Chronique musicale,
_Le Bal du sous-préfet_, opéra-comique en un acte, paroles de MM.
Saint-Hilaire et P. Dupont, musique de M. Boilly.--Concerts; M. Géraldy;
les pianistes: MM. Liszt, Doehler, Prudent.--M. Berlioz.--Concert au
bénéfice de madame Berton.--M. Habeneck.
_Le bal du sous-préfet_ n'est au fond qu'une petite plaisanterie que
l'Opéra-Comique s'est permise, en passant, pour se réjoui; une
irruption, une razzia qu'il a exécutée sur le territoire de ses deux
voisins de la place de la Bourse et du passage des Panoramas. _Le bal du
sous-préfet_ ne fut et n'a jamais dû être qu'un vaudeville. Par quel
caprice du hasard s'est-il trompé d'adresse et a-t-il reçu l'hospitalité
place Favard? Nous l'ignorons, et, à tout prendre, peu nous importe. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'en cessant d'être vaudeville, il n'est
pas devenu opéra pour cela.
M. le sous-préfet de Meaux donne un bal, et a sans doute invité tous les
habitants de la ville sans exception, car M. Fillard y sera, et M.
Alfred Delaunay, le commis voyageur, et mademoiselle Agathe Davithers,
jeune personne blonde et d'une naïveté assez maniérée et mademoiselle de
Mussy, vieille dévote, qui jadis faisait ses prières tête à tête avec un
dragon,--à ce que dit M. Fillard,--et madame Meyret, marchande de modes
très-achalandée, et M. Ducastel, qui est venu de Paris à Meaux tout
exprès pour cela. M. Ducastel n'aime pourtant pas la danse, et il est
arrivé à l'âge où l'on ne danse plus. Il a, pour aller au bal, des
motifs plus graves; il y doit rencontrer mademoiselle Agathe,
mademoiselle de Mussy et madame Meyret, et, après avoir suffisamment
examiné ces trois beautés, il offrira la pomme à celle qui lui agréera
davantage. Ducastel et le berger Paris, c'est tout un.
«A quoi bon aller au bal? lui dit son ami Fillard; le sous-préfet reçoit
très-mauvaise compagnie. (Fillard n'a pas encore reçu son invitation,
dont il enrage.) Reste ici, où nous sommes, dans la boutique de madame
Meyret. Toutes les femmes de la ville y viennent infailliblement d'ici à
ce soir, et tu y verras les trois déesses en déshabillé. Cela n'est-il
pas plus sûr que de les voir en grande toilette? Seulement ne te nomme
pas, et, pour jouir plus agréablement ton rôle d'observateur, fait
semblant d'être sourd.»
Voilà un perfide conseil! mais qu'attendre d'un vieux garçon comme ce
Fillard? Tout vieux garçon est l'ennemi naturel du beau sexe, il le
détracteur acharné du mariage. Grâce à la surdité prétendue du bonhomme,
ces dames parlent devant lui sans contrainte, et ne déguisent ni leurs
travers, ni leurs ridicules, ni leurs projets ruineux, ni leurs
affections secrètes, et Ducastel, justement effrayé, reprend la
diligence et va se coucher à Paris, laissant M. le sous-préfet faire les
honneurs de son bal comme il l'entendre.
Après tout, si ce vaudeville n'est pas très-neuf, il est fort gai, ce
qui vaut mieux. M. Boilly l'a orné d'une ouverture, d'un air avec
choeur, des trois romances ou chansonnettes, d'un duo, d'un trio et d'un
septuor; mais tout cela est petit, resserré, tronqué, mutilé. On voit
que le vaudeville a défendu pied à pied son terrain contre la musique:
il ne lui a jamais laissé assez d'espace pour qu'elle pût se mouvoir
avec aisance et se déployer dans des proportions convenables. Il y a
cependant de jolies phrases et d'agréables détails dans l'air bouffe et
dans le trio que nous avons indiqués ci-dessus; le duo est un morceau
spirituellement conçu et exécuté avec un talent incontestable;
l'ouverture est fort bien faite, et prouve que M. Boilly a beaucoup plus
de talent qu'on ne lui a permis d'en montrer cette fois.
Jamais la saison des concerts ne s'était prolongée aussi tard que cette
année. Tout récemment encore, M. Géraldy vient d'en donner un
très-brillant, et qui a hermétiquement rempli la salle de M. Herz,
malgré la chaleur. M. Géraldy est un artiste des plus distingués. Sa
voix n'est pas très-énergique, et ne pourrait remplir une salle de
spectacle ni lutter contre un orchestre, mais au concert, et dans un
salon, il n'y a pas de chanteur plus agréable que M. Géraldy; personne
ne détaille un morceau avec plus d'esprit; personne n'exécute avec plus
de verve.
Parmi tous ces artistes concertants, les pianistes forment toujours le
gros bataillon. Cette année, ce gros bataillon s'était placé à
l'arrière-garde, en manière de corps de réserve. Toute l'armée avait
douté, que les pianistes étaient encore à l'état de troupe fraîche; mais
le moment est venu, la trompette a sonné, et ils sont à leur tour
descendus sur le champ de bataille.
