BRISTOL

Un des faits qui m'ont le plus frappé en mes voyages, c'est

l'éloignement des peuples, appelés primitifs, pour la ligne anguleuse

dans le groupement de leurs habitations, et même dans la construction

de ces habitations elles-mêmes. La figure circulaire, par contre, est

adoptée presque en tous lieux. Celtes, Gaulois, Romains ou Normands,

nos ancêtres procédèrent de même. A l'origine, leurs huttes et leurs

bourgades furent généralement rondes, ou ovales, carrées très-rarement.

Consultez les anciennes cartes, les vieux plans, et cette répugnance

pour la ligne droite, en si haute faveur chez nos architectes modernes,

vous sautera aux yeux. J'ai là, devant moi, entre autres, une vue de

Bristol, ou Brightstowe[47], dessinée en 1574; eh bien! on peut compter

les développements successifs de cette ville, comme on peut compter

l'âge d'un arbre par ses cercles concentriques. A cette époque, elle

avait déjà quatre enceintes, les deux premières d'une rotondité presque

parfaite, chacune des deux autres s'écartant de plus en plus de la

courbure sphérique. Le rempart détruit, soit par les guerres, soit par

l'afflux de la population, avait comblé le fossé, sur lequel s'était

établi un boulevard, puis une rue, et la circonvallation avait été

reportée au-delà. Sans doute la cité fit maintes fois encore éclater son

corset de pierres avant de s'éparpiller sur le vaste promontoire où elle

s'élevait, entre l'Avon et la Frome, avant de déborder son berceau, se

jeter sur les collines avoisinantes, et devenir cette ville informe de

«briques, de fumée et de boue,» dont parle un voyageur moderne.

[Note 47: Brightstowe (terme saxon qui veut dire _lieu considérable_).

_Vulgo: quondam Venta florentissimum Angliæ emporium._--G. Bruin,

Bruxelles, 1574.--Les Saxons l'avaient appelée _Caer Oder naut Badon_,

ou _ville d'Oder dans la vallée de Badon_.]

A la fin du XVe siècle, ses cent quatre-vingt mille âmes actuelles se

réduisaient à douze ou quinze; alors elle ne possédait ni sa Bourse, ni

ses puissantes banques, ni ses luxueuses villas, ni des rues brillamment

éclairées par des torrents de gaz, ni quais et bassins merveilleux; mais

alors, cependant l'antique cité jouissait d'une célébrité beaucoup

plus grande qu'aujourd'hui. Elle était «la plus renommée et marchande

d'Angleterre, excepté Londres,» disait un contemporain. Les bords de

l'Avon, «si fertiles de diamants que d'iceux l'on pouvait charger une

navire[48].»

[Note 48: Je n'ai pas besoin de dire que ces diamants étaient faux,

comme eaux qu'on trouve près d'Alençon. Aux XVe et XVIe siècles le

commerce en tirait toutefois un grand profit. «A un mille au-dessous

de la rive orientale de l'Aron est bordée d'un rocher élevé, nommé

Saint-Vincent, sur lequel il se trouve quantité de pierres carrées et

à six angles, que l'on prend pour des diamants, parce qu'elles en ont

véritablement toutes les apparences, hormis qu'elles n'en ont pas

la dureté.»--_Les Délices de la Grande-Bretagne_, etc., par James

DEEVERELL.]

Les cures miraculeuses opérées par saint Vincent, dont la demeure se

voyait encore «entaillée au bas bord, du côté dextre du rivaige,» au

pied même des excellentes sources thermales de Clifton[49], et surtout

sa marine, qui déjà sillonnait toutes les mers connues et inconnues, lui

avaient conquis cette enviable réputation.

[Note 49: En grande réputation pour la goutte et les affection»

vésicales.]

A présent, elle se compose de deux villes,--Bristol proprement dit, et

Clifton: également jadis. Mais elles sont toutes deux sur la rive

droite du fleuve, tandis que les deux autres étaient, celle-ci,--la

plus importante, le noyau, sur la rive droite, au nord; celle-là,--le

produit, la fille,--sur la rive gauche, au sud. Un pont pliant sous le

poids des bâtiments dont il est chargé, les mettait en communication. La

seconde ville, ou faubourg du Temple, comme on la voudra désigner, était

fortifiée par une muraille crénelée,--percée de deux portes et flanquée

de tours, tantôt rondes, tantôt quadrangulaires,--qui, s'appuyant sur le

fleuve, formait avec lui un arc dont il aurait été la corde violemment

tendue. L'ensemble ressemblait assez exactement à un ciboire: Bristol

figurant le calice en boule, son pont la tige, et le faubourg le pied.

