La chute de la nuit ramena les Indiens-Rouges de leur poursuite. Ils
revinrent chargés de prisonniers et de dépouilles hideuses. La mort
de Kouckedaoui changea en lamentations les éclats de leurs voix
triomphantes. Dans l'excès de sa douleur, Shanandithit voulait se
suicider. Ou arrêta sur son sein la javeline meurtrière.
Les Boethics débarquèrent sur une île où ils allumèrent de grands feux,
autant pour sécher et faire boucaner leurs horribles trophées humains,
que pour se chauffer, car le froid était assez vif. Des sentinelles
furent postées tout autour du camp; on attacha les captifs à des
poteaux, sous une bonne garde, et le premier accès de chagrin causé par
la mort du chef s'étant calmé, chacun conta ses récents exploits.
Les sensations des Indiens ont une mobilité égale à leur vivacité. Un
philosophe célèbre l'a justement dit: «ils vivent tout en sensations,
peu en souvenir, point en espérance.» Ils pleurent et rient avec une
égale facilité, sautant de la joie la plus bruyante, à la tristesse la
plus silencieuse, et quoi qu'en aient certains candides partisans de
l'homme à l'état de nature, ils sont, en général, de fieffés hypocrites.
Dubreuil avait déjà eu occasion de faire plus d'une fois cette
observation chez les Groënlandais; mais les Boethics l'emportent de
beaucoup sur ceux-ci en fausseté. Vantards, menteurs, féroces,
ils mettent toutes leurs facultés au service de ces trois vices.
L'ostentation, le désir de briller aux dépens des autres composent le
fond de leur caractère. Aussi fallait-il les entendre renchérir sur
leurs prouesses personnelles durant la lutte et se flatter d'écraser
bientôt, d'annihiler ces «perfides et pusillanimes Esquimaux dont tout
le courage consistait à dresser des embuscades, et qu'ils auraient
scalpés jusqu'au dernier, sans la trop prompte arrivée des ténèbres.»
Leurs discours, leurs chants se prolongèrent fort avant dans la nuit.
Insensiblement toutefois ils cédèrent au sommeil.
Seul, le capitaine Dubreuil ne dormait pas. Les émotions, une affliction
profonde le tenaient éveillé près du cadavre de Kouckedaoui. Comme il
contemplait avec une mélancolie rêveuse le sombre azur du firmament, les
signes précurseurs d'une aurore boréale y firent leur apparition.
Au sud se déploya une immense arcade, blanche comme l'argent poli,
tandis qu'au nord se superposaient plusieurs courbes concentriques,
toutes coupées en deux parties exactement semblables par le plan du
méridien magnétique, et inondant la voûte céleste de torrents de clarté.
A chaque moment, des lueurs brillamment colorées traversaient l'espace
sombre entouré par ces arceaux sur lesquels voltigeait, de côté et
d'autre, une fulguration éblouissante, vacillant dans sa course et
multipliant à l'infini ses zones capricieuses. Peu à peu les rayons
augmentèrent, s'approchèrent du zénith avec un redoublement de
vitesse, et se réunirent en un faisceau de pierreries. Tout d'un coup
l'hémisphère entier on fut sillonné, et, comme le bouquet dans un feu
d'artifice, apparut la _couronne de l'aurore boréale_, spectacle qui
défie toute description. L'intensité de la lumière, le sombre prodigieux
et la volatilité de ces traits de feu, le mélange grandiose de toutes
les couleurs du prisme à leur plus haute magnificence, diapraient le
dais éclatant des cieux et offraient une scène à la fois effrayante,
enchanteresse et sublime. Mais la merveilleuse beauté de cette scène ne
dura qu'une minute. L'émail des tons se dégrada, les rayons cessèrent
leur mouvement latéral et se transformèrent en scintillante irradiation,
avec un pétillement pareil à celui d'une fusée. Malgré la soudaineté de
l'effulgescence, elle fut d'une incomparable splendeur à la dissolution
de l'aurore, qui s'accomplit avec une régularité extraordinaire.
Dubreuil était dans l'extase; il avait remarqué une boule ignée qui
courut apparemment de l'est à l'ouest et réciproquement, avec une telle
rapidité, que ce double trajet n'en sembla faire qu'un, l'un après
l'autre, elle alluma sans doute les divers rayons: ils étaient rangés
dans l'ordre le plus régulier, en sorte que la base des chacun d'eux
composait un cercle croisant le méridien magnétique à angles droits.