M. Liszt a passé le _Rhin allemand_--qu'il a vaillamment défendu, il y a
trois ans, de sa plume, de son clavier et de son grand sabre contre
nous, qui ne soutenons guère à l'attaque;--M. Liszt, disons-nous, a
passé le Rhin allemand tout exprès pour donner quatre concerts près de
la Seine _française_, entre la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue
Neuve Saint-Augustin. A son appel, la vaste salle Ventadour s'est
remplie deux fois, du parterre jusqu'aux combles, C'est qu'un concert
donné par M. Liszt est un des spectacles les plus curieux qu'on puisse
imaginer. On n'a pas seulement le plaisir d'entendre cet artiste; on a
de plus celui de le voir, et c'est là un divertissement appréciable.
[Illustration: M. Prudent.]
Tout pianiste qui veut se faire entendre du public s'assied, à cet
effet, devant un piano. Cela est tout simple. Aussi, M. Liszt le
trouve-t-il trop simple: il lui faut, à lui, deux pianos.--Quoi! deux
pianos à la fois?--Pas précisément. Ce serait un précédent, mais enfin,
M. Liszt s'est contenté jusqu'ici de passer d'un piano à l'autre deux ou
trois fois dans le cours d'une séance. Tout le monde a cherché les
raisons de cette singularité et, comme il arrive toujours en pareil cas,
chacun a fait son hypothèse. «C'est, disent les uns, que, jouant des
morceaux de caractères différents, il a besoin d'un instrument dont la
sonorité soit différente.» Cette explication est démentie par le fait:
les deux pianos qu'emploie M. Liszt sont exactement semblables. «Ne
voyez-vous pas, disent les autres, à quelle étonnante qualité de son M.
Liszt a su arriver? Ce n'est pas un exécutant comme un autre. Chaque
concert qu'il donne est un combat furieux qu'il livre à son instrument.
De ce duel à mort, il sort toujours vainqueur: le piano est donc vaincu,
c'est-à-dire qu'il reste, meurtri et disloqué, sur le champ de bataille.
Sous les doigts nerveux de ce terrible athlète, les cordes se rompent,
le clavier se déjette, la table d'harmonie volerait en éclats si M.
Érard ne fabriquait pas pour son usage des pianos tout particuliers
garnis de fer et doublés d'airain.» Cette hypothèse a son coté poétique
et doit séduire l'imagination des jeunes filles; mais elle n'est pas
mieux fondée que la précédente: M. Liszt ne casse point de cordes, et le
piano ne perd pas l'accord plus rapidement sous ses doigts que sons les
doigts d'un autre. Son incontestable supériorité sous quelques rapports
vient surtout de l'étonnante flexibilité de son poignet, et ce sont
justement les poignets peu flexibles qui fatiguent l'instrument.
[Illustration: M. Berlioz.]
Nous croyons plutôt que M. Liszt est bien aise de se montrer sous tous
ses aspects. Entouré d'auditeurs de tous les côtés, s'il ne changeait
pas de position, il y en aurait une moitié qui ne verrait de l'exécutant
que ses coudes, son habit noir et les longs cheveux blonds qui flottent
autour de sa tête. Or, M. Liszt n'est pas seulement un pianiste: c'est
un acteur avant tout. Aucun orateur, aucun prédicateur, aucun danseur,
n'a jamais eu une pantomime aussi savante. «L'action, disait Cicéron,
est la première qualité de l'orateur.» M. Liszt a fait son profit de
cette maxime, et paraît regarder l'action comme la première qualité du
pianiste. Tout ce qu'il joue se reflète sur son visage; ou voit se
peindre sur sa physionomie tout ce qu'il exprime et même tout ce qu'il
croit exprimer. Il se fait une figure appropriée à chaque morceau; il a
des airs de tête, des gestes et des regards pour chaque phrase; il
sourit aux passages gracieux; il fronce le sourcil quand il frappe un
accord de _septième diminuée_. Tout cela est évidemment perdu pour ceux
de ses auditeurs à qui il tourne le dos, et c'est par principe de
justice et pour ne faire de tort à personne qu'il fait disposer deux
pianos en sens contraire, et qu'il passe alternativement de l'un à
l'autre. Grâce à la délicatesse de ce procédé, chacun peut avoir son
tour.
Il y a pourtant à cela un inconvénient dont il ne se doute pas et que
nous allons lui signaler. A son second concert nous étions placé
derrière une artiste jeune et charmante, et qui donne les plus belles
espérances. Elle examinait M. Liszt avec une ardente curiosité, et
l'admirait avec la candide bonne foi de la jeunesse. «Qu'il est beau!
s'écria-t-elle; quelle noble figure! quel sublime regard!» Son cavalier,
homme plus froid et d'un âge raisonnable, ne partageait pas cet
enthousiasme et répliqua, d'un air assez renfrogné: «Je le trouve, moi,
très-ordinaire.» M. Liszt, en ce moment, était assis devant le piano de
gauche et présentait, par conséquent, le côté droit de son profil,
bientôt il changea d'instrument. La jeune cantatrice reprit alors sa
lorgnette, et après un nouvel examen, s'écria naïvement: «C'est
singulier, il n'est plus si bien de ce côté-ci!»
[Illustration: M. Liszt.]
M. Liszt n'est pas seulement un pantomime habile, c'est un exécutant
réellement remarquable, et qui n'aurait eu besoin que de son talent pour
être remarqué. Il fait sur son instrument des choses qu'aucun autre ne
pourrait faire. Il a une verve prodigieuse et une vigueur incomparable.
