendent son bien-être et celui des siens. Car, il

faut bien le reconnaître, si l'état de gêne, de misère parfois de

l'ouvrier, provient souvent de l'insuffisance de ses ressources, il est

plus fréquemment encore le résultat de diverses autres causes et plus

particulièrement de la gestion mauvaise ou mal entendue dont la femme a

la charge. Plus un budget est restreint, plus il est difficile de

l'équilibrer, plus il faut déployer pour cela de prudence, de sage

économie, d'adroits calculs. Combien de femmes en sont incapables, faute

d'y avoir été préparées. C'est à cette tâche que s'est dévouée Mme

Doyen; elle a rendu ainsi à la masse des travailleurs des services plus

grands que ne l'ont fait beaucoup d'hommes auxquels on a élevé des

statues.

Qu'elle soit honorée et bénie, la mémoire de celle qui a consacré le

meilleur d'elle-même à l'émancipation morale de la femme. Elle n'a pas

seulement fait oeuvre de mère, elle a fait acte de patriote. Puissent

d'autres femmes suivre son exemple. L'oeuvre des conquérants périra,

parce qu'elle repose sur la négation de la justice et des droits de

l'humanité, mais la pensée qui a présidé à son entreprise, en apparence

modeste, demeurera et produira des fruits pour le relèvement de la

patrie. Les jeunes filles élevées d'après ses principes deviendront les

mères fortes et sages qui apprendront à leurs fils le culte du pays, le

respect de la propriété et des croyances d'autrui, l'accomplissement des

devoirs sociaux. Elles en feront des hommes courageux, au caractère

fortement trempé, en un mot de bons citoyens et de fiers défenseurs. Et

l'on saura alors ce que vaut une femme, ce que vaut une Française!

ÉDUCATION MORALE

LA JEUNE FILLE DANS LA FAMILLE

Il est de nos obligations et de nos devoirs qui varient suivant la

position sociale à laquelle nous appartenons, mais ce qui ne saurait

varier, ce qui est un devoir strict pour toutes, que nous soyons filles

de prince ou de simple artisan, c'est le dévouement à notre famille,

l'attachement au foyer domestique. Et plus ceux qui nous entourent ont

dû peiner et souffrir pour assurer notre existence, plus nous leur

devons de reconnaissance et d'affection. Pour bien connaître la valeur

d'un bienfait, il faut, dit-on, en avoir été privé; n'attendons pas que

nous ayons le malheur d'être privées ou éloignées des nôtres pour

comprendre ce que nous devons à leur tendresse, à leur sollicitude.

Abandonnons-nous sans réserve aux douces joies de la famille,

accomplissons-en toutes les obligations, c'est là qu'est le bonheur, le

vrai, le seul, celui que donne le sentiment du devoir accompli.

N'oublions pas que notre mission sur la terre est d'aimer, de nous

dévouer, de nous oublier pour les nôtres, et que le plus grand malheur

pour une femme serait de n'avoir personne à qui consacrer ce que la

nature a mis en elle de tendresse et de dévouement.

Aimons d'abord ceux qui nous ont aimées les premiers, qui ont mis en

nous leur espoir avant même que nous ne fussions nées. Ils étaient

jeunes encore lorsque nous étions toutes petites, ont-ils hésité un seul

instant à sacrifier leur jeunesse, à se priver de toute distraction et

parfois même des choses les plus nécessaires à la vie, pour ne s'occuper

que du cher bébé. Leurs joies, c'étaient nos premiers pas, c'étaient nos

sourires, nos caresses. Quelles angoisses lorsque la maladie nous

menaçait et que, penchés sur notre berceau, ils épiaient le moindre de

nos mouvements. Quelles privations aussi n'ont-ils pas dû s'imposer

pour nous élever sans que nous manquions de rien, et quelle douleur pour

eux quand, malgré leurs efforts, ils ne pouvaient nous procurer tout le

bien-être nécessaire. Et lorsque nous avons avancé en âge, quels soucis

de tous les instants pour le présent et pour l'avenir. Ils nous ont fait

ce que nous sommes, veillant sur notre santé, sur notre éducation, sur

notre conduite, s'oubliant eux-mêmes en toutes circonstances pour ne

songer qu'à nous. Aussi n'insisterons-nous pas sur l'obligation d'aimer

nos parents, il n'existe pas sans doute d'enfant assez dénaturée à qui

cette recommandation serait nécessaire, mais nous dirons qu'il ne suffit

pas de les aimer platoniquement, qu'il faut leur témoigner notre

affection par tous les moyens en notre pouvoir en saisissant avec

empressement toutes les occasions de leur être agréables, en évitant

avec soin tout ce qui pourrait les contrarier, en les entourant

constamment de nos soins, de nos prévenances et de notre respect.

N'oublions pas que de nous seules peuvent leur venir leurs plus grandes

peines comme leurs plus grandes joies, et faisons en sorte de ne leur

donner que des satisfactions en échange des sacrifices que nous leur

avons coûtés.

