XVII

René a, en conscience, rempli la mission dont Mademoiselle l’avait

chargé. Il a questionné, adroit et discret, autant qu’un vieux policier;

et il connaît maintenant tous les potins--vrais ou faux--qui circulent

sur le ménage de Vausennes. Il n’ignore plus que madame est l’épouse

très coquette, réputée pour de légères aventures,--assez voilées en

effet pour ne lui avoir pas enlevé sa qualité de femme du

monde;--l’épouse d’un mari qui aime vraiment trop, pour la sécurité de

son foyer, les voyages d’exploration. Tout adonné à ses curiosités

géographiques, il paraît désintéressé absolument des curiosités

sentimentales et autres de sa femme qui tient une place fort menue en

son existence de travailleur.

Leur fille Régine a toutes les chances pour être, dans l’avenir, une

seconde édition de la mère. Les garçons poussent au petit bonheur dans

un foyer où chacun pratique, avant tout, la loi du bon plaisir.

Ces divers renseignements, donnés avec détails, ont rempli René d’une

vertueuse indignation contre sa sœur qui accepte des relations avec une

femme tarée et laisse Guillemette fréquenter un pareil milieu.

Il a préféré ne point manifester son sentiment à son beau-frère, parce

qu’entre hommes, les propos peuvent aisément prendre une gravité

fâcheuse en la circonstance. Mais rentré de Trouville à l’heure du chien

et loup et trouvant, par extraordinaire, sa sœur seule à travailler

devant son métier--une série d’invités vient de disparaître; Guillemette

est en auto avec son père...--il part résolument en guerre car il estime

que c’est son devoir... Peut-être sa sœur ignore-t-elle, en somme, ce

qui se dit de Mme de Vausennes... Alors, elle doit être avertie.

Et il interroge:

--Marie, est-ce que tu connais beaucoup les de Vausennes?

Étonnée de la question, elle s’arrête de broder:

--Qu’appelles-tu «beaucoup»?... Il y a plusieurs années que nous les

voyons... nos filles avaient été au cours et au catéchisme ensemble; et

ils sont nos voisins de campagne. Pourquoi me demandes-tu cela?

Il a une hésitation... Le rôle d’accusateur lui est odieux... Et Mme

Seyntis a l’air si loin de se douter où il veut en venir! Elle répète,

piquant avec soin son aiguille:

--Pourquoi? René.

La pensée qu’il s’agit du bien de Guillemette balaie son hésitation. Et

son accent a une fermeté presque dure quand il répond:

--Parce que j’ai entendu tenir sur le compte de Mme de Vausennes

certains propos qui m’ont fait trouver très surprenant que tu la voies.

Mme Seyntis conserve toute sa sérénité:

--Mon pauvre ami, on raconte tant de choses! C’est parce que tu arrives

d’Afrique que tu prends garde à ces potinages! Moi, il y a bien

longtemps que j’ai renoncé à le faire...

René sent que la bonté naturelle et la charité évangélique de Mme

Seyntis lui mettent sur les yeux un bandeau singulièrement opaque.

--Alors, tu ne crois pas, Marie, qu’il puisse y avoir jamais quelque

chose de vrai dans ces potinages, comme tu dis?

--En ce qui concerne Mme de Vausennes, non vraiment, je ne le crois

pas... Je t’accorde qu’elle est, pour mon goût, trop mondaine; que

peut-être, il n’y a pas, dans sa tenue, la réserve qui fait qu’une femme

ne peut jamais être mal jugée; mais de même que mon mari, je la tiens

surtout pour une aimable personne avec qui les relations sont agréables.

Ici, un silence. Dans la pièce voisine, en entend les gammes rageuses de

Mad et la voix assourdie de Mademoiselle qui proteste contre les notes

fausses.

--Soit, Marie, l’opinion que Mme de Vausennes donne d’elle-même est

fausse... Après tout, je ne demande pas mieux que de l’admettre!... Et

je reconnais que toi-même, tu es assez impeccable...

Mme Seyntis a un geste instinctif de protestation modeste.

--Assez impeccable pour ne pas avoir à redouter certaines relations.

Mais tout le monde n’a pas ton indulgence pour juger... cette dame et

son milieu. C’est pourquoi je regrette très fort que Guillemette puisse

y être rencontrée. Va chez elle si cela te convient, mais, crois-moi,

n’y envoie pas ta fille!