Une grande voie traversait en droite ligne toute la cité, depuis le

sommet jusqu'à la base, en passant par le pont. Mais dans son parcours

elle prenait différents noms: Broad Street, High Street et Saint-Thomas

Street. Dans le quartier nord, cette voie était coupée à angles droits

par une rue nommée Wine Street (la rue au Vin), qui conduisait à l'est

à un château très-fort, bâti en 1110 par Robert, comte de Glocester, et

dont nous aurons bientôt occasion de parler. A l'ouest, elle aboutissait

à une muraille élevée pour la protection de la pointe du promontoire, et

entre laquelle et le confluent des deux fleuves s'étendait un marécage.

On pense bien que Bristol avait, à cette époque une physionomie toute

féodale. Si de puissants remparts, des tours formidables en défendaient

l'approche extérieure, des monastères entourés de murs épais, des

habitations munies de créneaux et mâchicoulis, des quartiers tout

entiers renfermés dans leurs propres fortifications, des chaînes tendues

en travers des rues aussitôt le couvre-feu sonné, des hommes d'armes

faisant bruyamment résonner les dalles sous leurs éperons, tout à

l'intérieur parlait de ces temps désastreux où régnait despotiquement la

loi brutale du plus fort, du plus féroce, et que, par une aberration qui

serait inqualifiable si elle n'était un calcul de la politique, on

s'est plus à nous peindre sous les couleurs les plus poétiques, les plus

délicates! Ah! qu'elle avait été effroyable, qu'elle était hideuse

au peuple anglais cette poésie qui, pour s'inspirer, pour écrire ses

chants, s'était plongée et avait trempé sa plume dans les flots de sang

des guerres de la Rose-Blanche et de la Rose-Rouge!

Aussi comme il bénissait cet hypocrite fieffé, cet insatiable de

richesse, Henri VII, qui venait d'y mettre fin![50] La paix on la

saluait de toutes parts avec une indicible allégresse. Les fautes,

les vices du roi, on les oubliait, on ne les voulait pas voir. Chacun

s'estimait bien trop heureux d'une trêve qui lui permettait de respirer

enfin, de vaquer un peu plus tranquillement à ses occupations.

[Note 50: Voir l'_Histoire d'Henri VII_, par F. BACON.]

Une des villes les plus cruellement éprouvées par la guerre civile.