Ce n'est pas seulement pendant nos premières années que nous devons les

respecter et les chérir. Si nous pouvions manquer à notre devoir sous ce

rapport, la jeunesse et l'irréflexion seraient notre seule excuse. C'est

au contraire lorsque nous avançons en âge qu'ils doivent pouvoir compter

sur notre reconnaissance et notre affection. Aussitôt que nous serons en

situation de pouvoir travailler et que nos parents seront eux-mêmes

fatigués par l'âge et le labeur, mettons-nous à l'oeuvre courageusement

pour diminuer leurs peines; c'est notre devoir de travailler pour eux

comme ils l'ont fait pour nous. Rendons-nous utiles autant que nous le

pouvons; si nos occupations ne nous obligent pas à passer la journée au

dehors, soyons pour notre mère un aide constant, ne lui laissons prendre

dans l'intérieur du ménage aucune peine, aucune fatigue que nous pouvons

lui éviter. Il serait par conséquent peu digne d'une jeune fille que sa

mère fût obligée d'interrompre ses occupations pour préparer le repas de

la famille ou nettoyer la maison, pendant qu'elle-même gaspillerait son

temps ou s'occuperait de futilités. Il nous est donné parfois d'admirer

et d'applaudir des jeunes filles qui, par leur travail, soutiennent

leurs parents âgés ou les aident à élever leurs frères et soeurs plus

jeunes; suivons leur exemple, et qu'en toute circonstance notre famille

puisse compter sur notre dévouement. Nous ne devons, certes, mépriser

personne, mais ce serait un mépris juste et mérité que celui que nous

aurions pour l'enfant assez dépourvu de conscience et de naturel pour

manquer de respect envers ses parents ou leur refuser l'aide et les

secours dont ils auraient besoin.

N'oublions pas que la déférence à laquelle nous sommes tenues nous

interdit de nous poser en juges de leurs actes, et que ce n'est pas à

nous qu'il appartient de les critiquer. Quels que puissent être parfois

leurs torts et leurs défauts, nous n'en devons pas moins les respecter

et les aimer, et nous efforcer de cacher au monde leurs faiblesses. Qui

sait si par notre tendresse nous ne parviendrons pas à les rendre

meilleurs, si la crainte de nous peiner, de nuire à notre avenir,

n'amènera pas en eux de salutaires réflexions, une amélioration dans

leur conduite. Les affections et les exemples de la famille sont de tous

les plus fortifiants. Une femme, une jeune fille, qui sauront créer au

mari, au père, au frère, un intérieur tout de tendresse, de gaieté, de

confort relatif, auront de grandes chances de les retenir auprès d'elles

et d'éviter ces divisions, ces luttes intimes, qui rendent parfois

l'existence en famille si dure et si pénible à supporter.

Il y avait chez mes parents, et j'en ai fidèlement gardé le souvenir,

quoique je fusse alors très jeune, un ouvrier que l'on renommait pour

son habileté et ses rares talents. Y avait-il un ouvrage pressé,

exigeant de l'expérience et de l'adresse, c'était à lui que l'on avait

recours. Honnête homme, excellent camarade, il était aimé de tous à

l'atelier: malheureusement il avait ce défaut, si fréquent parmi les

ouvriers des états libres, il s'adonnait à la boisson, et alors adieu le

travail; tant que durait l'argent de la quinzaine, on était sûr de ne

pas le revoir. Que de fois n'avions-nous pas vu sa pauvre femme,

désespérée, venir le jour de la paie supplier qu'on lui remît l'argent

de son mari, et mon père y consentait de grand coeur, certain que B...

n'oserait pas opposer de résistance et sachant aussi que c'était le seul

moyen de le voir revenir le lundi suivant. Depuis, nous l'avions

complètement perdu de vue, nous avions bien entendu dire qu'il avait une

petite fille et nous plaignions la malheureuse femme, laborieuse et

propre pourtant, que l'inconduite de son mari allait, pensions-nous,

plonger dans la misère avec son enfant.

Dernièrement, ayant besoin d'un spécialiste pour un ouvrage de peu

d'importance, je m'informai où je pourrais le trouver, et celui que l'on

m'indiqua fut précisément notre ancien ouvrier. Je m'attendais à trouver

chez lui la désunion et la misère. Quels ne furent pas mon étonnement et

ma satisfaction en le voyant dans une situation telle que je pouvais à

peine y croire. La maison propre et bien tenue respirait un air de

confort, la mère et la jeune fille paraissaient heureuses et gaies. B...

qui parut me revoir avec plaisir, m'expliqua qu'il s'était établi à son

compte et qu'ayant beaucoup d'ouvrage il gagnait sa vie largement. C'est

ma fille qui m'a sauvé, me dit-il.--Un jour que j'avais dépensé tout

l'argent de ma paie, nous étions sans un sou à la maison lorsque la

petite tomba dangereusement malade. Comment faire pour la soigner, nous

étions endettés dans le quartier et le pharmacien ne me connaissait

pas. Pour la première fois de ma vie, je compris toute l'étendue de mes

torts et je me fis horreur: si ma fille était morte, certainement je me

serais tué. Je jurai de ne plus boire, mais combien d'abord ce fut

difficile. Je me conduisais mieux cependant, et plus jamais ne manquais

à l'atelier. Et puis en grandissant ma fillette devenait si caressante

et si gentille, elle avait pour moi tant d'aimables prévenances que je

m'attachai à elle de plus en plus. Je me dis qu'après avoir failli ne

pas pouvoir la soigner, il me deviendrait impossible de la bien élever,

de la marier plus tard convenablement. Dès que j'eus fait ces

réflexions, je cessai complètement de boire, et vous, madame, qui m'avez

connu, vous pouvez être étonnée de ce changement, c'est à ma femme et à

ma fille que je le dois. Et je sentais qu'à l'affection qu'il leur porte

se mêlait une grande reconnaissance.