Les différents cercles s'élevèrent successivement, de façon que les plus
voisins du zénith paraissaient séparés par un intervalle plus grand que
ceux proches de l'horizon, indice à peu près certain que leur distance
réelle était tout à fait la même.
Ravi par le météore, le plus beau en ce genre qu'il eût jamais
admiré, même au Succanunga, le capitaine Dubreuil avait presque oublié
l'étrangeté de sa situation. Shanandithit, qui veillait à côté de lui
près du corps de son mari, la lui rappela.
--Je suis contente, dit-elle. Le Grand Esprit a éclairé son _spimia
kakoum_ [33] pour recevoir Kouckedaoui. Maintenant j'ai séché mes
larmes. Je puis reposer. Que mon frère fasse comme moi!
[Note 33: Ciel, terre d'en haut.]
Et l'Indienne s'endormit, le coeur allégé par la satisfaction de ses
sentiments superstitieux.
Le lendemain cependant, au point du jour, les cris du désespoir
s'élevèrent de nouveau dans le camp. L'usage le commandait: chacun
hurlait ou gémissait. Le bouhinne trouva même mauvais que Dubreuil ne
suivît pas l'exemple général, il lui reprocha vertement sa froideur.
Mais l'intention d'indisposer les Boethics contre l'étranger était la
cause unique de ce reproche, car, au fond, il n'avait jamais eu grande
affection pour le défunt, à qui il ne pardonnait pas de lui avoir enlevé
l'homme blanc.
Guillaume se moqua des récriminations du sorcier; mais Triuniak
l'engagea à plus de modération, de crainte qu'il ne leur advint malheur.
--Tu as, mon fils, lui dit-il, la promptitude de la flèche qui part
d'un arc. Cela nuit à ton courage. Ici, nous devons nous comporter
avec prudence, parce que nous sommes au milieu de gens cruels qui nous
égorgeraient sur le moindre soupçon. Notre ami et notre défenseur mort,
il faut ruser avec eux si nous voulons arriver sains et saufs à leur
village.
--Ah! s'écria Dubreuil, la ruse, la fausseté ne me conviennent pas.
--Quand on est le moins fort, on tâche d'être le plus habile.
--Où veux-tu en venir? repartit le jeune homme impatienté.
--Fais comme moi. Je ne connais pas et je n'aime pas le Manitou des
Indiens-Rouges, mais, étant avec eux, j'ai l'air de le connaître et de
l'aimer.
Dans mon pays, on dit que quand on est avec les loups il faut hurler
avec eux, reprit Dubreuil en souriant.
--C'est cela, mon fils, et c'est ce que je voudrais te voir pratiquer.
A ce moment, leur entretien fut interrompu par les femmes boethiques,
qui venaient chercher le cadavre de Kouckedaoui pour l'ensevelir. Il fut
lavé dans la mer, peint de couleurs fraîches et placé nu dans une sorte
de cercueil en écorce, fabriqué expressément pour cet usage.
Pendant que leurs squaws vaquaient à ces occupations, les hommes
recueillaient et faisaient fondre de grandes quantités de résine. La
bière et son contenu furent posés gros du feu, et on la remplit de
résine liquide afin de pouvoir conserver le corps jusqu'au jour des
obsèques, qui devaient avoir lieu au village, éloigné de plus de dix
journées.
Inutile de répéter que ces cérémonies s'accomplirent, au milieu des
chants et des gémissements.
Le liquide refroidi, figé, on porta le cercueil dans le canot du chef,
et le bouhinne en voulut chasser Dubreuil.
--Dis-lui que je ne m'en irai pas, ordonna celui-ci à l'homme qui leur
servait d'interprète.
--Non, cède, mon fils, intervint Triuniak.
--Moi, céder à ce charlatan! jamais!
--Je veux que tu sortes, enjoignit le bouhinne.
--Non, je ne sortirai pas.
--Tu nous exposes, dit Triuniak...
--Kouckedaoui m'a commandé avant de mourir de le ramener à l'oudenanc;
je le lui ai promis, je tiendrai ma parole, interrompit Dubreuil d'un
ton ferme.
Ces paroles ayant été traduites au magicien, il se mit en fureur:
--L'homme blanc a la langue crochue; il ment! s'exclama-t-il.
--Ah! je mens! qu'il ose dire encore que je mens! riposta le capitaine
bouillant de colère.
