MORT DE KOUCKEDAOUI

Essayer de sauver Malachiteche, c'était folie! Les Indiens-Rouges

le savaient bien. Tous jugeaient Dubreuil un homme perdu. Cependant

Kouckedaoui, qui l'avait pris en une sincère affection, voulut voler à

son secours. Shanandithit se cramponna à lui et l'en empêcha, malgré les

efforts du chef pour se débarrasser de son étreinte, mais il y avait

là un homme que rien, rien que la paralysie complète de ses membres,

n'aurait pu arrêter en cette circonstance. Triuniak se précipita dans le

fleuve.

Dubreuil approchait déjà du canot, et en même temps, il approchait du

gouffre. Le Groënlandais nagea à lui de toutes ses forces. Par malheur,

il avait manqué le fil de l'eau qui l'emportait, par un remous, à

droite, tandis que le capitaine et l'embarcation étaient entraînés à

gauche.

Toute l'habileté de l'Indien tendait à couper obliquement l'intervalle

qui le séparait de son ami, mais il était à craindre que, dans le

trajet--si court qu'il fût--Triuniak ne fût pousse au-delà de son but,

et n'arrivât le premier dans l'abîme.

Spectacle pantelant d'émotion!

Les Boethics, cloués au rivage, le contemplaient toujours avec un flegme

profond, quand un quatrième acteur se jeta, à son tour, sur le théâtre

du drame:--Dieppe, le chien de Terre-Neuve, devenu le compagnon dévoué

du Français.

Ces péripéties diverses s'étaient jouées en une minute à peine, tandis

que Malachiteche chantait son chant de mort.

Guillaume atteint le canot, il allonge le bras pour le saisir; les

rapides sont tout près, à quelques brasses au plus! Mais la Malicieuse,

dont la voix est couverte par le mugissement de la cataracte, la

Malicieuse se baisse, ramasse une pagaie et repousse le libérateur, en

lui imprimant le bout de cette pagaie sur l'épaule, et en doublant, par

cet acte même, la célérité de l'esquif qui disparut presque aussitôt à

travers un tourbillon d'écume.

C'en est fait. Plus de remède. Perdue, l'infortunée!

Dubreuil s'est retourné, pour remonter, gagner la rive. Plus puissante

que lui, la vague qui bat sa poitrine, fouette son visage. Va-t-il

succomber aussi? Sa bravoure, sa généreuse ardeur, les paiera-t-il de la

vie? Guillaume sent que sa vigueur l'abandonne. Le désespoir entre en

son âme. Du rivage, on le hèle, on l'encourage. Que sont ces faibles

voix! elles se noient dans les formidables grondements de la chute. Mais

voici une aide, un ami! en voici deux! Au moment de fermer les yeux pour

s'abandonner au flot, Dubreuil les a remarqués. Il se ranime, s'accroche

d'une main aux longues soies du chien qui lui lance un regard

d'intelligence, pivote sur lui-même et refoule le courant en se

dirigeant par une ligne diagonale vers le rivage.

Triuniak avait aussi fait une évolution pour prêter son assistance au

capitaine, mais ses forces le trahirent; repoussé par le remous dans

lequel il s'était engagé, il fut en un clin d'oeil charrié sur les

récifs, au moment même où Dubreuil venait de l'apercevoir.

Le Groënlandais est enveloppé dans le linceul liquide, tandis que, plus

heureux, Guillaume arrive à la grève, remorqué par son chien fidèle.

Il était épuisé, Kouckedaoui le porta dans sa tente, où il le changea de

vêtements et lui fit avaler quelques cuillerées de bouillon de saumon.

--Où est Triuniak s'écria Guillaume, dès qu'il fut un peu remis de ses

fatigues.

--Mon coeur est lourd, Innuit-Ili, répondit le chef en inclinant la tête

sur sa poitrine.

--Que vas-tu m'apprendre? dit Dubreuil inquiet.

--Triuniak était un brave. Je l'aurais aimé comme mon frère, répondit

Kouckedaoui.

