Les Indiens Rouges demeurèrent huit jours au village esquimau:--huit
jours de festins continuels, où furent dévorées toutes les provisions
abandonnées par les vaincus.
Cependant Kouckedaoui fit battre tout le pays, mais inutilement, pour
retrouver Triuniak. Fort affligé de la nouvelle disparition de son
ami, Dubreuil prétextait de ses souffrances pour retarder le départ des
Boethics, qui désiraient retourner dans leur île. Mais ses forces étant
revenues, et voyant l'insuccès des recherches, il cessa de retenir
le chef, qui, pour l'obliger, avait prolongé son séjour, au risque de
soulever le mécontentement de ses guerriers.
La veille du départ, Kouckedaoui et Dubreuil eurent ensemble un
entretien confidentiel. Le chef promit au Français de lui donner sa
fille en mariage, mais à condition qu'il s'établirait définitivement
au milieu des Indiens Rouges et lui succéderait dans son commandement.
Puis, suivant la coutume des Boethics, il lui conta l'histoire de sa
vie.
«Kouckedaoui, ou le Faucon, était né à Baccaléos, il y avait
cinquante hivers. De bonne heure, il se distingua dans les guerres que
soutenaient, à cette époque, les Indiens Rouges contre les Mic-Macs.
Quand il revenait de ces longues et dangereuses expéditions, tout
couvert de gloire, c'est-à-dire de chevelures pendues à sa ceinture, les
anciens de la tribu le montraient avec orgueil et exhortaient leurs
fils à manier la lance, à tirer de l'arc et à frapper l'ennemi, comme le
Faucon.
»Il épousa Shanandithit, la plus belle, la plus aimable des vierges
boethiques. Qui mieux qu'elle pouvait écorcher un caribou, passer,
blanchir le cuir, fabriquer des mocassins et préparer la moelle des
os d'élan? Shanandithit n'avait pas apporté dans sa loge un coeur
indifférent. Non; comme témoignage irrécusable de son amour, elle avait
éteint le tison ardent que Kouckedaoui avait allumé dans la tente de
son père; et, après leur mariage, l'affection de la jeune femme s'était
accrue encore.
»Jamais elle ne murmurait quand, au retour de la chasse, il fallait lui
ôter ses mocassins et ses mitasses; jamais elle ne murmurait quand il
fallait les sécher et les frotter, pour les rendre souples et doux. Bien
plus cependant que toute autre chose, la docilité de Shanandithit aux
ordres de sa belle-mère prouvait l'amour que lui inspirait Kouckedaoui.
Aussi, quoique réservées pour les heures secrètes, les tendresses de son
mari ne lui manquaient-elles pas. Aucune femme de la tribu ne pouvait
montrer plus de ouampums et d'ornements que l'épouse du jeune guerrier.
Plus d'une fois, il l'avait, en cachette, aidée à rapporter au logis le
gibier abattu par ses flèches, fait inouï dans les annales conjugales
des Indiens Rouges.
»Elle lui donna une fille, puis un fils, et put dès lors être assurée
que, quel que fût le nombre des femmes qu'il prit dans la suite, il
ne la répudierait jamais. Ces deux enfants furent la joie de leurs
parents, surtout de la grand'mère, qui prédit que le fils deviendrait le
plus brave guerrier de sa race.
»Les enfants commençaient à marcher, quand le Faucon résolut d'aller
chasser à l'extrémité septentrionale de l'île. Il partit avec sa femme,
laissant son fils et sa fille à la garde de la grand'mère, qui s'était
blessée au pied. Dans les cantons où ils arrivèrent, le gibier abondait.
Kouckedaoui pensa qu'il en fallait faire profiter sa tribu, et, en
conséquence, il retourna la chercher. Les Indiens rouges aussitôt
levèrent leurs tentes et suivirent le chef. Mais, jugez du désespoir de
celui-ci! en arrivant au lieu où il avait laissé son épouse, il ne la
trouva plus!
»Son wigwam avait été pillé, détruit. Tout autour se faisaient remarquer
les traces des Mic-Macs.
»Kouckedaoui ne pouvait pleurer. Si profonde qu'elle soit, un Indien
doit cacher sa douleur. Le chef était bon, brave, habile. Il eût trouvé,
s'il eût voulu, cent épouses pour succéder à celle qu'il avait perdue.
Mais laquelle aurait pu remplacer la douce et laborieuse Shanandithit?
