LE FOU

Le principal oudenanc ou village des Indiens-Rouges contenait plus

de cent maisons, chacune occupée par quinze ou vingt habitants. Ces

maisons, appelées _mumatiks_ par des indigènes, étaient construites

en forme de de tonnelle, avec une charpente de pieux, tapissée

intérieurement et extérieurement d'écorces de bouleau. Des trous ménagés

dans la voûte livraient passage à la fumée. Elles avaient deux portes,

une à chaque extrémité, et plusieurs fenêtres avec des carreaux de

parchemin. Devant les portes, on voyait des perches auxquelles pendaient

des chevelures sanglantes et un petit puits rond ou ovale de quatre

pieds de profondeur; doublé d'écorce, lequel servait de garde-manger.

Ce village présentait une figure circulaire, les cabanes y étaient

groupées en ordre, et séparées par des intervalles de huit à dix pas. Au

centre se déployait une vaste place, bordée d'habitations plus grandes

que leurs autres. C'étaient les demeures des chefs. Un pin, de haute

taille, s'élevait vers le milieu de la place. On en avait élagué les

branches, à huit ou neuf pouces du tronc, pour y pouvoir monter plus

rapidement, et on l'employait comme tour d'observation.

Un corridor longitudinal, partagé lui-même par des cloisons en peaux

ou en treillis d'osier, divisait chaque loge. Entre ces cloisons,

semblables à des cellules ou plutôt des stalles pour les chevaux,

vivaient les diverses familles. Quelques bancs couverts de pelleteries,

des vases de bois, de terre et de pierre, des filets d'écorce, des arcs,

des flèches, des javelots, des massues, des haches et des ciseaux de

marbre et de silex, des couteaux, des aiguilles en ivoire de walrus,

composaient presque tout le mobilier. Cependant, on remarquait ça et là,

chez les plus riches, des instruments et ornements de fer et de cuivre

qui annonçaient une provenance européenne.

Une palissade enfermait complètement l'oudenanc, sauf du côté de

l'orient, où, dans l'enceinte revenant de quelques pas sur elle-même, on

avait pratiqué une double porte dans l'espace embrassé par le retour.

De plus, la porte externe était protégée par une sorte de corps-de-garde

percé de meurtrières.

La fortification consistait en gros pieux, de cinq à six pieds en

terre, de vingt en dehors[36], aiguisés en fer de lance, par le haut,

et appuyés en dedans par une banquette, que soutenaient à l'intérieur

d'autres piquets. Au-dessus de la banquette régnait un chemin de ronde,

du sommet duquel les assiégés pouvaient lancer sur leurs ennemis des

flèches, des pierres, des tisons enflammés, de l'huile bouillante.

[Note 36: Voir les voyages de Cartier, Lescarbot, Champlain, Sagard,

Charlevoix, Dupratz, etc.]

Cette fortification était flanquée encore de demi-tours, à trente pas de

distance l'une de l'autre, afin d'empêcher l'escalade. Par surcroît de

précaution, tous les arbres avaient été coupés aux environs, dans un

rayon de quarante à cinquante toises.

Le village était bâti sur un promontoire, qui s'avançait dans le lac, et

un fossé, dominé par un bastion en argile et en bois, défendait le point

où ce promontoire, était accessible par la terre ferme. Les remparts

avaient vraiment été construits avec une certaine habileté. Imprenables

pour des gens peu disciplinés et mal armés, ils eussent pu soutenir

l'assaut d'un corps d'armée régulière.

Une flotte innombrable de canots à voile et à rame se balançaient dans

la rade, au-dessous du cap.

Tel fut le curieux spectacle qui frappa les yeux de Dubreuil à son

arrivée au village du lac des Indiens-Rouges. Mais plus tard seulement

il en examina, il en admira les détails. Alors, il était bien trop

préoccupé, bien trop pressé!

Son entrée dans l'oudenanc n'eût pas été facile, si, attirée par le

tumulte que souleva l'apparition de l'homme blanc, Toutou-Mak n'eût volé

à sa rencontre. Elle l'arracha aux importunités des Indiens-Rouges et

l'entraîna dans la cabane de son père, où elle vivait maintenant avec

Shanandithit, sa mère, et Triuniak, son père adoptif, débarqués depuis

deux jours seulement.

