Quoiqu'il ne fût que depuis quelques jours avec les

Boethics, Dubreuil était déjà au fait de leur manière de naviguer.

Assis sur un paquet de fourrures, au fond du canot, il continua le

relèvement de la côte septentrionale de la rivière, nommée par

les Indiens Rouges Kitchi-Nebi-Ponsekin, c'est-à-dire rivière

des Grandes-Cascades, nom qui lui a été conservé, sur les cartes

labradoriennes modernes [27].

[Note 27: Située par 42° de lat. et 55° de long.]

Depuis son arrivée sur ces terres inconnues, le capitaine Dubreuil

n'avait cessé de prendre des notes et de dresser les plans

topographiques, aussi fidèles que possible, des lieux qu'il parcourait.

Tracés d'abord avec un morceau de bois ou d'os pointu, puis avec des

plumes d'oiseaux aquatiques, ses manuscrits ne le quittaient jamais.

Il les avait roulés dans une poche imperméable faite avec une vessie de

phoque. Des peaux de renne ou d'élan composaient, nous l'avons dit, son

parchemin.

En travaillant, le temps passa vite. Le soir, ses canotiers voulurent

atterrir pour camper. Mais ce n'était pas l'affaire de Dubreuil. Il

brûlait d'être arrivé, de savourer la surprise et la joie de Toutou-Mak

en le reconnaissant, il brûlait de la presser sur son coeur, de

l'inonder de baisers!

Les Boethics, que n'animait pas sa fièvre d'amour, se sentaient peu

disposés à l'écouter, mais il les menaça de la colère de Kouckedaoui, et

ils consentirent à poursuivre leur route, après une heure de repos.

Dubreuil s'étendit, enveloppé de chaudes pelleteries, à l'arrière

du chiman, et, mollement bercé par le beau fleuve, il eut une nuit

délicieuse que se plurent à embellir les rêves les plus enchanteurs. De

grand matin, le jeune homme fut éveillé par des sourds mugissements.

Il se leva, l'aurore empourprant le ciel semblait sortir des ondes de la

Kitchi-Nebi-Ponsekin, dont elle rougissait encore le diaphane et liquide

miroir.

--Nous approchons des Grandes-Cascades, fit un des Indiens, qui parlait

quelque peu l'esquimau.

--C'est là que les femmes des Boethics ont planté leurs tentes, n'est-ce

pas? interrogea Dubreuil, en dirigeant avidement ses regards à l'est.

--Oui, mon frère, c'est là que nous les avons laissées, en partant

pour combattre les Yak, répondit-il d'un ton méprisant, car il croyait

Dubreuil Uskimé d'origine.

--Pourquoi les avez-vous laissées là?

--Imagines-tu que nous menions les femmes à la guerre? répartit-il avec

dédain. Le saumon fraie maintenant aux pieds des Cascades. Nous y avons

conduit nos squaws pour le prendre, tandis que nous les protégions en

nous jetant en avant. Regarde! on aperçoit leurs wigwams à la pointe de

l'île.

Dubreuil leva la tête et découvrit effectivement, à un mille du canot,

une île verdoyante, émergeant du sein du fleuve, et dont les bords

étaient pittoresquement dentelés de tentes coniques, sur lesquelles

s'ébattaient les premiers rayons du soleil naissant.

Le tableau, à cette heure matinale, thésaurisait des charmes tels que

peu d'âmes tendres y eussent pu résister. La nature l'avait diapré de

ses plus riches couleurs. L'émeraude, l'or, l'azur, le rubis, l'argent

rivalisaient de lustre et d'éclat pour en orner tous les plans.