--Il est donc...

La voix expira sur les lèvres du capitaine; mais son regard compléta

douloureusement sa question.

--Quoi! reprit soudain Guillaume avec amertume, pas Un de vous ne s'est

risqué pour aller à son secours!

--Les Boethics sont vaillants au combat, adroits à la chasse, habiles

à la pêche, mais ils ne sont pas téméraires, répliqua Kouckedaoui, d'un

ton piqué.

--Ah! s'écria Dubreuil, en caressant le terre-neuve qui lui léchait les

mains, ah! je ne puis cependant croire que Triuniak ait péri. Il nage

mieux qu'un phoque. Je veux examiner le lieu de l'accident. Peut-être

retrouverai-je son corps.

--Non, dit l'Indien: ce que prend la chute, elle ne le rend jamais.

--M'accompagnes-tu? demanda le Français.

--Je t'accompagnerai, Innuit-Ili; mais nous ferons une course inutile.

Dubreuil siffla son chien, et ils sortirent.

Comme ils laissaient retomber le rideau de la tente, une femme se

présenta à eux tout essoufflée.

--Le Yak a échappé!... il a échappé! criait-elle d'une voix haletante.

--Que veut cette pie babillarde? fit Kouckedaoui, en écartant la squaw.

Mais d'autres Indiennes arrivaient sur ses pas. Elles racontèrent que,

s'étant rendues à la tête de la cataracte pour contempler plus à leur

aise l'engloutissement de la malheureuse Malachiteche, elles avaient

vu Triuniak se débattre dans les rapides et s'accrocher à un rocher sur

lequel il se tenait sans pouvoir bouger.

A l'audition de cette nouvelle, Dubreuil et Kouckedaoui s'élancèrent

vers la côte. Parvenus au sommet, devant la première rangée d'écueils,

ils distinguèrent effectivement le Groënlandais sur un récif que des

vagues battaient de partout, à coups redoublés.

Avec ses bras, avec ses jambes, il enlaçait fiévreusement la roche,

recevant à chaque seconde d'énormes paquets d'eau qui le submergeaient

des pieds à la tête et menaçaient de l'étouffer ou de l'emporter. Sa

position ne laissait guère d'espoir, car il était aussi impossible

d'envoyer un canot qu'un homme pour le délivrer. Devant lui, une chute

de trente pieds, tout autour des vagues courroucées qui se disputaient

avec acharnement son corps.

--Ah! il est perdu! murmura Dubreuil.

--Non, s'il peut nous apercevoir, dit Kouckedaoui.

Et se tournant vers une troupe d'individus qui les avait suivis:

--Criez haut, leur ordonna-t-il.

Les Boethics tirèrent de leur gosier une série de notes suraiguës, qui,

en toute autre place, eussent déchiré les oreilles des auditeurs, mais

ne dominèrent pas sensiblement alors le fracas des eaux.

Par bonheur, toutefois, l'attention de Triuniak en fut éveillée.

Il leva les yeux vers le rivage, distant de lui de quinze à vingt

brasses.

Va me chercher mon grand arc et la corde de mon harpon à baleine, dit

Kouckedaoui à son plus proche voisin.

Un des Boethics se détacha de la foule des spectateurs et revint, au

bout de quelques moments, avec les objets demandés.

L'arc était une arme de siège, aux proportions colossales.

Un frêne, garni de nerfs d'animaux sauvages pour augmenter sa force et

son élasticité, en formait le bois, et la corde avait été tressée avec

des barbes de baleine. Il fallut six hommes pour bander ce gigantesque

instrument.[30]

[Note 30: Recherches sur les antiquités de l'Amérique, par D.-B.

WARDEN.]

Quand il fut prêt, Kouckedaoui prit une flèche, y attacha la corde

qu'on lui avait apportée, et fit à Triuniak un signe que le Groënlandais

comprit sans doute, car il lâcha un moment le rocher du bras droit, et

agita ce bras en l'air, pour montrer qu'il en pouvait disposer.