Cette fois Mme Seyntis ne songe plus à bien ombrer ses fleurs, et reste,

au contraire, l’aiguille en l’air. Elle est troublée, envahie

secrètement par la crainte de s’être mise en faute... Ce qui lui est

très désagréable.

--Mais que veux-tu dire? René; que t’a-t-on raconté?

--Certaines... anecdotes qui m’ont prouvé que la maison de Mme de

Vausennes n’est pas de celles où puisse être vue une fille bien élevée

comme la tienne; car les habitudes, les conversations, les hôtes doivent

lui en demeurer totalement étrangers.

--Comment le sais-tu? A peine, tu es allé deux ou trois fois chez elle.

Brièvement, il dit:

--Une personne qui porte un sincère intérêt à Guillemette m’a parlé à ce

sujet et m’a prié de t’avertir de ce que tu ignorais sans doute.

Mme Seyntis a joint les mains sur le rebord de son métier et regarde,

perplexe et désolée, les lointains de la mer qui se voilent sous le

crépuscule de septembre. Dépitée, elle s’écrie dans son désarroi:

--Mais enfin, Mme de Vausennes n’a pas plus mauvais genre, à sa façon,

que Nicole, par exemple... Nicole, que tu considères comme une femme du

monde... que je reçois... Après tout, ta rigidité trouve peut-être que

j’ai tort de le faire!

René a un involontaire geste d’irritation.

Il lui demeure insupportable d’entendre blâmer Nicole. De son amour

autrefois, il lui reste au cœur une pitié tendre pour elle, un désir de

la protéger contre elle-même et les autres... Et à l’attaque de sa sœur,

il répond:

--Pourquoi la repousserais-tu? la pauvre Nicole. Elle est tant à

plaindre... si jeune et si seule...

Quelque chose dans l’accent de son frère éveille chez la douce Mme

Seyntis des instincts combattifs:

--Seule? Elle a des parents excellents, dévoués, qui ne demandent qu’à

être toujours auprès d’elle!...

--Oui... mais ce ne sont pas ses parents qui devraient se trouver près

d’elle...

--Son mari, veux-tu dire? Pour ce qu’elle tient à lui! Elle se laisse

consoler, en tous cas, de leur rupture!... Mais ce n’est pas de Nicole

qu’il s’agit!

--Non, c’est de Guillemette.

--Oui, de Guillemette que tu crois devoir honorer de ta protection

puisque, à ton gré, son père et moi ne suffisons pas à cette tâche.

Il lui jette un coup d’œil stupéfait. Sa sœur presque agressive, c’est

pour lui une inconnue. Il a l’intuition que, dans son amour-propre

maternel, elle est froissée, inconsciemment jalouse... De quoi? de la

preuve de sollicitude qu’il vient de donner à Guillemette?

--Marie, il est impossible que, sérieusement, tu me saches mauvais gré

de prendre intérêt à ta fille?

--Je trouve seulement que tu es peut-être encore un peu jeune pour jouer

auprès d’elle ce rôle superflu de tuteur... Voilà tout...

II éprouve la bizarre impression d’un choc violent qui le blesse.

Repoussant son fauteuil, il se lève:

--Si tu penses cela, Marie, il ne me reste plus qu’à te prier de

recevoir mes excuses pour m’être mêlé de ce qui ne me regardait pas, en

effet... Je croyais que mon affection pour tes enfants, pour ta fille,

m’autorisait à être à leur égard une espèce de frère aîné. Je me suis

trompé. N’en parlons plus!

L’accent de René calme soudain l’irritation de Mme Seyntis; la confusion

l’envahit pour les paroles qu’un obscur élan a fait jaillir de sa

pensée.

Elle tend la main vers son frère.

--René, ne sois pas susceptible... J’ai été trop vive, mais, tu

comprends, j’étais si bouleversée de ce que tu m’apprenais... et dont je

ferai mon profit!

Il sent la sincérité de ce regret et ne repousse pas la main conciliante

qui vient à lui. Toutefois la secrète blessure que lui ont faite les

paroles de sa sœur garde son acuité. La voix brève, parce qu’il fait

effort sur lui-même, il répond:

--Tu agiras, Marie, comme tu le jugeras bon. Le rôle malencontreux que

j’ai dû remplir est achevé... Tu es avertie de ce que tu ignorais...

--Oh! oui, de ce que j’ignorais! avoue-t-elle, remplie de componction...

