Cette semaine encore les débats de nos Chambres, les nouvelles de la
politique intérieure ne sauraient prétendre, par leur intérêt, à occuper
d'abord l'attention de nos lecteurs. Le récit de désastres nouveaux et
d'événements extérieurs la réclame avant tout.
[Illustration: Incendie de la flèche de la cathédrale de Laon]
Les incendies se sont encore multipliés. Le 7 de ce mois, de sombres
nuages s'étant amoncelés sur la montagne qui couronne la ville de Laon,
un orage violent éclata vers trois heures de l'après-midi. Plusieurs
coups de tonnerre, retentissant avec un grand éclat, firent craindre que
la foudre ne fût tombée sur quelque point de la ville. Le calme, en
reparaissant assez promptement, avait entièrement dissipé ces craintes,
lorsqu'à quatre heures, le bruit du tocsin partant de l'église
Notre-Dame, et les cris: «Au feu! le feu est dans la cathédrale!»
remplirent les rues d'habitants. L'alarme n'avait pas été donnée sans
cause. La tour du cloître, cette construction si svelte, si aérienne,
qui compte de la base à la plate-forme supérieure quatre-vingts et
quelques mètres, est encore exhaussée d'un clocher en flèche de dix
mètres environ. Le clocher, de forme hexagone, et qui est terminé par un
globe sur lequel se tenait debout un ange aux ailes déployées et portant
une croix, présente, dans sa partie inférieure, un campanule dans lequel
sont placés la cloche et les timbres de l'horloge. L'ange, haut de trois
à quatre pieds, était en plomb, et pesait une centaine de livres; le
globe sur lequel il était debout était en cuivre; les six côtés formant
la flèche étaient recouverts de feuilles de plomb. C'est à quelques
mètres au-dessous du globe, dans la partie très-amincie de la flèche,
que la foudre a pénétré en pratiquant un trou. C'est de là que, du sol
de la rue, ou voyait s'échapper une légère fumée, devenant incessamment
plus intense et annonçant l'existence du foyer qu'activait l'air qui
pénétrait dans le clocher. Comment combattre un incendie qui s'était
manifesté sur un point qu'on devait croire hors de la portée de tout
effort humain? Mais les pompiers de la ville et des artilleurs du 5e
régiment, dont plusieurs batteries sont en garnison à Laon, ne se
laissent pas décourager. L'eau parvient au sommet de la tour, et, à
l'aide de tuyaux de pompes, est lancée sur les parties de la flèche d'où
sortent la fumée et bientôt les flammes. Elles sont concentrées là; mais
elles semblent y devenir plus actives. On s'attend à un écroulement, on
n'ose calculer ni son étendue, ni les ravages qu'il peut faire. La
partie supérieure de la flèche s'incline, un craquement se fait
entendre, et tient dans une sorte de stupéfaction toute la population
qui, des différents points de la ville, a les regards attachés sur un
spectacle bien fait pour causer l'anxiété, puisqu'il peut être suivi de
la ruine de l'un des plus beaux monuments de l'art chrétien. La chute,
cause de tant d'effroi, a eu lieu, et n'a heureusement amené aucun des
graves accidents que l'on redoutait. L'ange seul a été fort mutilé.--En
Angleterre, la salle de spectacle Manchester a été détruite par un
incendie. Ce désastre n'a pas fait de victimes. L'édifice était assuré;
il n'avait rien de monumental.
[Illustration: Place du palais et du théâtre, à Munich.--Le roi
haranguant le peuple.]
L'émeute, dont nous avons fait connaître la cause dans notre dernier
numéro, a grondé pendant trois jours à Munich. Les correspondances et
les journaux ne sont pas d'accord sur les moyens répressifs qui ont été
employés. Plusieurs nient l'intervention du canon, mais tous s'accordent
à représenter l'attaque populaire comme fort vive et fort obstinée,
c'est dire que l'on a compté des victimes de part et d'autre. Des
barricades ont été formées, et des uniformes militaires ont été vus dans
les rangs de l'émeute. Enfin, le roi qui, en parlant au peuple du balcon
de son palais donnant sur la Grande-Place, n'avait, le 2, obtenu qu'une
bien courte suspension d'hostilités, a, le 4, fait annoncer la réduction
du prix de la bière. Cette mesure a eu un succès plus soutenu que
l'allocution de la surveille; la tranquillité s'est rétablie. Des
arrestations ont eu lieu, et l'on instruit sur cette affaire. Ces
mesures judiciaires, qui semblent en contradiction avec le parti qu'on
avait pris de donner satisfaction et en quelque sorte raison au peuple,
n'avaient pas amené de nouveaux troubles; et, le 8 au matin, le roi a
quitte sa capitale pour entreprendre un voyage en Italie et en Sicile,
auquel il se préparait avant ces malheureuses journées. En partant, ce
prince a adressé au premier bourgmestre de Munich une lettre autographe
on, après avoir rappelé les forfaits douloureux dont cette ville a été
le théâtre, il dit qu'il a vu avec joie et consolation la ferme altitude
de la bourgeoisie et le zèle intrépide avec lequel elle a contribué au
rétablissement de l'ordre. Il fait envisager son départ comme une preuve
de sa confiance dans cette fidélité et ces sentiments éprouvés. Espérons
que les magistrats apporteront une sage mesure dans les poursuites
auxquelles ils se livrent, et que la population ne sera pas amenée à
tromper la confiance de l'auguste touriste.