La longue et forte ligne, en filaments d'écorce et tendons de bêtes

fauves, fut convenablement levée sur le sol, Kouckedaoui ajusta sa

flèche et la décocha.

Dirigé par une main sûre, le trait alla tomber à quelques pieds derrière

Triuniak, en entraînant la corde, que les flots chassèrent aussitôt

contre le Groënlandais.

--Il est sauvé! s'écria Dubreuil, enchanté de la réussite de cet

expédient, auquel il n'aurait probablement pas songé.

--Mon frère a trop de feu dans le sang, fit le chef indien de son ton

froidement railleur.

--Eh! repartit Guillaume avec vivacité, ce que je ressens, joie ou

douleur, je le montre!

--Mauvais! mauvais! marmotta le sauvage, en roulant à son poignet

l'extrémité de la ligne.

Triuniak s'était attaché l'autre extrémité autour de la ceinture, et de

la flèche s'était fait une pique.

Kouckedaoui lui adressa un nouveau signal, puis il commença à remonter

lentement le fleuve, suivi de Dubreuil et de quelques hommes pour le

seconder, s'il était besoin. Le câble se tendit. Triuniak planta sa

pique au fond de l'eau qui n'avait, sur les rapides, qu'une demi-toise

environ de hauteur. Ensuite, il quitta la dangereuse attitude qu'il

occupait contre le rocher; et, se soutenant à la pique, s'avança de

profil, contre le courant, en lui offrant le moins de prise possible. A

cet endroit, la surface réelle de la rivière atteignait tout au plus

à sa poitrine. Mais telle était la violence des vagues, qu'elles

bondissaient, à chaque instant, par-dessus sa tête, sans lui laisser le

temps de respirer. Si le passage eût été long, il ne s'en serait jamais

tiré vivant. Mais il n'avait qu'une vingtaine de pieds, après quoi l'eau

redevenait profonde, on laissait les brisants derrière soi, et il n'y

avait plus qu'à lutter contre un courant puissant, mais calme, pour

gagner la plage.

Sorti de ce mortel défilé, Triuniak était hors de péril. Il se mit à

nager, et, avec la corde, il fut halé sur la grève. Quelques minutes de

plus, et l'on n'aurait ramené qu'un cadavre, car le pauvre homme, à bout

de forces, avait le corps labouré des blessures qu'il s'était faites en

se cramponnant aux angles du rocher.

On le transporta dans une tente, où Dubreuil pansa ses plaies et lui

donna tous les soins que réclamait sa pitoyable condition, pendant

que les Indiens-Rouges se reposaient, par un brillant assaut de

gloutonnerie, des fatigues ou des émotions que leur avait produites

cette mémorable matinée.

Sur le soir, le bouhinne des Boethics vint avec Kouckedaoui visiter le

malade.

--Mon frère, dit le chef, servant d'introducteur et d'interprète au

premier, voici notre médecin qui te guérira.

--Je n'ai aucun présent à lui faire, répondit Triuniak.

--Moi, je lui donnerai pour toi ce qu'il demandera.

--Mon frère, tu es bon.

--Où sens-tu le mal? continua Kouckedaoui.

Triuniak montra son côté. Le bouhinne alors s'approcha du malade en

psalmodiant et en faisant des grimaces et des contorsions. Il souffla à

plusieurs reprises sur la partie affectée, recula, et ficha en terre un

bâton auquel pendait une cordelette, avec un noeud coulant dans lequel

il passa sa tête, comme s'il se voulait étrangler.

Les grimaces, les contorsions, les incantations recommencèrent de plus

belle, le jongleur, écumant et tout en eau, s'écria:

--L'Esprit malin est descendu! je le tiens!

Kouckedaoui s'empressa de traduire ces paroles à Triuniak.

--Oui, j'ai surpris Tchougis! il est là, enchaîné, poursuivit le

magicien en montrant sa corde.