Moi qui veille si soigneusement sur ma Guillemette! Ah! grâce à Dieu!

elle n’est encore qu’une petite fille et il me reste quelques bonnes

années pour la conserver près de moi... Oh! non, nous ne voulons pas la

marier de bonne heure!... Et heureusement, elle ne le souhaite pas du

tout...

René ne répond rien. Son visage a des lignes d’une fermeté presque dure,

dans l’ombre qui s’empare insensiblement du salon. C’est vrai,

Guillemette ne paraît nullement désireuse de donner son âme. Elle a

encore le rire insouciant des petites filles. Mais combien de mois, de

jours, demeurera-t-elle ainsi?

Quoi qu’en dise sa mère, elle est à l’âge où il suffit du hasard d’une

rencontre pour que l’étincelle jaillisse... Et soudain, dans son

cerveau, s’anime la vision d’une Guillemette devenue femme, ayant aux

lèvres, dans les yeux, le je ne sais quoi d’incomparable que l’amour y

fait luire.

Et cette Guillemette-là possède le charme troublant de Nicole...

René a un léger sursaut, en entendant sa sœur dire, la voix amicale,

avec un désir évident d’effacer sa fâcheuse sortie:

--Bien avant d’aller au mariage de Guillemette, nous irons au tien, mon

cher grand... Et je voudrais de tout cœur que ce fût bientôt...

Un geste d’impatience échappe à René et il se met à arpenter la pièce

que le crépuscule ombre d’une cendre grise.

--Oh! Marie, Marie, je t’en supplie, ne me persécute pas ainsi...

--Mais, mon ami, je ne veux que ton bonheur, tu le sais bien! Quand tu

es arrivé en France, tu paraissais tellement désireux de te créer bien

vite un foyer!

Il s’adosse à la cheminée, les bras croisés:

--Quand je suis arrivé en France, j’étais devenu quelque peu un sauvage,

j’imagine; par suite, un être très primitif et j’étais naïvement

persuadé que rien ne me serait plus facile que de rencontrer la jeune

fille pourvue de qualités de tout repos qui répondrait à mon idéal de

l’épouse...

--Eh bien?

--Eh bien, en m’abandonnant à cette illusion, j’étais parfaitement

aveugle et j’en suis aujourd’hui bien convaincu!

Elle arrête sur lui des yeux saisis et, dans l’ombre grandissante,

cherche à deviner sa pensée sur son visage.

--René, tu plaisantes? n’est-ce pas...

--Ah! nullement, et je t’assure que je n’en ai guère l’envie... Depuis

six semaines, tu fais défiler devant moi un certain nombre de jeunes

personnes parmi lesquelles, évidemment, j’avais toute sorte de chances

pour découvrir l’élue; eh bien, à cette épreuve, tout mon enthousiasme,

mon ardeur, ma confiance sont tombés... Et je n’ai que le désir de

demeurer dans ma solitude... du moins, quelque temps encore!

--Oh! René, tu me désorientes tout à fait... Car enfin Louise de Mussy,

Suzanne Danville sont parfaites et tu n’aurais qu’un mot à dire...

--Ah! leur perfection ne m’en donne guère envie... Elles me produisent

l’effet de modèles de vertu... non de femmes...

--René!... Mais René!!! je ne te reconnais plus!

--Moi non plus, je ne me reconnais plus! La vie de France est en train

de me compliquer de façon déplorable!

Mme Seyntis ne relève pas ces incompréhensibles paroles, car un coup

discret est frappé à la porte et le maître d’hôtel, apparaissant,

demande:

--Madame veut-elle que la cloche du dîner soit sonnée bien que Monsieur

et Mademoiselle ne soient pas encore rentrés?

--Sonner la cloche?... Est-il donc l’heure déjà?

--Oh! oui, madame, l’heure passée...

Toute à sa conversation avec René, en effet, Mme Seyntis n’a pas pris

garde que le temps fuyait. Une sourde anxiété l’étreint:

--Comment, Raymond et Guillemette ne sont pas ici, à plus de sept

heures? Et pourtant Raymond n’aime pas à rentrer à la nuit en cette

saison! Mon Dieu, pourvu qu’il ne leur soit rien arrivé! Oh! ces

autos!...

La même inquiétude a traversé l’esprit de René. Que sait-on? Aussi bien,

il peut s’agir d’un simple retard amené par quelque cause banale, comme

de l’un de ces accidents qui sont des catastrophes... Brutalement, une

seconde, il voit Guillemette inerte, blessée, plus peut-être. Ah! tout

plutôt que cela!