Dans l'île d'Haïti l'agitation paraît autrement profonde qu'en Bavière.
Les journaux anglais, qui consacrent la moitié de leurs colonnes à la
glorification de nos ministres, et l'autre à les accuser d'avoir une
politique ambitieuse, sans doute pour les élever aux yeux de la France,
ont avancé, avec ce que nous appellerons poliment leur habituelle
assurance, que la révolution qui gronde et semble prête à éclater dans
l'ancienne île de Saint-Domingue est l'oeuvre de notre gouvernement, et
qu'un de ses agents secrets a été arrêté et trouvé nanti du pouvoirs et
d'instructions. Les inventions sont fort obligeantes sans doute, mais ne
nous paraissent pas destinées à faire beaucoup de dupes d'aucun côté de
la Manche. Le gouvernement de la France a prouvé de reste assurément
qu'il n'est pas travaillé par l'esprit de conquête; Haïti
particulièrement a éprouvé la modération de nos exigences les plus
légitimes, et l'accomplissement de ses engagements à notre égard est
tout ce que nous lui demandons. Si son intérêt lui donnait le conseil de
se placer sous la protection d'une grande puissance, et si elle
s'adressait de préférence à la France, il faudrait précisément voir dans
cette démarche et dans cette confiance une preuve que nous ne sommes pas
considérés comme, bien envahisseurs. Du reste, _le Courrier des
États-Unis_ nous apprend que notre consul, à Santo-Domingo, n'est
intervenu que pour sauver la garnison de cette ville. Cernées par des
forces supérieures, ces troupes allaient être accablées, quand M.
Juchereau de Saint-Denis a offert sa médiation, qui a été acceptée. Les
soldats, par suite de la capitulation qui en a été le résultat, ont
évacué la place; les officiers seuls ont été autorisés à conserver leurs
armes. Le fils du président, qui était parmi ces derniers, est allé au
devant de son père, qui marchait sur cette ville à la tête d'un corps
d'armée. Des nouvelles postérieures de Port-au-Prince, à la date du 8
avril, annoncent que le général Hérard s'était avancé jusqu'à la petite
ville d'Azna, qui n'est qu'à vingt-quatre heures de marche de
Santo-Domingo; qu'il avait eu là une longue conférence avec le
contre-amiral de Moges, commandant de notre station des Antilles, et
qu'on ne croyait pas, en raison de la disproportion des forces, à une
résistance bien longue de la partie espagnole soulevée. D'un autre côté,
la ville des Cayes venait d'être attaquée et saccagée elle-même par un
parti d'insurgés. Profitant de l'absence du général et des troupes, les
nègres se soulevèrent en masse, le dimanche 31 mars, et firent un
massacre effroyable de la population mulâtre. Le mercredi, les gardes
nationaux des Cayes sortirent avec deux pièces d'artillerie pour châtier
les rebelles; mais leur commandant passa du côté de ceux-ci et leur
livra les canons. Ainsi armés, ils reconduisirent les gardes nationaux,
entrèrent aux Cayes, et s'y livrèrent à une horrible boucherie de
mulâtres. Les vaisseaux en rade servirent de refuge à ceux qui purent
échapper, et un capitaine français, le capitaine Tahet, qui se trouvait
en partance, n'hésita pas, bien qu'il n'eût, que les provisions
nécessaires à son équipage, à se charger de cent cinquante de ces
malheureux, qu'il alla déposer à la Jamaïque. Selon quelques-uns, ce
n'est qu'une lutte de castes; selon d'autres, ce sont en même temps des
souvenirs de nationalités différentes; une autre version n'y voit, que
des inquiétudes sur le sort de la constitution, bientôt nous connaîtrons
mieux les événements, leur portée, véritable et leur cause réelle.
Dans l'Amérique du Sud les nouvelles favorables aux Montevidéens
prennent de la consistance. Oribe avait lancé un décret par lequel il
déclarait, que tous les habitants des campagnes entre Minas, Pando et
Salice, c'est-à-dire dans un rayon d'environ quarante lieues, devaient
se retirer dans la ville de Minas sous trois jours, et que ceux qui ne
se conformeraient pas à cet ordre seraient traités avec la dernière
rigueur. Des sujets anglais s'étant trouvés compris dans cette
incroyable menace en ont référé au commodore Purvis, dont la sollicitude
pour les intérêts de ses compatriotes s'est constamment et énergiquement
manifesté en toute circonstance. Nous n'apprendrons que plus tard
l'issue de ce conflit, heureux pour nos nationaux qui continuent à se
plaindre du peu d'appui qu'ils trouvent dans ces parages auprès des
agents de la France.
Sur la foi du journal d'un de nos ports, auquel étaient parvenus des
renseignements mensongers, presque toutes nos feuilles ont annoncé que
le gouvernement mexicain, mettant à exécution le décret qui interdit aux
étrangers toute espèce de commerce de détail, avait fait fermer, à
Mexico seulement, dix-huit boutiques françaises; et que, les violences
ne se bornant pas là et les Mexicains interprétant à leur manière, les
idées de leur gouvernement, plusieurs citoyens français avaient été
assassinés. Des lettres dignes de toute confiance autorisent à démentir
cette dernière et si triste partie de la nouvelle mise en circulation.