Après d'ineffables et trop rapides instants consacrés au bonheur de

se revoir, de ces instants où les yeux, les menues syllabes ont une si

émouvante éloquence, où cent questions commencées sont interrompues par

cent autres, où l'abondance du coeur porte, coupe, arrête et précipite

la parole sur les lèvres, Dubreuil, assis bien près de Toutou-Mak, ses

mains caressant la main frémissante de la jeune Indienne, lui demanda:

--Dis-moi, amie, par quelle bonne fortune tu es revenue ici?

Sa voix tremblait, car il craignait que son amante n'eût été victime de

la brutalité de Kougib.

--Tu te souviens, répondit-elle, sans hésiter, que vous partîtes pour la

chasse avec Triuniak?

--Oh! oui. Je n'aurais jamais dû te quitter. Un pressentiment me le

commandait. Maudit soit ce jour!

--Peu après, reprit Toutou-Mak, un soir que je revenais de chercher

des racines de tugloronets dans le bois, Kougib se jeta sur moi et

m'enveloppa la tête dans une peau de renne, pour étouffer mes cris.

--Le scélérat!...

--Puis, continua-t-elle, il me chargea sur ses épaules et m'emporta vers

la côte.

--Je m'en doutais, murmura Dubreuil, en se serrant contre elle.

--Là, il me déposa sur la glace, m'enleva le bâillon qui me suffoquait,

et me menaça de mort si je bougeais.

»--Que veux-tu, qu'attends-tu de moi? lui dis-je.

»--Je veux faire de toi ma femme! répondit-il.

»--Jamais! non, jamais je ne serai ta femme!

»--Tu la seras, et nous irons vivre chez les Uski de l'Est.

--Oh! non, tu ne pouvais être la femme d'un pareil monstre! s'écria

Dubreuil, enlaçant la jeune femme dans ses bras et la baisant

passionnément.

--Tout en causant, continua-t-elle, il préparait un konè pour partir. Je

ne pouvais fuir, car il m'avait attaché les pieds. Mais je songeais à

me délivrer de ce lâche ravisseur. Il me plaça dans l'embarcation et

se baissa pour prendre sa pagaie. Il me tournait le dos. Je profitai du

moment et le poussai si rudement qu'il tomba à la mer. Ramassant alors

la pagaie, je nageai de toutes mes forces, sans savoir où j'allais.

--Pauvre aimée! fit Dubreuil.

--Kougib, pendant ce temps, remontait dans un autre canot et me

poursuivait... Ce qu'il devint, je ne l'appris qu'hier, par Triuniak.

--Il a expié ses crimes! mais toi! toit!...

--Moi, je le perdis bientôt de vue...

--Heureusement!...

--J'avais mon couteau, je tranchai mes liens et essayai de gagner

une baie, pour retourner au village. Mais le reflux m'entraîna. Le

lendemain, j'errai au milieu des glaces...

--Et la faim...

--Oh! interrompit-elle, j'avais des provisions en quantité. Kougib avait

tout disposé pour un long voyage.

--C'était un homme de précaution, dit le capitaine avec un sourire.

--Le froid seul, ajouta Toutou-Mak, me faisait cruellement souffrir.

Cependant, je pêchai des bois flottés et fis du feu sur des glaçons.

--Quelle terrible position!

--Souvent je songe à toi, Innuit-Ili...

--Ah! nos pensées ont dû se croiser plus d'une fois! Mais enfin,

comment, amie, es-tu sortie de cette affreuse situation!

J'essayais toujours de revenir au rivage du Succanunga, et toujours

je m'éloignais, car le vent me chassait vers l'est. Fatiguée de voguer

ainsi au hasard, je me construisis une loge sur une île de glace à

laquelle j'amarrai solidement mon koné. Comme j'avais suffisamment de

vivres, j'étais décidée à attendre...

--C'eût été attendre la mort.

--Peut-être!

--Ne me dis pas cela, Toutou-Mak! ne me le dis pas! tu me navres!

Mais une nuit éclata une violente tempête. Le glaçon où je campais fut

réduit en morceaux, j'eus à peine le temps de m'élancer dans mon koné...

--Que d'infortunes, ô pauvre Toutou-Mak!

--Non, Innuit-Ili, ce fut un bonheur, un bien grand, puisque, sans cette

tempête, je ne t'aurais jamais revu, doux aimé de mon coeur.

Dubreuil la couvrit de caresses.

--Ainsi qu'une plume, le vent faisait voltiger mon esquif à la cime des

flots, poursuivit la jeune Boethique. Pendant trois jours et trois

nuits je fus le jouet des éléments. Il ne me restait plus aucun espoir

d'échapper à l'abîme, quand l'ouragan me jeta évanouie sur cette île.

