LE CHANT DE MORT

Une invincible panique s'empara des Esquimaux. Ils se mirent à fuir dans

toutes les directions. Néanmoins, avant de se sauver, l'Indienne à

la torche jeta son flambeau sous les pieds de Dubreuil et le bûcher

commença à s'enflammer.

--Ah! tu mourras, et les mânes de Pumè seront vengés! marmottait Kougib

en couvant sa victime de regards implacables.

La blessure que le capitaine lui avait faite l'empêchait d'imiter

l'exemple des Uskimé, mais telle était sa haine contre Dubreuil qu'il

semblait moins soucieux de son salut que de l'assouvissement de cette

haine. Craignant sans doute que le captif ne lui échappât encore

une fois, il se traînait sur les mains et les pieds, s'approchait du

patient, cherchant à ramasser une hache pour l'en frapper.

La fumée et le feu se tordirent autour de Dubreuil, qui, tout entier

à la pensée de l'éternité, avait à peine remarqué ces incidents. Mais

alors des cris, des cris de guerre, comme il n'en avait entendu jamais,

retentirent autour de lui. En même temps, la place était envahie par une

troupe d'individus qu'on eût dits sortis des régions de l'enfer.

Ils avaient la face, le corps, les membres rouges comme du sang, et ils

étaient complètement nus, à l'exception de mocassins à leurs pieds et

d'un court jupon en peau ou en écorce, attaché au dessus des hanches.

Un carquois, un arc sur le dos, à la main un casse-tête ou une hache,

entre les dents un couteau, voilà leurs armes.

Mais quelles tailles de géants! quelles charpentes solides! quelles

vigoureuses musculatures! quelles physionomies martiales! Sans peine on

comprenait la terreur que devaient inspirer ces redoutables sauvages.

Comment les Esquimaux, des diminutifs d'hommes, auraient-ils pu leur

résister? Entre les deux races, frappant contrastes: l'une, la plus

haute, la plus vaillante expression de la nature humaine physique;

l'autre, la plus basse, la plus chétive. Évidemment, si les Uskimé

avaient un jour ou un autre remporté quelque avantage guerrier sur les

Indiens Rouges, ils en étaient redevables au nombre ou à la surprise,

mais, à armes égales, dix de ceux-ci auraient dérouté vingt-cinq de

ceux-là.

A leur tête marchait un chef de la plus belle prestance. Sa dignité,

on la reconnaissait aux dix plumes d'aigle dont il avait la chevelure

ornée, et plus encore à l'air de commandement empreint sur son visage.

Il aperçut, en même temps, Dubreuil que les flammes circonvenaient déjà,

et Kougib, qui rampait vers lui en le menaçant d'une hache.

--Ouah! fit-il en se jetant vers le bûcher, dont il éparpilla les

arbres embrasés d'un coup de pied, tandis que de l'autre il repoussait

l'angekkok-poglit.

Kougib mâchonna une imprécation entre ses dents et lança violemment sa

hache contre Dubreuil. Heureusement elle ne l'atteignit pas.

--Innuit-Ili! c'est Innuit-Ili! disait l'Indien Rouge en coupant les

liens de Guillaume.

--Ah! je l'ai manqué! je suis perdu! grommelait l'angekkok-poglit,

tâchant de retrouver une autre arme.

--Mon frère, rassure-toi; je te connais; tu es avec un ami continua le

libérateur en langue esquimaue.

Et il reçut dans ses robustes bras Dubreuil, qui ne pouvais se soutenir

à cause du gonflement de ses pieds.

--Tu me connais, mon frère? balbutia-t-il avec autant de surprise que de

joie.

--Oui, Kouckedaoui connaît l'ami de Toutou-Mak.

--Toutou-Mak!... mon frère l'a vue?... il sait où elle est?

--Kouckedaoui est son père! répondit l'Indien avec un mélange d'amour et

d'orgueil.

Fatigué par tant d'émotions diverses, stupéfait d'une révulsion si

subite, si inattendue, le capitaine Dubreuil se demandait s'il n'était

pas le jouet d'un rêve, et il portait des yeux hagards tantôt sur

l'Indien Rouge, tantôt sur les débris fumants du bûcher, tantôt sur

Kougib.

--Attends, mon frère, dit Kouckedaoui en le posant doucement à terre.

Puis il saisit au cou l'angekkok-poglit d'une main, lui planta son genou

sur la poitrine et tira un couteau.

