IX

Cinq jours plus tard.

Il fait chaud, très chaud. Le soleil brûle la poussière... Et cependant

toute la jeunesse des _Passiflores_ est partie en promenade pédestre,

sous le regard mécontent de M. d’Harbourg qui s’est évertué à proclamer

«absurde» une excursion par cette température sénégalienne.

Ses conseils ayant eu le sort de la prédication de Jean au désert, il

s’est dignement retiré dans le fumoir solitaire,--Raymond Seyntis est à

Paris--et y somnole sur les journaux, maugréant contre les mouches qui

s’agitent autour de lui, et même évoluent sans façon sur son avenante

personne.

Cependant, installée avec son ouvrage dans le _bow-window_ du petit

salon, Mme Seyntis jouit du calme des _Passiflores_. Oh! quel délice

serait un été dans la solitude avec ses enfants, son mari devenu

ignorant du chemin de Paris... Des après-midi passés, une broderie en

main, sous les arbres du jardin ou l’abri de la grande ombrelle de

coutil dressée sur la plage...

C’est chez elle un désir instinctif si vif que, souvent, elle lève la

tête pour regarder les groupes rassemblés près de la mer.

Les promeneurs élégants viendront plus tard, dans la tiédeur du

crépuscule. A cette heure, sur l’or pâle du sable se dressent seules des

silhouettes d’enfants; tout petits qui trottinent chancelants,

garçonnets et fillettes affairés par leurs jeux, insensibles à la

morsure du soleil qui flamboie sur l’étendue sans ombre.

--Vraiment, j’ai bien peur que nos promeneurs n’aient très chaud!

remarque Mme d’Harbourg qui fait évoluer les aiguilles de son tricot

avec une monotone régularité, s’interrompant toutefois pour s’éventer,

car l’air semble embrasé.

Ce n’est pourtant pas ce souci, tout physique, qui altère son aimable

visage, assombri par quelque pensée pénible, et lui fait répondre avec

distraction aux quiètes paroles de Mme Seyntis.

Celle-ci finit par s’en apercevoir et interroge:

--Pauline, es-tu souffrante?

--Non... Oh! non!

Encore un silence. Mme Seyntis se demande si elle peut poursuivre sans

indiscrétion; et elle reprend, hésitante:

--Est-ce que tu as quelque ennui? Tu parais préoccupée?

Mme d’Harbourg ne répond pas... Puis, tout à coup, comme si un invisible

sceau se brisait sur ses lèvres, elle articule d’une voix qui tremble:

--Marie, je suis horriblement tourmentée de Nicole!

Mme Seyntis a un tressaillement; les paroles de Mme d’Harbourg

réveillent en son souvenir, une réflexion de son mari, l’avant-veille,

sur l’admiration très vive de Hawford pour la jeune femme dont il a, dès

le premier jour, demandé la permission de faire un croquis... Réflexion

qui lui a été fort désagréable; elle n’admet pas que, sous son toit, une

femme puisse se prêter à une cour aussi visible que favorisent les

séances de pose. Et penser que cette femme est de sa famille!... Ah!

oui, elle est inquiétante, Nicole!

Avec autant de précaution que si elle avançait sur des œufs, Mme Seyntis

demande:

--A quel propos? Pauline, es-tu tourmentée de ta fille?... Est-ce que

son mari...

--Non... Non, il ne s’agit pas de son mari, cette fois. De lui, nous

n’entendons plus parler que par les hommes d’affaires... Non, c’est elle

qui m’inquiète!... Je la sens si révoltée contre sa situation que j’en

arrive à craindre tout de sa part...

--Tout! répète Mme Seyntis, saisie.