Les habitants s'emparèrent de moi, et je repris mes sens entre les bras

d'un chef... de mon malheureux père...

En prononçant ces paroles, Toutou-Mak éclata en sanglots.

--Kouckedaoui était un vaillant guerrier, dit alors Triuniak qui

assistait à l'entretien.

Shanandithit se mit à pousser des hurlements dans un coin de la hutte.

Lorsque cette explosion de douleur se fut calmée, Dubreuil dit doucement

à Toutou-Mak:

--Et Kouckedaoui te reconnut, m'a-t-il appris, à ce poisson gravé sur

ton bras.

--Oui, le baccaléos [37] est le signe et le novake[38] de notre tribu,

répondit-elle, en lui montrant une plaque d'écorce rendue au fond de la

cabane et sur laquelle on voyait, peints en couleur, «quatre poissons de

sable, cantonnés et regardant les quatre angles de l'aire, au monceau de

gravier en coeur.[39]»

[Note 37: Baccaléos, terme boethic signifiant morue. De ce mot on a

fait _cabelliau_, puis _cabillaud_, qui veut dire, on le sait, morue

fraîche.]

[Note 38: Quoique impropre, le mot blason est le seul qui puisse en

français, rendra l'idée impliquée par ça terme indien.]

[Note 39: Ces armes ressemblaient à celles des Outaouais. Seulement,

chez ces derniers, les quatre poissons étaient remplacés par quatre

élans.--_Mémoires de l'Amérique septentrionale_, par le baron de

LAHONTAN.]

--Mais, ajouta-t-elle, mon père me reconnut surtout à une marque

particulière qu'il m'avait faite sur l'épaule.

Après ces explications, entremêlées de soupirs et des plus tendres

baisers, vinrent celles de Triuniak.

Il raconta que le bouhinne avait profité de l'absence de Dubreuil pour

indisposer l'esprit du jeune chef contre lui et hâter le départ des

Boethics. Triuniak voulut s'y opposer, mais on menaça de le tuer, et on

l'entraîna malgré lui, après l'avoir attaché dans un canot. Il ne devait

même la vie qu'à l'intercession de Shanandithit, qui avait déclaré

l'adopter, comme il avait adopté sa fille Toutou-Mak, et le choisir pour

mari.

--Et, dit-il, en terminant, Triuniak sera fier d'épouser Shanandithit

à l'expiration de son deuil, dans un an. Toi aussi, mon fils, à cette

époque, tu célébreras ton mariage avec la fille de Kouckedaoui.

La jeune indienne rougit et baissa les yeux. Mais le bouillant Dubreuil

s'écria:

--Quoi! pas avant un an?

--Non, mon fils, répondit Shanandithit; moi et Toutou-Mak nous ne

pourrons prendre un mari avant deux saisons révolues. Pendant ce temps,

tu apprendras la langue des Boethics, et je te ferai élever au rang

qu'occupait Kouckedaoui.

--Au moins, ma mère me permettra-t-elle de voir Toutou-Mak chaque jour?

insista Guillaume en couvrant du regard son amante.

--Mais ne veux-tu pas demeurer avec nous? répondit Shanandithit, étonnée

de cette question.

Et comme Dubreuil paraissait plus surpris encore de la réponse

Toutou-Mak l'informa que, différemment des coutumes des Esquimaux, chez

les Boethics les jeunes filles pouvaient vivre sous le même toit que

leurs fiancés, et les veuves visiter ou recevoir qui elles voulaient,

même pendant leur deuil.

Pour dure que fût l'attente, elle avait donc ses douceurs. Dubreuil s'y

résigna; et s'installa dans une des cellules de la loge de Kouckedaoui.

Son costume esquimau fut changé contre un élégant vêtement, composé

d'une tunique, de mitasses et mocassins en peau de caribou, brodés avec

art par l'habile Toutou-Mak. Notre ami avait, en vérité, fort bonne mine

dans cet habillement, que les Indiens Rouges portent d'ordinaire en été,

hormis dans leurs expéditions de guerre, où ils vont nus et peinturés de

la tête aux pieds.

Pour faire du capitaine français un chef boethic complet, il ne lui

manquait que de relever ses cheveux en torsade sur l'occiput et de les

orner de plumes d'aigle,[40] car Toutou-Mak avait obtenu qu'il coupât sa

longue barbe. Mais il refusa avec opiniâtreté, et au grand désespoir de

Shanandithit, de rehausser ses charmes et sa valeur personnels par cette

insigne distinction.