»Le Faucon fit voeu qu'il ne mènerait pas une autre femme à sa couche et
ne couperait pas sa chevelure avant d'avoir tué et scalpé cinq Mic-Macs.
Il remplit son carquois, mit à son arc une corde nouvelle, aiguisa son
couteau, monta dans son agile canot d'écorce, et entonna son chant de
guerre.
» Son absence dura une saison entière. Au retour, il possédait les cinq
scalpes. Elles furent pendues près du foyer de sa loge. On crut qu'il
allait faire choix d'une femme. Mais Kouckedaoui était plus triste
encore qu'avant son départ; il fermait les oreilles à toutes les
paroles de mariage. Ses amis pensèrent qu'il ne reviendrait point de sa
détermination. Sa mère fut d'un avis différent. Elle l'importuna tant,
avec sa ténacité féminine qui sape les obstacles quand elle ne peut les
surmonter, qu'à la fin le Faucon céda à ses désirs.
»La vieille avait porté son choix sur une charmante jeune fille nommée
Avolalia; elle la demanda aux parents, qui furent enchantés d'un tel
honneur. La fiancée ne montrait pas un grand empressement; mais c'était
chose trop commune pour exciter la moindre surprise. Le mariage se fit,
et Avolalia fut installée dans la loge de Kouckedaoui.
»La nature ne l'avait pas formé pour vivre seul. Malgré le mépris qu'une
éducation indienne soulève contre le beau sexe, Kouckedaoui avait
un faible pour les séductions des femmes. Si Avolalia n'était pas,
à beaucoup près, aussi aimante que la regrettée Shanandithit, elle
semblait s'acquitter de ses devoirs d'une façon si convenable, que le
jeune homme commença à s'attacher à elle. Sa santé débilitée s'améliora.
De nouveau, on le vit sourire et chasser le caribou avec son ancienne
vigueur.
»Cependant, lorsque Avolalia haussait, comme il lui arrivait
quelquefois, la voix plus que ne le permettait l'affection conjugale,
Kouckedaoui songeait à Shanandithit et refoulait dans son coeur un
soupir.
»En leur loge venait souvent un jeune Indien qui avait jadis recherché
Avolalia en mariage. Il arrivait de bonne heure, se retirait tard. Comme
Avolalia semblait ne pas s'occuper de lui, le Faucon ne trouvait pas ses
visites mauvaises. Mais eût-il pu voir dans l'esprit de sa femme, il eût
dédaigné de montrer de la jalousie. Sa conduite aurait prouvé que son
coeur était fort. Elle ne tarda pas à le prouver.
»Un matin, sa mère étant allée avec les enfants voir des amis à quelque
distance, on lui apprit qu'une harde de daims avait été découverte à une
demi-journée de marche du village.
»--Vas-y, mon mari, lui dit Avolalia, car nos provisions s'épuisent. Si
le troupeau est nombreux, je courrai te joindre. Mais, en tous cas, ne
reviens pas ce soir. Si tu tues quelque gibier, suspends-le aux branches
d'un arbre, pour que les loups ne le puissent atteindre, et repose à
côté.
»Après ces mots, elle l'embrassa avec une tendresse inaccoutumée, et il
partit. Les caribous abondaient; avant midi il en avait fait tomber deux
sous ses flèches. Il les chargea sur son canot et reprit gaiement le
chemin de sa loge.
»Il fallait remonter le courant de la rivière. Kouckedaoui n'arriva
qu'au milieu de la nuit. Tout était silencieux autour de la cabane. Les
chiens, flairant leur maître, ne donnèrent point l'alarme. Le Faucon
ramassa une poignée de roseaux, pénétra sans bruit chez lui, et alluma
ses roseaux sur des charbons agonisant au milieu de la hutte.
»La flamme aussitôt éclaira un spectacle qui fit jaillir le sang
au visage du chef. Côte à côte avec Avolalia dormait son prétendant
d'autrefois! Le Faucon dégaina son couteau. Un moment son esprit
flotta dans l'indécision. Le fier et noble orgueil dont il était animé
l'emporta. Le couteau rentra dans le fourreau, et Kouckedaoui quitta la
loge sans éveiller les imprudents.
»Mais quand une zone grisâtre apparut à l'orient, il se rapprocha de son
wigwam. Le favori d'Avolalia en écartait le rideau de cuir: il s'arrêta,
cloué au sol.
»--Rentre, lui dit Kouckedaoui d'une voix courroucée.