Mais sa cousine ne l’entend pas, absorbée par sa pensée, et poursuit son

monologue:

--Mon Dieu, je sais bien que cette situation est délicate, pénible,

douloureuse... Mais son père et moi, nous faisons tellement ce que nous

pouvons pour la lui rendre supportable,... pour ne jamais lui rappeler

que c’est elle qui a voulu épouser Guy de Miolan, quoi que nous lui

disions... que c’est elle qui l’a quitté, là-bas, à Constantinople,

après leurs scènes... lamentables! Elle n’a jamais voulu se prêter à une

réconciliation... Comme nous l’y engageons... puisque, hélas!

maintenant, rien ne peut empêcher qu’elle ne soit sa femme... Elle

s’obstine à exiger un divorce qui nous navre... A quoi bon?... Elle n’en

sera pas plus libre puisque l’Église ne connaît pas le divorce et elle

brise tout son avenir de femme!... Pourquoi, grand Dieu! faut-il qu’elle

ne se résigne pas... Nous l’aimons, nous la gâtons tant, qu’elle ne peut

être tout à fait malheureuse, pourtant!

Mme d’Harbourg en est absolument persuadée. Sa cousine, pas du tout, et

malgré elle, il lui échappe:

--Ma pauvre Pauline, à des jeunes femmes comme Nicole, je crains bien

que nos tendresses de parents ne suffisent pas...

Mme d’Harbourg a l’air navrée. Son tricot est tombé sur ses genoux et

les mailles glissent de l’aiguille sans qu’elle y prenne garde.

--Oui... oui... Ce que tu dis là, Marie, je l’ai déjà pensé plus d’une

fois... Et c’est ce qui me fait peur! Moi, je sais bien qu’à sa place,

jugeant impossible de vivre avec mon mari, j’aurais essayé de combler le

vide de mon existence par de bonnes œuvres, par le travail... J’aurais

beaucoup prié pour être soutenue... Mais je crains que Nicole ne prie

plus guère!...

Mme Seyntis a le même sentiment. Toutefois, elle est trop charitable

pour ajouter au chagrin de sa cousine et elle murmure, encourageante:

--Ah! que sait-on?...

--C’est vrai, je ne sais pas! avoue Mme d’Harbourg, pitoyable. Jamais

Nicole ne parle de ce qu’elle pense... Du moins, à moi... Et pas

davantage à son père, d’ailleurs... Ah! ma pauvre amie, que nos enfants

nous sont fermés et que nos filles sont différentes de nous!

N’était la crainte de peiner plus fort sa triste cousine, Mme Seyntis

protesterait vivement. En toute sincérité, elle est persuadée connaître,

comme la sienne propre, l’âme blanche de Guillemette...

Et Mme d’Harbourg, devinant une oreille compatissante, reprend de plus

belle:

--Certes, je ne peux reprocher à Nicole une tenue blâmable... Elle n’est

pas femme à autoriser des... familiarités qui la feraient prendre...

pour ce qu’elle n’est pas... Mais en sa position d’épouse séparée, elle

devrait tellement exagérer la prudence, rester dans l’ombre, peu

recevoir, ne pas aller dans le monde... Et justement, elle fait à peu

près tout le contraire!... Elle ne m’écoute pas quand je le lui dis...

Elle me regarde comme si je lui parlais turc... Ah! Marie, je commence à

croire que je l’ai trop gâtée!... Elle était mon unique enfant et

j’avais si fort le désir de son bonheur! C’est bien pour cela que j’ai

eu la faiblesse,--et son père aussi!--de consentir à ce qu’elle épouse

ce Miolan qui l’emmenait loin de nous... Mais elle voulait... et nous

avons cédé!

Jamais aussi franchement, Mme d’Harbourg n’a avoué sa faiblesse. Mme

Seyntis, touchée de cette humilité et de cette confiance, cherche à la

réconforter:

--Ma pauvre Pauline, tu as cru faire pour le mieux... Pourquoi te

torturer par des reproches?... Aujourd’hui, ton rôle me paraît être de

veiller sur Nicole... Elle est si jeune... c’est-à-dire un peu

imprudente, un peu coquette... peut-être, corrige vite Mme Seyntis qui

craint de blesser sa cousine. Les jolies femmes seules sont tellement

courtisées!