Cet exemple et beaucoup d'autres que bien certainement vous aurez

rencontrés, prouve combien est forte l'influence de la femme dans la

famille et combien dans la plupart des cas il lui serait facile de

ramener l'homme à l'accomplissement de ses devoirs. Il n'existe pas, à

notre avis, de plus légitime fierté que celle de l'enfant qui pourrait

avoir cette intime conviction d'avoir moralement sauvé ses parents, de

les avoir aidés à se relever à leurs propres yeux et à ceux des autres.

Si nous avons des frères et soeurs, aimons-les tendrement,

intéressons-nous à tout ce qui les concerne. S'ils sont plus jeunes que

nous, ayons à coeur d'aider nos parents à les bien élever, à leur

inspirer de bons sentiments, ne leur donnons nous-mêmes que de bons

exemples. Protégeons-les en toute occasion, et remplaçons auprès d'eux

notre mère, si des circonstances malheureuses viennent à les en priver.

S'ils sont nos aînés reconnaissons-leur une certaine part d'autorité sur

nous, acceptons leurs conseils; en tous cas évitons de les taquiner, de

leur causer de la peine. N'agissons jamais envers eux avec cette

acrimonie qui amène parfois de si regrettables divisions entre les

enfants d'une même famille. Habituons-nous de bonne heure à supporter et

à nous pardonner mutuellement nos défauts de caractère. Que de relations

gâtées ou irrémédiablement perdues qui auraient pu être les meilleures

de notre vie, parce que nous n'avons pas su resserrer les liens d'amitié

que la nature avait créés entre nous, parce que sous le coup de

puériles susceptibilités, nous avons par égoïsme, par orgueil ou par

jalousie blessé ceux que le Ciel nous avait donnés pour compagnons de

notre jeunesse, pour amis les plus intimes de toute notre existence.

Ce serait une erreur de croire que les égards, la politesse, les

convenances n'existent que pour être pratiqués envers les étrangers.

Nous n'avons pas l'intention d'énumérer ici les règles du savoir-vivre,

cela nous entraînerait trop loin: d'autres, d'ailleurs, l'ont fait avant

nous avec plus de succès que nous n'en pourrions prétendre. Disons

seulement que les usages qu'une bonne éducation nous impose envers les

indifférents, ne doivent être suivis qu'avec plus d'empressement dans

l'intérieur de la famille. Nous y gagnerons du reste de toutes façons,

d'abord en nous faisant aimer de notre entourage, ensuite en contractant

l'habitude des bonnes manières qui, sans cela, n'étant pratiquées que

momentanément, auraient quelque chose d'affecté, c'est-à-dire de

ridicule.

Lorsque l'on verra une jeune fille respectueuse et dévouée pour ses

parents, polie et bienveillante envers tous, s'occupant avec diligence

des soins du ménage tout en conservant sur elle-même cette apparence de

propreté qui la rend si charmante, l'on sera naturellement disposé

envers elle à l'estime et à la sympathie. C'est alors que ceux qui

désirent fixer leur avenir porteront leurs vues sur elle, pensant avec

raison que celle qui est bonne fille, bonne soeur, sera bonne épouse et

bonne mère.

De tous les actes de la vie, le mariage est le plus important, celui qui

implique les plus graves conséquences et qui demande, par suite, le plus

de réflexion. De l'union que vous contracterez, de la manière dont vous

vous comporterez, dépendent le bonheur et la tranquillité de votre

existence, de celle de vos enfants et de toute votre famille. Nous ne

saurions trop insister sur la nécessité d'arriver à cette époque de

votre vie avec le sentiment absolu et bien défini de vos devoirs. Le

mariage étant l'état auquel vous êtes destinées, il est indispensable

que vous soyez instruites des obligations qu'il impose.

Les préliminaires du mariage ne sont pas les mêmes dans toutes les

classes de la société. Tandis que, dans une situation aisée, les parents

s'occupent de l'établissement de leurs enfants et les mettent

soigneusement à l'abri de toute fréquentation dangereuse, les jeunes

filles de la classe ouvrière, forcées par leur travail de sortir seules,

jouissant d'une plus grande liberté, se trouvent exposées à des

rencontres qui, pour être parfois inévitables, n'en présentent pas moins

de sérieux inconvénients. Nous n'avons pas à nous préoccuper ici de

celles qui trouvent au sein de leur famille conseils et protection,

c'est aux jeunes filles qui, privées par la nécessité de la surveillance

de leurs parents, sont obligées de se diriger elles-mêmes, que nous

voudrions adresser quelques observations.