Quant aux mesures prises contre le commerce, elles se sont bornées à
excepter quatorze étrangers seulement de l'autorisation de vendre en
détail, et dans ce nombre on ne compte que six Français. Ce fait a
encore sa gravité et attirera sans doute l'attention de notre
gouvernement.
Le ministre des États-Unis à Buenos-Ayres vient d'adresser à son
gouvernement une lettre qui renferme des détails très-dignes d'attention
sur les États du feu docteur Francia, de Paraguay: «Un ministre
plénipotentiaire de la république du Paraguay auprès de la confédération
Argentine, senor don Andres Gil, écrit-il, est arrivé dans cette ville
et m'est venu visiter, me disant qu'il avait ordre de le faire, et de me
marquer les sentiments d'amitié de son gouvernement envers les
États-Unis, et de me dire que tous les citoyens des États-Unis qui se
rendraient au Paraguay seraient considérés exactement comme des citoyens
du Paraguay; que son gouvernement désirait voir dans les ports de la
république le pavillon des États-Unis. Le Paraguay, ajoute le consul
américain, est au centre de l'Amérique du Sud, et probablement en est la
partie la plus fertile. Durant trente années il a cessé d'avoir des
relations avec ses voisins; la paix et la tranquillité y ont régné
constamment; sa population s'élève aujourd'hui à plus d'un million
d'âmes; il est borné au nord-ouest par la Bolivie; à l'ouest et au sud,
par la confédération Argentine, et par le Brésil, à l'est et au
nord-est. Le Paraguay ne peut manquer d'exercer bientôt une influence
importante dans les affaires des États de l'Amérique du Sud, qui ont été
déchirés pendant tant d'années par la guerre civile. Le Paraguay
recevrait des États-Unis une quantité considérable de tissus de coton et
des farines: en échange, il donnerait des peaux, du café, de l'indigo,
etc. L'Angleterre, la France et le Brésil ont nommé des agents pour
visiter le Paraguay. Le seul qui ait rempli sa mission est M. Gordon,
secrétaire de la légation britannique à Rio-Janeiro. Dans ce moment, une
convention de députés de toutes les provinces est assemblée dans la
ville capitale, Assomption, pour rédiger une constitution. Le
gouvernement actuel se compose de trois consuls qui administrent en
attendant que la constitution soit adoptée.»
On espérait que les condamnations à mort de la commission militaire de
Bologne seraient toutes commuées. Cette confiance a été trompée. Le 7 de
ce mois au matin, six condamnés ont été conduits, dès le lever du
soleil, hors des murs de la ville de Bologne, et fusillés par derrière,
au milieu d'un nombreux carré de troupes qui entouraient le lien de
l'exécution et empêchaient les rares curieux d'approcher. La nature du
tribunal, le supplice outrageant, ont causé beaucoup d'émotion dans la
ville.
La discussion sur le bill des manufactures avait été remise à l'ordre du
jour dans la séance de la chambre des communes du 10. Lord Ashley a
modifié sa proposition. Il demandait qu'à partir du 1er octobre prochain
aucun enfant ne fût occupé dans les fabriques plus de onze heures par
jour, et qu'à partir du 1er octobre 1847 ce temps de travail fût réduit
à dix heures. Une amende de 5 à 10 livres sterling aurait été prononcée
contre les manufacturiers qui auraient contraint les enfants à
travailler plus longtemps. Lord Ashley a prévu que le succès pouvait ne
pas couronner ses efforts, mais il a déclaré qu'il aurait toujours la
consolation et la satisfaction de penser qu'il a allumé en Angleterre le
flambeau de la philanthropie, qui, Dieu aidant, ne s'éteindra jamais. Le
ministre de l'intérieur, sir James Graham, avait déclaré qu'il
combattrait résolument la proposition. Mais les coups lui ont été portés
par sir Robert Peel, et, au vote, l'amendement n'a compté en sa faveur
que 159 voix; le ministère a su en réunir 297. Malgré cet échec, lord
Ashley a été l'objet d'une sorte d'ovation, et le Times regarde comme
bien fâcheux pour le cabinet le succès qu'il a obtenu.
La chambre des pairs poursuit lentement et laborieusement le vote des
articles du projet de loi sur l'enseignement secondaire. On voit la
majorité et le ministère passer subitement d'un plateau de la balance à
l'autre et se montrer d'autant plus complaisants le lendemain qu'ils
auraient eu meilleure envie d'être exigeants la veille.
M. le ministre de la marine vient de porter au Luxembourg un projet de
loi qui écarte tout mode de libération immédiate et absolue de
l'esclavage colonial, mais qui présente une série de mesures qui
semblent propres aux auteurs du projet à préparer la population noire à
l'affranchissement, quel que soit le mode que le gouvernement, croie
devoir proposer plus tard. Ce projet statue donc sur la nourriture et
l'entretien que les maîtres doivent aux esclaves, la discipline, les
heures de travail, la mariage des esclaves, leur instruction religieuse,
leur pécule et la faculté de rachat par eux-mêmes.
