PRÉFACE

André Grellet-Dumazeau avait, en 1902, pris prématurément sa

retraite. Il était conseiller-doyen de la Cour de Bordeaux et

chevalier de la Légion d'honneur. Il se retira avec le titre de

Président de Chambre honoraire et consacra, dès lors, tout son

temps à des travaux personnels.

Il appartenait à une vieille famille de robe. Il descendait d'un

lieutenant-criminel au présidial de Guéret, qu'on qualifiait, de

son temps: «L'auteur du plus savant commentaire de la coutume

de la Marche».--Son bisaïeul, avocat en Parlement, mort en

1807 Président du tribunal d'Aubusson, a été un jurisconsulte

distingué; il était membre _affilié_ de l'Académie de législation

de Paris.

De son grand-père, conseiller à la Cour royale de Limoges, André

Grellet-Dumazeau avait hérité le goût des études historiques. A

une époque où commençait à se dessiner le mouvement romantique,

qui mit à la mode l'archéologie et l'étude des origines de notre

histoire, Jean-Baptiste Grellet-Dumazeau était un des fondateurs

les plus actifs de la _Revue historique et archéologique du

Limousin_. Le jeune magistrat publiait dans cette revue, ou

dans des brochures, de nombreux travaux. Il abordait les sujets

les plus divers, mais s'attachait spécialement à l'histoire

de la Marche. Si l'on en croit un contemporain, «la langue

latine lui était familière comme sa langue maternelle et il

lisait couramment, non pas seulement les auteurs classiques,

mais les diplômes et les actes du moyen âge». L'abbé de Lépine,

conservateur des manuscrits de la bibliothèque du Roi, après avoir

lu une dissertation sur une charte du huitième siècle, d'où la

maison d'Aubusson prétend tenir l'origine de sa noblesse, disait,

en 1829, «qu'il tenait l'auteur comme digne d'entrer, pour ce seul

travail, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres».

Le père d'André Grellet-Dumazeau avait continué ces traditions.

Président de Chambre à la Cour de Riom, il partageait ses

loisirs entre le droit et l'étude de l'antiquité romaine.

Il publiait des ouvrages juridiques, notamment, en 1848, un

_Traité de la Diffamation_, qui est demeuré classique. «C'est

un très beau livre, disait Jules Janin, plein de faits, plein

d'idées et de courage[1].» Passant sa vie au milieu des auteurs

latins, il avait puisé aux sources mêmes les éléments de son

_Barreau romain_. Il est difficile, disait le critique du

_Constitutionnel_, de trouver un livre aussi savant et d'un mérite

aussi réel[2]. Le Président Grellet-Dumazeau, à soixante-douze

ans, s'occupait encore de traductions latines...

[Note 1: Feuilleton littéraire des _Débats_ du 10 janvier

1848.]

[Note 2: Feuilleton littéraire d'Émile Chédieu. _Le

Constitutionnel_ du 9 février 1860.]

Les temps sont passés où les magistrats employaient les loisirs

de leur retraite à traduire Horace ou Lucrèce. Leur érudition

aimable et attentive se plaît en d'autres jardins. Elle s'est

tournée surtout vers les Mémoires et ce que Taine appelait «les

petits faits» de l'histoire, qui, mieux peut-être que les annales

officielles et que les grands événements, servent à reconstituer

la physionomie des siècles qui nous ont précédés. C'est dans ce

sens que s'étaient orientés les travaux d'André Grellet-Dumazeau.

Il avait déjà publié un livre sur l'exil du Parlement à Bourges en

1753[3]. Vers le milieu du dix-huitième siècle, la France était

courbée sous la bulle _Unigenitus_. A la suite de remontrances

des plus vives et de refus d'enregistrement d'édits, plusieurs

membres du Parlement avaient été arrêtés et transportés dans

des forteresses, les autres envoyés dans de petites villes

de province. Grellet-Dumazeau, en se servant principalement

du Journal du Président de Meinières, découvert aux Archives

nationales, initiait ses lecteurs aux détails de cette vie d'exil,

aux ennuis de toute sorte que les parlementaires avaient dû subir,

mettant en lumière leur résignation souriante et, en même temps,

cette fermeté qui ne permit à la Cour d'obtenir aucune concession

et fit se terminer l'aventure, en 1754, par un ordre du roi qui

rappelait le Parlement à Paris sans conditions.