Il entend mieux que personne l'art des contrastes. Après ces violents
éclats et ces grands coups de tonnerre par lesquels il étonne et
étourdit ses auditeurs, il s'apaise tout à coup, et les surprend par des
détails d'une grâce et d'une délicatesse infinie; mais il a les défauts
de ses qualités, il est complètement dépourvu de simplicité et de
naturel. Ses oppositions sont presque toujours brusques et affectées, et
ses effets exagérés. Le rhythme y périt trop souvent, et, ce qui est
plus triste encore, le sens même de la mélodie. M. Liszt ferait bien
plus d'effet, ce nous semble, s'il courait moins après l'effet.
MM. Doehler et Prudent sont beaucoup plus simples et n'en sont pas moins
des pianistes du premier ordre, nous dirions même très-volontiers de
grands pianistes, si l'on n'avait un peu trop l'habitude aujourd'hui de
parler d'un virtuose sur le même ton que de Charlemagne ou d'Alexandre
le Grand. C'est quelque chose sans doute que d'exécuter avec éclat un
air varié; mais cela exige, après tout, moins de facultés qu'il n'en a
fallu pour faire la campagne d'Italie, ou gagner la Bataille
d'Ansterlitz... _Cuique suum_. M. Doehler a donné cet hiver plusieurs
concerts qui tous ont produit une grande sensation. M. Prudent n'en a
donné qu'un; mais c'était un coup bien hardi, car il s'est fait entendre
dans cette même salle Ventadour que M. Liszt venait de remplir trois
fois de suite, et l'on pouvait conjecturer que la curiosité des
dilettanti serait épuisée aussi bien que leur bourse. _Tardé
venientibus_...
[Illustration: M. Doehler.]
M. Prudent a fait mentir le proverbe, et bien qu'il ne joue une sur un
seul piano, qu'il ne fasse point de gestes et qu'il n'ait pas la
physionomie aussi mobile que son prédécesseur, il a cependant produit
beaucoup d'effet, et son triomphe, pour être moins bruyant peut-être,
n'a pas été moins honorable.
Nous avons déjà parlé des morceaux que M. Berlioz a fait entendre de
nouveau dans le concert qu'il a donné avec M. Liszt. Au milieu de cette
foule de jeunes musiciens qui se disputent l'attention publique. M.
Berlioz a réussi à occuper de lui la renommée d'une manière toute
spéciale. Il a obtenu de grands succès dans le plus difficile de tous
les genres, et l'on n'arrive pas là sans un mérite réel.
[Illustration: M. Habeneck]
On nous annonce une solennité musicale des plus intéressantes. Les
compositeurs les plus éminents de notre époque se sont réunis pour
organiser un concert au profit de la veuve de cet homme de génie dont
nous avons naguère annoncé et déploré la perte. Le concert aura lieu
dans la salle du Conservatoire. Il sera composé en entier de morceaux
pris dans les partitions de l'auteur de _Montano_ et d'_Aline_. Mesdames
Stoltz et Sabatier, MM. Duprez, Barroilhet, Ponchard et Antoine de
Kontski, prêteront à l'illustre mort l'appui de leur talent. M. Habeneck
conduira l'orchestre. On sait que M. Habeneck est le premier chef
d'orchestre qu'il y ait aujourd'hui en Europe, et c'est assurément l'une
des plus hautes intelligences musicales de ce temps-ci.
PUBLICATIONS ILLUSTRÉES--CENT PROVERBES PAR
GRANDVILLE ET PAR TROIS TÊTES DANS UN BONNET (1).
[Note 1: Un volume in-8° contenant, comme texte, cent cinquante
compositions littéraires, et, comme illustration, cent sujets par
Grandville, outre les vignettes, frises et lettres ornées. Cinquante
livraisons à 30 centimes. Paris, Fournier, libraire-éditeur, 7, rue
Saint-Benoit.]
[Illustration.]
Que n'a-t-on pas dit des proverbes depuis qu'ils existent, c'est-à-dire
depuis le commencement du monde? Ils sont la voix des peuples, la
sagesse des nations, etc., etc... A quoi bon répéter ici ce qui a été
déjà imprimé tant de fois? Mais ce que nous pouvons apprendre à nos
lecteurs, c'est que M. Fournier est le premier éditeur qui, jusqu'au
673,060me jour de l'ère chrétienne, c'est-à-dire jusqu au 1er janvier
1844, ait songé à faire, avec les proverbes actuellement existants, un
beau volume in-8°, écrit par trois têtes dans un bonnet, et illustré par
Grandville.
Cette heureuse idée a déjà reçu un commencement d'exécution: quatre
livraisons des _Cent Proverbes_ ont paru, à la grande satisfaction de
tous les amateurs de livres illustrés, et principalement des admirateurs
du talent exceptionnel de Grandville. Les trois têtes dans un bonnet
(nous ne trahirons pas leur incognito) rivaliseront entre elles, nous en
sommes certains, d'esprit et d'originalité. Quant à Grandville, les cinq
dessins que nous empruntons aujourd'hui à son nouvel ouvrage nous
dispensent de tout éloge. Ce serait lui faire injure, ainsi qu'à nos
abonnés, que d'essayer d'analyser les innombrables mérites des grands
bois et des vignettes des _Cent Proverbes._
Laissons un peu parler le prospectus, qui nous révélera l'idée mère de
cette curieuse publication.
«Tantôt simple et ingénu, tantôt brillant et coloré, tantôt sérieux et
ironique, suivant le pays qui l'a vu naître; tour à tour gai et
mélancolique, grotesque et sublime, toujours concis et acéré, le
proverbe prend toutes les formes, s'accommode de toutes les situations;
il se montre à la cour, sur la place publique; il habite les palais et
les greniers; il se renouvelle, il se transforme, il est toujours jeune
comme le coeur humain, dont il est la traduction; le proverbe, c'est
l'homme. Voilà pourquoi il est si difficile d'écrire son histoire; nous
allons l'essayer cependant.