La chambre des députés s'absorbe, d'autres disent s'embrouille, dans la
discussion d'une loi que le ministère n'avait évidemment pas
suffisamment étudiée. Des objections qui viennent le prendre au dépourvu
entraînent l'adoption d'amendements improvisés qui s'harmonisent tant
bien que mal avec l'ensemble et bouleversent plus ou moins le système
qui a présidé à la confection du Code pénal. Il est bien certain que
quel que soit le vote au palais Bourbon, la réforme des prisons ne
deviendra pas loi cette année; mais ou est même porté à croire, sur
beaucoup de bancs, que ce projet, dont la discussion a pris un si long
temps, sera, au vote final, repoussé par une majorité prise dans toutes
les fractions de rassemblée.--Ce débat aurait donc eu pour unique
résultat d'empêcher la Chambre de s'occuper d'autres projets dont elle
est saisie et de plusieurs propositions qui lui ont été faites. On se
demande ce que font les commissions et où en est leur travail, celle
notamment qui avait été nommée pour examiner la motion de MM. Lacrosse,
Leyraud et Gustave de Beaumont sur la corruption électorale. Trois
membres de cette commission viennent de déposer, non pas le rapport
qu'on attendait d'eux, mais une autre proposition devinée à parer aux
abus qui peuvent naître des translations de domicile politique
concertées et concentrées. C'est une toute petite réforme dont l'idée a
été donnée, par ce qui s'est passé au collège de Ploernel dans l'intérêt
de M. de La Rochejacquelin, et par ce qui se prépare au collège de
Sivenay, dans l'intérêt de M. de Genoude. MM. Laurence, Pelletreau de
Villeneuve et Couture demandent qu'on écrive dans la loi: «Nul ne pourra
être inscrit sur les listes électorales d'un arrondissement s'il n'y a
son domicile réel, ou s'il n'y paie au moins 30 francs de contributions
directes.» Le vote au chef-lieu parerait à l'inconvénient signalé, et
n'aurait pas celui de restreindre encore la liberté de l'électeur.--Une
autre proposition a été faite par MM. Berville et Vivien. Nous serions
bien surpris si elle rencontrait une opposition sérieuse. En voici le
texte: «Le droit garanti par l'article 39 du décret du 5 février 1840, à
la veuve et aux enfants d'un auteur d'écrits imprimés, appartiendra
pendant la même durée aux veuves et enfants des auteurs d'ouvrages
représentes sur un théâtre.» Le décret de 1810 ayant prolongé, pour les
ouvrages imprimés, la durée du droit accordé par la loi de 1793 à la
veuve et aux enfants de l'auteur, et ayant omis d'accorder le même
avantage aux oeuvres dramatiques, l'objet de la proposition de MM.
Berville et Vivien est de remplir cette lacune et de rétablir l'égalité
entre les différents genres de compositions comme la Chambre l'avait
admis, en 1841, dans la discussion du projet de loi sur la propriété
littéraire. Plusieurs familles, à ce qu'il paraît, notamment celle de
Boieldieu, sont menacées, d'ici à quelques mois, de voir leur propriété
tomber dans le domaine public. Il y a donc là justice et urgence.
On va discuter prochainement la demande du crédit de 46 millions pour
l'amélioration des ports. Cette somme est principalement destinée à
l'agrandissement des ports de Marseille et du Havre. C'est ainsi, ou l'a
déjà fait observer, qu'on eût dû procéder depuis longtemps, au lieu
d'éparpiller nos ressources sur presque tous les ports de France à la
fois. --On vient de distribuer à un certain nombre de membres des deux
chambres et à quelques personnages politiques une _Note sur l'état des
forces navales de la France_, attribuée à M. le prince de Joinville.
C'est un tableau dressé d'après les informations les plus officielles,
qui fait voir sous un jour bien triste la fausse direction donnée à
notre administration maritime, particulièrement en ce qui touche à notre
marine à vapeur, et qui établit malheureusement que nous sommes
inférieurs, sous ce rapport, non pas seulement aux Anglais et aux
Américains, mais aux Hollandais, aux Napolitains et aux Russes.
M. le ministre des travaux publics vient de présenter cinq projets de
loi sur des chemins de fer, à ajouter à ceux dont l'examen se poursuit
en ce moment dans les bureaux de la Chambre: ce sont ceux de Vierzon à
Limoges, par Châteauroux; de Vierzon à Clermont, par Bourges; de Tours à
Nantes; de Paris à Rennes, par Chartres et Laval: et, enfin, de Paris à
Strasbourg, avec embranchement sur Reims et sur Metz. Nous ne savons si
tous ces projets pourront être votés, mais on prête au ministère la
pensée d'en avoir présenté un grand nombre précisément pour assurer
l'adoption de tous. Il espère, par ce moyen, qu'il s'établira entre les
députés des différentes lignes une assurance mutuelle qui fera arrivera
bon terme tous les projets sans trop de discussion.--On dit même que sa
confiance dans le vote est si grande que les commissaires du roi près
des lignes présentées sont déjà nommés _in petto_, et que tel pair de
France n'a pas cru déroger en se faisant désigner comme commissaire de
la ligne d'Orléans à Bordeaux, et tel député, avocat démissionnaire,
comme commissaire d'une autre ligne.