[Note 3: _Les Exilés de Bourges._ Plon et Nourrit, 1892.]

Au cours de ses recherches dans les Archives municipales, il

avait trouvé des documents intéressants et inédits sur un salon

bordelais du dix-huitième siècle. De là l'idée d'une étude sur

la société de Bordeaux sous Louis XV[4]. Parmi les personnages

qui fréquentaient chez Mme Duplessy, l'auteur s'attache avec

complaisance aux parlementaires, parmi lesquels, et au premier

rang, figure celui qu'on appela d'abord la Brède et qui devint le

Président de Montesquieu.

[Note 4: _La Société bordelaise sous Louis XV et le salon de

Mme Duplessy_, Féret et fils, éditeurs. Bordeaux, 1897.]

C'est qu'en effet les parlementaires avaient, dès l'origine de ses

travaux, éveillé tout spécialement son intérêt. Non seulement tout

ce qui touche au Parlement lui était familier,--son histoire, son

influence sur les plus hautes questions politiques, ses démêlés

avec le pouvoir royal,--mais il s'était attaché aux usages, aux

traditions, aux questions de préséance, d'organisation et de

discipline intérieures. La vie intime des magistrats, leurs mœurs,

leurs alliances lui avaient paru un ordre d'idées peu connu et

qu'il avait en tous sens exploré. Il se promettait de fixer par

la plume quelques traits oubliés de ces parlementaires qu'il

considérait un peu comme des ancêtres, de redresser certaines

appréciations, à son avis erronées, qui, sur la foi de portraits

tracés par des écrivains célèbres, semblent définitivement

admises. Il voulait, en se fondant sur des documents irrécusables,

démontrer que ces magistrats étaient, en très grande majorité,

des hommes à l'esprit profond et alerte, sérieux sans doute, mais

sachant être enjoués et n'apportant point dans le monde l'attitude

un peu gourmée que leurs graves fonctions tendent à leur prêter,

ne répudiant même pas ce côté du caractère français qui se plaît

à une pointe de gauloiserie, graves enfin et désintéressés dans

leurs fonctions, et dévoués aux intérêts publics.

Il avait étudié avec le même soin le seizième, le dix-septième

et le dix-huitième siècle. Son temps, lorsqu'il eut sa retraite,

fut consacré à coordonner les innombrables notes prises au

cours de ses lectures et de ses recherches. La maladie, puis la

mort l'empêchèrent d'achever son œuvre. Il a laissé plusieurs

manuscrits commencés; deux étaient terminés. Le premier,--sur un

épisode des poursuites intentées, sous Louis XIII, contre les

faux monnayeurs,--a fourni les éléments d'un article de revue[5].

Le second est celui qui est aujourd'hui présenté au lecteur, sous

ce titre, _l'Affaire du bonnet_, livre charmant de vie et de

couleur, probe et solide d'érudition.

[Note 5: _Les Faux monnayeurs de Guyenne_, dans la _Revue de

Paris_ du 1er septembre 1912.]

* * * * *

En séance du Parlement, quand les ducs et pairs ont été invités

à y venir siéger, le Premier Président doit-il ôter son bonnet,

en prenant l'avis de chacun de ces nobles seigneurs, ou bien, au

contraire, gardera-t-il son bonnet sur la tête? Voilà le grave

problème qui agita le Parlement de Paris, et tous les Parlements

de France, et la haute noblesse, depuis le milieu du dix-septième

siècle, depuis les débuts de la Fronde, jusqu'à l'avènement de

Louis XV: et ce fut dans les derniers temps, sous l'administration

du duc d'Orléans, régent du royaume, que la discussion de cette

importante question atteignit à son paroxysme d'agitation et de

fureur.