--Du calme, mon fils! disait Triuniak en le retenant; du calme! Ne
vois-tu pas qu'il cherche une excuse, un prétexte pour te frapper?
Dubreuil était trop irrité pour écouter la voix de la raison. La
discussion allait dégénérer en une rixe, qui aurait pu être fatale aux
deux adversaires, quand le chef appelé à succéder au défunt s'interposa.
Il s'avança entre eux et dit:
Kouckedaoui a-t-il confié à Innuit-Ili le soin de son corps?
--Oui, dit Triuniak, j'étais présent, j'ai entendu.
--Quelle valeur a l'affirmation d'un étranger, d'un Yak! fit le bouhinne
d'un air méprisant.
Triuniak reçut l'insulte avec un flegme imperturbable.
--Cette affirmation peut être vraie, et je la crois telle: je sais
combien Kouckedaoui aimait son ami blanc, reprit le jeune chef.
--Oui, elle est vraie, s'écria Shanandithit; j'ai entendu Kouckedaoui
faire la recommandation à Innuit-Ili, car mon canot était proche du
sien.
--La parole de ma soeur est décisive! dit le chef.
--Bien, marmotta le bouhinne entre ses dents, j'abandonne le canot.
Que ce blanc, l'ennemi de notre race, y monte! On ne me verra pas aux
funérailles de Kouckedaoui. Et le courroux du Tchougis s'appesantira sur
les Boethics.
Cela dit, il se retira fièrement et s'embarqua dans son propre chiman.
La flotte remit à la voile. Favorisée par une belle brise nord-est,
elle traversa le détroit en quelques heures, et mouilla dans l'anse aux
Sauvages, sur la côte occidentale de Baccaléos ou Terre-Neuve[34].
[Note 34: Pour la clarté de mon récit, on me permettra de donner
désormais aux localités les noms sous lesquels les désignèrent, un peu
plus tard, les navigateurs européens.--Voyez les cartes de l'île de
Terre-Neuve par Champlain (édition Tross), Charlevoix, J. Mac-Gregor,
Montgomery Martin, Brué, etc.]
Possédant un établissement de pêche au fond de cette anse, les Boethics
y firent escale, pour en charger les produits sur leurs canots.
Comme on ne devait repartir que le jour suivant, Dubreuil résolut
d'explorer le littoral. Il s'éloigna, muni de ses armes et accompagné de
son chien. Le temps était sombre, brumeux. Tout en levant des plans et
en prenant des notes, notre Français s'amusait à tuer des outardes,
si nombreuses en ces parages. Il en avait fait bonne provision et
retournait au camp, lorsque son chien donna tout à coup de la voix et
mit sur pied un renard bleu. Les Indiens rouges, comme les Esquimaux
du sud, faisaient grand cas de la robe de cet animal. Ils la mettaient
au-dessus de toute autre pelleterie.
Quoique la nuit approchât, Dubreuil ne put résister au désir de
poursuivre le renard. Il se jeta donc dans une épaisse futaie
d'épinettes, de platanes et de bouleaux, et s'y enfonça, pour chercher
une éclaircie et y attendre la bête que Dieppe ne manquerait pas de lui
ramener. Il n'en trouva point, et quand il voulut revenir, la chasse
étant partie au loin, il s'aperçut, non sans émoi, qu'il s'était égaré.
Guillaume essaya de s'orienter, par l'examen de la mousse au tronc des
arbres, car la mousse envahit, comme on le sait, les parties exposées
au nord, tandis que celle du sud restent sèches et lisses. Mais ce moyen
même lui fit bientôt défaut; les ténèbres tombèrent avec rapidité et le
forcèrent de suspendre sa marche.
Las, physiquement et moralement, Dubreuil s'assit au pied d'un pin,
résolu d'y demeurer jusqu'à ce que l'apparition des étoiles ou le retour
de Dieppe lui permît de reprendre sa course:--l'un ou l'autre pouvant
lui servir de guide. Mais les étoiles ne se montrèrent pas et Dieppe ne
revint que le lendemain matin, au moment où le capitaine se remettait en
route, harassé par une nuit que le hurlement des loups et le grognement
des ours avaient tout autant troublée que l'inquiétude.