»Le traître obéit. Il fut suivi du mari outragé. Avolalia, épouvantée,
se voilà la face avec les mains.
»--Allume du feu et prépare à manger, lui dit le Faucon.
»Quand, le repas fut servi, il s'adressa au jeune homme, tremblant
d'effroi:
»--Mange mon bien, toi qui as dévoré mon honneur.
»L'amant crut que ses derniers moments approchaient. Il se disposa à les
affronter avec le courage d'un guerrier indien. C'est pourquoi il mangea
en silence, et sans manifester d'inquiétude.
»Le repas terminé, Kouckedaoui ordonna à sa femme de faire un paquet de
ses effets; puis il se leva et dit au jeune homme:
»--Si un autre, à ma place, t'avait découvert comme je l'ai fait, la
nuit dernière, il l'aurait percé d'une flèche avant que tu ne
fusses éveillé. Mais si mon coeur est fort, il ne tient pas le coeur
d'Avolalia. Avant moi tu l'as désirée, et Je vois qu'elle te préfère,
elle est ta compagne plutôt que la mienne. Elle est à toi; et, pour que
tu puisses fournir à sa subsistance, je te donne mon arc, mes flèches et
mon canot. Partez, et vivez en paix!
»La femme, qui craignait pour son nez[22], et l'amant, pour ses jours,
s'éloignèrent immédiatement. Dans la tribu, on admira la conduite du
Faucon, mais il avait l'âme noyée de chagrin.
[Note 22: C'est une coutume généralement répandue parmi les Indiens de
l'Amérique septentrionale de couper le nez aux femmes adultères. Voir
_les Chippiouais_.]
»Malgré la fermeté de sa résolution, le coup avait ébranlé son esprit.
Son coeur, il l'avait d'abord donné entièrement à Shanandithit, et quand
la blessure causée par sa perte fut cicatrisée, il avait aimé Avolalia
de toutes ses forces. Il pouvait se vanter d'être indifférent aux
trahisons des femmes; on pouvait le croire; mais son stoïcisme n'était
qu'apparent. Sous cette surface de marbre, la douleur avait planté ses
racines indestructibles.
»Un des plus vaillants guerriers de sa tribu, il était accessible aux
émotions comme une femme, malgré le précepte, malgré l'exemple. Il tomba
dans une noire mélancolie. Une ou deux chasses malheureuses achevèrent
de le persuader qu'il était devenu un objet de déplaisir pour ses
Manitous, et que la fortune ne lui sourirait plus jamais.
»Plein de cette idée, il prit l'étrange détermination d'aller se livrer
à ses ennemis les Mic-Macs pour apaiser la colère du Grand-Esprit.
»Parvenu à leur village, il ne vit personne. Il entra dans une loge,
où deux femmes causaient. Elles lui demandèrent ce qu'il voulait. Sans
répondre, il s'assit en un coin, la tête dans les mains, attendant
l'arrivée de quelque guerrier, par les armes duquel il pût mourir
honorablement.
»Les femmes lui réitérèrent leurs questions, mais sans pouvoir arracher
une parole de ses lèvres. Voyant qu'il était impénétrable, elles
l'abandonnèrent à lui-même et poursuivirent leur conversation. Ah! avec
quelle terreur elles se seraient enfuies, si elles avaient su à quelle
tribu il appartenait! Mais, supposant qu'il était Mic-Mac, elles n'en
eurent aucune crainte. Par leur entretien, il apprit que les hommes du
village étaient allés à la chasse, avec la plupart des femmes, et qu'ils
ne reviendraient que le lendemain.
»Kouckedaoui avait là une occasion unique de se venger de ces Mic-Macs
qui lui avaient ravi son épouse aimée, sa chère Shanandithit. Cependant,
il dompta les impulsions de son tempérament indien. Il n'était pas venu
pour tuer, mais pour donner sa vie: il resta fidèle à sa résolution.
»Dès le matin, le jour suivant, un guerrier mic-mac parut dans la loge.
Les femmes lui montrèrent leur hôte silencieux et l'informèrent de sa
conduite étrange.
»--Qui es-tu? demanda le nouveau venu.
»--Je suis un homme; sache-le, Mic-Mac, répondit le Faucon. Je suis
Boethic. Mon nom est Kouckedaoui. Tu as entendu parler de moi. Les
flèches des tiens ont percé plusieurs de mes amis. Mais je les ai bien
vengés. Vois, je porte sur ma tête dix plumes d'aigle. Maintenant, le
Maître de la vie veut que je meure. C'est pourquoi je suis venu ici.