Et déjà, lecteur, je crois vous entendre. Comment l'examen d'une

pareille vétille: «Le Premier Président ôtera-t-il son bonnet ou

ne l'ôtera-t-il pas?...» peut-elle faire l'objet d'un volume tout

entier?

Elle fait l'objet d'un livre passionnant: ouvrez-le, lecteur; vous

ne le fermerez pas avant d'en avoir parcouru toutes les pages

d'un œil attentif et charmé. En ce détail, de si mince apparence,

étaient venues se concentrer toutes les vanités d'une grande

classe sociale, active et puissante autrefois, rendue oisive et

inutile par les transformations qui, d'âge en âge, s'étaient

opérées dans la nation. Et quels acteurs y ont tenu des rôles!

D'une part les premiers magistrats, honneur de leur corps, dont

Grellet-Dumazeau trace des portraits inoubliables; d'autre part,

les plus grands noms de France: archevêques et maréchaux couronnés

de lauriers, ducs et pairs dont les maisons étaient ornées des

plus illustres armoiries de l'histoire.

Et quel écrivain pour raconter les épisodes de la bataille

héroïque! un chroniqueur épique lui-même et qui a laissé

l'histoire du règne de Louis XIV en une véritable épopée:

Saint-Simon. Déjà l'on voit l'ampleur et l'éclat du cadre; le

tableau qui y est enfermé ne le lui cède en rien.

Grellet-Dumazeau a profité de sa rencontre avec Saint-Simon

pour soumettre une fois de plus les affirmations du fougueux

chroniqueur à l'épreuve d'une critique précise: même après les

études si pénétrantes de Chéruel, ce sont des pages utiles à lire

et qui mettront une fois de plus en garde contre l'imagination

passionnée du noble duc et pair que ses contemporains appelaient

le «petit boudrillon», nous dirions «le petit bout d'homme».

* * * * *

De l'importance où étaient parvenues les questions de l'étiquette,

dans cette société déracinée et artificiellement cultivée autour

de la personne royale, au Louvre ou à Versailles, nous ne nous

faisons plus aujourd'hui qu'une faible idée. Pour les détails de

l'étiquette, on vivait; connaître ces détails devenait la science

principale. Pour occuper un rang, d'un degré seulement plus en

honneur que celui qui lui était assigné, un gentilhomme se serait

fait tuer, une noble dame aurait sacrifié sa vertu. Conséquence

fatale de l'oisiveté, de l'inutilité d'une classe sociale, hier

encore la classe dirigeante, et qui n'avait plus de raison d'être

dans l'État.

«La vie que l'on mène à la cour de France ne serait pas mon fait,

écrit la duchesse d'Osnabrück, la nécessité y rend la noblesse

esclave, et, pour avoir une garniture plus magnifique que son

camarade, toutes les souplesses et lâchetés sont permises: on

brigue la faveur par mille intrigues pour nourrir la vanité.»

Toute la noblesse de France est à Versailles: dix mille

personnes, et qui y sont logées. «Une ou deux chambres étroites,

taillées à l'aide de cloisons dans de grands appartements et

dont le provisoire dure des années, écrit Gustave Geffroy, voilà

tout le logement de ces privilégiés. Longtemps Saint-Simon n'a

qu'une chambre, et ce n'est que quand Mme de Saint-Simon a été

nommée dame d'honneur de la duchesse de Berry, qu'il obtient un

appartement de cinq pièces. Ainsi, pressés les uns contre les

autres, satisfaits en apparence et fébriles à huis-clos, pleins

du tumulte intérieur de leurs intérêts et de leurs passions,

ayant peine à conserver sur leur visage crispé le masque de

l'impénétrabilité aimable, les seigneurs vont et viennent,

descendent de leurs greniers misérables, de ces combles dont ils

ont brigué l'honneur avec persistance, assistent aux cérémonies

quotidiennes de l'existence royale, le grand et le petit lever,

les repas, la messe matinale. Plus d'un gémit des conditions

nouvelles faites à sa vie, plus d'un maudit ce palais immense qui

absorbe l'activité du royaume, où tout s'entasse...»