Bristol, réparait ses édifice religieux, ses monastères tant de fois

pillés, tant de fois ravagés. Les magnifiques basiliques relevaient

fièrement leurs clochers aigus comme des flèches, leurs pyramides, leurs

campanilles si sveltes, leurs superbes tours de granit! On n'y comptait

pas moins de vingt temples, non compris les couvents.--C'était, pour

n'en citer que quelques-uns, et en leur conservant le nom que leur a

imposé la Réforme: d'abord, sur la place Centrale, à l'intersection des

quatre rues principales, marquée par une belle croix gothique, l'église

de Tous-les-Saints, reconstruite en 1466, fameuse pour ses splendides

autels; celle du Christ, fondée en 1003; Saint-Asphius et Saint-Ewens,

aux quatre angles de cette place; Saint-Léonard et Saint-Warbugh,

dans Wine-Street; Saint-Laurent et Saint-Jean, près de la porte

septentrionale; Saint-Etienne, sur le bord de la Frome, ancienne

propriété des abbés de Glastonbury, une des plus admirables créations du

gothique fleuri; en franchissant le pont, les églises des Grands et des

Petits-Augustins, dont la première est devenue, depuis la

Réformation, cathédrale de Bristol; puis en rentrant dans la ville,

Sainte-Marie-du-Port, élevée par le comte de Glocester en 1170; la

vieille chapelle normande de Saint-Pierre, qui remonte à la conquête; au

pied du château, Saint-Philippe, de la même époque que la précédente, et

dans laquelle on voit le buste de Robert, fils aîné de Guillaume, à qui

son frère Henri Ier fit perdre la vue par l'application d'un fer rouge

sur les yeux; Saint-Nicholas, vis-à-vis du pont jeté sur l'Avon, érigée,

en 1030, avec un clocher de cent cinquante pieds de haut, comme celui

de Saint-Jean, en face, s'élançant d'une voûte sous laquelle passait la

route; au-delà du pont, la somptueuse église consacrée à saint Thomas,

surpassée seulement, dit la chronique, par celle «dédiée à Nostre-Dame,

laquelle ilz appellêt RADCEL [51]: située au rivaige de la rivière, pas

loing des murailles, de belle architecture, avecq une tour de marbre

de merveilleuse haulteur, par dedans à tous cotez vaulsée de pierrées

taillées artificiellement et bigarrées. Ayant plus haulte une aultre

vaulsure de bois couverte de plomb, entre lesquelles y a aultant de

place qu'ung hôme s'y poeult tenir droict.»

[Note 51: Pour _Redcliff_, rocher rouge.]

Mais, nonobstant leurs beautés respectives, aucun de ces monuments

n'égalait en magnificence et en faste celui du Temple, ou église de la

Sainte-Croix, «laquelle les bourgeois croyêt estre édifiée sur laine. Et

combien qu'il semble estre mal croiable et absurde qu'ung fondament de

telle grandeur se polrait tenir sur telle matière molle: toutesfois,

il semble n'estre aucunement vraysemblable. La tour est fort haulte

et belle, de la façon en grosseur et haulteur de celle de l'église de

Saint-Martin-le-Mineur en Couloigne.» Cette tour tremblait tellement dès

le XVIe siècle, qu'on cessa d'y sonner les cloches. Il paraît néanmoins

qu'au XVIIIe elle n'inspirait plus les mêmes craintes, car un voyageur

écrit: «Le clocher branle lorsqu'on sonne la cloche, et il s'y fait une

fente de la largeur de trois doigts, depuis le haut jusqu'au bas, par

laquelle il est comme séparé du reste de l'édifice, et cela s'ouvre et

se ferme à mesure que l'on sonne.» Cette tour existe encore, et on la

juge solide, malgré son aspect menaçant, car, élevée sur un marais, elle

s'est enfoncée d'un côté et dévie de son sommet de prés de quatre pieds

de la perpendiculaire.

Parmi les nombreux chefs-d'oeuvre dont le Temple était orné, on

remarquait la statue en argent de saint Sébastien. Cette précieuse

statue était un don de Jean Gabota ou Cabeta, Vénitien d'origine,

établi depuis longues années à Bristol, où il exerçait la profession

d'armateur. Il avait fait ce riche présent à l'église pour célébrer la

naissance de son second fils Sébastien Cabot. Et c'était ce fils qu'on

voyait, par une belle journée du mois de mai de l'an de grâce 1497,

pieusement agenouillé devant l'image du saint martyr.

--Bienheureux élu du Seigneur, faites, disait-il, que le roi Henry

le septième, notre bon sire, daigne ne pas nous retirer ces Lettres

Patentes qu'il nous a octroyées le 5 mars de l'année dernière, car je

vous jure que tout mon désir c'est d'aller convertir les infidèles,

païens, hérétiques et idolâtres qui habitent les bords de la mer

glaciale, ainsi que le Cathay! Faites aussi, miséricordieux patron, que

la gente sauvagesse, ramenée par notre nef, écoute enfin, d'un oreille

complaisante, ma requête amoureuse: je la ferai, ô doux dépositaire de

mes voeux, baptiser et placer sous votre, toute-puissante invocation!

De plus, vous baillerai, le jour de mes noces, une belle couronne de

diamants, et une nappe brodée en point d'Angleterre pour votre autel;

item, brûlerai cent livres de bougie et dix d'encens à votre intention,

item, vous passerai au col mon grand chapelet d'émeraudes et de rubis,

item, vous apporterai soir et matin un bouquet de fleurs nouvelles;

item...

--Il est heure, mon fils, de finir vos oraisons, dit en italien,

derrière Sébastien, un vieillard qui s'était approché silencieusement.

--Je termine, mon père, répondit-il.

Et, après avoir achevé mentalement sa prière, Sébastien fit un signe de

croix, une respectueuse révérence à la statue, et suivit le vieillard

hors de l'église.