--Ah! oui, bien trop! soupire Mme d’Harbourg. De bonnes amies sont

venues m’avertir qu’un certain baron de Gerles était violemment épris

d’elle... Je sais qu’il est en ce moment à Dinard... Et justement, la

voilà ce matin qui m’annonce qu’elle pensait partir jeudi chez ses amis

de Bierne qui ont leur villa à Dinard. Bien entendu, son père et moi,

nous ne pouvons l’y suivre... Alors... alors, je suis bien tourmentée!

--Oui, je conçois, fait Mme Seyntis, qui ne conçoit que trop bien. Elle

aussi a entendu beaucoup parler de la cour que Philippe de Gerles fait à

la jeune femme... Lui, absent, Hawford le remplace... Demain, ce sera un

autre... Ah! oui, la mère de Nicole de Miolan peut être inquiète!

Pour le moment, elle paraît moins abattue parce qu’elle a confié sa

détresse, et elle reprend:

--Je te fais mes excuses, Marie, de t’accabler ainsi de mes doléances.

Mais il n’y a personne en dehors de l’abbé Vincenette à qui je puisse

les confier... Mon mari a été si affecté de tous ces événements que je

m’applique maintenant à lui faire croire que tout va pour le mieux...

Que Nicole s’arrange bien de sa nouvelle vie parce que son expérience du

mariage lui en a ôté le goût...

--Oui, ce devrait être!... soupire Mme Seyntis, seulement, elle n’a que

vingt-six ans!...

--C’est cela, en effet, qui est terrible! Vois-tu, Marie, quelquefois,

il me prend la terreur qu’un de ces hommes qui l’admirent dans le monde

et rôdent autour d’elle, avec de vilaines pensées, que l’un d’eux ne

finisse par lui plaire particulièrement... Oh! ce serait épouvantable!

Je ne craindrais certes pas que Nicole commette une faute grave; nos

filles, heureusement, ne peuvent être que d’honnêtes femmes!... Mais ne

connaîtrait-elle que la tentation, ce serait déjà trop!... Ces mauvais

romans qu’elles lisent leur montent l’imagination, leur font rêver d’un

bonheur impossible...

--Oui... c’est vrai, approuve Mme Seyntis. Et ce bonheur, elles

s’imaginent le rencontrer dans la passion... Pauvres petites!... Le

bonheur, mais elles le trouveraient à faire simplement leur devoir.

Seulement, cette vérité, elles ne la croient pas!

Mme Seyntis est tout à fait convaincue de ce qu’elle dit. Pour elle et

pour sa cousine, un cœur comme celui de Nicole est un monde dont l’une

et l’autre ignorent tout, et qui les épouvanterait si elles y

pénétraient...

Mme d’Harbourg tamponne de nouveau ses yeux ternis par une buée humide

et s’évente machinalement parce que l’émotion a augmenté la chaleur,

pour elle.

--Ah! ma bonne Pauline, je te plains bien! dit affectueusement Mme

Seyntis.

--Tu le peux, Marie... C’est dur de vivre!

Mme Seyntis est trop consciencieuse pour ne pas remarquer:

--Il y en a encore de bien plus malheureuses que nous, Pauline.

Mais Mme d’Harbourg regimbe devant cette déclaration:

--Tu peux dire cela, Marie, parce que tu n’as pas connu l’épreuve d’être

atteinte dans le bonheur de ton enfant.

--C’est vrai... Mais je t’assure que tous nous avons nos soucis.

--Oh! est-ce que Guillemette?...

--Non, non, Guillemette n’est pas en jeu. Grâce au ciel, elle est encore

une petite fille qui ne me donne pas de tracas... Non, je suis ennuyée

de Raymond. Il est nerveux, il a l’air préoccupé; et il ne veut prendre

aucunes vacances sous prétexte qu’il a des affaires très importantes. Si

encore il se reposait tout à fait pendant les jours qu’il passe ici!