--Non! non! mon frère, épargne-le! pour l'amour de Toutou-Mak,

épargne-le; je t'en supplie, épargne ce misérable! implora Dubreuil,

incapable de voir froidement commettre un homicide.

--L'épargner! est-ce ainsi que tu procèdes à l'égard de tes ennemis?

N'a-t-il pas voulu t'assassiner tout à l'heure?

--Tu es un lâche, plus lâche qu'une femme! Je te méprise! râlait Kougib

sous la pression du genou qui lui écrasait le thorax.

--Je t'en conjure, Kouckedaoui, laisse-le vivre, insista Dubreuil.

--Qu'il me laisse vivre, pour que j'achève de te tuer! reprit l'Esquimau

d'une voix-railleuse. Oui, de te tuer, comme j'ai tué ta Toutou-Mak!

--Que dit ce chien? s'écria l'Indien Bouge.

--Il prétend, le scélérat, qu'il a fait périr ta fille, répondit

Dubreuil.

--Toutou-Mak est la fille.....

--C'est ma fille, interrompit Kouckedaoui.

--Alors, Kougib mourra content, dit l'angekkok d'un ton joyeux, il

mourra content, car si l'enchanteur blanc lui échappe, il peut donner au

père de Toutou-Mak de» nouvelles de son enfant.

--Et quelles nouvelles lui peux-tu donner? s'enquit le Boethic étonné.

--Des nouvelles bien intéressantes, fut-il répliqué avec un accent

sarcastique.

--Parle.

--Kougib a été la cause de la mort de Toutou-Mak.

--Oh! l'infâme! murmura Dubreuil, essayant de se soulever.

--Tu mens! tu mens! repartit véhémentement l'Indien Rouge.

--Kougib n'est pas un Boethic pour mentir.

--Kougib! c'est toi qu'on nomme Kougib? Tu viens du Succanunga? proféra

Kouckedaoui avec une surprise mêlée de colère.

--Oui, repartit l'Esquimau, appuyant son affirmation d'un regard de

dédaigneuse fierté, je suis Kougib, angekkok-poglit des Uski de l'Est,

je viens du Succanunga. Si tu es le père de Toutou-Mak, sache que je

l'ai enlevée, et que, comme elle refusait de se donner à moi, Torngarsuk

l'a engloutie dans les flots, à ma requête.

--Ah! tu es Kougib, gronda l'Indien Rouge. Je suis aise de te trouver

enfin!... Je te cherchais, Kougib...je te cherchais... Pour te trouver,

pour te punir, pour te punir comme tu le mérites, je serais allé

jusqu'au Succanunga... Tu vois que j'avais envie de te connaître, de te

posséder!

--Ta fureur ne m'effraie guère! Tue-moi donc, si tu l'oses! Mais tu es

trop poltron. Les Indiens Rouges ont du lait au lieu de sang dans les

veines. Ils s'imaginent qu'ils font peur à leurs ennemis parce qu'ils

se peignent le corps en rouge; mais leur coeur est mou, leur bras est

débile comme celui des vieillards. Moi, si je n'étais pas blessé, je les

chasserais tous comme une troupe de lapins.

Pendant que l'angekkok-poglit parlait, Kouckedaoui s'était occupé à lui

lier les poignets.

--Nous verrons bientôt, dit-il en finissant, si le feu te trouve aussi

brave. Ta langue est fourchue et elle siffle comme celle d'une vipère.

Appelle ton Torngarsuk, dis-lui de te délivrer. Je l'en défie!

--Torngarsuk me vengera! Sa vengeance a déjà commencé. Tu la porteras

avec toi au milieu des tiens, en y introduisant ce magicien blanc!

Kougib affrontera la torture sans se plaindre, car sa mission est

remplie. Il a jeté la peste au milieu de ses ennemis les Indiens Rouges!

En prononçant ces paroles d'un ton prophétique, l'angekkok-poglit avait

les yeux tournés vers le capitaine Guillaume Dubreuil.

Kouckedaoui se rapprocha de celui-ci et dit:

--Comment, mon fils, es-tu tombé au pouvoir de ce carcajou? Toutou-Mak

m'avait appris que tu étais resté...

--Toutou-Mak! s'écria Dubreuil n'en pouvant croire ses oreilles; mais

elle vit donc encore?

--Elle vit! répondit simplement l'Indien.