Et il donna l'ordre de faire entrer les Boethics qui entouraient la

tente et attendaient avec anxiété le résultat de l'opération.

Ils accoururent en foule. Le sorcier coupa un bout de sa corde,

déclarant que c'était le diable en personne. On se serait bien gardé de

le contredire. Il jeta dans le feu le morceau de corde et annonça que

Triuniak guérirait. Chacun des assistants fit alors des offrandes au

bouhinne pour lui témoigner sa reconnaissance. Cependant, avant de se

retirer, il étala les amulettes qui emplissaient son sac à médecine,

parut les consulter très-sérieusement et ordonna au patient un bain de

vapeur.

Le contenu de ce sac à médecine excita la curiosité de Dubreuil, qui

avait remarqué que ceux des angekkok groënlandais ne renfermaient

généralement que des griffes d'oiseaux et des dents de requin.

En voici l'inventaire:

1º Une pierre noire de la grosseur d'une noix, placée dans une boîte que

le bouhinne appelait la maison de son Tchougis.

2º Une feuille d'écorce roulée, représentant une figure hideuse,

dessinée au moyen de petits coquillages,--le portrait du Maître Diable.

3º Un arc d'un pied de longueur, avec une corde en poil de porc-épic.

(Dubreuil apprit plus tard que c'est de cet arc fatal que les jongleurs

boethics se servent pour faire mourir les enfants dans le sein de leur

mère!)

4º Une deuxième bande d'écorce, enveloppée d'une peau délicate et fort

mince, sur laquelle étaient peints divers animaux.

5º Un bâton, long d'un pied, garni de porc-épic blanc et rouge, au bout

duquel étaient attachées plusieurs courroies.

6º Deux douzaines d'ergots d'orignal, en guise de sonnettes.

7º Un oiseau de bois, destiné à favoriser la chasse.

8º Deux têtes de saumon desséchées, jouissant de la précieuse propriété

de faire abonder le poisson sur les cours d'eau où elles sont exposées.

Jamais fétiches n'inspirèrent plus de vénération à des brahmines que ces

amulettes aux Indiens-Rouges. Quand le bouhinne les eut rentrées dans

leur châsse de peau de caribou, les Boethics prirent Triuniak et le

portèrent à la _cabane aux sueries_.

C'était une tente hermétiquement fermée, dans laquelle on plaça

plusieurs cailloux rougis au feu et de grands vases remplis d'eau. Le

malade devait verser l'eau sur ces pierres et obtenir ainsi la vapeur

nécessaire à la balnéation. On connaît les excellents effets de cette

médication, usitée depuis un temps immémorial dans le nord de l'Asie et

de l'Amérique.

En sortant de la cabane aux sueries, Triuniak courut se plonger dans le

fleuve, et, dès le lendemain, il put accompagner les Indiens-Rouges,

qui avaient levé les tentes, embarqué le poisson, et retournaient à leur

oudenanc (village) de Baccaléos.

La troupe était montée sur une vingtaine de grands canots, dont une

partie, avec les effets de campement et les provisions, conduite par les

femmes.

Kouckedaoui avait installé Dubreuil et Triuniak dans sa propre

embarcation, que décoraient de nombreux et horribles trophées de

guerre:--des chevelures enlevées soit aux Mic-Macs, soit aux Esquimaux.

Le troisième jour après leur départ de l'île des Grandes-Cascades, les

Indiens-Rouges établirent des mâts dans leurs chimans, et y fixèrent

de petites voiles triangulaires en parchemin. Une pagaie, godillée à

l'arrière, tenait lieu de gouvernail.

La flottille allait doubler le cap qui commande l'embouchure du fleuve,

dans le bras de mer que nous nommons aujourd'hui détroit de Belle-Isle.

Ces parages, constellés d'îlots, de rochers à fleur d'eau et de bancs de

sable, offrent beaucoup de dangers à la navigation.