Celui-ci était un homme de grande taille, robuste, dont le poids des

ans semblait n'avoir en rien altéré la vigoureuse constitution. Il avait

l'oeil vif, profond, la physionomie fine et hautement intelligente. Sur

sa large poitrine ondoyaient les flocons d'une barbe blanche comme la

neige, et brillait une lourde chaîne d'or massif. Il était coiffé d'une

toque en velours noir et vêtu d'une robe de même étoffe, serrée à la

ceinture par une cordelière, costume des opulents armateurs du Levant.

Son fils, Sébastien, lui ressemblait beaucoup.[52] C'était le même

regard, la même délicatesse nerveuse, le teint olivâtre des méridionaux;

mais avec l'expression plus ardente, plus passionnée que comportait

son âge. Il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Ses traits,

hardiment accentués, annonçaient l'énergie, l'impressionnabilité,

l'esprit d'aventure.

[Note 52: Son portrait, peint par Holbein, se trouvait encore, en 1831,

dans une galerie particulière, à Bristol. Au-dessous on lit:

«_Effigies Seb. Caboti Angli, filii Johannis Caboti Veneti, Militis

Aurati, Primi Inventoris Terræ-Novæ, sub Henrieco VII, Angliæ Rege_.»]

Il portait l'élégant habillement des jeunes gens riches de cette époque;

chapeau de feutre, ombragé d'une plume d'autruche; large fraise

tuyautée en dentelle; justaucorps de drap bleu, galonné d'argent,

haut-de-chausses bouffants, jaunes, à côtes rouges, et attachés au

milieu de la cuisse par une jarretière d'or, bas de soie montant sous le

haut-de-chausses et souliers à la poulaine. Une épée au côté, des gants

de chevreau aux mains, et un léger manteau sur l'épaule, complétaient

son ajustement, dans lequel Sébastien montrait une aisance, une

distinction et une bonne mine qui avaient tourné la tête à plus d'une

bachelette et damoiselle bristolienne.

Mais ni leurs grâces, ni leurs provocantes oeillades, pas même le

désespoir de l'une d'elles, n'avaient trouvé le chemin de son coeur.

Entièrement livré à l'étude, et particulièrement à celle de la sphère

terrestre, le jeune homme était resté longtemps insensible aux charmes

de l'amour. La tendresse de son père, l'affection de ses deux frères,

Louis et Sanchez avaient presque suffi--sa mère étant morte avant qu'il

eût pu la connaître--aux besoins de son âme, jusqu'à la fin du mois qui

précède ce récit.

Le vieillard et lui descendirent la rue du Temple, traversèrent le

pont, et entrèrent, par la porte Saint-Nicolas, dans la rue Haute (High

street). Cette rue, fort étroite et très-ancienne, était bordée de

chaque côté par des boutiques, non point de ces vastes magasins écrasés

d'or et ruisselants de lumière, comme ceux d'aujourd'hui, mais de

petites échoppes, bien noires, bien enfumées, où l'air et le jour ne

semblaient pénétrer qu'à regret, et où les ventes se faisaient plutôt

sur la confiance que l'on accordait au marchand que sur l'examen des

denrées.

Ces boutiques occupaient invariablement la première pièce du

rez-de-chaussée: derrière se trouvait la salle commune à la famille

du négociant, à demi éclairée par une petite cour. Le premier étage

avançait de deux ou trois pieds sur le rez-de-chaussée; le second,

d'autant sur le premier; et, brochant sur le tout, un haut pignon à

angle aigu, surmonté d'une boule ou d'un ornement sculpté, projetait ses

corniches, comme pour abriter le reste.

Le bois, le plâtras et les moellons avaient été les matériaux employés

à la construction des maisons, les fenêtres supérieures faisant saillie,

suivant l'habitude anglaise, les petits vitraux de couleur enchâssés

dans des lamelles de plomb, et les enchevêtrures losangées, croisées en

X ou en carré, de la charpente, et les panneaux et chambranles chargés

de figures grotesques, les marquaient du sceau pittoresque des cités

du moyen âge. Point de chariots, charrettes ou voitures dans la rue,

seulement des brouettes et des traîneaux. Un édit municipal, souvent

renouvelé, interdisait les premiers, «de peur qu'ils n'effondrassent

les canaux et _gouttes_[53] souterrains» creusés, vers 1450, pour

l'assainissement de la ville.