Si vous êtes soucieuse de votre avenir, si vous tenez à vous marier

honorablement, quoique ne possédant pas de fortune, faites d'abord en

sorte que votre conduite ne donne jamais lieu à la moindre critique, au

plus léger soupçon. Si, par la nécessité de votre profession, vous vous

trouvez en rapport avec des jeunes gens, ne vous permettez jamais avec

eux la moindre liberté, et sans cesser d'être aimable et polie, observez

une certaine réserve dans vos manières et votre langage. Ne fréquentez

jamais non plus d'autres jeunes filles dont la conduite ne serait pas

irréprochable ou dont le laisser-aller pourrait donner lieu à de

fâcheuses suppositions; c'est en vous respectant vous-même que vous vous

ferez respecter des autres. Mettez toujours au-dessus de toutes choses

le soin de votre dignité, et quelle que soit la situation que puissent

vous créer les évènements, ne vous commettez jamais avec des gens de

moeurs dépravées, d'habitudes et de goûts grossiers; faites en sorte de

pouvoir entendre citer sans rougir le vieux dicton: «Dis-moi qui tu

hantes, je te dirai qui tu es.» Jamais d'ailleurs un homme de quelque

mérite, ne fût-il qu'un ouvrier, ne consentira à donner son nom à une

personne dont les fréquentations ou la conduite seraient pour lui un

sujet de honte.

Quelle que soit la position sociale de vos parents, quelles que puissent

être même leurs fautes et leurs erreurs, ne songez jamais à vous marier

contre leur volonté. C'est là la plus grande peine que vous puissiez

leur faire, le plus complet manque de respect qu'il vous soit possible

de leur infliger. Vos parents qui connaissent la vie, qui en ont

l'expérience, seront meilleurs juges que vous-même des conditions

propres à assurer votre bonheur. Ils n'ont en vue que le bien de votre

avenir, et s'ils s'opposent à des projets qui vous sont chers, c'est

qu'ils prévoient pour vous de cruelles déceptions. Les unions

contractées dans ces conditions réussissent d'ailleurs rarement au gré

des intéressés, l'accord des familles étant, en cette circonstance, ce

qu'il y a de plus profitable.

Dans le cas où, au cours de vos absences de la maison paternelle, vous

vous trouveriez recherchée par un jeune homme dont les intentions vous

paraîtraient honnêtes, faites-en part de suite à vos parents.

Souvenez-vous que vous leur devez compte de vos actions et qu'il vous

est interdit de leur cacher quoi que ce soit. Votre mère, en pareille

circonstance, est tout indiquée pour être votre confidente. C'est auprès

d'elle que vous trouverez les utiles conseils dont a besoin votre

inexpérience, c'est dans sa tendresse éclairée qu'elle puisera les

ressources qui éloigneront de vous le danger et assureront votre avenir.

N'attachez pas trop d'importance à la situation pécuniaire d'un

prétendant, ni même à ses avantages physiques; préoccupez-vous surtout

de ses qualités morales, de son intelligence, de sa conduite, c'est de

cela que dépend votre bonheur. Disons-le bien haut, du reste, à la

louange de la classe ouvrière, ce n'est pas dans son sein que l'on

rencontre le plus souvent ces associations où la question d'intérêt a

tenu plus de place que l'inclination naturelle des futurs époux. En nous

résumant, nous vous dirons ceci: regardez un bel homme, écoutez un homme

d'esprit, mais n'aimez jamais qu'un homme de coeur. C'est l'oiseau rare

que je vous souhaite....

LA JEUNE FEMME DANS SON INTÉRIEUR.

DEVOIRS ENVERS LE MARI ET LES ENFANTS.

Votre mari a droit à toute votre tendresse, c'est le premier devoir que

le mariage vous impose. Si quelque chose en lui vous déplaisait, si vous

pensiez ne pas pouvoir l'aimer, il eût mieux valu en faire part à votre

famille, et refuser de contracter une union dont serait exclu le

sentiment qui en fait le charme et la moralité. Mais du jour où vous

l'avez librement accepté, votre existence cesse en quelque sorte de vous

appartenir et doit être entièrement consacrée au bonheur de celui dont

vous portez le nom. Vous ne cessez pas pour cela d'être la fille

respectueuse et dévouée de vos parents, vous ne retirez rien à votre

famille de vos premiers sentiments, mais vous êtes mariée et à cet état

nouveau s'attache pour vous des obligations nouvelles.

Vous devez aimer votre mari, vous lui devez, nous le répétons, une

tendresse inaltérable et un dévouement sans bornes. N'objectez pas qu'il

n'est pas tel que vous l'aviez supposé avant votre mariage, qu'il ne

possède pas telle qualité dont vous le croyiez doué, qu'il a tel défaut

dont il s'était bien gardé de paraître affligé. Vous n'aviez pas, je

suppose, la prétention d'épouser un homme parfait, cette exigence ne se

justifierait pas, n'étant pas vous-même d'une perfection défiant la

critique. En effet, ne l'avez-vous pas quelque peu trompé, vous aussi?

Lorsque vous étiez sa fiancée, n'avez-vous pas dissimulé avec soin vos

petits travers, et fait parade de toutes les qualités que vous pensiez

lui être agréables? Et si en sa présence vous aviez laissé brûler le

rôti, si vous vous étiez laissée aller à quelque accès de mauvaise

humeur, êtes-vous bien certaine qu'il vous eût épousée?