--C'est faux! hurla Kougib.

--O mon Dieu! je vous remercie! s'écria dans sa langue maternelle

Guillaume en levant les yeux au ciel.

--C'est faux! faux! répétait l'angekkok avec rage.

--Mais, où est-elle? demanda vivement le Français.

--Elle est à Baccaléos.

--Quoi! vrai, mon frère? tu ne te trompes pas? tu ne me trompes pas?

faisait Dubreuil avec une agitation indicible.

--La langue de Kouckedaoui a toujours été droite. Il te dit que

Toutou-Mak est à Baccaléos, qu'elle vit: cela est. Elle t'attend,

Innuit-Ili. J'étais parti avec mes guerriers pour aller te chercher au

Succanunga. Te voici, je te ramènerai, je ferai le bonheur de celle que

tu aimes. Dis-moi maintenant, mon fils, qui t'a conduit ici.

--Le hasard, répondit Dubreuil. Croyant que ta fille était morte,

Kouckedaoui, j'avais construit un grand canot, pour retourner dans mon

pays. Triuniak, le père adoptif de Toutou-Mak, m'accompagnait...

--Triuniak, je sais, dit l'Indien Rouge, il t'accompagnait! Où est-il?

Mon coeur se gonfle à l'idée de le voir. Il fut bon pour Toutou-Mak, bon

pour toi, je l'aime. Montre-le-moi.

--Triuniak, reprit Dubreuil, m'avait quitté, quand j'ai été saisi et

conduit ici par les Esquimaux. Il doit rôder autour de ce village, sans

doute les guerriers de mon frère' l'auront épouvanté.

--Pourquoi n'êtes-vous pas débarqué à Baccaléos?

--Une tempête nous a forcés d'aborder sur cette côte; mais mon intention

était de me rendre à l'île que tu habites, mon frère.

--Tu espérais donc y retrouver Toutou-Mak?

--Hélas! non, mais on m'avait dit que les hommes de ma race! y

atterrissaient quelquefois.

--On t'avait dit juste, mon frère.

Un rayon de joie colora le visage pâli de Dubreuil. Il allait adresser

une foule de questions à Kouckedaoui, quand arrivèrent quelques

Indiens Rouges traînant à leur suite une dizaine de femmes et d'enfants

esquimaux.

A peine cette troupe fut-elle sur la place qu'une des femmes poussa un

cri.

--Kouckedaoui! mon époux! mon époux bien-aimé!

Et elle vola vers le chef, qui tressaillit après avoir levé les yeux.

--Est-ce Shanandithit? fit-il d'un ton plutôt froid qu'animé, en étrange

opposition avec cette explosion d'amour que sa vue avait arrachée à la

femme.

Cependant, Kouckedaoui était profondément ému, aussi ému que peut l'être

l'homme le plus sensible qui retrouve, après l'avoir perdue depuis

quinze ans, et perdue pour la seconde fois, une femme chérie, la mère

d'un enfant adoré. Mais la dignité indienne lui commandait de refouler

ces impressions, alors que les plus tendres passions l'agitaient

intérieurement.

--Ah! dit l'Indienne avec tristesse, ne me reconnaîtrais-tu plus?

--Mon coeur se serait desséché plutôt que d'oublier Shanandithit,

répondit Kouckedaoui. Il est heureux et satisfait, car Shanandithit a

toujours été celle qu'il a le plus aimée.

--Moi aussi, dit-elle, je n'ai cessé: de t'aimer. Le jour et la nuit

je pensais à toi; je soupirais pour le moment où tu me tirerais de

l'esclavage, et quoique le guerrier uskimè qui m'avait choisi comme

épouse fût bon pour moi, je ne pouvais arracher de mon coeur le souvenir

du vaillant Kouckedaoui.

--Il fut bon pour toi, Shanandithit! Je veux qu'on lui rende la liberté

s'il est fait prisonnier, repartit le chef, loin de paraître fâché que

sa femme eût accepté un autre mari durant sa captivité.

A cette époque, la jalousie était un sentiment presque ignoré des

Indiens de l'Amérique septentrionale; ils se prêtaient volontiers leurs

femmes, les offraient aux étrangers, et refuser leur présent eût été

le comble de l'impolitesse. Ce sont les Européens, c'est nous qui avons

importé ce vice chez eux, avec bien d'autres fléaux, malheureusement.