Dimanche 12, a eu lieu, à l'Hôtel-de-Ville, sous la présidence de M. le
ministre de l'intérieur, la séance annuelle des souscripteurs-fondateurs
de la colonie agricole de Mettray, pour entendre le compte rendu des
travaux de l'armée. Dans le rapport, présenté par M. Demetz, conseiller
honoraire à la cour royale, l'un des deux habiles créateurs de ce bel
établissement, on a remarqué des détails du plus vif intérêt. Le rapport
est sincère; il avoue cinq ou six récidives sur une centaine de colons
déjà sortis de la colonie et bien placés par leurs dignes chefs: c'est
inévitable. Le reste se conduit bien. Plusieurs anciens colons, habitant
le voisinage, viennent à Mettray le dimanche, et retrouvent leur place à
la table commune; malades, ils sont reçus et soignés paternellement à
l'infirmerie. C'est une belle institution, dont le sort est désormais
fixé, et que la charité publique n'abandonnera point. Le schnet-heisse
de la république de Berne, pour 1844, Charles Frédéric Tscharner, de
Berne, est mort le 9 mai, après une longue maladie. _L'Ami de la
Constitution_ du 11 mai, qui donne cette nouvelle, est entouré d'une
bande noire en signe de deuil.--Un pauvre écrivain qui a écrit, sous la
restauration, un pamphlet intitulé _Vie de Voltaire,_ qu'on a fait
imprimer alors à grand nombre, M. Lepan, vient également de
mourir.--Nous apprenons encore le décès de M. Pons (de Verdun),
successivement membre de la Convention, du conseil des Cinq-Cents,
avocat-général à la cour de cassation sous l'empire, et proscrit sous la
restauration, auteur d'un recueil fort piquant de contes en vers et
autres poésies.
L'Allemagne la contrefaçon des livres et l'_Histoire du Consulat et de
l'Empire_ de M. Thiers.
On a récemment promulgué en Prusse une loi sur la propriété littéraire,
dont les dispositions libérales intéressent les écrivains et les
éditeurs qui ont à souffrir de la contrefaçon. Cette loi reconnaît, au
profit des éditeurs prussiens, la propriété des ouvrages publiés à
l'étranger, à la condition que ces éditeurs puissent justifier, par
titre authentique, de leur qualité de propriétaires desdits ouvrages en
tout ou en partie. D'un autre côté, la diète germanique reconnaît comme
propriété générale dans l'étendue de sa juridiction, toute propriété
littéraire reconnue dans l'un des États de la Confédération. Il résulte
de la combinaison de cette loi générale avec la loi particulière de la
Prusse que la contrefaçon d'un ouvrage étranger peut être interdite dans
toute l'Allemagne. (1) La première application de cette législation au
profit d'un livre français, sera faite à l'ouvrage de M. Thiers,
l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, dont une maison de librairie de
Berlin vient d'acquérir la copropriété. L'_Histoire du Consulat et de
l'Empire_ sera publiée en France et en Allemagne, par M. Paulin à Paris
et la maison Voss et compagnie à Berlin. De cette manière, le marché de
l'Allemagne sera enlevé à la contrefaçon de cet ouvrage. Voilà une loi
d'un bon exemple, et l'on doit regretter que la France, si intéressée
dans cette question, n'ait encore fait, pour protéger ses écrivains et
ses éditeurs, à l'étranger, que son traité avec la Sardaigne. M. Guizot
et M. Villemain, deux écrivains illustres, sont faits pour comprendre
qu'il y a ici quelque chose d'honorable à tenter. Ce n'est pas du
consentement de ces ministres sans doute que les contrefaçons étrangères
des livres français inondent l'Algérie, une possession française où les
livres publiés en France ne peuvent trouver un débouché. L'Angleterre a
proclamé, il y a quelques années, un principe qu'il serait urgent de
consacrer à notre profit et au sien. L'Angleterre, reconnaît chez elle
la propriété littéraire de tout sujet étranger dont la nation reconnaît
réciproquement la propriété des Anglais. Il n'y a qu'un simple article
de loi à faire pour assurer dans ce pays le droit des écrivains et des
éditeurs français. Le fera-t-on? En attendant, l'Allemagne est fermée à
la contrefaçon. Les éditeurs de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_
prennent des mesures pour la prévenir ou la combattre dans les autres
pays, et le public étranger est invité à ne pas regarder comme sérieuses
les annonces d'éditions contrefaites ou de traductions publiées
contrairement à cet avertissement.
[Note 1: On peut voir le texte traduit en français de cette loi dans la
_Revue de Législation_, publiée par M. Fortin.]
Puisque nous parlons de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_, nous
ajouterons un mot pour continuer ou rectifier ce qui a été dit dans
quelques journaux de la prochaine publication de cet ouvrage. Il n'y a
peut-être que M. Thiers qui sache aussi bien que _l'Illustration_ ce
qu'il y a de vrai dans cette nouvelle. Il est vrai effectivement que le
travail de M. Thiers est fort avancé et qu'il doit remettre à ses
éditeurs, au mois d'août prochain, six volumes entièrement achevés et
revus de manière à pouvoir être livrés à l'impression. Ainsi la
publication commencera vers le mois d'octobre, par livraison d'un ou de
deux volumes, et sera continuée sans interruption, M. Thiers achevant de
revoir la fin de son travail dans le temps employé à imprimer et à
publier les premières livraisons.
Courrier de Paris.