[Illustration: L'amour fait danser les ânes.]
[Illustration: Au royaume des Aveugles, les borgnes sont rois.]
[Illustration: Derrière la croix souvent se tient le diable.]
[Illustration: Trois têtes dans un bonnet.]
[Illustration: Il ne faut pas dire: fontaine je ne boirai pas de ton
eau.]
«C'est le proverbe populaire que nous tenons de préférence à mettre en
honneur. Le trait naïf et pittoresque, le vêtement simple et même
grossier de la phrase dessinent mieux la vérité qu'une parure splendide;
le bon sens a le geste décidé, l'allure franche, la physionomie ouverte;
la coquetterie n'est bonne qu'à ceux qui veulent tromper, et le bon sens
ne cherche qu'à convaincre.
«Rajeunir par l'actualité de l'application, par la fraîcheur du costume,
ces éternelles vérités: voilà notre but. Sans parti pris, sans
préférence quelconque, sans aucune acception d'époque ou d'origine, nous
emprunterons aux philosophes comme aux poètes, à l'antiquité comme à
notre âge, au Nord comme au Midi. Toutes les formes littéraires nous
viendront en aide: dissertation, apologue, nouvelle, scène dramatique,
saynète, fabliau, prêteront à des plumes éprouvées les ressources
illimitées de leurs tons divers.»
Nous n'en dirons pas davantage aujourd'hui sur les _Cent Proverbes. A
l'oeuvre on connaît l'artisan,_ et _qui vivra verra._
Bulletin bibliographique..
_Angleterre_; par M. Alfred Michiels.--Paris, 1844. 1 vol. in-8. 7 fr.
50. _Coquebert._
Il ne faut pas juger de ce livre par son litre. A voir de seul mot,
ANGLETERRE, imprimé en gros caractères sur sa couverture et au haut de
ses 480 pages, qui ne s'imaginerait, comme moi, que M. Alfred Michiels
vient de publier un traité politico-économique sur la plus grande et la
plus intéressante partie du Royaume-Uni. La lecture du premier chapitre
a bientôt dissipé cette illusion. Mais alors même qu'on pénétrerait plus
avant dans ce volume, on pourrait encore, si l'on n'est pas habitué à
ces sortes d'ouvrages, se tromper complètement sur ses mérités et sur
son contenu. En effet, M. Alfred Michiels a eu le tort impardonnable de
commencer sans une préfacé on sans une introduction, et de finir sans
une table de matières. On est absolument obligé de lire ou de feuilleter
ses quatorze chapitres pour savoir ce qu'ils valent et ce qu'ils
renferment. Réparons donc en quelques lignes l'omission, peut-être
volontaire, de M. Alfred Michiels, et apprenons aux lecteurs de notre
bulletin ce qu'ils peuvent être sûrs de trouver dans l'_Angleterre_.
M Alfred Michiels est un de ces voyageurs qui ne s'occupent ni
d'eux-mêmes, ni du présent et de l'avenir. Le passé seul l'intéresse. A
peine arrive-t-il dans un pays nouveau, il raconte les événements qui
l'ont illustré. Visite-t-il un monument, il en refait l'histoire. Les
cimetières surtout l'attirent et le retiennent longtemps, car il y
trouve de nombreux sujets d'études rétrospectives, historiques ou
littéraires,
Est-ce que les brebis aux louves sont pareilles?
Est-ce que les frelons fréquentent les abeilles?
dit Brute dans _Lucrèce_. M. Alfred Michiels a suivi la pente où
l'entraînaient ses goûts. Il n'a pas voulu publier une analyse détaillée
de toutes les impressions purement personnelles qu'il avait éprouvées
pendant son voyage, ni risquer de s'égarer dans des considérations
philosophiques sur l'état actuel et la condition future du Royaume-Uni.
Nous le blâmerons d'autant moins de cette détermination, qu'il a
rapporté de son excursion à Londres et dans ses environs, un gros volume
dont la lecture est aussi instructive qu'intéressante. Peut-être
seulement M. Alfred Michiels apprend-t-il quelquefois à ses lecteurs une
foule de choses qu'ils ne pouvaient pas ignorer.
Nous venons d'exposer la méthode de l'auteur de _l'Angleterre,_ voyons
comment il l'applique. Arrivé à Boulogne, M. Alfred Michiels constate
d'abord deux faits parfaitement connus avant lui, à savoir, qu'il y a
deux villes, une ville haute et une basse, et qu'on y parle l'anglais
aussi bien et aussi souvent que le français. Mais traversons le détroit,
malgré le mal de mer, _cette chose bien humiliante_, remontons ce fleuve
magnifique qui n'a inspire à M. Alfred Michiels qu'une seule phrase un
peu trop simple, et débarquons devant la façade ionique de la douane.
Dés qu'il a mis pied à terre, M. Alfred Michiels aperçoit le monument,
et il fait en conséquence l'histoire de l'incendie de 1666.
Une fois lancé dans cette voie, M. Alfred Michiels ne s'arrête plus.
Après un court chapitre sur l'aspect général de Londres, et sur les
moeurs de ses habitants, une visite à l'abbaye de Westminster fournit à
M. Alfred Michiels une trop belle occasion de se livrer à ses études
favorites pour qu'il la laisse échapper. Il nous raconte donc l'histoire
de ce monument depuis la légende la plus ancienne jusqu'à nos jours, et
durant sa promenade, il s'arrête devant quelques-uns de ses quatre cents
tombeaux. Chaucer, Shakspere, Addison, reçoivent en passant son hommage.