Mais tout le temps, on lui télégraphie, on lui téléphone. Je ne m’étonne

pas que sa pauvre tête, bourrée de chiffres, lui soit douloureuse cet

été!

--Oui, c’est ennuyeux! dit Mme d’Harbourg.

Elle a écouté les réflexions de sa cousine, mais les paroles sont

arrivées jusqu’à elle comme des mots indifférents qui ne sauraient la

distraire de son propre souci.

Les deux femmes, alors, absorbées par leur intime pensée, continuent à

travailler en silence. Dans le billard, on entend marcher M. d’Harbourg,

qui se livre aux carambolages pour distraire sa solitude et la fâcheuse

humeur que lui donne la température.

La mer est bleue comme un lac italien. Des nappes de lumière s’épandent

sur le jardin où les fleurs semblent autant de cassolettes qui

distillent leur parfum dans l’air brûlant. Devant la villa, un groupe de

modestes touristes est arrêté et s’exclame sur le décor somptueusement

fleuri qui l’enserre... Une voix de femme articule avec conviction:

--Comme on doit être heureux dans une si jolie maison!... Ah! les riches

ont de la chance!

X

Cependant les promeneurs se sont arrêtés, pour goûter, dans une ferme à

mi-chemin entre Houlgate et Villers... Une ferme dressée sur la falaise,

devant le pittoresque chaos des roches qui dévalent vers le sable parmi

la floraison rose des bruyères et des œillets sauvages; sous la dentelle

fine des herbes, jaillies entre les pierres, et les branches tordues des

arbrisseaux, agrippés aux tumultueux éboulis des roches.

Dans la prairie herbeuse qui s’allonge sur la falaise, la fermière,

accoutumée aux visites quotidiennes des touristes, prépare la table pour

le thé, avec une connaissance parfaite de leurs goûts et des avantages

qu’elle en tirera. D’ailleurs, Mademoiselle, investie au départ des

pleins pouvoirs de Mme Seyntis, veille à ce que rien ne manque,

soigneuse toujours du bien-être des autres qui tous la laissent faire

très volontiers.

La petite de Coriolis s’est jetée dans l’herbe comme une enfant

fatiguée; et, sans façon, ayant pris sa glace de poche, elle rafraîchit

d’une caresse de poudre ses joues brûlantes. Mad, assise à la turque

devant elle, la contemple avec intérêt, et dans un élan juvénile, lui

déclare qu’elle la trouve bien jolie. André, étendu, les coudes au sol,

le menton dans les mains, observe les barques dont les voiles sont

immobiles sur la grande mer paisible. Guillemette, elle, reste debout.

Jamais, semble-t-il, elle n’est fatiguée. Dans son jeune corps, circule

une telle sève! A pleines lèvres, elle aspire la bonne senteur saline

qui monte du large. Mais ses yeux ne regardent point le lointain, sablé

d’une brume d’or, vers le couchant. Sous la dentelle du grand chapeau de

broderie, ils sont fixés avec une étrange expression sur le groupe que

forment, un peu en avant, Nicole, Hawford, et le capitaine de Coriolis,

celui-ci la lorgnette en main, étudiant la côte.

Nicole est arrêtée à l’extrême bord de la falaise et les plis de sa robe

de linon ruissellent autour d’elle. Comme obstinément, elle regarde, à

ses pieds, le vide, miroitant de vagues nonchalantes, d’un bleu vert

d’opale!... Hawford lui parle. L’entend-elle, même?... Elle ne bouge ni

ne répond. A quoi peut-elle songer avec ce visage grave, cet air d’être

absente, seule avec elle-même, regardant vers quelque chose

d’invisible?... Pourtant, elle était très gaie pendant la promenade.