Que dirait Pythagore s'il ressuscitait Parisien de 1844, lui qui avait
horreur de tout festin charnel et voulait mettre les gourmets de son
temps au régime du lait pur, de l'eau claire et des pois chiches? Il
aurait reculé d'épouvante et se serait enfui vers quelque désert bien
sauvage et bien innocent, à l'aspect des terribles repas que nous
faisons, Paris, en effet, se conduit comme un ogre: il n'y a pas de
loups, de panthères et de tigres qui lui soient comparables; sa cuisine
est un véritable charnier. Paris, dans le mois d'avril qui vient de
finir, a dévoré, soit en biftecks, soit à la broche, soit au pot-au-feu,
soit à la gelée, 6,759 boeuf; il a mis en côtelettes, en rôtis, en
galantine et en salade, 6,311 veaux; quant au mouton, à l'innocent
mouton, Paris l'a encore moins ménagé; 36,498 de ces candides
quadrupèdes ont été exécutés par ses dents dévorantes, les uns à l'heure
du dîner, les autres dans le déjeuner à la fourchette; mais qu'importe?
qu'il soit mangé à onze heures du matin ou à six heures du soir,
l'infortuné mouton n'en finit pas moins dans la casserole ou sur le
gril! Quant aux vaches, j'ose à peine en parler: 1,343 vaches, c'est une
bagatelle! et tout au plus Paris a-t-il eu, avec ces 1,343 vaches, de
quoi mettre dans sa dent creuse.
Je dois dire cependant, en scrupuleux narrateur, que ce mois d'avril
1844 s'est distingué de ses prédécesseurs par un appétit et une
consommation extraordinaire. Il a dépassé le mois d'avril 1843, son père
légitime, de 1,088 boeufs, 986 veaux, 2,619 moutons. La cause de ce
supplément de rôti et de côtelettes se devine d'elle-même: c'est encore
à l'exposition de l'industrie qu'il faut s'en prendre; c'est elle qui a
jeté sur le pavé de Paris un surcroît de bouches et d'estomacs qui
sentent le besoin de manger quand ils ont faim. Chose étrange!
l'humanité est diversifiée à l'infini; ou voit des hommes de toutes les
tournures, de tous les caractères et de toutes les couleurs: des blancs,
des noirs, des verts, des coquelicots, des jaunes, des plombés, des
cuivrés, des droits et des tortus; il n'y en a pas un qui ressemble à
l'autre; mais, sur la question du boeuf, du mouton et du veau, ils sont
tous pareils; en un mot, on a fait bien des découvertes, et personne
encore n'a trouvé un homme ou un animal qui pût vivre sans manger;
Harpagon lui-même. Harpagon a poussé la recherche de ce phénomène aussi
loin que possible sur ses gens et sur ses chevaux, mais il n'a pu
arriver jusqu'à résoudre complètement ce problème: on trouvera plutôt la
pierre philosophale et le mouvement perpétuel. Quoi qu'il en soit,
lorsque Paris, s'éveillant au 1er mai, voulut régler ses comptes d'avril
avec l'hôtelier et demanda son addition, il dut éprouver lui-même une
certaine surprise, Garçon ma carte;--Voilà, monsieur!--Potage, 6,759
boeufs; entrées et rôtis, 6,311 veaux; hors-d'oeuvre. 1,313 vaches;
dessert, 36,498 moutons. Très-bien; le reste est pour le garçon.»
Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, si cet état de choses surnaturel
fait la joie des marchands de comestibles et des entrepreneurs de viande
animale, si les restaurateurs en tressaillent de bonheur et entassent en
souriant les écus de cette immense cuisine, les honnêtes bourgeoises,
les vertueuses ménagères qui savent compter, jettent les hauts cris et
déclarent que, pour peu que cette ogrerie dure, la place, c'est-à-dire
le marché, ne sera plus tenable, et qu'il faudra aviser au moyen de
vivre en se rongeant les ongles. Toutes les espèces de denrées sont
augmentées de plus d'un tiers, depuis la matière carnivore jusqu'au
candide légume; on se bat pour la botte d'asperges; ou s'arrache les
yeux ou l'honneur des petits pois; le beurre est ruineux; les carottes
sont hors de prix, les poulets inabordables; et le poisson! ah! le
poisson! ne m'en parlez pas: il vous coûte les yeux de la tête! De sorte
que si une quantité de dévorants, qui ont l'estomac large et la bourse
bien garnie, font toute la journée des festins de Balthazar, les petits
ménages, les honnêtes médiocrités qui se nourrissent surtout d'économie
sont obligés de brider leur appétit et de se serrer le ventre. On
compte, on lésine, on fait les portions petites, on peste contre ces
mange-tout qui sont tombés sur Paris comme les sauterelles sur l'Égypte
pour l'affamer, et les mères de famille prient Dieu qu'il renvoie le
plus tôt possible cette race absorbante picorer sur ses propres
domaines.
Je n'ai pas besoin de vous dire que les cuisinières et les cordons bleus
ne se mêlent pas de cette prière: bien au contraire, il font des voeux
pour que la province continue longtemps à faire hausser les mercuriales
et à manger à tort et à travers; le cordon-bleu et la cuisinière
trouvent la situation agréable, et l'anse du panier n'en saute que
mieux. Quel plaisir de pêcher en eau trouble! personne n'y voit goutte;
et d'ailleurs, Marguerite et Gertrude n'ont-elles pas une excuse toute
pièce? «Mais, Gertrude, dit madame, épouvantée, voilà un canard qui me
paraît monstrueusement cher!--Pardon, madame: c'est l'exposition de
l'industrie.--Quoi, Marguerite, 6 francs ce poulet étique?--Ah! dam! que
voulez-vous? l'industrie! l'industrie!»
La léthargie de Géronte, Voltaire et Rousseau n'ont pas eu si bon dos.
«C'est votre léthargie! C'est la faute de Rousseau! C'est la faute de
Voltaire! L'industrie, madame, l'industrie!» Il y a toujours eu, dans
tous les temps, un prétexte pour servir de paravent à la bêtise et à la
rapine des fripons ou des sots.