Frappe donc, et délivre ta tribu, de son plus grand ennemi.
»Le courage parmi les sauvages, comme la charité par les civilisés, fait
pardonner une multitude de fautes. Le guerrier mic-mac regarda l'Indien
Rouge avec une admiration mêlée de respect. Il leva sa massue comme
pour frapper. Mais Kouckedaoui ne broncha point. Aucun de ses nerfs ne
trembla, ses paupières ne vacillèrent pas. L'arme tomba de la main qui
la tenait, et le Mic-Mac s'écria, en déchirant son vêtement:
»--Non, je ne tuerai pas un homme brave, mais je montrerai que mes
gens sont des hommes aussi. Je ne serai pas surpassé en générosité.
Frappe-moi toi-même, et sauve-toi.
»Le Faucon déclina l'offre et insista pour être la victime. Ils firent
ainsi, pendant quelque temps, assaut de magnanimité, puis échangèrent
une poignée de main en signe d'alliance.
»--Tu es surpris que je parle ta langue, dit le Mic-Mac; mais apprends
que ma mère était de ta race et que moi-même j'ai épousé ta propre
femme!
»--C'est toi qui m'as enlevé Shanandithit!
»--Oui, et je te la rendrai.
»--Mon frère, je n'aurai pas de présent assez grand pour te récompenser!
s'écria le Faucon vaincu par cet excès de libéralité.
»--Tiens! la voici qui arrive. Reprends-la. Je te la donne, quoique je
l'aime. Mais je veux que nous demeurions frères.
»A ce moment, Shanandithit, qui revenait avec la bande des Mic-Macs, se
jeta dans les bras de Kouckedaoui.
»D'abord les Mic-Macs le voulurent arrêter, retenir en captivité. Mais
son nouvel ami raconta comment il était venu au village, avait épargné
les femmes et les enfants, quand il pouvait les massacrer impunément, et
ajouta qu'il offrait de négocier la paix entre les deux tribus.
Cette déclaration fut favorable au Faucon. On loua sa vaillance et on le
convia à un grand banquet.
»Les épreuves de Kouckedaoui n'étaient malheureusement pas terminées.
De nouvelles calamités l'attendaient à son retour chez les Boethics. Une
maladie contagieuse avait emporté son fils, âgé alors de trois ans, et
les Esquimaux du Nord, unis à ceux du Sud, avaient débarqué à Baccaléos
et cherchaient à s'emparer de l'île.
»--O Manitou, ne cesseras-tu de me poursuivre! s'écria l'infortuné.
»Néanmoins, il fait bonne contenance, rassemble ses guerriers et marche
contre les Uskimé. Cette fois, Shanandithit a refusé de le quitter. Elle
le suit, portant sa fille sur son dos.
»Les Indiens Rouges sont vainqueurs. Refoulés avec perte, leurs ennemis
repassent le détroit, et Kouckedaoui cherche des yeux les êtres chers à
son coeur, qu'il a laissés non loin du théâtre du combat.
»Hélas! ils n'y sont plus. En fuyant, les Esquimaux les lui ont ravis!
»Le Faucon s'enfonça dans les bois. Pendant deux ans, il y vécut seul.
»Une nuit, Ouaïche, le Dieu des songes, lui enjoignit de se remarier,
de renoncer des rapports avec les hommes de sa tribu. Il obéit aux
injonctions d'Ouaïche.
»La rentrée de Kouckedaoui dans la vie commune fut saluée comme une
fête. Il reprit son rang, ses dignités aux acclamations générales,
et épousa une jeune et jolie femme qu'il aimait sincèrement, tout en
regrettant Shanandithit et leur enfant. Mais le temps, qui porte remède
à tout, guérissait peu à peu les blessures de son coeur, il ne songeait
plus guère qu'à donner une compagne à sa troisième femme, parce qu'elle
était bréhaigne, lorsque le hasard lui ramena sa fille Toutou-Mak, et
quelques lunes après Shanandithit, un peu vieillie, sans doute, un peu
défraîchie par son odyssée extra-conjugale, mais toujours tellement
aimante! toujours tellement dévouée!...
»--Enfin je vais donc jouir dû bonheur que j'ai entrevu si souvent et
qui si souvent m'a échappé au moment où je croyais le tenir! dit le
brave Faucon en terminant le récit de son aventureuse carrière.