Ce qui amène le plus souvent de part et d'autre, au lendemain du

mariage, d'amères déceptions, c'est cette idée préconçue que l'on va

jouir d'un bonheur sans mélange, que l'on n'aura jamais rien à se

reprocher mutuellement. Et comme la réalité est toujours inférieure au

rêve, il arrive que l'on se croit lésé, alors que l'on s'était

illusionné seulement. Si l'on arrivait au mariage avec ce raisonnement

plus pratique, que rien en ce monde ne saurait être parfait, que

l'existence des époux doit être faite de concessions réciproques,

peut-être se trouverait-on plus heureux. Sans doute il a des défauts,

votre mari, mais s'il est honnête homme et s'il a pour vous de la

tendresse, il faut l'aimer non-seulement parce qu'il vous aime, mais

aussi pour la confiance qu'il vous témoigne en s'en remettant à vous du

soin de l'honneur de son nom et du bonheur de sa vie.

Songez aussi à ce que serait votre existence sans le mari, qui, avec une

situation régulière, vous donne appui et protection? Il n'y a pas que du

ridicule et des dangers dans la position de vieille fille. Quels que

puissent être les motifs qui vous aient éloignée du mariage ou les

circonstances qui pour vous l'aient rendu impossible, il viendra

toujours un moment pénible entre tous, le moment cruel de l'isolement,

où vous serez privée de vos parents et où vous regretterez amèrement de

n'avoir pas de famille. Et à ce propos laissez-nous vous mettre en garde

contre cette prétention exagérée qu'ont parfois les jeunes filles de

trouver un époux d'une condition relativement supérieure à la leur ou à

celle de leur famille. Oh! nous savons bien que ce n'est pas la question

d'intérêt qui vous guide: vous ne demandez pas qu'il ait de la fortune,

mais vous le voudriez doué de toutes sortes d'avantages physiques et

intellectuels, gagnant largement sa vie, toutes choses enfin qui se

trouvant réunies en un jeune homme, lui permettent d'aspirer à une union

plus brillante et plus fortunée. Nous ne saurions blâmer en vous ce

sentiment si légitime et si naturel, propre à toute âme bien née, de

désirer que votre mari ne fût pas le premier venu. Mais il est certain,

des exemples quotidiens le prouvent, qu'une jeune fille sage doit

souvent renoncer à des partis auxquels elle aurait pu raisonnablement

prétendre et se contenter d'un autre moindre, parce qu'en somme l'homme

reste toujours le maître de la situation, et qu'il vaut mieux être

modeste dans ses exigences que de renouveler la mésaventure du héron,

qui ayant, pour son repas, dédaigné le menu fretin, dut, son estomac

criant famine, se contenter d'un limaçon.

Nous savons bien qu'il est des circonstances qui rendent difficile, si

ce n'est impossible, l'établissement d'une jeune fille, et que telle

personne élevée en vue d'une certaine position, se résoudra

difficilement, même après des revers de fortune, à se marier dans des

conditions dont sa fierté souffrirait; mais ce cas est tout-à-fait

accidentel, et si vous n'en êtes pas les victimes, vous n'avez pas à en

subir les conséquences. En somme, le mariage, pour n'être pas toujours

un état parfait, est encore le moins imparfait que vous puissiez

choisir.

Vous devez aussi a votre mari fidélité et obéissance. À des jeunes

filles qui seront d'honnêtes femmes, nous n'avons rien à dire du premier

point, mais nous appelons votre attention sur le second.

L'obéissance que vous devez à votre époux n'est pas celle à laquelle

vous étiez accoutumée envers vos parents. Tandis qu'alors vous

n'encouriez aucune responsabilité et qu'à ceux-ci vous deviez obéir sans

discuter, il vous faudra, dans la soumission que vous accorderez à votre

mari, conserver le sentiment de vos droits, de vos intérêts et de ceux

de vos enfants, si parfois il venait à les méconnaître. Faudra-t-il

donc, nous direz-vous, obéir aveuglément et toujours? Eh bien,

dussions-nous être lapidée par le sexe fort, nous vous dirons: non, il

ne faut pas obéir malgré tout et en toute occasion, mais il ne faut

désobéir que lorsque vous avez cent fois raison de le faire,

c'est-à-dire dans des cas absolument graves, dans des circonstances

exceptionnelles. Une femme qui, par un sot orgueil, prendrait plaisir à

contrecarrer en toute occurrence les idées de son mari pour faire

prévaloir les siennes, ou qui méconnaîtrait son autorité au point

d'entrer avec lui en lutte ouverte pour des futilités, sur des questions

de peu d'importance n'impliquant en rien l'avenir, non-seulement cette

personne manquerait à tous ses devoirs, mais elle commettrait la plus

insigne folie, perdrait à tout jamais la paix de son ménage et

s'exposerait aux plus graves désagréments. D'ailleurs une femme aimant

son mari et possédant quelque peu de tact, sait généralement, le cas

échéant, sauvegarder les intérêts communs de la famille sans troubler la

bonne harmonie de son intérieur, et donner à la soumission requise le

caractère qui lui convient.