Mêmes soucis, mêmes préoccupations fébriles et vaines les soirs de

fête, quand l'éclat des lustres baigne dans sa chaude lumière la

magnificence des appartements.

Pauvre noblesse déracinée! On lui a reproché de ne pas s'être

obstinée à vivre sur ses terres. Mais elle n'avait plus les moyens

d'y subsister; elle n'y avait plus de raison d'être. C'est

poussée par les nécessités mêmes de l'existence qu'elle est amenée

à Versailles et à Paris, où sa vie devient un peu celle d'une

nation d'aventuriers: «On mange un peu partout, écrit un Italien,

Primi Visconti, et l'on est toujours en mouvement, comme des

Bohémiens. Il y a à Paris vingt mille gentilshommes qui subsistent

à l'aventure; aujourd'hui à pied, demain en carrosse...»

Et l'on comprend à présent l'importance que prenaient, pour tout

ce monde, les débats et les prérogatives de l'étiquette: par

elle étaient du moins fixés, d'une manière nette, d'une manière

visible, l'honneur, la gloire, l'illustration, la noblesse, dont

la fumée devenait la seule satisfaction d'une aristocratie sur son

déclin.

Nous avons dit que ce fut à l'époque de la Régence que les

désunions et les querelles provoquées par l'Affaire du bonnet

prirent le plus de vivacité: épisode, entre bien d'autres, de ces

conflits nés de vanités rivales et auxquelles le Régent, malgré la

supériorité de son esprit et son franc libéralisme, ne parvenait

pas à faire entendre raison. Elles se répétaient jusqu'au sein de

son Conseil.

Les membres du Conseil de Régence siégeaient autour d'une longue

table ovale, sous la présidence du duc d'Orléans. Au «bas bout»,

les secrétaires, Pontchartrain et La Vrillière, tenaient la

plume. Des maîtres des requêtes, au nom des autres Conseils,

Conseil des affaires étrangères, Conseil des finances, Conseil

de conscience, Conseil de guerre, Conseil de marine, Conseil de

commerce, y venaient faire leurs rapports. Mais il s'agissait

pour les membres du Conseil de Régence de faire se tenir debout,

tandis qu'ils leur parlaient, les rapporteurs de ces Conseils

secondaires. Voilà la question qui occupe entièrement ces étroites

cervelles. Il ne venait à aucun de ces hommes d'État l'idée de se

dire qu'ils avaient à discuter les intérêts les plus graves, qu'un

maître de requêtes pouvait être fatigué et que s'il «rapportait»

assis, il le ferait sans doute mieux et plus clairement, parce

que plus commodément et mieux à son aise; non, il fallait pour

la satisfaction de ces messieurs que les maîtres des requêtes

se tinssent debout. «On fut bien étonné, dit Saint-Simon, la

première fois qu'un maître des requêtes eut à rapporter au Conseil

de Régence, qu'il prétendait rapporter assis, ou que tout ce

qui n'était ni duc, ni officier de la couronne ou conseiller

d'État, se tînt debout.» Et le Régent, impuissant à concilier ces

prétentions, dut décider que désormais les rapports des différents

Conseils seraient présentés par les présidents eux-mêmes, hauts

personnages auxquels il serait permis de demeurer assis. Or il

se trouvait que ces hauts dignitaires étaient mal préparés à ces

fonctions, ce qui produisait des scènes burlesques.

Le maréchal de Villars était président du Conseil de guerre. Il

griffonnait à ne pouvoir être lu. Il arriva qu'il eut à présenter

un rapport sur les étapes: quarante articles auxquels le Conseil

de Régence apporta, à la lecture, divers changements. Après quoi,

le Régent pria le maréchal de relire le tout, article par article,

avec les divers changements qui venaient d'être apportés et que

Villars avait successivement notés en marge. Mais ici l'affaire se

gâta. «Le maréchal, qui était auprès de moi, écrit Saint-Simon,

lut un article; mais quand on fut à la note, le voilà à regarder

de près, à se tourner au jour d'un côté, puis de l'autre, enfin à

me prier de voir si je pourrais la lire. Je me mis à rire, à lui

demander s'il croyait que j'en puisse venir à bout, quand lui-même

ne pouvait lire sa propre écriture et qu'il venait d'écrire tout

présentement. Tout le monde en rit, sans qu'il en fût le moins

du monde embarrassé. Il proposa de faire entrer son secrétaire,

qui était, disait-il, dans l'antichambre, et qui savait lire son

écriture, parce qu'il y était accoutumé. Le Régent dit que cela ne

se pouvait pas, et chacun se regarda en riant, sans savoir par où

on en sortirait.»