Mais il se raidit aussitôt, surpris et impatient de ce brusque désarroi

de ses nerfs. Où donc est le sang-froid qu’aucun danger n’a jamais pu

altérer en lui?... Pourquoi tout de suite imaginer un malheur?... C’est

absurde!

Absurde, soit. Mais le calme ne revient pas en sa pensée quoiqu’il n’en

trahisse rien, pour ne pas ajouter à l’émoi de Mme Seyntis qu’il voit

grandir... Et chez lui aussi, l’inquiétude monte silencieusement avec

les minutes qui s’enfuient et emportent la sécurité où sa volonté

prétendait le maintenir;--alors qu’il a perdu cette sécurité au moment

même où il apprenait le retard inexpliqué...

--Oh! René, ne trouves-tu pas bien... singulier qu’ils ne soient pas

encore de retour?... Pourquoi? Qu’a-t-il pu arriver?

Il essaie de la rassurer,--avec la conscience que les paroles sont

tellement vaines! Ses yeux ne quittent plus les aiguilles de la pendule

qui marquent huit heures un quart.

André, Mad et Mademoiselle sont entrés dans le salon, comme chaque soir,

pour attendre le dîner. Mademoiselle est remplie de compassion pour Mme

Seyntis et lui adresse de pieuses paroles réconfortantes. Mad est prête

à pleurer, et André impatiente sa mère avec ses assurances juvéniles

que, bien sûr, rien du tout n’est à craindre, qu’il est tout à fait

inutile de se tourmenter, etc.

Et les minutes fuient toujours.

René, ayant pitié de sa sœur, la laisse aller sur la terrasse inspecter

la route; lui-même sort, dévoré d’un besoin instinctif d’activité, d’une

soif de faire quelque chose... Quoi? Où aller les chercher? Comment

savoir?...

La nuit est absolue, une de ces nuits de septembre épaisses de brumes.

Avidement, il sonde les lointains obscurs pour y trouver le feu de la

voiture... Une fois, deux fois, il a un tressaillement d’espoir, en

tendant le grondement d’une auto. Mais la voiture ne s’arrête pas et

passe en tourbillon devant la villa. Une autre s’enfonce dans une

propriété voisine...

Oh! qu’elle lui est devenue chère, Guillemette. Aurait-il jamais cru,

deux mois plus tôt, qu’il pût éprouver un pareil supplice parce qu’il la

craint en danger?... Même pour sa sœur, il ne pourrait être plus

profondément bouleversé; il n’aurait, plus violente, cette terreur d’une

catastrophe qui domine chez lui tout raisonnement.

A son tour, Mme Seyntis est venue devant la grille... La pensée

enfiévrée, une incessante prière aux lèvres, elle regarde dans la nuit

avec des yeux que troublent les larmes... Mais la route est toujours

déserte. Le vent fait bruire les feuilles. La voix de la mer invisible

paraît formidable dans ce grand silence.

--Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi est-ce qu’ils ne reviennent pas!

murmure-t-elle, ainsi qu’une plainte.

--Marie, il faut rentrer. Tu es glacée... Et cela ne sert à rien de

demeurer ici!

Elle se laisse ramener, habituée à l’obéissance conjugale. Dans la salle

à manger, sur son ordre, le dîner a été servi pour Mademoiselle et les

enfants. André, seul, dévore à son ordinaire, fort de sa conviction

qu’il s’agit d’une simple panne. La grande pièce, généreusement

éclairée, a sa physionomie coutumière. Le domestique, impassible, fait

le service. Comme les choses, il conserve sa physionomie de chaque jour.

Ah! pourquoi ne pouvoir se réfugier dans la bienheureuse confiance qu’il

s’agit d’un simple retard!...

Pour obéir à son frère, Mme Seyntis essaie d’avaler un peu de potage;

mais elle a la gorge trop serrée. Ses yeux sont à tout instant sur le

grand cartel dont les aiguilles avancent, avancent... Elles ont passé la

demie de neuf heures et approchent de dix heures.

René, lui, est ressorti, ne pouvant supporter le décor paisible et

familier du _home_. Une fièvre brûle ses nerfs, lui enlève toute

maîtrise sur sa pensée. II ne doute plus d’un accident. Quelle en est la

gravité?...