Pour éviter des froissements toujours désagréables, parfois pénibles et

gros de conséquences, nous vous conseillons fort, pendant les premiers

temps de votre mariage, de bien étudier le caractère de celui auquel

vous êtes unie. C'est peut-être cette époque, qu'à tort ou à raison l'on

qualifie de lune de miel, qui sera pour vous la plus difficile. En

effet, vous ne connaissez pas encore votre mari, et lui-même n'a pas eu

le temps de vous apprécier; il faudra vous observer constamment pour lui

donner de vous-même la meilleure opinion possible et achever par

l'estime de conquérir son coeur. Pendant cette période d'observation,

vous rencontrerez en lui des qualités sérieuses, des dons naturels que

vous pourrez développer encore, et des défauts dont il faudra bien vous

garder de paraître offusquée, ni témoigner trop tôt l'intention de l'en

corriger. N'agissez en ce dernier point qu'avec la plus grande

circonspection, car autrement, la question d'amour-propre s'en mêlant,

vous risqueriez de n'y pas réussir. C'est graduellement, par le

raisonnement et par l'exemple, qu'il faudra vous efforcer de combattre

ce qui vous déplaît en lui. Ne laissez pas paraître, autant que

possible, la différence de goûts et d'humeur qui pourrait exister entre

vous; allez au-devant de ses désirs, même s'ils sont en opposition avec

les vôtres, de manière à lui être agréable en toutes choses, sans vous

trouver dans l'obligation de céder. Il vous sera toujours moins pénible

de sacrifier vos préférences que de créer un conflit dont vous ne

sortiriez que froissée dans votre amour-propre.

Ce n'est pas seulement à votre mari qu'il faudra vous efforcer de

plaire. Par le fait de votre mariage, ses parents, sa famille

deviendront les vôtres, et sous peine des plus grandes perturbations

dans votre intérieur, il faudra, par tous les moyens en votre pouvoir,

chercher à vous les attacher. Pour éviter de froisser qui que ce soit,

traitez en tout, au moins en apparence, les parents de votre mari comme

vous le faites des vôtres. Soyez avec vos beau-père et belle-mère ce que

vous êtes avec vos parents; écoutez leurs avis avec déférence, et s'ils

vous paraissent sages et conformes à vos intérêts, mettez-les à profit.

Si, au contraire, vous croyez devoir n'en pas tenir compte, expliquez

vos raisons de manière à ne les pas blesser, et toujours avec douceur et

aménité. Ces qualités, loin d'exclure une fermeté parfois nécessaire, en

atténuent la rudesse et la font plus facilement accepter. En effet, le

respect que vous leur devez ne saurait vous faire oublier que vous êtes

maîtresse dans votre maison, et qu'à vous seule en appartient la

direction. Il y a là une nuance qu'il vous faudra observer sans cesse:

condescendre toujours, mais n'abdiquer jamais. Soyez certaine que sous

le bénéfice de cette réserve votre mari vous saura gré des égards que

vous aurez pour les siens, ce qui est tout naturel et plaide en sa

faveur. Ne seriez-vous pas vous-même froissée dans votre amour filial

s'il témoignait à vos parents de la froideur, s'il les recevait sans

empressement? Ne perdez pas de vue que sa famille, ses amis même, ayant

sur lui une influence plus ancienne que la vôtre, il importe au plus

haut point, quoi qu'il advienne, d'éviter de vous en faire des ennemis.

Gardez-vous aussi de cette manie particulière aux femmes de n'être

jamais satisfaites, de trouver à redire à tout. Rien n'est aussi

déplaisant que d'entendre faire à tout propos des observations, surtout

si elles sont présentées d'un ton aigre et acrimonieux; le portrait de

Mme Bougon n'a rien du reste de bien séduisant. Il arrivera ceci: ou

votre mari s'y habituera et n'y prêtera plus la moindre attention, ou

il en sera énervé, vous répondra mal et vous imposera silence. Plus vous

saurez supporter patiemment des désagréments de peu d'importance, plus

vos observations auront de poids et d'autorité dans les circonstances

graves. C'est un de nos torts et une de nos faiblesses de ne voir les

choses que par le petit côté, d'en négliger souvent la partie sérieuse

et d'attacher trop d'importance à des vétilles. Nous avons souvent

remarqué que telle femme qui fait à son mari une scène pour une assiette

cassée, est précisément celle-là qui laissera dilapider sa dot sans rien

dire et qui sera incapable de la défense la plus élémentaire de ses

intérêts.