Autre embarras quand il fallut entendre le rapport du maréchal

d'Estrées qui présidait le Conseil de marine. La Vrillière

comparait le maréchal d'Estrées «à une bouteille d'encre fort

pleine qu'on verse tout à coup et qui, tantôt ne fait que

dégoutter, tantôt vomit des flaques et de gros bouillons épais».

Après que d'Estrées eut exposé son affaire, nul n'y comprenait

rien; mais le comte de Toulouse l'entendait par lui-même. On

en vint aux voix. «Quand ce fut à moi, écrit Saint-Simon, je

dis au Régent que M. le comte de Toulouse me venait d'expliquer

si clairement l'affaire, tandis qu'on la rapportait, que je

l'entendais assez distinctement pour être de l'avis dont serait

M. le comte de Toulouse, mais pas assez pour m'en bien expliquer.

Le Régent se mit à rire et à dire qu'on n'avait jamais opiné de

la sorte; je répondis, en riant aussi, que s'il ne voulait pas

prendre mon avis ainsi, qu'il eût la bonté de compter pour deux

celui de M. le comte de Toulouse.»

Et tout cela parce que ces Messieurs ne voulurent pas permettre

aux maîtres des requêtes d'être assis pendant qu'ils feraient

leurs rapports.

* * * * *

Au cours du grand débat soulevé entre les ducs et pairs, d'une

part, le Premier Président du Parlement et les présidents à

mortier, de l'autre, on s'appuyait des deux côtés sur les

traditions et l'origine des dignités en conflit. Les ducs et pairs

n'aspiraient à rien moins qu'à se prétendre, sous Louis XIV, les

représentants de la grande pairie terrienne constituée aux débuts

des temps féodaux, et qui ne comprenait alors que sept membres, de

hauts et puissants seigneurs, de véritables souverains, les ducs

de France, d'Aquitaine, de Bourgogne, de Normandie, les comtes

de Flandre, de Toulouse et de Champagne. Or les conseillers du

Parlement, dont plusieurs étaient des érudits savamment armés,

n'avaient pas de peine à montrer tout le ridicule des prétentions

formulées par un Saint-Simon, par exemple, dont la pairie de

date toute récente était due au plaisir que Louis XIII trouvait

à chasser en compagnie de son père; représentant bien autorisé,

en vérité, du duc de Normandie ou du comte de Toulouse, pris à

l'époque de leur toute-puissance, quand leurs armées tenaient

celles d'un roi de France en échec.

Quant aux présidents du Parlement, ils ne savaient peut-être pas

à quel point ils avaient raison quand ils prétendaient tenir la

place du roi en personne, et dans l'exercice de ses fonctions

essentielles.