Elle taquinait André et un peu aussi le capitaine de Coriolis qui

flânait de préférence auprès de sa jeune femme. Elle causait avec

Hawford. Mais peu, très peu, avec l’oncle René. Et Guillemette ne s’en

est pas plainte. Sans se l’être avoué, elle estime que l’oncle René lui

appartient en propre. Est-ce qu’à son arrivée, ils n’ont pas fait un

pacte d’amitié?... Jusqu’au jour où il se mariera, elle tient

bizarrement à occuper l’une des premières places dans ses affections. A

aucun prix, elle ne voudrait que Nicole le reprît comme autrefois...

Par bonheur, il ne la recherche pas... Mais, tout de même, comme il

l’observe! Par moments, quand elle est très entourée--par une vraie cour

masculine,--il a une façon de mordre sa lèvre sous sa moustache, le

front barré d’un pli... Quand Guillemette lui voit ce visage, elle est

tout ensemble exaspérée et passionnément intéressée...

En ce moment, elle se sent satisfaite parce qu’il est loin de la jeune

femme, et à quelques pas d’elle-même. Mais levant la tête vers lui, elle

a un tressaillement d’impatience, car elle constate que, comme elle, il

remarque le groupe de Nicole et d’Hawford.

Mme de Miolan est sortie de sa songerie. Elle vient de répondre au

peintre avec un petit rire qui a tinté dans l’air chaud; et ni l’un ni

l’autre ne paraissent disposés à se rapprocher de leurs compagnons de

promenade.

--A quoi pensez-vous avec cette mine attentive? Guillemette.

C’est René qui l’interroge brusquement:

--Je m’instruis, mon oncle.

--Sur...?

--Sur la facilité avec laquelle les hommes peuvent être séduits... Il y

a cinq jours que Francis Hawford est à Houlgate.

René commence à être trop habitué aux désinvoltes aperçus de sa nièce

pour s’effaroucher, comme aux premiers jours. Mais avec le souci

d’écarter les pensées malsaines du jeune esprit de Guillemette, il dit

tranquillement, les sourcils rapprochés, cependant:

--Hawford est un artiste, c’est pourquoi il a été si aisément subjugué

par la beauté de Nicole...

--Oh! mon oncle, pour cela, il suffit d’être un homme!

--C’est vrai... Les hommes sont bien faibles...

--Pas tous, il me semble... Je ne peux pas croire que vous, mon oncle,

vous le seriez; vous êtes en possession d’une volonté qui ne badine pas,

quand elle a dit: «Halte-là!...» A la place d’Hawford, vous ne vous

seriez pas laissé attraper ainsi...

Cette petite fille ne sait ce qu’elle dit... Autrefois, il a été faible,

si faible... Et à l’heure actuelle, si Nicole voulait, qui sait si

l’étincelle ne pourrait jaillir encore des cendres mortes?... Il vient

de vivre plusieurs jours près d’elle et il sait maintenant qu’elle est

la séduction même, qu’elle enivre, autant par son âme d’orage, que par

sa forme parfaite... Et Guillemette le juge impassible!...

Il réplique avec une sorte d’ironie:

--Je ne suis pas un artiste, moi!

--Pourtant, vous aussi, vous la trouvez très belle?...

--Oui, elle l’est... dangereusement! dit-il d’une voix un peu lente.

Les mots ont dû lui échapper car, aussitôt, d’un geste sec, il coupe

avec sa canne la tête fine d’un arbrisseau.

Elle, les yeux sur l’herbe veloutée, répète:

--Dangereuse... Pourquoi?... Pour elle? Pour ceux qui la voient?...

--Pour les uns et les autres! prononce-t-il presque âprement. Petite

fille, petite fille, dans quel monde prétendez-vous entrer qui n’est pas

fait pour vous?

Les yeux violets de Guillemette deviennent presque noirs.

--Oncle, excusez-moi, je croyais que, vu notre traité d’amitié, je

pouvais vous dire, en toute franchise, ce que j’avais dans la

cervelle... J’oublie toujours comme vous êtes vite scandalisé!