On y arriva dans la soirée, et Kouckedaoui se proposait de camper sur

quelque îlot, dès que le soleil serait couché, pour traverser le détroit

de bonne heure le lendemain. Son canot marchait en tête. Il le pilotait

lui-même, et ses yeux parcouraient rapidement, avidement l'archipel,

aux pittoresques découpures, aux opulentes frondaisons, qui se

déroulait devant eux. Rien cependant ne paraissait propre à inspirer de

l'inquiétude. Le firmament avait cette sérénité, cette profondeur qui,

sous le rigoureux climat de l'Amérique septentrionale, rappellent le

beau ciel d'Italie, la brise, toute parfumée, de senteurs marines,

ronflait gaiement dans les voiles, et l'on n'entendait d'autre bruit

que le frou-frou du canard noir labradorien s'élevant de son nid à

l'approche des canots, ou le gazouillement de la grive, perchée à la

cime d'un arbre, au bord de la mer, et lançant avec extase quelques

sons rares, mais si précis, si harmonieux, dont la symphonie a tant de

rapports avec les sons d'une flûte ou avec le tintement d'une clochette

d'argent![31]

[Note 31: Voyez l'_Ornithologie d'Amérique_, par A. WILSON.]

Dans ce gracieux tableau que nous esquissons faiblement, y avait-il

sujet de répandre sur l'esprit l'ombre d'une crainte? Et pourtant

Kouckedaoui était soucieux. Il ordonna aux autres canots de se grouper

autour du sien et à ses gens d'apprêter leurs armes. C'est qu'en

côtoyant le rivage d'une île, son oeil avait vu ce que l'oeil de

Guillaume n'aurait certainement pas découvert,--la trace du glissement

d'un kaiak sur un banc de sable que la marée avait maintenant recouvert

de dix pieds d'eau; c'est que, dans l'atmosphère qui semblait si pure,

cet oeil de lynx avait encore vu une imperceptible spirale de fumée.

--Mon frère redoute-t-il donc un ennemi? fit Dubreuil en cherchant

vainement ce qui excitait la défiance du chef boethic.

--L'homme doit être comme le renard, toujours veiller, dit

sentencieusement Kouckedaoui.

--Mais quel danger courons-nous ici?

--Le danger, mon frère, est ton plus fidèle compagnon. Ne le quitte

jamais du regard, car lui ne cesse jamais de te guetter.

Et s'adressant à Triuniak, qui respirait l'air comme un chien flairant

une pièce de gibier, il ajouta:

--Mon frère ne fume pas d'habitude?

--Non, dit le Groënlandais.

--Alors mon frère doit plus qu'un autre être sensible à l'odeur du

sema[32].

[Note 32: Tabac.]

--Je sens une odeur acre, mais je ne sais pas ce que c'est que le sema,

repartit Triuniak.

Kouckedaoui prit son calumet, puis la bourse où il serrait son tabac, et

les montra à l'Esquimau.

--Oui, dit celui-ci, l'odeur que je respire est celle de la plante que

tu m'as fait fumer à notre première entrevue.

--Du diable! si je sens d'autre parfum que celui des algues et des

varechs qui tapissent ces bords, pensait Dubreuil.

--Eh bien, reprit Kouckedaoui, cette odeur c'est celle du sema. J'en

ai distingué la fumée, il n'y a qu'un moment. Quoiqu'un fume dans cette

île, à notre-droite. Ce ne peut être un ami, car il se cache, c'est donc

un ennemi.

Comme il achevait cette réflexion avec l'inflexible logique particulière

aux races nomades, une grêle de flèches assaillit la flotte à bâbord.

En même temps, une escadrille de kaiaks et de konés débouquait des îles

situées à tribord.

Aussitôt, par une manoeuvre adroite et très-prompte, les canots des

femmes boethiques vinrent s'embosser au milieu de ceux des hommes, qui

abattirent leurs voiles et présentèrent un double front de bataille.

Ces mouvements furent exécutés au milieu de cris affreux, mais sans

confusion et avec un ordre qui prouvait que les Indiens-Rouges en

avaient la grande habitude. On eût dit que l'archipel avait été

soudainement envahi par une légion échappée de l'enfer.

