Le reste de la troupe arrivait avec une effrayante célérité.
Pour secourir son ami, s'il échappait aux griffes de l'animal blessé,
Triuniak n'avait qu'un moyen. Il l'employa.
Sautant à la soute aux provisions, l'Esquimau saisit dans ses bras cinq
ou six gros quartiers de phoque, et remonta, d'un bond, sur le gaillard
d'avant.
Les ours arrivaient en groupe sous la poulaine du navire.
Triuniak leur lança la pâture, morceau par morceau. Les bêtes affamées
se précipitèrent, en grognant, en se disputant, sur cette proie, et,
pour un moment au moins s'écartèrent de la _Toutou-Mak_.
Pendant ce temps, sans perdre son sang-froid, Dubreuil avait plongé sous
le vaisseau et reparaissait à la poupe.
--Mon frère, lui dit Triuniak, change de pelisse et de bottes, tu en as
le loisir. J'amuse nos ennemis.
Une minute après, la toilette du capitaine était faite.
Muni d'une nouvelle lance, il se remettait à son poste à côté de
Triuniak.
A cet instant, une pique sortit obliquement de l'eau, puis une tête
longue, blanche, pantelante, puis le corps du monstre que Guillaume
avait blessé. Péniblement, et en soufflant comme un soufflet de forge,
il gravit sur un glaçon. On le vit ensuite arracher, avec ses énormes
griffes, l'arme fichée dans son oeil, la briser de fureur, ramasser de
la neige dans sa patte et l'appliquer sur sa plaie, comme s'il eût eu
connaissance des effets styptiques du froid.
Cela fait, il leva son mufle sanglant vers ses ennemis, articula un
grognement et revint à la charge.
Triuniak l'attendait de pied ferme; il lui décocha une agliguk, flèche
volante, qui le renversa cette fois pour ne se relever jamais. Ses
compagnons alors se ruèrent sur son cadavre, le tirèrent sur la plage et
le déchiquetèrent à belles dents.
Repus par ce banquet _fratriphage_, ils s'éloignèrent enfin, délivrant
nos voyageurs des transes assez vives qu'ils leur avaient causées.
Cependant le retour de ces redoutables carnassiers était à craindre;
c'est pourquoi Triuniak proposa de les poursuivre tandis que
l'apaisement de leur faim les rendait lourds et plus faciles à tuer.
Dubreuil approuva son conseil. Comme nos hommes avaient perdu un kaiak,
ils retournèrent à la côte sur leur ommiah.
En arrivant au sommet, ils découvrirent les ours fuyant vers le nord,
ardemment pressés par une bande d'Esquimaux.
--Voilà nos alliés, dit Triuniak, en montrant les Indiens.
--Penses-tu, mon père, que nous devions nous montrer à eux? demanda
Dubreuil.
--Je t'ai dit qu'ils nous recevront comme des frères.
--Mais il y a longtemps que tu ne les as vus. Peut-être leurs
dispositions ont-elles changé depuis lors.
--Le coeur des enfants de Torngarsuk ne change jamais, répondit Triuniak
l'un ton convaincu.
--Je te crois. Pourtant, j'aimerais mieux les éviter. Nous n'avons
pas besoin d'eux. Il y a ici des pins, de la résine, le gibier paraît
abondant. Si tu étais de mon avis, nous ferions à notre navire les
réparations qu'il exige, et nous repartirions immédiatement.
Cette proposition ne paraissait pas sourire au Groënlandais. Peut-être
les dangers qu'il avait courus le dégoûtaient-ils déjà de son projet,
peut-être le désir de revoir d'anciens amis l'emportait-il dans son
esprit sur toute autre considération. Quoi qu'il en soit, il répondit à
Dubreuil:
--Mon fils, nous ne poumons éviter tes Uski de ce pays.
--Oh! dans-quatre ou cinq jours nous remettrons à la voile!
--Mais les Uski chassent constamment dans ces parages. Si nous avions
l'air de les fuir, ils nous traiteraient en ennemis. Je te le dis,
portons-leur des présents.
--Des présente! nous n'en avons pas.
--Mon fils a oublié qu'il nous reste un morse tout entier. Nous les
inviterons à le partager avec nous.
--Soit! que Triuniak fasse comme il l'entend! dit le capitaine en
refoulant le dépit que lui causait l'obstination du Groënlandais.
Ils marchèrent donc à la rencontre des Esquimaux. Au surplus,
eussent-ils voulu se cacher alors, qu'il était trop tard. On les avait
aperçus, et les chasseurs avaient détaché deux de leurs hommes pour
reconnaître les étrangers.
Parvenus à quelques pas d'eux, les émissaires firent une halte et
préparèrent leurs armes avec des intentions hostiles.
Ils étaient vêtus à peu près comme les Esquimaux du Groënland, mais ils
en différaient beaucoup par leur physionomie dure et repoussante. En
leur présence, on se sentait devant une tribu belliqueuse et d'humeur
jalouse.