Cependant, le capitaine Dubreuil était insensible à ces poétiques

séductions, lui si amoureux des belles choses! Mais alors son amour pour

Toutou-Mak l'emportait sur tous les autres. En son esprit, en son coeur,

en ses sens, il n'y avait, à ce moment, place que pour elle. Toutes les

forces, toute la vie, pourrais-je dire, du jeune homme s'étaient

accumulées dans ses yeux: ils franchissaient l'espace, perçaient,

déchiraient les rideaux de verdure, cherchaient avidement la jeune

Indienne ou, à son défaut, la tente qu'elle devait habiter. Ah! que le

canot marchait donc avec lenteur! Que ces bateliers étaient mous et

maladroits! Que Dubreuil eût volontiers donné tant de jours de son

existence afin de rapprocher d'autant de minutes le terme de son voyage!

Mais il fallait faire un long circuit, pour éviter un courant d'une

violence inouïe battant la pointe de l'île et se précipitant

furieusement ensuite sur des cataractes qui, du canal méridional,

lançaient au ciel des tourbillons de poussière diamantée.

A la fin, l'embarcation aborda sur une batture, dans le chenal du nord.

Une centaine des femmes étaient accourues à son arrivée; mais Toutou-Mak

n'était point parmi elles. Mille craintes assaillirent le cerveau du

capitaine. L'aspect de ces femmes, demi-nues, qui poussèrent des cris

d'horreur à son aspect, n'était pas propre à le rassurer. Il débarqua,

et les femmes s'enfuirent. Ses compagnons le plaisantaient à l'envoi

de l'effroi qu'il inspirait. Toutefois, ils, rappelèrent les squaws,

causèrent avec elles, et, une à une, en tremblant, elles osèrent revenir

près de l'étranger.

Leur panique dissipée, ces Indiennes importunèrent Dubreuil par

une foule de questions auxquelles il n'entendait rien, et par des

attouchements pour savoir si la blancheur de sa peau n'était, pas le

produit d'une peinture particulière.

Il demanda Toutou-Mak. On lui rit au nez: la fille de Kouckedaoui

n'étant plus connue sous ce nom chez les Boethics. Mais sa belle-mère,

la troisième femme du chef, arriva. C'était une superbe créature à

l'oeil noir expressif, à la physionomie passionnée; elle-avait le teint

d'un beau brun olivâtre, et portait un chapeau en fibres d'écorce. Sa

taille fine, admirablement proportionnée, s'accusait avec élégance, dans

une robe de peau de daim, dont la jupe était enjolivée de dessins faits

de poils de porc-épic. Des mocassins, également ornés, chaussaient ses

pieds.

La vue du capitaine fit sur elle une impression semblable à celle qu'il

avait causée à ses compagnes. Les conducteurs de Dubreuil lui fournirent

quelques explications, elle parut se rassurer et dit au jeune homme, en

idiome esquimau:

--C'est Kouckedaoui qui t'envoie?

--Oui, il m'a envoyé vers sa fille Toutou-Mak; mais je ne la vois pas.

--Ah! tu es l'homme blanc que Toutou-Mak a connu au Succanunga? Elle

n'est plus ici.

--Plus ici? répéta Dubreuil inquiet.

--Non, mon frère, la fille de Kouckedaoui est partie depuis deux nuits.

--Partie! où?... où?

--A Baccaléos, avec un de nos canots chargé de poisson.

--Reviendra-t-elle bientôt, dis, ma soeur? s'écria Guillaume, du ton de

la plus vive contrariété.

--Non, mon frère; elle ne reviendra pas ici maintenant; mais quand

l'expédition de Kouckedaoui sera terminée, nous la rejoindrons tous à

notre village au lac de l'Indien Rouge, dit la jeune femme avec une

voix mélodieuse et sympathique, comme si elle devinait et partageait le

chagrin que ses paroles infligeaient à l'amant de Toutou-Mak.

--Alors, fit l'impatient Dubreuil, je vais partir tout de suite, me

rendre au lac de l'Indien-Rouge.

L'épouse de Kouckedaoui sourit et secoua négativement la tête.

La fille des indiens rouges · 第 32 / 52 题