Et, très digne, sachant bien que René regrette sa réflexion et

souhaiterait la lui faire oublier, elle s’en va vers la table à thé,

sans le moindre regard vers lui.

Nicole revient. La ligne de son corps svelte et souple ondule sur

l’infini lumineux d’un ciel d’or roux. Elle marche si près du bord de la

falaise que, d’instinct, René lui crie, la voyant venir ainsi:

--Nicole, que vous êtes imprudente! Prenez donc le sentier...

Elle a un geste léger des épaules, un sourire, et continue d’avancer. Le

capitaine de Coriolis a rejoint Hawford et le retient pour lui montrer

une découpure de la côte. Nicole est près de René. Il l’a attendue dans

un inconscient besoin de protection. Elle le devine:

--Vous craignez que je ne sois victime de mon imprudence, comme vous

dites? Si j’étais sage et courageuse, savez-vous ce que je ferais?

J’avancerais encore de quelques pas, jusqu’au point où finit la

falaise... Et pour moi aussi, ce serait la fin!... Plus de souvenirs!

Plus de luttes! plus de rêves inutiles!... Quel repos! Seulement je ne

suis pas courageuse... et j’ai encore un tel désir de vivre!

Les mêmes mots viennent, à René, qu’il lui a dits le premier soir:

--Pauvre, pauvre Nicole! Je voudrais tant faire quelque chose pour vous!

Elle secoue un peu la tête.

--Vous ne pouvez rien... Ni personne.

Personne?... Si, celui-là seul qu’elle veut rejeter de sa vie, qui,

jadis, lui a pris son cœur de jeune fille... Mais jamais elle

n’avouerait ni ne s’avouerait cela!

Le matin même, le courrier lui a apporté, de Constantinople, une de ces

lettres qu’elle ne veut pas ouvrir. Pourtant, pas plus que les

précédentes, elle ne l’a brûlée. D’un geste résolu de ses doigts qui

tremblaient, elle l’a enfermée,--comme on enferme les morts dans une

tombe.

Mais elle n’a pu, de même, clore sa pensée, ni étouffer la plainte

désespérée de son cœur qui se souvient, qui voudrait savoir et ne peut

se consoler!

Dieu, qu’elle se sent effroyablement perdue dans le monde!... et

seule!... Depuis le matin, l’affolante tempête gronde en elle qui est

sans soutien pour la supporter... Comment peut-il y avoir des résignés

qui acceptent leur destinée, si dure soit-elle!

La douce Mademoiselle serait pénétrée de confusion si elle savait avec

quel intérêt, où il entre une sorte de respect, Nicole l’observe pendant

leurs quelques jours de vie commune. Cette pure et humble créature

éveille en elle une fugitive sensation d’apaisement. Un matin, de sa

fenêtre, elle l’a vue qui revenait, sans doute, de quelque messe

matinale, un livre de prières en main; et de toute son âme, elle a envié

la sérénité de ce visage que nulle pensée mauvaise n’a jamais dû voiler.

La veille, de nouveau, comme elle rentrait avant le dîner d’une

promenade solitaire, elle a encore aperçu Mademoiselle qui pénétrait

dans l’église. Elle l’a suivie, avec la même soif un peu maladive de se

reposer dans l’effleurement de cette vie limpide. Elle aurait voulu

croire, prier comme Mademoiselle, elle qui ne croit ni ne prie plus.

Elle voudrait la supplier de lui donner quelque chose de sa paix, de lui

apprendre comment on peut oublier, pardonner, accepter l’épreuve sans

révolte, renoncer au bonheur qui ne s’achète que par l’irrémédiable

déchéance...

Pauvre Mademoiselle, elle n’aurait rien compris aux révoltes qui

bouleversent l’âme de Nicole de Miolan... Elle lui a souri quand elle

l’a trouvée devant l’église et s’est préparée à passer discrètement, ne

soupçonnant guère que les beaux yeux de Nicole avaient suivi sa

prière...