Voici maintenant que la brume se change en pluie sans qu’il en ait

conscience. Il écoute... Il lui semble entendre le grondement lointain

d’une auto... Dans la nuit, encore une fois, un feu grandit... Est-ce

enfin la voiture que tout son être attend?... Tant d’autres passent sur

ces routes...

Machinalement, il se lance en avant et crie, sans réfléchir:

--Raymond, est-ce vous?

Pas de réponse. De sa voix forte de commandement, il répète son cri.

Maintenant la voiture est près, tout près... Il croit la reconnaître...

Mais pourquoi ce silence? Et il jette un nom:

--Guillemette! répondez... Est-ce vous?

--Oui... oui! oncle. Nous voilà!

René Carrère peut vivre très vieux... Jamais il n’oubliera la sensation

d’allégresse éperdue qui, soudain, lui fait bondir le cœur. C’est donc

vrai que l’horrible cauchemar est fini?... La voiture s’arrête devant

lui.

--Oncle, c’est bien vous, n’est-ce pas?... Ramenez-moi à pied,

voulez-vous? Je suis glacée!

Hâtivement, il demande:

--Vous n’êtes blessés, ni l’un ni l’autre?

La voix de M. Seyntis explique dans l’obscurité:

--Mais non... Seulement une terrible panne qui nous a retenus très

longtemps. Nous vous raconterons cela! Mais fais courir Guillemette

jusqu’à la maison, je te prie... Elle est transie.

--Oncle, je crois bien que l’humidité m’a ankylosée... Je ne peux plus

me remuer... S’il vous plaît, recevez-moi dans vos bras!

Oh! cette voix gaie!... Que René trouve bon de l’entendre!...

Guillemette s’est dressée dans la voiture, enveloppée du lourd manteau

qui transforme sa silhouette. Elle lui tend ses deux mains et saute en

chancelant. Il la reçoit contre sa poitrine, ainsi qu’une enfant très

précieuse et murmure, sans réfléchir à ses paroles:

--Ah! chérie, petite chérie, petite aimée... Quelle peur vous m’avez

faite!

Une seconde, ni lui ni elle ne bougent dans la douceur, elle, de se

sentir très chère, lui, de l’avoir vivante entre ses bras, après

l’horrible crainte.

La tête appuyée sur l’épaule de René qui l’enveloppe étroitement, elle

répond, la voix assourdie:

--Merci, oncle, d’avoir eu peur pour moi!... Je regrette de vous avoir

tourmenté...

Près d’eux, l’auto s’ébranle bruyamment et fuit. Ils sont seuls dans la

nuit, sous le large ciel noir. René en prend soudain conscience. Il

desserre aussi tôt son étreinte.

--Vite, Guillemette, pour vous réchauffer... Marchons!

--Me réchauffer! j’en ai besoin!... Courons plutôt, mon oncle, si

possible!

--Alors, chérie, donnez-moi le bras, la nuit est tellement noire que

vous pourriez buter!

Elle obéit; et ils vont, à travers l’obscurité, sous la pluie qui

reprend, échangeant de brèves paroles; et leur course est si rapide que,

en quelques minutes, ils atteignent les _Passiflores_. Guillemette,

ranimée, s’élance dans le vestibule où tous sont encore réunis autour de

M. Seyntis qui enlève sa pelisse ruisselante. Elle, sous son capuchon,

est toute fraîche, les yeux brillants, de petits cheveux fous ébouriffés

autour des tempes. Elle court à sa mère qui, délivrée de son angoisse,

pleure à gros sanglots, assise sur une banquette, sans souci du décorum,

malgré les baisers de Mad, les encouragements de son mari et les

exclamations d’André dont les pronostics se sont trouvés vrais.

--Maman, ma pauvre maman, que je suis fâchée que vous ayez eu cette

inquiétude, mais puisque rien de tragique n’est arrivé, soyons gais!...

Et puis, maman, si vous saviez comme j’ai faim!...

La courte soirée est, en effet, joyeuse autant que l’a souhaité

Guillemette. Mais René est gai, seulement en apparence, d’abord, parce

qu’une brève réflexion de son beau-frère l’a impressionné

désagréablement. Comme il lui disait quelle crainte ils avaient eue d’un

accident grave, Raymond Seyntis a répondu, d’un étrange accent:

--Un bon accident qui, en une seconde, m’eût délivré de la vie?... Mon

cher ami, si je n’avais pas été avec Guillemette, vous n’auriez rien pu

me souhaiter de meilleur!