Mais parlons un peu d'autre chose, et sortons de ce monde de bouchers et
de marmitons.
Le Second Théâtre-Français vient d'avoir une bonne fortune, ce qui n'est
pas à dédaigner, et de jouer une comédie de goût et de style, ce qui
n'est guère dans ses habitudes: ce joli ouvrage a pour titre _la Cigüe_;
il n'est qu'en deux actes; or, dans ses deux simples petits actes, il a
plus d'esprit et de finesse à lui seul que tous les gros ouvrages en
cinq actes que l'Odéon entasse pêle-mêle, l'un sur l'autre, sans honneur
et sans profit, depuis le 1er janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.
Le sujet est grec, comme l'indiquent ces mots: la _Cigüe_. M. Ponsard et
_Lucrèce_ ont mis la Grèce et Rome à la mode; nous remontons vers
l'antiquité: on trouve cela plus neuf! Après _Lucrèce_, _la Cigüe_, et
après _la Cigüe_, l'affiche nous promet _Antigone_, et les
_Grenouilles_, et les _Guêpes_. A la bonne heure; nous ne demandons pas
mieux; mais où est Sophocle? où est Aristophane? On les cherche encore.
Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir?
Clinias est las de vivre; Clinias a résolu de mourir; à vingt ans, riche,
aimable, beau, spirituel, Clinias est repu, et veut quitter, par un
trépas volontaire, le festin où nul mets ne le tente désormais, où nulle
coupe ne l'attire et ne l'excite; pour les femmes, ne lui en parlez pas
d'avantage, il n'y trouve aucun goût, pour en avoir trop mangé.
L'exclave Cadumaque est donc averti; à l'heure indiquée, il apportera à
Clinias une décoction de cigüe que Clinias boira, et tout sera dit.
Toutefois, avant de mourir, Clinias veut se donner un divertissement aux
dépens de ses deux amis, Paris et Cléon, Cléon l'avare et Paris le
débauché: tous deux ont vécu aux dépens de Clinias, tous les deux l'ont
jeté dans ces excès de plaisir et de bonne chère qui ont si vite produit
la lassitude; il faut que Clinias se venge et leur lègue en mourant un
sujet de querelle et de haine mutuelle. Clinias déclare donc qu'il
instituera pour son héritier celui des deux qui saura plaire à une belle
esclave de Cypre, arrivée d'hier chez Clinias, à la brune
Hippolyte.--Soit! disent nos compères; et ils se mettent à l'oeuvre. Il
faut vous dire que Paris et Cléon sont d'horribles créatures;
qu'importe? la cupidité et l'amour-propre leur donne une intrépidité et
une confiance que n'auraient ni Apollon ni Adonis eux-mêmes.
Ils rencontrent donc, ils soupirent, ils implorent Hippolyte, qui les
dédaignent; puis ils en viennent entre eux aux invectives, à peu près
comme Vadius et Trissotin. V ou» jugez de la satisfaction de Clinias,
qui voit sa vengeance réussir à souhait, et ses deux parasites, ses
corrupteurs, lui donnant une revanche par leurs querelles et le ridicule
dont ils se couvrent.
Chacun de nos deux burlesques soupirants croit avoir tenté le coeur
d'Hippolyle, et par conséquent chacun compte obtenir l'héritage. Clinias
profite de cette crédulité pour leur infliger une nouvelle moquerie et
un nouveau tourment. J'ai changé d'avis, dit-il; mon héritier sera celui
de vous deux qu'Hippolyte repoussera; il est bien juste que mes trésors
servent de consolation au malheureux et au disgracié. Quoi! dit Cléon!
Quoi! dit Paris; et les voici cherchant à défaire le travail qu'ils
s'imaginent avoir accompli; Cléon déclare à Hippolyte qu'il n'est pas
digne d'elle; c'est Paris qu'elle doit choisir. Je suis laid, dit Cléon;
Je suis affreux! s'écrie Paris. Aimez Paris, belle Hippolyte, lui qui
est si aimable. Belle Hippolyte, adorez l'aimable Cléon.--Certes, on
l'avouera, voilà de la comédie, et de la bonne.
Cependant que devient Clinias? Clinias attend toujours le moment de
mourir; cette dégradation de ces deux hommes pour un peu d'or ne fait
que le confirmer dans son mépris pour l'humanité, et il lui tarde de
sortir de ce bouge; il va donc boire la ciguë, car la ciguë est prête;
mais Hippolyte est là et lui retient la main; Hippolyte, la douce
Cypriote, la vierge pure, Hippolyte, qui ressent pour Clinias un amour
secret; Hippolyte, que Clinias aime sans trop le savoir encore, et dont
il adore la candeur et l'innocence. Ah! s'il était aimé d'Hippolyte!
Mais qui voudrait d'un coeur flétri comme le sien «Moi! s'écrie
Hippolyte avec naïveté; moi, Clinias, qui vous aime.» Cette grâce, cette
simplicité, cet aveu naïf, cette fraîcheur d'amour et de jeunesse,
réveillent dans Clinias la tendresse morte et l'amour de la vie. Et
quand ce Paris et ce Cléon viennent réclamer l'héritage, il n'y a plus
d'héritage. «Je vis, dit Clinias, car j'aime et j'épouse Hippolyte.»