La jeune femme l’a arrêtée:

--Vous rentrez? mademoiselle.

--Oh! oui, bien vite, madame. Il est tard.

--Alors, remontons ensemble aux _Passiflores_. Voulez-vous?

--Bien volontiers, madame, a accepté Mademoiselle un peu intimidée.

Elles ont marché un instant l’une près de l’autre en silence. Puis,

Nicole a interrogé:

--Vous allez ainsi tous les soirs à l’église?

--Quand je le puis, madame. J’aime bien finir ma journée par cette

petite visite.

--Comme vous iriez voir un ami, n’est-ce pas? mademoiselle.

Très simplement Mademoiselle a dit:

--Oui, un ami, un Père qui soutient, qui console l’enfant...

Nicole s’est sentie moralement si loin de Mademoiselle qu’elle a presque

souri--avec quelle ironie triste!--de sa tentation de lui crier sa

détresse.

Elles ont continué leur route en silence. Seulement, comme Mademoiselle

s’effaçait pour laisser entrer la jeune femme, Nicole, s’arrêtant, a

posé sa main sur l’épaule de la jeune institutrice et, un peu bas, lui a

dit:

--Quand vous irez voir votre Ami, le soir, demandez-lui d’avoir un peu

de pitié pour moi...

Et elle est partie...

A cette petite scène, elle repense tout à coup, cheminant, tête baissée,

sur la falaise, le pas distrait... La voix de Hawford la fait

brusquement tressaillir. De loin, lui aussi, la supplie de fuir le bord

de la falaise qui s’effrite... Il a peur pour elle. Comme en quelques

jours, elle a souverainement conquis cet homme et comme il a, violent,

le désir d’elle...

Est-ce vers lui que sa destinée la pousse? Ou vers cet autre qui

l’attend à Dinard et dont l’amour engourdit son souvenir quand elle en

respire le violent parfum... Ah! elle n’en sait rien, et dans son âme

désemparée, elle se demande, avec une espèce de curiosité tragique, ce

qu’il en adviendra d’elle qui qui veut à tout prix le bonheur... La

fougue qu’elle devine dans Hawford lui donne le vertige...

Quel monde entre lui et René, froidement maître de lui-même, enserré

dans ces liens de la conscience, du devoir, des lois religieuses

qu’elle-même a brisés dans sa révolte... René, qu’elle estime et qu’elle

a, par instants, la tentation misérable de ramener à elle..., seulement

pour que lui, si ferme semble-t-il dans son orgueilleuse vertu, se

reconnaisse vaincu et n’ait le droit ni de la juger, ni de la condamner,

quoi qu’elle fasse.

Il marche près d’elle, pensif. Sûrement, pas plus qu’elle-même, il ne

voit la houle nonchalante des eaux bleues, ivres de lumière, il n’entend

les rires des jeunes qui les attendent autour de la table à thé, un peu

plus haut sur la falaise.

Il interroge tout à coup:

--Est-il vrai, Nicole, que vous partiez dans quelques jours pour Dinard?

--Oui, à la fin de la semaine.

--Déjà... Vous ne voulez plus nous rester?

Son accent a cette douceur un peu grave qui lui donne un charme imprévu.

--Je suis attendue, dit-elle, la voix brève.

--Et vous ne pourriez vous faire attendre?

Elle est surprise. Son regard cherche celui de René, et elle interroge:

--Vous avez une raison, René, pour vouloir me retenir aux _Passiflores_?

Il incline la tête.

--Et cette raison?

Un demi-sourire éclaire le visage sérieux.

--Je me demande si je puis vous la dire sans vous paraître très

indiscret...

--Je sais que vous n’êtes pas indiscret.

--Merci, Nicole... Eh bien, vous m’avez fait l’honneur d’être si franche

avec moi, que je vais vous rendre confiance pour confiance... Je

souhaiterais vous retenir au milieu de nous parce que, dans l’état

d’esprit où vous êtes, je regrette de vous voir partir seule, parmi des

étrangers...