[Note 53: Ce mot était employé par les Bristoliens dans le sens

d'égout.]

Aussi était-elle relativement peu bruyante, malgré le grand nombre de

gens de toutes conditions qui encombraient les voies publiques.

--Avez-vous demandé conseil à votre patron, et êtes-vous toujours dans

l'intention de partir? dit Jean Cabot à son fils, en débouchant de la

porte Saint-Nicolas.

--Vous savez, mon père, que c'est mon désir le plus cher. Si nous avions

la confirmation de nos Lettres Patentes, j'aurais déjà, avec votre

autorisation, mis à la voile.

--Oh! dit le vieillard, ces Lettres, nous les conserverons malgré les

méchants. Trop occupé de repousser l'imposteur Perkin Waerbeck, Sa Grâce

le roi nous a sans doute négligés. Mais je suis assuré qu'il ne manquera

pas à la parole qu'il m'a positivement donnée de mettre un de ses

navires à notre disposition. Par malheur, nous ne pouvons différer.

La capture de cette femme sauvage et de ce Français, par un de nos

vaisseaux, cause quelque sensation. Si l'on apprenait qu'il y a des

mines d'or dans les pays d'où ils viennent, les ambitieux et les

intrigants nous raviraient la faveur qui nous attend... Car ce sont bien

des pépites d'or et du meilleur qu'on a trouvées sur cet homme... je les

ai examinées. Ma conviction est formée... _Corpo di dio_, ajouta-t-il,

avec un regard enflammé, si tu abordes jamais dans cette contrée, mon

enfant, nous deviendrons les plus riches seigneurs de la terre...

--Ah! fit Sébastien en levant les yeux au ciel, si on avait pu aussi

retrouver ces cartes dont a parlé la jeune fille!

--Tu dis vrai, mon fils. Mais je ne crois pas qu'elles soient égarées.

Le Français les aura enfouies quelque part...

--Vous pensez?

--J'en suis sûr. J'interrogerai encore cette fille, car il faut se

presser. Nous avons fait passer l'homme pour un Flamand, et nous avons

pu obtenir qu'on l'enfermât au château, parce que Henri VII est en

guerre avec la duchesse de Bourgogne, qui soutient le prétendant, mais

nous ne saurions dissimuler longtemps sa nationalité. On apprendra

qu'il est Français, et adieu pour nous l'honneur et le profit de cette

découverte à laquelle nous avons déjà sacrifié tant de travaux et

d'argent. Mieux que tes frères et moi, tu connais la science de

la navigation, il est donc urgent, Sébastien, que tu te lances

immédiatement dans cette entreprise... même si nous ne réussissons pas

à nous procurer les cartes! L'étrangère te sera, d'ailleurs, d'un grand

secours, ne fût-ce que pour communiquer avec les peuplades sauvages.

Moi, je resterai ici, pour attendre la confirmation des Lettres Patentes

et empêcher nos ennemis de nous nuire dans l'esprit du roi[54], pendant

ton absence.

[Note 54: Je m'empresse de déclarer, que, pour ce qui concerne la

découverte historique de Terre-Neuve, j'ai scrupuleusement, après avoir

parcouru les principales relations traitant ce sujet, suivi l'oeuvre

critique de D.-B. Warden (_A Memoir of Sébastian Cabot_. London, 1831),

le seul, à mon avis, qui ait parfaitement et complètement élucidé la

matière.

Ce Mémoire me paraît avoir fort bien résolu plusieurs questions

longtemps controversées.

1º La découverte officielle de Terre-Neuve est due à Sébastien et non à

Jean Cabot.

2º Sebastien naquit à Bristol à la fin du XVe siècle. Il fit, à l'âge du

quatre ans, un voyage à Venise, leur patrie, avec son père.

3º La découverte eut lieu le 24 juin 1497.

4º Les premières Lettres-Patentes de Henri VII furent octroyées aux

Cabot, le 5 mars 1496, et on ne les délivra au nom de Jean Cabot que

parce que, sans doute, il présentait à l'avare monarque plus de garantie

que son fils Sébastien, Henri VII s'étant réservé une partie des

bénéfices futurs de l'entreprise.]