[Note 40: «... On voit des hommes de belle taille et grandeur, mais

indomptés et sauvages. Ils portent les cheveux attachés au sommet de

la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers

un petit bois ou autre chose, au lieu de clous, et y liant ensemble

quelques plumes d'oiseaux,»--_Premier voyage de_ JACQUES CARTIER.]

Sa charmante institutrice lui eut promptement enseigné la langue du

pays. En retour, Dubreuil lui apprit le français et l'instruisit dans

les principes du christianisme. L'indienne était intelligente, elle

aimait. C'est dire que ses progrès furent aussi rapides que ceux de son

élève et maître.

Adroit à tous les exercices, doué d'une force musculaire peu commune,

Dubreuil se conquit l'admiration des Boethics, comme il s'était gagné

celle des Groënlandais. Il n'avait qu'un ennemi, le bouhinne; mais

celui-ci n'avait qu'une influence médiocre. Il craignait trop l'homme

blanc pour lui nuire ouvertement. Les sorciers boethics étaient loin,

d'ailleurs, d'exercer la puissance souveraine des angekkut esquimaux. A

Baccaléos, les croyances religieuses flottaient dans le vague. Elles

se bornaient à la reconnaissance de quatre ou cinq divinités:

_Matchi-Manitou_, le Grand-Esprit, _Tchougis_, le Diable, _Ouaïche_,

dieu des songes, _Agreskoui_, déesse de la guerre. Les insulaires

tiraient leur origine de Matchi-Manitou, qui les avait créés en plantant

des flèches dans le sol. Leurs morts ressuscitaient sur un territoire

éloigné, où ils ne cessaient de banqueter, en joyeuse compagnie,

que pour se livrer aux plaisirs de la pêche et de la chasse; aussi

ensevelissaient-ils des armes et des instruments usuels avec les

défunts.

Dans leur cimetière, éloigné d'un mille du village et ombragé par de

beaux platanes, Dubreuil remarqua plusieurs sortes de sépulture. Les

unes étaient en terre, et, pour tombe, on voyait une image de bois

grossièrement sculptée, qui représentait, tant bien que mal, le décédé;

d'autres étaient établies sur des claies, portées par quatre pieux, et

le corps enveloppé dans une couverture d'écorce, les plus nombreuses

avaient lieu sous un amas de cailloux; mais celles des chefs se

faisaient dans une loge de bois, de dix pieds de long sur neuf de

large et cinq de hauteur au milieu. L'intérieur de ces huttes était

parfaitement à l'abri des intempéries, et le cadavre reposait dans

un cercueil rempli de gomme de pin (_pinus balsamifer_), où il se

conservait ainsi durant de longues années. Des canots en miniature,

des poupées,[41] flèches, carquois, harpons, lances, etc., avaient été

déposés sur eux dans chaque tombeau, avec une foule d'ustensiles et

d'ornements d'espèces diverses.

[Note 41: Sur les tombes des enfants.]

Placé sur une éminence, le cimetière commandait la vue du lac, dont les

rives capricieuses festonnées de vignes sauvages, de groseillers, de

framboisiers et de fraisiers, et les eaux bleues, mouchetées par des

myriades de cormorans, canards, macreuses, judelles, guillemots et

autres oiseaux aquatiques, offraient une fort agréable perspective.

La campagne environnante produisait en abondance des huiles farineuses

dont les Boethics faisaient du pain. Ils cultivaient le maïs, qu'il

mangeaient rôti avec de la graisse d'ours, ou broyé entre deux pierres,

l'une concave, et l'autre convexe, semblables aux moulins arabes ou

à ceux des anciens Romains. Le lac leur fournissait des poissons

délicieux, surtout une sorte d'anguille, qu'ils prenaient avec le

_nihog_, perche fendue à un bout et qui renferme un dard. En frappant

l'anguille, les deux branches de cette perche s'ouvrent, le dard

jaillit, perce le poisson, les branches se referment et l'empêchent de

s'échapper.

Mais le saumon et la morue pêchés sur les côtes de leur île étaient,

avec le caribou ou l'orignal, les principales sources de l'alimentation

des Boethics pendant la bonne saison. L'hiver, ils se nourrissaient de

phoques et de morses qu'ils harponnaient soit le long du rivage où ces

amphibies s'ébattaient au soleil, soit à travers des trous pratiqués

dans la glace, lorsqu'ils venaient allonger leurs museaux dans ces trous

pour respirer.