Un éclair jaillit dans les prunelles de Nicole. Saurait-il qui l’attend

là-bas? Que lui importe?... Et, railleuse, elle riposte:

--Vous avez peur que le petit chaperon rouge ne soit croqué par le

loup?... Soyez sans inquiétude. Il ne sera croqué que s’il y consent...

Et alors, qui cela regarde-t-il, sinon lui?

--Et ceux qui l’aiment et le voudraient vivant et heureux!

Sur la bouche de Nicole, passe le sourire poignant qu’il y a déjà

surpris:

--Mon pauvre René, je commence à croire que ces deux qualificatifs ne

peuvent aller ensemble... A quoi bon demeurer ici quelques jours de

plus?... Dans une semaine, dans plusieurs même, rien n’aura changé en

moi, ni pour moi... Il n’y a rien à faire, René, que de m’abandonner à

l’inconnu de ma destinée qui sera peut-être tout autre que nous

l’imaginons. Encore une fois, pour notre tranquillité à tous deux, ne

vous inquiétez pas de moi, car, c’est vrai, je ne sais où je vais!...

--Nicole, Nicole, ne vous calomniez pas!

--Je ne me calomnie pas... Je ne suis pas une résignée... Je ne peux pas

l’être... C’est au-dessus de mon courage!

Sa voix se brise soudain, comme si un muet sanglot avait contracté sa

gorge. Et alors, en lui monte l’obscur désir de lui dire des mots de

tendresse qui la consolent, de prendre, entre les siennes, la main

dégantée qui froisse les plis de la robe, la main frémissante dont la

vie jeune appelle les lèvres...

Mais elle s’est tout de suite ressaisie; la flamme s’est éteinte sous

les cils abaissés, et elle a repris son visage impénétrable de sphinx.

Comme un voile, elle ouvre son ombrelle, et la soie rose la baigne d’un

reflet d’aurore. Il avance, silencieux, à côté d’elle. Quelques instants

encore, et ils vont être près des autres, près de Guillemette qui les

regarde approcher...

Elle s’arrête, imperceptiblement. Les yeux sur ceux de René, elle

demande:

--Savez-vous, René, que je n’ai pas encore compris, d’où vient que vous

prenez un souci, qui paraît bien sincère, de mon avenir?

--Il est très sincère, en effet, Nicole... C’est que je me souviens

de... de ce que vous avez été pour moi, jadis...

--Ce que j’ai été... oui... Ce que je ne suis plus, par conséquent.

Elle parle sans coquetterie, ainsi qu’elle constaterait un fait. Mais

les yeux levés vers lui sont beaux à affoler un sage, dans leur

expression ardente et profonde.

En l’âme de René, quelque chose a tressailli. Pourtant, il répond avec

une sorte de gravité fière:

--Oui, Nicole, j’ai fini de vous aimer comme autrefois, grâce à Dieu!

--Et comme vous en êtes satisfait!

Ses yeux veloutés ont une indéfinissable expression. Il la regarde:

--Je me mépriserais à tel point s’il en était autrement...

Elle se remet à marcher et dit lentement:

--C’est vrai, ce serait une vilaine action. Nous ne devons plus être que

des étrangers l’un pour l’autre...

--Des étrangers?... Non, des amis...

--Vous croyez possible l’amitié entre un homme et une femme jeunes?...

Moi, pas!

Il ne lui répond pas. Est-ce parce que Hawford les rejoint?... parce

qu’André dévale vers eux pour les sommer de venir goûter?... parce qu’à

la vue de Guillemette dont les prunelles ne lui sourient pas, il s’est

ironiquement rappelé ses paroles: «Vous, mon oncle, vous êtes en

possession d’une volonté qui ne badine pas!»

Ah! sa volonté, elle est aussi fragile que celle de tous les autres...

Nicole a raison. Mieux vaut qu’elle parte.

L'été de Guillemette · 第 12 / 31 题