Ils arrivaient alors devant une grande et belle maison qui fait encore

le coin des rues Haute et du Vin, et dont la façade est un chef-d'oeuvre

de sculpture gothique.

Au-dessus de la porte, les drapeaux de Venise et de la Grande-Bretagne

mariaient leurs couleurs.

Jean Cabot souleva un lourd marteau de bronze curieusement orné, une

jeune et accorte servante ouvrit la porte, et les deux hommes entrèrent

dans un _store_, encombré de caisses, ballots, barriques de toute

espèce, de toute provenance. Là, Sébastien quitta son père, pour monter

à son appartement par un spacieux escalier en chêne bruni par le temps,

tandis que le vieillard pénétrait dans une chambre, au fond du magasin.

Cette pièce lui servait de salle à manger, de bureau et de chambre

à coucher. Son mobilier était, de la plus grande simplicité, car le

prudent armateur cachait avec soin ses richesses, de crainte d'attirer

la convoitise du roi ou de ses rapaces ministres. On n'y remarquait

qu'un lit à baldaquin et colonnes torses de dimension colossale, avec

un Christ en ivoire, accroché, dans la ruelle, quelques cartes jaunies

collées au mur, quatre chaises pesantes, une table plus pesante encore,

une horloge allemande et un bahut, bardé d'acier, scellé dans la

muraille.

Après avoir fermé sa porte par un verrou intérieur, Jean Cabot ouvrit ce

bahut, en pressant un ressort secret, puis en introduisant une clé

dans la serrure. Le coffre s'ouvrit. Au dedans, il y en avait plusieurs

autres, tous fixés au bahut principal, par des crampons d'acier. Leur

serrure était percée dans leur propre couvercle.

Cabot pesa de nouveau sur un ressort, et, avec une petite clé pendue à

sa chaîne d'or, ouvrit un des coffrets. Il se divisait en compartiments

remplis de monnaies étrangères et de pierres précieuses. Dans l'une des

cases, le vieillard prit plusieurs menus morceaux de minerai d'un jaune

étincelant; ensuite il renferma minutieusement ses coffres, se plaça

sous un rayon de lumière, et essaya le minerai avec la pierre de touche

et l'acide nitrique.

--De l'or! murmurait-il en répétant ses expériences, c'est de l'or pur!

Et cette fille déclare que, dans son île, on le trouve mêlé au sable

des rivières! Ah! trouvons, trouvons vite cette île merveilleuse! et ma

fortune dépassera celle des doges, celle des plus fastueux souverains

du globe! Oui, Sébastien fera le voyage. Ses connaissances, son

intrépidité, me répondent du succès. Si le Français voulait nous livrer

ses plans! car cette femme (sa maîtresse, je suppose) m'a dit qu'il

possédait un plan de l'île! Mais il ne le veut céder à aucun prix! La

gloire de la France l'intéresse par-dessus tout. C'est à elle, à elle

qui ravage en ce moment l'Italie, qu'il prétend assurer l'honneur et le

profit de sa découverte. Il refuse même des associés! Mais non; ni lui,

ni la France ne jouiront de ces avantages. Ce sera Jean Cabot, ce sera

Venise auxquels ils appartiendront!

Le vieillard avait prononcé ces paroles avec une vivacité qui le fit

sourire.

--Voyons, reprit-il, du calme. J'ai une idée. La sauvagesse aime le

Français, je n'en puis douter. Si je lui promettais la liberté de son

amant, à condition qu'il m'abandonnera ses plans, ou qu'il les refera

pour nous, s'ils sont perdus!... Oui... oui... c'est cela.

Il mit les pépites dans sa poche, rouvrit la porte de la chambre et

frappa sur un timbre.

La jolie servante accourut à l'appel.

--Mima, lui dit son maître, va me chercher l'étrangère.

Bientôt Toutou-Mak parut devant Jean Cabot.

Vêtue d'un costume européen, à la mode du temps, la jeune Boethique

était ravissante, quoique ses joues fussent pâlies par le chagrin et ses

yeux rougis par des larmes brillant encore sous ses longs cils au moment

où elle entra.

Le vieillard prit un air et un ton paternels.