Une dame de nos amies, femme de beaucoup d'esprit, est mariée depuis peu

à un homme qui n'a pas eu à se féliciter de son premier mariage. D'une

nature acerbe et acariâtre, sa femme lui faisait à tout propos des

observations désagréables, de sorte que le calme et la bonne harmonie

étaient souvent bannis de leur intérieur. Ayant accepté une invitation à

dîner chez eux dans les premiers temps de leur union, j'étais au salon

avec la maîtresse de la maison, lorsque de la salle à manger partit un

grand bruit. «C'est moi, ma chère amie, dit le mari à sa femme accourue

en toute hâte, c'est moi qui viens de commettre cette maladresse. La

bonne avait mis sur la table un siphon presqu'entièrement vide et dont

elle avait négligé de nettoyer la monture; j'ai voulu l'en retirer et

l'ai laissé choir..» En disant cela, il observait malicieusement la

physionomie de sa nouvelle épouse, et il ajouta: «Tu vas sans doute me

gronder bien fort.» (Il avait quelque raison de craindre cela, avant eu

pendant son premier mariage une forte scène pour un sujet

analogue.)--«C'est un petit malheur, répondit notre amie, et j'aurais

grand tort de gronder un homme qui, en une seconde, gagne quinze

centimes.--Comment cela, dit-il, tout étonné?--Sans doute, reprit-elle,

tu pouvais aussi bien le casser étant plein, et puisqu'il est vide,

c'est autant d'épargné.» Le mari se montra fort satisfait de la réponse,

et nous avons constaté depuis combien il est heureux de la différence de

caractère qu'il rencontre entre elle et sa précédente épouse, femme

très-recommandable pourtant et d'un grand mérite sous d'autres rapports.

Nous reviendrons sur la nécessité de surveiller notre humeur, de

pondérer notre caractère, mais en ce qui concerne le mariage nous vous

dirons que les plus éminentes qualités ne serviront de rien si elles ne

sont rehaussées par l'amabilité qui en fait la grâce et le charme. Par

exemple, une femme qui ferait régner dans son ménage l'ordre et

l'économie, perdrait le bénéfice de ses peines si elle ne savait pas

rendre le séjour auprès d'elle plaisant et agréable. Savoir retenir

votre mari auprès de vous par la seule force de l'estime et de

l'affection que vous lui inspirerez est encore une des formes du

dévouement, car il n'a aucune chance de se trouver nulle part plus

heureux, et s'il était obligé de chercher ailleurs la tendresse et les

encouragements dont il a besoin, c'est vous seule qui seriez coupable.

Soyez pour lui la compagne aimante et douce, la femme forte et digne qui

soutient l'homme dans l'infortune et dont la fermeté du caractère, la

droiture de la conscience, lui donnent force et courage dans les

circonstances les plus difficiles de la vie.

Certaines jeunes femmes, partant de ce principe que l'homme doit

subvenir aux besoins de la famille, pensent, une fois mariées, pouvoir

se dispenser de travailler. Elles abandonnent alors la profession dont

leurs parents les avaient pourvues, souvent au prix des plus durs

sacrifices, sans songer que c'est précisément pendant les premiers temps

de leur mariage, alors qu'elles n'ont pas d'enfant, qu'il leur serait le

plus facile de s'occuper utilement. Elles ne réfléchissent pas non plus

au surcroît d'aisance que leur gain, si modeste fût-il, apporterait dans

leur ménage, ni aux longues heures d'ennui qu'elles auront à supporter

pendant l'absence de leur mari, leur maison trop peu considérable ne

pouvant les occuper constamment, ni aux funestes habitudes qui en seront

la conséquence. Souvent même, surtout en pareil cas, une autre erreur

vient s'ajouter à celle-ci: c'est qu'étant mariées, elles n'ont plus

besoin de plaire. Ce propos, que nous citons textuellement, combien de

fois ne l'avons-nous pas entendu dans la bouche de femmes dont la tenue

plus que négligée trahissait le désoeuvrement et l'insouciance. Mais,

nous direz-vous, ces pauvres créatures étaient peut-être malheureuses

dans leur intérieur, et puis une conduite aussi blâmable n'est pas celle

de toutes les femmes; la plupart comprennent mieux leurs devoirs et

leurs intérêts. Sans doute, nous le savons, ce n'est là qu'une

exception, mais une exception encore trop nombreuse, que l'on rencontre

à chaque pas, et en présence de laquelle une femme vraiment digne de ce

nom se sent prise d'un insurmontable sentiment de honte pour son sexe.

Sous aucun prétexte, sachez-le bien, la femme ne doit renoncer à la

possibilité de gagner quelque argent; tout au plus serait-elle excusable

si elle avait apporté une dot dont le revenu pourrait compenser

l'absence de son salaire. Quant à celle qui arguerait qu'elle n'a plus à

trouver un époux pour se relâcher des habitudes de soin et de propreté

qu'elle avait ou feignait d'avoir avant son mariage, sa conduite serait

tout simplement ignoble, son mari le lui ferait bien voir.

La Fontaine raconte que de deux chevaux attelés à un même chariot, l'un

ne voulut pas prendre sa part de labeur, de sorte que l'autre, traînant

à lui seul toute la charge, fut bientôt exténué et hors d'état de

travailler. Le conducteur remit alors à sa place dans les limons le

premier cheval; mais celui-ci, que son compagnon trop fatigué ne pouvait

plus aider, succomba à son tour à la peine. Cette comparaison peut fort

bien s'appliquer à un ménage dans lequel le mari travaillerait

consciencieusement, rapporterait à sa femme son salaire, tandis que

celle-ci, au lieu de chercher à contribuer, dans la mesure de ses

forces, au bien-être commun, gaspillerait son temps en futilités et en

commérages. Or, le temps c'est de l'argent. Habituons-nous donc, dès

notre jeunesse, à nous occuper sérieusement, à ne jamais perdre une

minute; aimons le travail pour tous les bienfaits dont il nous comble,

pour tous les maux qu'il écarte de nous. Le travail est le plus grand

médecin du monde, il guérit de la misère, cet ennui matériel, et de

l'ennui, cette misère morale. Si nous sommes pauvres, travaillons pour

améliorer notre situation: depuis que le monde existe, on n'a pas encore

trouvé de moyen plus sûr. Si nous sommes riches, faisons du travail la

première de nos distractions, il est de toutes la plus saine. Quelle

qu'en soit la nature ou l'objet, il nous procure des satisfactions

infinies, et c'est toujours à lui que nous reviendrons, car, en même

temps que la santé, il nous conserve la bonne humeur.