Tout charme de cette comédie est dans les détails auxquels un vers
élégant et spirituel donne une saveur des plus agréables; depuis
_Lucrece_, le Second-Théâtre-Français n'avait rien représenté qui
dénonçât aussi heureusement un auteur nourri aux sources littéraires;
cet auteur se nomme M. Émile Augier; c'est un jeune homme, petit-fils de
Pigault-Lebrun; le parterre, charmé, a fêté cet heureux début pur les
plus vifs applaudissements.
Si c'est un bonheur que de voir de jeunes talents poindre ainsi à
l'horizon et faire espérer dans l'avenir, ce n'est pas un plaisir moins
grand de retrouver partout dans la route des succès, les talents
éprouvés et vigoureux, on aime à s'assurer par là qu'on les possède pour
longtemps, et que leur force ne fait que s'affermir en marchant. Cette
joie, George Sand nous la donne par une nouvelle publication, par cette
_Jeanne_ naïve et charmante, dont se pare et se rajeunit, depuis quinze
jours, le feuilleton du _Constitutionnel_. Le lecteur n'en est encore
qu'au début de cette histoire intéressante et poétique, et déjà il aime
Jeanne comme il aime les plus frais et les plus gracieux enfants de ce
beau talent, de cette belle imagination qui s'appelle George Sand!
Jeanne est en ce moment la préférée du public; il ne s'occupe que
d'elle, il ne parle que d'elle; il attend, tous les matins, avec anxiété
le récit que le _Constitutionnel_ lui apporte de cette aventure
touchante et d'une exécution fine et relevée.
Ainsi le _Constitutionnel_ fait honneur à sa parole; il avait promis de
se renouveler par l'élégance, le goût et le talent, et il tient ce qu'il
avait promis: _Jeanne_ l'atteste.--Après _Jeanne, le Juif errant_ de M.
Eugène Sue, si impatiemment attendu. _Constitutionnel_, mon ami, tu t'y
entends, et tu sais prendre ton monde si bien qu'il ne puisse
t'échapper.
Mademoiselle Taglioni est en effet à Paris, comme on l'a dit; mais il
n'y a de vrai jusqu'ici que son arrivée. M. Léon Pillet n'a pas encore
cédé au désir qu'elle témoigne de donner six représentations à
l'Académie royale de musique; ou plutôt les deux parties contractantes
ne se sont pas encore entendues sur les conditions. La sylphide, en
attendant, s'impatiente, agite ses ailes, et menace de s'envoler de
nouveau. Allons, monsieur Léon Pillet, soyez bon oiseleur et retenez-la.
--Le bruit a couru que M. Ancelot allait quitter la direction du
Vaudeville. L'académicien serait-il lassé de ce métier peu académique du
vendre ou de fabriquer soi-même des flonflons? On le dit. Quoi qu'il en
soit, M. Ancelot n'a pas jusqu'ici abdiqué, et le _Carlin de la
Marquise_ vient encore de naître sous son empire. Ce carlin n'est pas
autre chose qu'un vaudeville en deux actes dont maître Arnal fait tous
les frais.
Amal s'appelle Juvénal; il va sans dire qu'il ne s'agit pas du terrible
Juvénal à l'iambe sans pitié; Arnal n'est pas de cette force-là. Notre
Juvénal est tout simplement clerc d'huissier; il ne s'indigne point
contre la Rome corrompue et les patriciens avilis; Juvénal n'a qu'une
haine, la haine des carlins. Que lui ont fait les carlins? C'est un
mystère. Lui ont-ils mordu les talons? l'ont-ils outragé par quelque
oubli malencontreux? personne ne le sait; toujours est-il que Juvénal
les déteste.
Précisément un carlin lui tombe entre les mains, j'allais dire entre les
pattes. Le carlin est un carlin perdu; le carlin de la marquise. D'abord
Juvénal a une idée toute naturelle, c'est d'assouvir en particulier sur
ce carlin le ressentiment qu'il nourrit contre l'espèce carline en
général. Il le malmène donc, le secoue, lui tire les oreilles et la
queue, et lui dit des choses désagréables, l'appelant chien, par
exemple.
Puis le bruit d'une récompense honnête court la ville et arrive jusque
chez Juvénal. Diable! une récompense honnête; ceci mérite considération.
Juvénal prend donc son carlin, et s'en va trouver la marquise. Me voici,
marquise, moi et votre chien de carlin.
Quel bonheur! quelle joie! mon carlin, mon cher carlin! Et madame la
marquise, qui tout à l'heure se désolait et avait des crises de nerfs,
se ranime et ne se possède plus. Juvénal s'exaspère à son tour en voyant
une si belle marquise dans une telle conflagration et il s'imagine que
madame la marquise va servir elle-même de récompense honnête. Mais la
reconnaissance de la dame ne descend pas jusqu'à Juvénal; elle se
contente de l'aider à épouser la fille de l'huissier. Une fille
d'huissier pour un carlin! il n'y a pas mésalliance. On a ri d'Arnal, et
le carlin n'a soulevé au parterre aucune espèce d'aboiement hargneux.
--Il a été distribué deux mille cinq cents croix d'honneur pour la fête
du 1er mai; ce ne sont pas les croix qui manquent.
[Illustration: Arnal, rôle de Juvénal, dans le _Carlin et la Marquise_]
Exposition des Produits de l'Industrie.
(Troisième article.--Voir t. III, p. 49, 153 et 164.)