--Asseyez-vous, mon enfant, lui dit-il en français, mais avec un accent

étranger fortement prononcé; asseyez-vous, et laissez-moi vous parler

dans votre intérêt... rien que dans votre intérêt. Nous nous connaissons

à peine, et, cependant, je sens que je vous aime comme si vous étiez ma

propre fille. Je veux votre bonheur. Vous l'obtiendrez par moi, soyez-en

persuadée. Seulement, il faut m'aider, ne point vous perdre par une

imprudence. Le navire sur lequel vous étiez, quand mon vaisseau

le Mathieu s'en empara, est un navire appartenant aux Flamands,

c'est-à-dire aux ennemis de ce pays. Vous comprenez pourquoi nous avons

faits captifs ceux qui le montaient.

--Mais mon ami est Français! s'écria Toutou-Mak, en séchant ses pleurs.

--Cela n'est pas prouvé, ma chère fille. Nous avons nos habitudes, nos

moeurs, comme vous avez les vôtres. Si j'étais assuré que votre ami,--il

souligna le mot--fût Français, j'insisterais vivement pour qu'il fût

remis tout de suite en liberté!...

--Ah! faites-le! faites-le! dit-elle.

--Volontiers, reprit le rusé Vénitien avec un ton de plus en plus

doucereux; très-volontiers, mais il faut me seconder. Suivant mes

ordres, vous n'êtes point sortie de ma demeure: vous n'avez dit à

personne qui vous êtes, d'où vous venez. C'est bien. Aussi l'on ne vous

a point inquiétée. Vous vivez au milieu de gens qui vous affectionnent,

tandis que peut-être voue seriez en prison...

--Que n'importerait la captivité, si c'était avec lui!

--Certainement; mais ce ne serait pas avec lui, répliqua Cabot, en

souriant. Il est cependant un moyen de vous le rendre...

--Dites! oh! dites!

--Vous le connaissez ce moyen, ma fille. Que notre captif nous dise ce

qu'il a fait de ses plans, et je vous jure qu'aussitôt il sortira de son

cachot.

Toutou-Mak secoua la tête d'un air triste.

--N'est-ce pus vous-même qui nous en avez parlé, de ces cartes? continua

Cabot, n'est-ce pas vous qui m'avez dit qu'étant dans votre île,

il faisait des dessins comme celui-ci ajouta-t-il, en désignant une

mappemonde sur la muraille, et n'est-ce pas vous qui nous avez avoué

qu'il possédait assurément ces parchemins avec lui, au moment où vous

fûtes capturés, car ils ne le quittaient jamais?

--Toutou-Mak a dit vrai, fit la jeune fille avec mélancolie.

--Eh bien, mon enfant, tâchez de savoir où il les a mis, où il les a

cachés, répliqua Jean Cabot, en fixant sur elle un regard scrutateur.

--Et s'ils sont perdus?

--S'ils sont perdus!... Mais non, ils ne le sont pas.....

--Ah! pourquoi, s'écria-t-elle en pleurant, ai-je parlé de ces dessins!

--Croyez-vous que nous n'en aurions pas eu connaissance? dit Cabot en

cherchant à lui en imposer par son geste.

--Pourquoi donc alors ignorez-vous où ils sont? riposta-t-elle avec une

naïveté qui mit en défaut l'astucieux vieillard.

Il se mordit les lèvres et repartit:

--Enfin, ma chère enfant, je ne discuterai pas avec vous; mais faites en

sorte de nous procurer ce que je vous demande. Dites à votre ami qu'il y

va de sa vie... et aussi de la votre...

--Oh! la mienne n'est rien!

--Et la sienne? reprit vivement Cabot, comprenant qu'il avait mis le

doigt sur la corde sensible.

--La vie de mon ami! dit-elle en pâlissant affreusement; oh! si elle est

en danger, pour le sauver je ferai tout ce que vous voudrez.

--Ah! je savais bien que nous finirions par nous entendre, dit

joyeusement le Vénitien. Je vais, ma fille chérie, vous faire donner une

permission pour voir le prisonnier. Vous aurez une heure de tête à tête

avec lui, ajouta-t-il en décochant à Toutou-Mak un coup-d'oeil gaillard;

dans une heure, une jolie femme peut tout obtenir d'un homme, mais

souvenez-vous que si, au bout de ce temps, vous ne me rapportez pas les

plans, je ne réponds plus de ses jours ni des vôtres!

La fille des indiens rouges · 第 45 / 52 题