Absorbé par sa passion pour Toutou-Mak, Guillaume Dubreuil ne voyait pas

fuir le temps. Les leçons qu'il donnait à l'Indienne la lui rendaient

plus chère même que celles qu'il en recevait. Nous nous attachons

souvent mieux à ceux que nous favorisons qu'à ceux qui nous favorisent.

Le capitaine aimait la jeune femme comme on aime son oeuvre, un produit

auquel on donne tous ses soins, tous les développements de son génie

artistique. Mais sa tendresse se montrait chaste, réservée, scrupuleuse.

Elle ressemblait à celle de la mère pour l'enfant.

Se sentait-il trop ému, troublé par le brûlant contact de cette ardente

et naïve créature, Dubreuil s'éloignait, et, lorsqu'il eût pu la

posséder, il reculait l'instant de son bonheur, comme ces gourmands qui

flairent un fruit parfumé avant d'y porter leurs lèvres, ou plutôt comme

ces avares qui s'enivrent, en contemplant leurs trésors, des plaisirs

qu'ils se pourraient procurer.

Peut-être, la voulait-il garder pure dans l'espoir qu'un jour, le ciel

exauçant ses voeux secrets, il la ramènerait dans sa patrie, ou un

ministre de Jésus-Christ bénirait leur union. Car il songeait toujours

à sa France adorée! Il se disait que si un navire européen abordait à

la côte, comme cela était arrivé déjà, au rapport des Indiens, il

déterminerait bien Toutou-Mak, à l'y suivre et à l'accompagner par-delà

les mers!

Guillaume désirait vivement aussi retrouver le singulier personnage

qu'il avait entrevu près du petit lac. Mais dès qu'il eu avait parlé, on

lui avait répondu avec terreur:--C'est le fou! nul ne sait où il habite.

Les Boethics redoutaient cet être bizarre, comme le plus terribles des

fléaux. Toutou-Mak elle-même avait supplié Dubreuil de ne pas en ouvrir

la bouche. Et il en était plus contrarié que surpris, car il avait

antérieurement observé que les gens frappés de démence inspiraient aux

Uskimé un effroi superstitieux.[42]

[Note 42: Comme, du reste, encore aujourd'hui à bon nombre d'habitants

de nos campagnes européennes.]

L'été et l'hiver s'écoulèrent avec une grande rapidité.

Dès que le printemps eut fondu les neiges, dissous les glaces, que

l'herbe fut revenue aux champs, les boutons aux arbres, les Boethics

décidèrent de faire une grande chasse, pour célébrer dignement le

double mariage de la veuve et de la fille de Kouckedaoui avec les deux

étrangers.

Après un jeûne qui dura deux jours, Ouaïche ayant déclare aux

Indiens-Rouges qu'ils trouveraient le gibier sur leur territoire

oriental, ils traversèrent le lac et se rendirent à la tête de la

rivière Machigonis,[43] par laquelle il se décharge dans la mer. Femmes,

enfants, chiens, ils avaient emmené avec eux une troupe considérable.

Là commençait une double rangée de clôtures, de dix pieds de haut, en

branches de sapin, dont l'incroyable étendue était bien propre à

exciter la surprise, car elles n'avaient pas moins de quinze lieues de

longueur[44].

[Note 43: La rivière des Exploits.]

[Note 44: De pareilles clôtures existaient encore en 1821, quoique,

décimés par la petite-vérole et chassés par les Européens, les Boethics

eussent disparu depuis plusieurs années. M. Cormak les vit lorsqu'il fit

son expédition dans l'intérieur de l'île de Terre-Neuve. Elles avaient

encore trente mille anglais d'un côté du lacet dix de l'autre. En 1852,

j'en ai moi-même aperçu les débris.]

Elles formaient deux lignes se développant en un angle tronqué, dont le

sommet, au nord-ouest, pouvaient avoir deux cents pas de large, et la

base plusieurs milles.

Ce sommet s'appuyait sur le lac, et l'une des lignes courait le long

du fleuve; celle-ci était, de distance en distance, percée par des

ouvertures; mais l'autre était pleine d'un bout à l'autre.

Ces barrières avaient été construites par les Boethics, pour faciliter

la chasse. A l'affût dans leurs canots, les uns au sommet de l'angle,

les autres aux ouvertures sur la rivière, ils attendaient et tuaient à

coups de flèche ou de lance les animaux que leur rabattaient, à grands

cris, les femmes, les enfants et les chiens, partis en avant et revenant

vers le lac en poussant le gibier entre les barrières.