Grâce au chien, il retrouva aisément sa piste. Il accéléra le pas
pour arriver à la pêcherie avant le départ des Boethics; des craintes
sérieuses assiégeaient l'esprit du pauvre jeune homme. Elles ne se
réalisèrent que trop, l'établissement était libre lorsqu'il l'atteignit.
Guillaume Dubreuil fut, un instant, saisi de stupeur: seul, ou plutôt
entouré d'ennemis, sur une terre inconnue, froide, d'une fertilité
médiocre, et sans autres ressources pour se protéger, pour le nourrir,
qu'un arc, quelques flèches et une hache de pierre!
Mais le capitaine avait la trempe de l'acier: son esprit était souple
comme un ressort. Il rebondit bien vite, et Dubreuil examina sa position
avec son sang-froid ordinaire. D'après les informations qu'il avait
recueillies, et d'après ses calculs, l'île pouvait avoir cent cinquante
lieues de long, sur soixante-dix de large, et le lac de l'Indien-Rouge
était, en ligne directe, situé environ au tiers de sa longueur, ou à
une quarantaine de lieues de l'anse aux Sauvages. Le village boethic
s'élevait sur la pointe occidentale de ce lac. S'y rendre n'eût donc pas
été une entreprise bien difficile pour un homme en bateau. Mais
Dubreuil n'en avait pas. Derrière les Indiens il n'était resté aucune
embarcation. Ils avaient tout emmené. Tenter le voyage par terre,
c'était une entreprise hasardeuse. Comment traverser ces bois si
fourrés, ces marais, ces fleuves dont l'île paraissait couverte?
--Restaurons-nous d'abord, et nous réfléchirons ensuite à notre aise,
car estomac creux fait cerveau vide, se dit Dubreuil, en soufflant sur
quelques tisons, provenant des feux que les sauvages avaient allumés la
veille.
Si rien n'est propre à ragaillardir un homme abattu, affamé, comme la
flamme pétillante et aromatique du bois de pin, il est peu de mets qui
le réconfortent et le mettent mieux en belle humeur qu'une bonne oie
grasse, rôtie à la chaleur de cette flamme.
Après avoir apaisé sa faim et reposé ses membres, Dubreuil se leva. Il
avait pris la détermination de suivre à pied le bord de la mer, comme
devant lui offrir plus de ressources pour subsister.
La hauteur et l'escarpement des falaises ne tardèrent pas à modifier
son itinéraire. Il pénétra dans l'intérieur de l'île, passant tantôt à
travers des halliers épais de genévriers, tantôt des marécages ou des
prairies basses, tantôt escaladant des collines, et tantôt franchissant
des rivières à la nage. On ne rencontrait aucun serpent, aucun reptile
venimeux. La chasse pourvoyait abondamment aux besoins du jeune homme;
l'eau ne lui manquait pas. Mais des myriades de moustiques et de
maringouins lui faisaient, jour et nuit, une guerre impitoyable. Ni
la fumée de son camp, ni la graisse dont il s'oignait le corps en se
couchant, ne le mettaient à l'abri de leurs irritantes obsessions. Il
avait le visage et les mains boursouflées de pustules, qui le faisaient
cruellement souffrir.
Un soir, le hardi pionnier avait établi sa hutte sous une haute
montagne porphyritique, de laquelle descendait bruyamment un ruisseau
torrentueux. Au pied, comme une coupe d'émeraude, s'arrondissait un
petit lac, encaissé dans une pelouse du plus beau vert.
Dubreuil s'évertuait à harponner, avec une flèche, de superbes truites,
qu'on voyait frayer sur le sable, au bas de la chute. Tout à coup, ses
yeux distinguent au fond de l'eau un objet brillant. Il plonge le bras
et retire une pépite d'un jaune éclatant et de la grosseur d'une noix.
Il la frotte sur son vêtement, l'examine... c'est de l'or, de l'or
pur! Le ruisseau en charrie des quantités soit en grains, soit en
paillettes, Dubreuil est enchanté, émerveillé, ébloui. Il en ramasse, en
ramasse encore; des rêves insensés enflamment son cerveau, enfièvrent
son corps. Millionnaire! il y a de quoi perdre la tête!
Mais le voici qui rejette ces trésors et s'écrie dans un rire
ironique:--Ah! pauvre niais! De quoi te serviraient toutes ces
richesses? A te charger inutilement. Une de ces excellentes truites
ferait assurément bien mieux ton affaire!