--Les flèches enflammées! aux flèches enflammées! ordonna Kouckedaoui à

ses gens, qui avaient déjà vaillamment riposté.

Et, pour payer d'exemple, le chef choisit dans le faisceau de ses armes

un trait garni près de la pointe d'une touffe de mousse imbibée d'huile,

puis il battit du briquet avec deux pyrites de fer, alluma cette mèche

et décocha le trait contre un koné à dix pas de lui. Couverte de peaux

grasses, l'embarcation prit feu avant même que ceux qui la montaient

eussent eu le temps d'éteindre la flèche. Les vociférations

redoublèrent. Aux naissantes ombres du crépuscule, la mer ressembla

bientôt à une vaste fournaise, les Indiens-Rouges ayant porté l'incendie

dans l'armée navale de leurs ennemis, et jusque dans l'île d'où était

partie l'attaque.

Le grésillement des matières oléagineuses, le craquement des pins

auxquels la flamme s'élançait en girandoles immenses; les torrents

de fumée montant par épais tourbillons vers le ciel, ces étranges

silhouettes, si fortement accusées, d'un côté d'hommes nus, de l'autre

d'hommes emprisonnés dans des peaux velues qui leur donnaient l'aspect

d'animaux d'une espèce singulière; ces bateaux plus étranges encore,

cette animation, ces clameurs, les gémissements des blessés, le râle des

mourants, et, comme encadrement, cette nature sauvage, illuminée par les

fulgurantes clartés de la conflagration, ressemblaient bien plutôt à une

scène surnaturelle qu'humaine, bien plutôt au cauchemar d'un halluciné

du moyen-âge qu'à une terrestre réalité.

Le canot de Kouckedaoui était au premier rang; le chef, Triuniak

et Dubreuil ne cessaient de lancer des dards et des javelines aux

Esquimaux. Telle était leur ardeur, qu'ils ne firent pas attention à un

petit kaiak qui paraissait chaviré et naturellement poussé vers eux

par le reflux. Il vint ainsi tourner leur proue et, tout d'un coup, se

redressa, comme mu par un ressort.

Surgissant des flots, ainsi qu'un monstre marin, un hideux Uskimé,

faisant corps avec l'esquif, parut armé d'un trait dont il frappa

Kouckedaoui.

--Ah! le traître m'a tué! dit le chef en s'affaissant.

--Nous te vengerons, mon frère! s'écria Triuniak, assénant à l'Esquimau

un coup de hache qui lui fendit le crâne.

--Je meurs, dit Kouckedaoui! mais la victoire est à nous!... Cependant,

faites que ma mort soit ignorée jusqu'à ce que nos ennemis aient pris

la fuite... Innuit-Ili, ne laisse pas enlever ma chevelure par ces

vautours... tu m'entends...

Sa voix s'affaissait de plus en plus.

--Ta main, Innuit-Ili... ajouta-t-il, donne-moi ta main...

--La voici! s'écria Dubreuil, agenouillé près de lui dans le canot.

--Je ne la sens pas... La mort arrive.... mes yeux se brouillent...

Innuit-Ili!...

--Je suis là, mon père, fit le jeune homme d'un ton ému.

--Innuit-Ili, tu ramèneras mon cadavre à l'oudenanc...

--Je te le jure!

--Et... tu épouseras...

Un accès de suffocation lui coupa la parole.

--Tu peux en emporter la conviction! répondit Guillaume, comprenant la

pensée du moribond.

Celui-ci s'agita deux ou trois fois dans un tremblement convulsif, puis,

se levant soudain sur son séant, il s'écria après avoir jeté un regard

sur les Esquimaux en déroute et vivement pressés par les Indiens-Rouges:

--Nous sommes vainqueurs! On dira que Kouckedaoui était un brave

guerrier!

Et son corps retomba comme une masse de plomb dans le canot.

La fille des indiens rouges · 第 36 / 52 题