Travaillez, mes toutes belles,

Employez bien votre temps;

Vos maris seront fidèles

Et vos coeurs toujours contents.

La femme qui n'a pas en elle l'amour du travail est véritablement bien à

plaindre. Outre l'intime satisfaction que donne le sentiment du devoir

accompli, dont son coeur est sevré, elle se voit privée de tous les

avantages matériels que le travail procure. Et considérez combien est

juste cette maxime que la paresse, il faut bien l'appeler par son nom,

est la mère de tous les vices, l'on peut ajouter de tous les maux. Quand

une femme travaille elle-même pour gagner quelque argent, elle en

connaît mieux le prix, le dépense moins facilement, de là l'économie.

Quand une femme est économe et travailleuse, elle prend soin de son

mobilier, de son linge, de ses vêtements, fait chaque chose au moment

convenable, de là l'ordre et la propreté. Tandis que celle-ci jouit d'un

bien-être en apparence supérieur à sa position sociale, parce qu'elle

sait, comme disaient nos grand'mères, faire de trois francs cent sous,

telle autre que la paresse afflige sera vouée pour toute sa vie à la

misère et à l'abjection. Pendant que l'une, satisfaite d'elle-même,

fière de son existence bien remplie, est calme et tranquille, l'autre,

malheureuse par sa faute, mécontente de tout, sent gronder en elle les

plus mauvais sentiments.

Voyez ces deux jeunes femmes que la fortune n'a pas favorisées. Mariées

chacune depuis deux ans, elles habitent dans la même maison un petit

appartement d'un prix modique, car leurs maris, cavistes tous deux,

n'ont que des gains très-restreints; mais quelle différence vous

observez dès le seuil de leur modeste demeure! Tandis que les deux

pièces dont elle se compose sont chez l'une tenues avec la plus exquise

propreté, que tout chez elle est clair et luisant, chez l'autre tout est

en désordre, et les quelques meubles qu'elle possède accusent la

négligence avec laquelle on les entretient. Tout chez elle crie le

dénûment et la misère, pendant que sa voisine, avec cet art propre à la

femme qui aime son inférieur, sait donner à sa maison une apparence de

confort et de gaieté. Travaillant sans relâche pour les magasins de

confections et gagnant en moyenne un franc vingt-cinq centimes par jour,

elle a pu acheter le mobilier modeste mais convenable, et aussi le

linge nécessaire au ménage que ses parents, trop pauvres, n'avaient pu

lui donner. Le mari se plaît dans sa maison que lui aussi s'ingénie à

embellir; ne craignez pas que la journée terminée il s'attarde dans

quelque mauvais endroit. Il s'empresse de rentrer chez lui: n'a-t-il pas

toujours quelques clous à planter, et à soigner les rieurs, presque

toutes rapportées des bois, qui donnent un si coquet aspect à sa

demeure? Il a hâte surtout de retrouver sa compagne, toujours gaie,

fraîche et pimpante dans la petite robe à dix sous le mètre,

confectionnée de ses mains. Il aime et estime cette jeune femme auprès

de laquelle, revenu de son travail, il trouve le calme et la tendresse;

il lui est reconnaissant du bonheur qu'elle lui donne, il en est fier;

et lorsque le dimanche elle part à son bras pour Une promenade bien

méritée, il ne changerait pas sa place contre celle d'un empereur. C'est

son plus grand plaisir d'aller ainsi, en compagnie de sa femme, à une

petite campagne voisine, respirer l'air pur des champs ou des bois, ou

bien de s'installer sous les beaux marronniers des promenades pour

entendre la sérénade. Au milieu de tout ce monde élégant, auprès duquel

il s'aperçoit qu'il ne fait pas tache, il songe à la différence de sa

vie tranquille avec celle de beaucoup de ses camarades moins favorisés.

Il se dit qu'avant son mariage lui aussi allait au cabaret, et il se

demande maintenant comment il pouvait s'enfermer dans cet affreux trou

puant et noir, pendant qu'il y a ailleurs de l'air, du soleil, des

oiseaux et des fleurs. Il est ainsi toujours satisfait, parce qu'il n'a

rien à reprocher ni à lui-même, ni aux autres. Il est sans souci du

lendemain, car l'existence régulière qui est la sienne lui conserve la

santé, et il sait qu'il y a toujours en réserve chez lui de quoi parer à

toute éventualité.

Ce que vaut une femme: Traité d'éducation morale et pratique des jeunes filles · 第 1 / 5 段