--Kouckedaoui est aussi généreux que brave! répondit la sauvagesse, que

ne puis-je, en récompense, lui rendre sa fille!

Et elle baissa douloureusement la tête.

--Notre fille nous est revenue, dit le chef.

--Toutou-Mak! s'écria Shanandithit, en relevant ses yeux mouillés sur

ceux de son mari.

--Toutou-Mak, affirma-t-il de nouveau.

--Où est-elle? dis-moi, Kouckedaoui, où elle est. Je n'ose croire à tant

de bonheur.

--Toutou-Mak est au fond du grand lac salé, dit alors Kougib d'un ton

moqueur.

Cette imprudente interruption ramena sur l'angekkok-poglit l'attention

de l'Indien Rouge.

--Je vais, dit il avec emportement, mettre fia à tes criailleries de

hibou.

Et appelant quelques-uns de ses compagnons:

--Reconstruisez le bûcher, leur ordonna-t-il, quand il sera prêt,

rôtissez ce chien hargneux.

Dubreuil essaya encore d'intervenir en faveur de Kougib. Ce fut en vain.

Kouckedaoui ne voulut pas céder. L'eût-il voulu, que sa bande ne l'eût

pas écouté. Il lui fallait une victime humaine pour immoler à Agreskoui,

sa divinité de la guerre; cette victime était là. Le sacrifice devait

être consommé. Du reste, l'angekkok-poglit ne faisait aucune tentative

pour apaiser les vainqueurs. Loin de là, il provoquait à plaisir leur

ressentiment par ses fanfaronnades et les injures dont il les accablait.

Pendant qu'on redressait le bûcher et que Kouckedaoui causait un peu à

l'écart avec Shanandithit, un _bouhinne_, magicien, qui accompagnait les

Indiens Rouges, posa brutalement la main sur Dubreuil, toujours assis à

l'endroit où le chef l'avait placé.

Il le secoua, en lui adressant des paroles que Guillaume ne comprit pas,

mais dont il devina à moitié le sens;--le bouhinne lui déclarait qu'il

était sa propriété.

Comme marque de son sacerdoce, ce sorcier portait sur le crâne un casque

fait avec la tête d'un ours, et à son cou pendait un sac, en peau de

caribou, orné de verroteries et de poils de porc-épic. Ce sac renfermait

les amulettes du jongleur, qui, d'ailleurs, était nu et vermillonné, de

l'occiput à la plante des pieds, comme la plupart des Indiens Rouges.

Pour imprimer plus de force à son discours, il fit un signe à deux

Boethics, ceux-ci accoururent, empoignèrent Dubreuil par les bras et

les jambes, et se disposèrent à l'aller porter sur le bûcher où l'on

attachait Kougib. Ne soupçonnant pas d'abord leurs intentions, Guillaume

n'opposa aucune résistance; mais en découvrant le but que se proposaient

les sauvages, il se débattit si vigoureusement que, malgré son état de

faiblesse, les Boethics avaient dû le lâcher et demander du secours,

quand Kouckedaoui arriva, attiré par le bruit de la lutte.

Une violente discussion s'engagea aussitôt entre lui et le bouhinne.

Cette discussion eut lieu dans un idiome que Dubreuil n'entendait pas.

Les gestes des deux Indiens lui apprirent pourtant que le jongleur

prétendait le brûler, et que Kouckedaoui repoussait cette prétention,

en attestant que l'homme blanc lui appartenait, car il l'avait pris

lui-même, et qu'il était maître d'en faire ce qu'il voulait.

Le sorcier insistait: l'immolation d'un blanc serait agréable à

Agreskoui. En pouvait-on douter? Quel intérêt Kouckedaoui avait-il à la

conservation de cet homme blanc?

Les Indiens Rouges, rassemblés autour d'eux, penchaient manifestement

pour leur bouhinne. Le chef résolut de couper court au différend.

--Si, s'écria-t-il en langue boethique, puis en langue esquimaue, si

quelqu'un de vous fait la plus légère égratignure à ce guerrier blanc,

je lui casserai la tête avec mon tomahawk.

Cette déclaration, accentuée par un mouvement significatif, imposa

aussitôt silence aux murmures qui commençaient à s'élever. Et le

bouhinne se retira en lançant à Dubreuil un regard courroucé.

Kouckedaoui baisa ensuite le Français sur le front et le menton, pour

indiquer qu'il l'adoptait, et que désormais sa personne était sacrée.