Goldsmith obtient de lui une courte notice biographique.
A Saint--Paul, M. Alfred Michiels continue les études littéraires qu'il
a commencées à Westminster. Le chapitre IV, qui n'a pas moins de
soixante pages, est rempli tout entier par une biographie de Samuel
Johnson, déjà publiée dans un des derniers numéros de la _Revue
indépendante._
Cependant M. Alfred Michiels se lasse bien vite «du tumulte de Londres,
et de n'avoir sous les yeux que des pierres taillées et des productions
humaines, il voulut voir un peu le ciel, les collines et les flots
limpides de la Tamise, dont un double rang de maisons ne laisse point
approcher dans l'intérieur de la ville.» Il erra d'abord dans les parcs;
puis il s'éloigna de Kensington, et il visita successivement Chiswick,
Richmond, Hampton-Court, Twickenham, Runney-Mead et Windsor. Les noms de
ces pays n'indiquent-ils pas suffisamment les études auxquelles l'auteur
de _l'Angleterre_ se livra pendant ses excursions rurales. A Chiswick,
il trouve les tombes d'Ugo Foscolo et de Hogarth; à Richmond, celle de
James Thomson; à Twickenham, celle de Pope. En allant de Twickenham à
Hampton-Court, il aperçoit Strawberry-Hill, la célèbre habitation
d'Horace Walpole. Aussitôt il écrit la vie et il analyse les oeuvres de
tous ces hommes illustres. La description et l'histoire de Hampton-Court
et de Windsor, qui terminent le volume, sont entremêlées de notices
biographiques et critiques consacrées à Wolsey, à Holbein, au roi Jean,
dont la prairie de Runney-Mead «fait évoquer l'ombre vile à la
nécromancie de l'histoire.» Enfin, M. Alfred Michiels termine ses
promenades par une visite à l'étang de Virginia Waler, au chêne de Herne
et au collège d'Elon. Au sortir de ce collège, où tant de personnages
célèbres de l'Angleterre ont fait leurs premières chutes, il assista à
une représentation de Polichinelle, qu'il a longuement décrite.
Telle est _l'Angleterre_ de M. Alfred Michiels, mosaïque d'études
rétrospectives, qui ne manquent ni de talent ni d'intérêt, et qui sont
écrites d'un meilleur style que les études sur l'Allemagne du même
auteur, mais qui ne forment malheureusement pas un ensemble complet. M.
Alfred Michiels s'est un peu trop hâté de réimprimer en un volume les
fragments qu'il avait publiés relativement à l'Angleterre dans divers
journaux ou recueils périodiques.
_Histoire des Français des divers États aux cinq derniers siècles_; par
M. Alexis Monteil. Tomes IX et X.--Paris, 1844. W. Coquebert. 15 fr..
L'esprit de changement, le goût de nouveauté qui, après les douloureuses
fatigues de la révolution, vint tout à coup ranimer l'art et la
littérature, ne tarda pas à faire irruption jusque dans les régions
sereines de l'histoire. Instruits par le spectacle de nouvelles
aventures, des écrivains libres et profonds sortirent des anciennes
voies et s'élancèrent avec ardeur à la recherche de vérités trop
longtemps inconnues.
On commença à comprendre que la vie d'un grand peuple ne doit pas se
résumer dans la biographie de ses rois et dans la sèche narration des
scènes ou il a joué un rôle; ou sentit qu'une nation doit être envisagée
connue un personne vivante, c'est-à-dire qu'on doit la suivre dans les
phases variées de sa vie publique et privée. En un mot, on ne se
contenta plus de chercher l'homme historique dans les cours, dans les
palais, sur les champs de bataille, on le chercha dans les villages, au
sein même de la commune, et jusqu'au dans le foyer domestique; on avait
écrit l'histoire des grands, on essuya d'écrire l'histoire du peuple.
M. Monteil, qui vient de publier les deux derniers volumes de son
_Histoire des Français_, est de tous nos écrivains celui qui a pénétré
le plus profondément dans ces études vraiment nouvelles. Tandis que MM.
Thierry, Barante, Guizot, Michelet, travaillaient avec une noble
émulation, mais avec une certaine réserve, à mettre en lumière l'élément
fécond de la démocratie, et à lui faire faire place dans l'histoire, M.
Monteil aborda de front la difficulté et brisa hardiment le vieux cadre
de Mezeray pour en façonner un autre ou entreraient tour à tour, et avec
un relief égal, les principales individualités, qu'on nous passe le mot,
de la nation française. Au nom de la science et de la justice, il
convoqua de nouveaux états généraux ou chaque représentant d'intérêts
sérieux fut appelé à formuler sa plainte ou son espérance. S'il fut
partial, on doit le reconnaître, ce fut en faveur de ceux qui avaient
été d'autant plus froisses qu'ils étaient plus longtemps restés sans
organes; mais, nous le répétons, il écouta tout le mondé.
Ce n'est pas ici le lieu d'apprécier, dans son ensemble, le remarquable
travail de M. Monteil, auquel d'ailleurs n'ont pas manqué les éclatants
témoignages d'approbation et de sympathie. Mieux vaut se taire que de
profaner, en les effleurant les questions considérables. Nous nous
bornerons à parler des deux derniers volumes, et encore nous n'en
parlerons que d'une manière générale.