La quantité détruite de cette manière est souvent fabuleuse.

Aussitôt arrivés, les Boethics se mirent en chasse. Dubreuil fut dépêché

à l'extrémité inférieure de la clôture.

Il était à son poste depuis quelques jours, se félicitant de ses

succès, car il avait porté bas une douzaine d'orignaux pour sa part,

et attendant avec impatience le moment de retourner près de Toutou-Mak,

lorsque retentit près de lui un cri qui avait fréquemment résonné dans

ses rêves, agité ses pensées:

--Le blanc! le blanc! les blancs reviendront. Je l'ai prédit, ils

reviennent.

Le capitaine se retourna.

C'est le sauvage qu'il a aperçu l'année précédente près du lac aurifère,

et qui détale à toutes jambes.

Dubreuil se met à la poursuite. Cette fois, il l'atteindra, il en fait

le serment.

Le soleil était à peine au tiers de sa course. Dubreuil marcha toute la

journée sans pouvoir rejoindre son homme. Sur le soir, il campa au bord

du fleuve, déterminé à recommencer le lendemain, car il n'avait pas

cessé de suivre la piste de l'inconnu. Mais le lendemain, il s'aperçut

que les traces disparaissaient dans un amas de pierres et de roches, au

bord de l'eau. Le Machigonis était fort large à cet endroit, et la marée

y montait à plus de dix pieds de haut.

Tandis que le capitaine faisait activement ses recherches avec toute la

subtilité d'un Indien, le flot se retira et il découvrit de nombreuses

substructions d'habitations, assez semblables, par leurs dispositions,

aux maisons de l'Europe septentrionale[45].

[Note 45: Des ruines semblables ont encore été dernièrement retrouvées

à Terre-Neuve, près de la baie de la Conception, ainsi que d'antiennes

monnaies d'or.--Voyez la _British North America_, par MARTIN.]

Cette découverte l'intéressait d'autant plus qu'il se souvenait avoir

lu que, vers le XIe siècle, les Norwégiens avaient jeté, par le 49° de

latitude, une colonie sur une île qu'ils avaient nommée Winland[46], à

cause des vignes qu'elle produisait. Depuis quelques temps, Dubreuil

se doutait que Baccaléos était cette île. Une inscription gravée sur la

face d'un rocher vint tout à coup corroborer ses présomptions.

[Note 46: Terre de la vigne. La découverte et la colonisation de

Terre-Neuve furent faites, suivant toutes probabilités, en 1001, par

un Islandais, Herjolf, aussitôt suivi de Leif, fils d'Eric-le-Rouge, ou

Rauda, lequel avait déjà reconnu les côtes du Groënland, avec Gunbiorn,

en 983.

Non-seulement l'Islande et le littoral de Groënland possédaient de

puissantes colonies européennes bien avant la découverte de Christophe

Colomb, mais il est probable que les Zeni (qui habitèrent la Friesland,

cette île populeuse aux cent villes, engloutie maintenant au fond

de l'Atlantique sans qu'il en reste plus qu'un vague souvenir, et

l'Estotitland, autre île disparue, inconnue, où cependant le roi avait

un interprète qui parlait latin) visitèrent une partie de la côte

américaine vers le milieu du XIVe siècle, tandis que les hardis

navigateurs Scandinaves l'exploraient dans la IXe.

Du reste, on a trouvé aux États-Unis de nombreux monuments attestant

une civilisation ancienne et fort avancée. Rien d'étonnant que nos

missionnaires aient remarqué au XVIe siècle des croix dans l'Acadie

et la Gaspésie. Elles ont pu y être plantées par les Esquimaux du

Groënland, dont beaucoup étaient convertis au christianisme dès l'an

1000, mais qui finirent par massacrer leurs prédicateurs et par

retomber dans l'idolâtrie. Du reste, on a même trouvé dans une cave, à

Fayetteville, sur l'Elk, une monnaie romaine qui a dû être frappée vers

l'année 150 de l'ère chrétienne.

Elle porte d'un côté:

Antonius Aug. Pius P. P. III. Cos.

Et de l'autre:

Aurelius Cæsar Aug. P. III. Cos.

On peut consulter à ce sujet ma _Notice sur Sagard et son oeuvre_.

--Librairie Tross. Paris, 1866.]

Elle portait cette, inscription latine:

La fille des indiens rouges · 第 40 / 52 题