En même temps il lui dit:

--Ne réclame plus la grâce de Kougib; il ne l'aurait pas, et je ne

pourrais te soustraire à la fureur de mes guerriers; car, comme dans

chacune de nos expéditions heureuses nous avons l'habitude de sacrifier

un prisonnier mâle, et qu'il n'en a pas été fait d'autre que toi et

le Groënlandais dans celle-ci, s'il échappait à la mort, ma protection

serait peut-être insuffisante pour t'en préserver.

--Au moins, mon frère, rends-moi un service: éloigne-moi de ce

spectacle, qui m'afflige trop cruellement.

--Toutou-Mak m'avait bien dit que, quoique brave comme un ours blanc

et fort comme un morse, tu ne savais pas profiter de la défaite de ton

ennemi, fit le chef en souriant.

--Les gens de ma race pardonnent, et mon Dieu le commande! répondit

Dubreuil, tandis que Kouckedaoui le transportait dans une butte voisine,

et que, debout sur le bûcher, harcelé par ses tourmenteurs, qui lui

appliquaient un collier de haches rougies au feu, ou lui tenaillaient

les membres, ou lui tordaient les nerfs au moyen de morceaux d'ivoire

passés sous la peau, ou lui taillaient dans les jambes et les cuisses

des lambeaux de chair qu'ils dévoraient crus, Kougib bravait, du regard

et de la voix, les Boethics, en chantant fièrement son chant de mort:

--Qui êtes-vous, vous qui m'injuriez? Rien que des femmelettes. Vous

ne savez pas vous battre, vous ne savez même pas tirer une larme d'un

ennemi terrassé!

--Le grand exploit que de m'avoir pris! Vantez-vous-en! oui, allez vous

vanter, près de vos filles et de vos épouses, d'avoir pris un homme

blessé, impuissant à se défendre!

»O la noble prouesse! Quelle gloire pour vous, Indiens Rouges! On en

parlera chez vos arrière-neveux. Ils répéteront vos louanges et sur

vos tombeaux déposeront, au lieu d'armes, du fil, des aiguilles et des

ciseaux!

»Allons! frappez, frappez-moi. Je ne vous crains point, je ne soupirerai

ni ne me plaindrai. Mais vous ne savez même pas comment on torture un

ennemi. Faut-il vous l'apprendre?

»Montez ici, déracinez-moi les dents, arrachez mes ongles, incisez mes

membres, dans les plaies versez de l'huile bouillante. Et voulez-vous

mieux encore? écorchez-moi vivant. Puis vous roulerez mon corps sur du

sable fin, vous l'enduirez de miel et l'exposerez au soleil.

»Voilà comment on fait souffrir un guerrier, mais pas cependant un

Uski du Sud. Je défie à votre lâcheté d'imaginer un supplice capable

d'arracher un gémissement à un Uski du Sud.

»Parce que je venais du Nord, vous m'avez jugé timide comme vous,

amolli comme vous, sensible aux plus petites piqûres comme vous.

Détrompez-vous. Kougib est un homme; il mourra comme un homme.

»Mais auparavant apprenez encore de lui quelque chose. Recevez sa

prédiction dernière. Si ses compatriotes du Succanunga avaient son

courage, Indiens Rouges, ils posséderaient maintenant votre île.

»Allumez le feu de votre bûcher! il est temps. Je vous le répète, ô vil

troupeau de loups poltrons, vous ignorez l'art du bourreau, tout aussi

bien que celui du guerrier.

»Elle grimpe, la flamme; je la sens; elle me lèche, une caresse,

m'étreint tendrement. Voyez comme elle m'aime, comme je l'embrasse avec

amour, tandis que vous fuiriez honteusement ses baisers ardents!

»Indiens Bouges, souvenez-vous que l'homme blanc sera le vengeur de

Kougib. Vous avez repoussé les invasions des Uski septentrionaux, mais

vous tomberez sous les coups de la race blanche!

»Indiens Bouges, peureux, vantards, assassins, meurtriers, tribu

maudite, vous vous souviendrez de Kougib!...»

L'angekkok-poglit jeta cette imprécation avec la sombre énergie d'un

prophète inspiré, en agitant, à travers les flammes qui l'enveloppaient

de toutes parts, un bras déjà carbonisé, mais dont la terrible menace

fit reculer les Boethics d'épouvante.

La fille des indiens rouges · 第 27 / 52 题