Est-ce une boutade?... Le cri involontaire d’un tourment qui se

cache?... Raymond Seyntis possède pourtant tout ce qui fait qu’un homme

aime la vie... Alors?...

Mais ce soir-là, René est incapable de s’appesantir sur cette question

qui demeure, pour lui, secondaire. Obstinément, dans sa pensée calmée,

un travail s’accomplit dont il a peur de voir la fin... Tant qu’il est

au milieu de tous, l’impression est confuse. Mais quand il a regagné sa

chambre, que le silence s’est fait dans la villa sans qu’il ait bougé du

fauteuil où il s’est jeté pour réfléchir, le mystérieux travail

d’analyse reprend en lui qui n’a jamais voulu se dissimuler la vérité.

Pourquoi donc a-t-il eu cette terreur qu’un accident eût soudain enlevé

Guillemette?... Pourquoi a-t-il conscience que, durant les heures où il

l’attendait, impuissant à la préserver, il eût sacrifié toutes les

autres créatures pour que tout mal fût éloigné d’elle?... Serait-ce donc

qu’elle est devenue pour lui plus qu’une enfant, une jeune sœur très

aimée?

--Mais ce serait insensé!... Insensé! répète-t-il, se dressant hors de

son fauteuil et se prenant à arpenter la pièce comme il fait quand une

préoccupation grave bouleverse sa maîtrise de lui-même. Pour cette

petite, je suis seulement un oncle, rien qu’un oncle, un vieil oncle!

Elle rirait et se moquerait gentiment de moi, si je m’imaginais de

prétendre à quelque chose de plus!... Et Marie!... comme elle dirait que

j’ai abusé de sa confiance et me trouverait ridicule de m’être laissé

griser, comme un gamin de vingt ans, par le charme d’une fillette!...

René éprouva la sensation de stupeur d’un être qui, soudain, voit devant

lui un abîme insoupçonné. Parce que, toujours, il a été, avant tout, un

homme d’action, de travail, scrupuleusement fidèle aux principes que sa

conscience reconnaissait, dont la pensée était ferme et droite, l’âme

étrangère aux complications sentimentales; parce qu’il n’a jamais songé

à s’observer vivre, il n’a pas vu vers quelle tentation il allait, pour

s’y heurter fatalement.

Et maintenant que faire?...

Que faire? Mais la seule chose raisonnable, celle qui s’impose, sans

discussion possible. Partir, s’en aller, oublier une petite fille qui ne

songe guère à lui, qui ne possède ni ses goûts, ni ses idées, surtout

qui est trop jeune, oh! bien trop jeune pour lui...; coûte que coûte,

guérir de cette folie!...--car il n’est pas d’autre nom pour le

sentiment qui l’a envahi sans qu’il en ait conscience... Loin d’elle,

distrait d’elle, revenu à sa vie d’antan, il retrouvera nécessairement

la pleine possession de lui-même et l’incompréhensible ivresse se

dissipera; d’autant plus vite, qu’il y emploiera sa forte volonté.

Forte?... Il se la figurait ainsi..., comme il se croyait sûr de son

cœur. Il s’en allait dans la vie, orgueilleusement confiant en la

réalisation de sa destinée qu’il prétendait faire selon les idées qui

ont toujours gouverné sa vie. Et parce qu’une enfant s’est trouvée sur

son chemin, tous ses desseins se sont écroulés, pareils à des collines

de sable qu’un souffle bouleverse.

Plus René réfléchit, et plus il est dominé par une humilité et un

découragement qu’il n’a jamais encore connus. A quoi donc lui a servi de

s’être fait, depuis des années et des années, une loi inflexible

d’accomplir toujours strictement les plus petits comme les plus grands

devoirs? Qu’y a-t-il gagné, sinon de devenir trop absolu dans ses

jugements; d’avoir, comme dit Guillemette, la sagesse intransigeante; de

s’être accoutumé à embarrasser sa vie de scrupules plus ou moins

inutiles... Et aujourd’hui encore de jouer peut-être son bonheur par une

conception trop étroite de ce qu’il doit faire...

Des heures et des heures, René songe ainsi, désemparé, scrutant son

passé, puis l’avenir auquel il rêve, hanté par le souvenir de la minute

où Guillemette était sur sa poitrine, confiante et tendre comme une

enfant qui se sent infiniment aimée...

L'été de Guillemette · 第 19 / 31 题