Les tomes IX et X de l'_Histoire des Français_ embrassent le
dix-huitième siècle dans tous ses rapports avec notre époque, et
reproduisent avec un soin minutieux la physionomie de la France avant,
pendant et après les temps grandioses de la révolution. L'auteur a
divisé cette partie de son livre en cent vingt-cinq chapitres, qu'il a
nommés décades, on ne sait trop pour quel motif. Depuis la décade du
temps passé jusqu'à la décade des adieux, c'est-à-dire depuis la sortie
du vieux monde monarchique jusqu'à la solennelle entrée dans le siècle
où nous vivons, il a déroulé, comme dans une série de petits tableaux de
genre curieusement travaillés, pleins de recherches ingénieuses,
d'aperçus profonds, de conscience et de couleur, la vie si compliquée et
encore si peu comprise du dix-huitième siècle.
Il y a parfois sans doute dans les allures de l'historien quelque chose
de bizarre, de prétentieux, de grimaçant, qui fatigue l'esprit; mais on
ne doit pas perdre un instant de vue l'immense difficulté de la tâche
qu'il s'était imposée. Arracher à chaque classe de la société, à chaque
corporation, en lui empruntant son langage et en quelque sorte ses
attitudes familières, tous les secrets, toutes les habitudes, tous les
goûts, tous les besoins de sa condition; accompagner cette délicate
confession d'une multitude de données authentiques et de renseignements
exacts; réunir sans désordre ces matériaux si divers; leur donner à
propos de l'intérêt ou de l'autorité, et enfin revêtir tout cela d'une
forme qui ne fût point ou trop monotone ou trop discordante, quelle
prodigieuse, quelle effrayante entreprise?
Aussi, malgré sa vaste érudition, son esprit vif et curieux, son coup
d'oeil à la fois rapide et profond, M. Monteil n'a réussi qu'à demi.
Dans un livre qui eût exigé la science de Mabillon et la verve de
Voltaire, il a quelquefois faibli. Avons-nous le droit de nous en
plaindre? Non; car si on rencontre çà et là des traces d'épuisement et
d'insuffisance, on retrouve, aux endroits même les plus défectueux, le
cachet «de la science et du travail. L'_Histoire des Français des divers
États_ restera donc sous les yeux des savants, des philosophes et des
artistes, comme une riche mosaïque dont chaque fragment peut inspirer un
bon livre ou un piquant tableau.
E. de C.
_Poésies de Schiller_, traduites par M. X. Marmier; avec une
introduction du traducteur.--Paris, 1844. _Charpentier_. 1 vol. in-18. 3
fr. 50.
«La poésie lyrique, dit M. X. Marmier dans son introduction, est l'une
des poésies les plus pures et l'une des gloires littéraires les plus
brillantes du peuple allemand. On n'a point vu se développer dans ce
vaste pays d'Allemagne certains rameaux de la pensée humaine, qui, dans
d'autres contrées, ont porté tant de fleurs précieuses et tant de fruits
vivifiants. L'Allemagne n'a point eu de Molière, point de Walter Scott,
ni de La Fontaine, et le drame, qui, dans les derniers temps, lui a
donné une si grande illustration, le drame n'est apparu sur la scène
allemande avec une réelle originalité et un véritable éclat, qu'après
une longue suite d'obscurs tâtonnements, de froids essais, de fades
imitations; mais depuis les plus anciens temps, l'Allemagne, avec sa
nature tendre, rêveuse, idéale, a senti s'éveiller en elle le sentiment
de la poésie lyrique.»
Parmi tes poètes lyriques de l'Allemagne, Schiller occupera toujours une
place distinguée. Dans l'introduction, à laquelle nous venons
d'emprunter le fragment précédent, M X. Marmier recherche les premières
traces de ses compositions lyriques, et indique les différentes phases
que sa pensée a suivies, le cercle qu'elle a parcouru, jusqu'à ce
qu'elle arrivât à sa dernière manifestation, à son dernier
développement, interrompu, brisé par une mort prématurée. Il nous le
montre débutant à seize ans dans la carrière littéraire par ode
intitulée _le Soir_; composant péniblement, en 1779, une seconde pièce
intitulée _le Conquérant_, qui annonçait encore moins de pureté et de
goût que d'inspiration naïve; puis, après le succès des _Brigands_,
publiant, en 1782, une _Anthologie_, qu'il remplit presque en entier de
ses propres oeuvres; plus tard enfin, enrichissant les _Horen_, ou les
_Almanachs des Muses_ de ses plus belles compositions lyriques, _le
Plongeur, le Chant de la Cloche, le Gant,_ etc.
Les poésies lyriques de Schiller n'avaient jamais été traduites en
français. En 1822 seulement parut un petit volume non signé, qui
contenait la traduction d'un certain nombre de pièces. M. X. Marmier
vient de refaire et de compléter ce premier travail, et il s'est
acquitté avec autant de bonheur que de conscience de la tâche difficile
qu'il s'était imposée. «Toute poésie lyrique, dit-il, avec raison, est
difficile à traduire, car toute poésie lyrique, on l'a souvent et
très-justement remarqué, perd dans la plus fidèle des traductions
l'harmonie, qui en est une des qualités essentielles, et souvent la
couleur. Celles de Schiller présentent plus de difficultés encore, par
la nature même de la langue allemande, dont nous ne pouvons rendre dans
notre langue les teintes vaporeuses, et par le génie particulier du
poète, génie rêveur et philosophique, qui, dans ses compositions
lyriques, enveloppe souvent sa pensée d'une forme abstraite.»