Et tout l'or retourna sur le lit du torrent, à l'exception de quelques
parcelles, que le jeune homme garda par curiosité. Pourtant, son sommeil
fut agité, la nuit suivante. Il eut des rêves fantastiques de palais
merveilleux, de fêtes féeriques, de femmes mille fois belles et
voluptueuses. Et, le lendemain, il ne reprit pas son voyage sans
adresser un coup d'oeil de regret à cette mine précieuse.
--Puisse-je revenir ici quelque jour! pensa-t-il tout haut.
--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils
reviennent! cria, en langue Scandinave, une voix derrière lui.
Guillaume avait appris cette langue au couvent des Bénédictins.
Tremblant de surprise et de joie, il leva la tête en disant:
--Un Européen! où êtes-vous?
Et la même voix répéta;
--Le blanc! le blanc! Les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils
reviennent!
Tournant les yeux du côté d'où partait Je son, Dubreuil aperçut alors
une espèce de singe, à longue Barbe, perché au sommet d'un arbre.
--Qui êtes-vous? demanda-t-il.
Mais, pour la troisième fois, la voix redit:
--Le blanc! le blanc! les blancs reviendront! Je l'ai prédit: ils
reviennent!
Puis, l'être bizarre qui proférait ces paroles se laissa glisser du haut
de l'arbre à terre, avec l'agilité d'un chat, jeta un regard curieux au
Français, et s'enfuit dans le bois, en recommençant son cri.
--Voilà, se dit Dubreuil, une étrange aventure et une créature plus
étrange encore. Que peut être cet individu?
--Ni un Esquimau, ni un Boethic, assurément, car les uns et les autres
n'ont point de barbe. Ils s'épilent avec des coquilles.--Un Européen?
ce n'est pas probable. Il m'a paru nu comme un ver et noir comme un
corbeau. Serait-ce une espèce d'animal que je ne connais pas? une sorte
de perroquet répétant, comme ceux d'Afrique que j'ai vus au monastère,
tout ce qu'ils ont entendu dire? Cependant Kouckedaoui ou les gens que
j'ai interrogés sur les productions de cette île m'en auraient parlé.
Voyons cet arbre; peut-être me renseignera-t-il.
Il s'approcha de l'arbre et remarqua que son tronc était percé de
plusieurs trous, par lesquels coulait, dans de petits baquets posés au
pied, une sève jaunâtre et visqueuse.
Dubreuil y trempa son doigt et le porta à ses lèvres.
--Par Notre-Dame de Bon-Secours! mais c'est du sirop de sucre! le
gaillard n'est pas dégoûté. Je conserverai bon souvenir de cet arbre,
qui ressemble, à s'y méprendre, à notre érable français.[35]
[Note 35: C'était l'_acer saccharinum_ de l'Amérique septentrionale. On
le trouve à Terre-Neuve, mais il y est peu abondant.]
En prononçant ces mots, il prit un des augets et en but le contenu avec
délices.
--Décidément, ce n'est pas, ce ne peut pas être un animal que celui
qui a trouve le moyen de se distiller une aussi agréable boisson,
reprit-il en faisant claquer sa langue contre son palais. Ah! il faut
que je rattrape mon homme!
Plein de cette idée, Dubreuil s'élança sur les pas du fugitif, en
animant son chien du geste et de la voix. Mais Dieppe qui, contrairement
à ses habitudes, n'avait ni grondé, ni paru surpris à la voix de
l'étranger, Dieppe ne courut pas plus vite que son maître.
--Ah! une piste, s'écria celui-ci, en tombant sur un sentier frayé, qui
débouchait près du petit lac.
Il s'y enfila, et toute la journée redoubla d'ardeur, sans toutefois
pouvoir parvenir à rejoindre l'être qu'il poursuivait.
Le lendemain, il était debout avant l'aurore et continuait sa route avec
la certitude qu'il ne tarderait pas à arriver à un lieu habité, car
la piste s'élargissait et se montrait de plus en plus battue, à mesure
qu'il avançait.
Enfin, vers midi, il découvrit un lac auquel des mamelons verdoyants
formaient une charmante ceinture, et sur le bord méridional de hautes
palissades entourant un amas considérable de cabanes.
Peu de minutes après, Guillaume Dubreuil serrait dans ses bras
Toutou-Mak, la fille de Kouckedaoui, et, pour la millième fois,
murmurait à son oreille enivrée le doux mot:
_Nisakia-kia_ (je t'aime).