La Cour représentait effectivement le roi lui-même qui était

censé faire siennes les décisions de ses conseillers, ce que

Louis XI marquait d'une manière frappante quand, le jour de

son sacre, après avoir prononcé le serment traditionnel de

garder justice à ses sujets, il en envoyait le texte à son

Parlement en lui recommandant de bien acquitter ce qu'il avait

si solennellement promis. Pour reprendre l'expression de La

Roche-Flavin, le Parlement était «un vray pourtraict de Sa

Majesté». Aussi bien le roi habillait ses magistrats de ses

propres vêtements. «L'habit de Messieurs les présidents estoit

le vray habit dont estoient vestues Leurs Majestez», écrit très

justement André Duchesne. Robe, chaperon et manteau d'écarlate,

fourrés d'hermine: exactement le vêtement des rois aux premiers

siècles de la monarchie capétienne, et non seulement un vêtement

semblable à celui des rois, mais les propres vêtements que les

rois avaient portés et dont ils faisaient annuellement présent à

leurs conseillers, afin que, par leur costume même, il apparût

qu'ils les représentaient. Le bonnet à mortier dont les présidents

au Parlement orneront leur tête, coiffure habituelle des premiers

Capétiens, figurera lui-même, avec son cercle d'or, le diadème

royal. Enfin, et ceci est des plus frappants, les trois rubans

d'or, ou d'hermine, ou de soie, ou d'autre étoffe, que les

présidents au Parlement porteront boutonnés à leur épaule,--et

qu'il ne faut pas confondre avec le chaperon,--y fixeront

précisément le signe de la royauté: «Et pour regard des rubans,

dit Duchesne, combien que ç'ait esté une coustume entre nos rois

d'avoir plusieurs personnes habillées comme eux, d'autant qu'ils

font coustumièrement communication de leurs habits à leurs amis,

ils ont toutefois voulu avoir quelque marque particulière,

par laquelle ils eussent quelque prérogative sur les autres,

et, pour estre reconnus pour rois, se sont réservés ces trois

rubans et qu'ils ont depuis communiqués à Messieurs les Premiers

Présidents...»

Les rois vêtirent de leurs propres robes les présidents au

Parlement, à l'époque (fin du treizième siècle) où ils rendirent

le Parlement sédentaire à Paris, en l'installant dans leur propre

logis,--le logis du roi, devenu le Palais de Justice.

Le Premier Président tenait donc le siège du roi en sa cour et

il avait qualité également pour le représenter au dehors, car

il avait le caractère et l'autorité nécessaires pour remplir en

toutes matières, civiles ou religieuses, voire militaires, les

fonctions de lieutenant de roi.

Et voilà qui eût été pour faire évanouir le duc de Saint-Simon tel

qu'on apprendra à le connaître par les pages qui suivent.

* * * * *

Il faut dire d'ailleurs que l'ensemble de l'aristocratie française

ne voyait rien moins que d'un œil favorable les revendications

des ducs et pairs, quand ils réclamaient des privilèges spéciaux

et voulaient former comme un corps à part, rayonnant d'une

illustration particulière, et précédant, en un groupe isolé,

le reste de la noblesse française. Cet état d'esprit, utile à

connaître, pour l'intelligence de «la bataille du bonnet», dont

les péripéties sont si bien décrites par André Grellet-Dumazeau,

se trouve parfaitement analysé dans les mémoires du duc de Croÿ:

«Il faut savoir, écrit Croÿ, que presque rien n'est réglé en

France pour les rangs, hors ce qui l'est au Parlement. La noblesse

française, se regardant comme en droit d'élire ses rois quand

la tige en est éteinte, ne regarde que le roi, les nobles et le

peuple, et prétend qu'il n'y a qu'une chaîne sans interruption

dans tout cela. D'après cela on n'accordait guère aux princes

du sang que le rang de premiers gentilshommes. D'un autre côté,

les enfants du roi ne veulent pas être mêlés et faire chaîne

sans interruption avec les princes du sang. Ceux-ci voudraient

aussi être une classe distinguée, sans liaison aux ducs. Les ducs

voudraient ne pas être trop séparés des princes, ni confondus avec

les gentilshommes, et la noblesse ne reconnaît rien de tout cela,

autrement que par une chaîne sans interruption.»

Tel est l'état d'esprit au milieu duquel éclate l'incident du

«bonnet», où vont paraître, avec un relief singulier, les hommes

et les caractères; crise comique et tragique tout à la fois,

marquant la fin d'une classe jadis utile au peuple et au pays, et

qui retrouverait, il est vrai, un beau regain de vie et de vigueur

un demi-siècle plus tard, pour mourir noblement dans le sang

répandu sur l'échafaud.

Frantz Funck-Brentano.

L'affaire du bonnet et les Mémoires de Saint-Simon · 第 11 / 53 题