«Tel que nous l'avons composé, ajoute M. Marmier en terminant, ce
recueil est aussi complet qu'il est rigoureusement possible de le
désirer, et nous avons essayé, dans notre traduction, de rester
fidèlement attaché au texte original. C'est un travail qui avait pour
nous un attrait de coeur; c'est un hommage qu'il nous était doux de
rendre à la mémoire de Schiller, dont nous avons suivi avec amour les
traces à Stuttgart, à Iéna, à Weimar, parmi ceux qui ont eu le bonheur
de le connaître, et qui se souviennent de lui connue d'un homme doué des
plus beaux dons de l'esprit et des plus nobles qualités de l'âme.»
_Simples Amours_; par Eugène de Lonlay.--Paris, 1844. _Amyot._ 2 fr.
L'auteur des _Bluettes_ est toujours amoureux et poète. Au lieu de
diminuer avec le temps, ces deux passions qui le dévorent, ne font
qu'augmenter. Que d'autres désirent la fortune et la gloire, M. Eugène
de Lonlay se contente d'aimer et de chanter: «Loin de moi, s'écrie-t-il,
ces tristes accents qu'emprunte le barde éploré pour surprendre les
transports et les larmes! L'aveugle fortune, comme il l'appelle, ne m'a
point favorise; mais je bannis le chagrin, et ma devise est l'amour. Si
riche que soit la possession, elle tue le rêve, elle entraîne à sa suite
toutes les craintes de la perte. L'homme qui n'a que le pain quotidien
est moins chargé d'ennuis que l'avare qui possède et palpe l'or. Non, je
ne suis pas de ceux qui se plaignent... La vie est belle pour le
croyant.»
M. Eugène de Lonlay croit donc à l'amour, et il adore sa divinité avec
toute la ferveur d'un néophyte enthousiaste. Il rime chaque jour en son
honneur quelques _verselets,_ comme il appelle lui-même ses petits vers
et chaque année il publie un petit recueil de romances amoureuses, dont
la simplicité sans prétention désarmera toujours les critiques les plus
sévères:
Croyant tendre et fidèle, humblement te prie,
Va, ne m'accable pas du poids de ton courroux,
De même que la Vierge, on te nomme Marie;
Ah! laisse-moi, comme elle, t'adorer à genoux!
Hélas! ma vie
A son matin
Passe flétrie
Sans lendemain !
Le temps avide,
D'un vol rapide
M'emporte aux cieux!
A vous, Marie,
Ma voix qui prie,
Et mes adieux!
_La Légomanie_; par Timon.--Paris, 1844. _Pagnerre_. 75 c.
Quel que soit le sujet qu'elle traite, une brochure de Timon est
toujours une bonne fortune pour tous les lecteurs qui recherchent
avidement l'esprit et la verve satiriques. Sous ce titre, _la
Légomanie_, M. Pagnerre vient de réimprimer en un petit volume in-32,
une série d'articles que l'auteur du _Livre des Orateurs_ a publiés, le
mois dernier, dans la _Gazette des Tribunaux_, sur le nouveau projet de
loi concernant le conseil d'État. Timon trouve cette loi inopportune et
mauvaise, et il l'avoue hautement, et il explique avec tant de bonheur
les motifs de son opinion, qu'il est difficile, après l'avoir écouté, de
ne pas se ranger de son avis. Il attribue, en commençant la présentation
de ce malencontreux projet à une maladie fatale, qu'il appelle la
_Légomanie_. «Je concevrais, s'écrie-t-il des le début, qu'on eût la
légophobie, c'est-à-dire l'horreur des lois nouvelles, et si j'étais
électeur, je dirais à mon député: «Faites vos affaires, et, si vous le
pouvez, les miennes; je ne disconviens pas que je ne vous ai nommé un
peu pour cela; mais, en outre, et de grâce, donnez-nous le moins de lois
possible, le moins de lois possible, entendez-vous bien?»
Malheureusement, la chambre des députés a le diable de la légomanie au
corps. Il faut absolument pour lui plaire que chacune des neuf
Excellences donne son coup de pioche dans la corvée législative; sans
cela ne dirait-on pas: Concevez-vous un pareil ministre, qui ne présente
pas le plus petit bout de loi? Est-ce que nous continuerons à gratifier
ce paresseux d'un traitement de 80,000 fr.? Est-ce que nous ne lui
ôterons pas les chevaux de son équipage? Qu'il aille, se faire traîner
par des boeufs, comme les rois fainéants de la première race!... C'est
singulier, mais, moi, j'avoue que tout au contraire je donnerais
volontiers vingt autres mille francs à tout sobre et judicieux ministre
qui ne voudrait pas ajouter une loi de plus aux 52,000 lois
indispensables dont nous avons le bonheur de jouir; 52,000 lois! et vous
en voulez encore! O gens de peu de ressources! ouvrez le _Bulletin_,
mettez-y la main, retirez-la, et ce sera bien du hasard si vous n'y
trouvez votre affaire?»
_Annuaire de l'Ordre judiciaire de France_ publié par un employé du
ministère de la justice.--Paris, 1844. 1 vol. in-18 de 600 pages. _Coste
et Delamotte_.
L'année 1844 a produit à elle seule plus d'annuaires nouveaux que les
dix années précédentes. Il y a quelques semaines, nous annoncions la
mise en vente d'un _Annuaire de l'Économie politique_ et d'un _Annuaire
des Voyages_; aujourd'hui, nous recevons le premier volume d'un
_Annuaire de l'Ordre judiciaire_, publié par un employé du ministère de
la justice. Ce recueil, dont l'utilité ne saurait être contestée,
contient la nomenclature exacte et complète des magistrats des
différentes juridictions, des membres de tous les barreaux, des notaires
de chefs-lieux et des cantons ruraux, des avoués d'appel et de première
instance, des commissaires-priseurs et des huissiers, tant de la France
que des colonies. Les facultés de droit, écoles préparatoires à
l'exercice des fonctions de l'ordre judiciaire et les conseils de
préfecture, tribunaux administratifs, qui, sans faire partie de l'ordre
judiciaire proprement dit, s'y rattachent cependant à quelques égards,
occupent les premières et les dernières pages de cette nomenclature
d'environ 60,000 personnes.
On s'occupe beaucoup aujourd'hui de la peinture moderne. Certains
artistes ont vu leurs ouvrages prendre rang dans les cabinets des
amateurs concurremment avec les oeuvres des maîtres d'autrefois, et les
ventes publiques font depuis quelque temps un véritable succès aux
compositions des peintres de la jeune école. Il est curieux d'étudier la
physionomie de ces ventes, où l'estime publique couronne, en dépit de
l'Institut, des artistes que les Académies repoussent.
On visite en ce moment, aux Galeries des Beaux-Arts, une exposition
particulière de tous les objets retirés de l'exposition générale et
annuelle de cet établissement d'art et destinés à la vente opérée tous
les ans, au nom des artistes, par l'administration des Galeries des
Beaux-Arts, et qui aura lieu le 21 et le 22 mai. Cette exposition est
intéressante par la réunion des noms qui composent son catalogue, et qui
appartiennent aux artistes les plus aimés et les plus connus. Nous
citerons entre autres MM. Bellange, Boilly, Réaume, Canon. Charlet,
Couder, Danzats, Decamps, Dedreux, Deveria, Diaz, Français, Huet,
Johannot, Eug. Lami, Maréchal, Meissonier, Roqueplan, Soulès, Tourneux,
etc.
[Illustration.]
Modes.
Paris est magnifique, et personne ne songe à le quitter. Bien au
contraire, l'exposition nationale amène chaque jour une foule de curieux
pour lesquels on prolonge les plaisirs de l'hiver, et nous avons
toilettes pour le soir, toilettes de matinées dansantes, de promenades
et de théâtres. Aussi, dans un tel embarras de richesses, croyons-nous
qu'il est mieux de donner les ensembles de parures remarquées dans ces
différentes réunions.
Pour toilette de promenade: redingote de pékin rayé glacé; corsage juste
à revers très-décolleté, en coeur devant; manches justes non fermées du
bas, à petit revers relevé, laissant passer un bouillon de mousseline;
mantelet de taffetas ou écharpe de crêpe de chine brodée; capote de
paille avec fond d'étoffes en rubans.
Une autre toilette plus élégante se compose d'une capote de crêpe blanc
avec bouillonnés de tulle, ornée de fleurs et rubans dessous; d'une robe
de barége écossais à deux grands volants bordés de trois petits rangs de
velours qu'on assortit à une des nuances de la robe; un seul rang est
posé à la tête de chaque volant; le corsage est froncé, demi-décollelé,
également à revers, bordé de trois rangs de petit velours, et laisse
voir un riche fichu à devant brodé et à très-petit col; un châle de
dentelle noire enveloppe, sans la cacher, cette gracieuse parure.
Pour matinées dansantes, on a beaucoup remarqué une robe de barége de
soie rose et blanche à deux jupes, dont la tunique était ouverte du côté
droit jusqu'il la ceinture; deux bouquets de roses naturelles
rattachaient; du côté gauche elle était relevée à la moitié de sa jupe
par un bouquet; la coiffure se composait d'une guirlande de petites
roses formant touffes de chaque côté; presque derrière la tête un mince
feuillage passait seulement sur le front.
Mais cette jolie toilette n'était pas la seule remarquable, elle avait
pour rivale redoutable celle que nous représentons ici.
Le ruban qui compose sa garniture est plissé à la vieille, une dentelle
le borde et suit ses contours.
[Illustration.]
Au milieu de ces nouveautés en barége de soie, il y a toujours foule de
robes en tarlatane à grands volants découpés. Pour les jeunes personnes,
on adopte les jupes à plis au nombre de dix-sept ou dix-neuf; mais comme
ce chiffre pourrait sembler étrange, disons bien vite que ces plis n'ont
pas plus de deux centimètres de hauteur. Les femmes de petite taille se
font faire des robes de barége avec ces nombreux petits plis, et cela
leur convient beaucoup mieux que les volants, sous lesquels elles
semblent disparaître.
Les robes de soie caméléon sont très-coquettes avec leurs corsages
lacées, mais très-peu ouverts; les manches sont aussi lacées jusqu'à
moitié de l'avant-bras; un bouillon de mousseline passe entre les
lacets; le corsage est bordé, ainsi que les manches et les poches, d'un
plissé de rubans ou d'une légère passementerie.
Les camezons à entre-deux de tulle et entre-deux de mousseline brodée se
porteront beaucoup avec les robes d'eté. On verra aussi des écharpes en
tarlatane unies ou doublées de gaze bleue, lilas ou rose. En attendant
ces modes légères, les châles de crêpe de Chine imprimés se voient
souvent en toilette négligée de promenade.
[Illustration: Amusements des Sciences.]