--Dépose tes armes, mon fils, dit Triuniak au capitaine, en jetant sur
la neige son arc, ses flèches et sa lance.
Dubreuil lui obéit à contre-coeur.
Triuniak s'avança paisiblement alors vers les arrivants. Mais ceux-ci
restèrent armés.
--Mon frère, dit le Groënlandais, je suis Triuniak du Succanunga. J'ai
fait avec vous la guerre aux Boethics. Voulez-vous allumer une lampe
avec nous?
--Pourquoi mon frère a-t-il quitté le Succanunga? s'écria l'un des
Indiens, dans la même langue que Triuniak, mais avec un accent que
Dubreuil eut quelque peine à saisir.
--Moi et mon fils Innuit-Ili, nous avons quitté le pays pour visiter les
braves guerriers d'Itteblinik,[17] répondit-il.
[Note 17: Mot à mot: _contrée des marais glacés_ (Labrador).]
--Est-ce bien là la raison? fit le sauvage d'un ton soupçonneux.
--La langue de Triuniak n'est pas fourchue et son coeur est droit,
répliqua fièrement le Groënlandais. Que mes frères demandent à mon fils!
Dubreuil s'approcha alors.
A sa vue, les nouveaux venus poussèrent un cri de surprise.
--Heigh-yaou!
--C'est, reprit Triuniak, un homme blanc que j'ai adopté.
--Heigh-yaou! heigh-yaou! répétaient les autres.
--Nos frères feront-ils amitié avec nous?
Mais les Uskimé, après avoir échangé un regard d'intelligence,
tournèrent les talons et coururent à toutes jambes rejoindre leurs
compagnons qui disparaissaient dans le lointain.
Cette brusque rupture sembla contrarier Triuniak. Un nuage passa sur son
front, il mâchonna quelques paroles inintelligibles et alla reprendre
ses armes, qu'il examina avec soin.
--Mon père n'est pas satisfait, dit Dubreuil en l'imitant.
--Non; mais attendons.
--Ne vaudrait-il pas mieux rentrer sur le vaisseau? Là, nous pourrions
nous défendre, en cas d'attaque.
--Ton conseil est prudent, Innuit-Ili; mais si nous témoignions de la
crainte, nous en inspirerions aussi, et comme nous ne sommes pas les
plus forts, cette crainte nous serait funeste. On ne redoute pas un
homme qui vous tend la main, on se met en garde contre celui qui se
cache.
--Je veux bien admettre la justesse de ton raisonnement, père.
Néanmoins, qu'allons-nous faire? Nous ne pouvons demeurer ici jusqu'au
retour des Uski. Qui sait même s'ils reviendront?
--Ils reviendront, sois-en sûr, mon fils.
--Pas avant qu'ils aient terminé leur chasse! fit Guillaume avec une
teinte d'impatience.
--Peut-être, répondit le Groënlandais d'un air rêveur.
--Dressons alors notre tente.
--Oui. J'irai au koné pendant que tu prépareras un emplacement. Je
rapporterai les peaux, les piquets et des provisions, afin que nous
fassions chaudière lorsque les Uski arriveront.
Ils se trouvaient à un demi-mille environ de la baie où était mouillée
la _Toutou-Mak_. Mais, de ce lieu, on ne la pouvait apercevoir, à cause
de la grande élévation des falaises de glace qui bastionnaient la rade.
Triuniak s'étant éloigné, Dubreuil se mit à creuser des trous pour y
ficher les pieux de leur tente.
Tout occupé à sa besogne, il ne vit pas venir un individu qui se
glissait, en rampant, derrière les glaçons épars sur la côte, et
avançait doucement, en prenant toutes les précautions possibles pour
n'être pas découvert.
Parvenu, de la sorte, à une vingtaine de pas de Dubreuil, il allongea
sa tête au-dessus d'un banc de neige, regarda le Français, comme pour
s'assurer de l'identité de son homme, puis il s'agenouilla, essaya avec
le doigt la corde de son arc, y mit une flèche et ajusta.
Une seconde de plus, c'en était fait de Guillaume.
Mais à ce moment il leva les yeux, et ses regards tombèrent droit sur
l'ennemi.
Celui-ci en fut tellement surpris que sa main trembla, et le trait
mortel, déviant du but, passa à quelques lignes du capitaine.
--Kougib! s'écria Dubreuil, se précipitant en trois bonds sur
l'assassin.
L'Esquimau se sauva. Mais le Français avait le jarret solide, il attrapa
son meurtrier, le saisit par le capuchon de sa jaquette. Un seul effort
de Kougib mit en deux le vêtement, dont une partie resta entre les mains
du capitaine, qui tomba à la renverse.
--Ah! scélérat, tu ne m'échapperas pas! proférait-il en se relevant
lestement.
Mais le Groënlandais avait gagné du terrain.
Dubreuil n'aurait pas réussi à l'atteindre de nouveau; il eut recours
à son arc, qu'il portait sur le dos au moment de l'attaque. Il avait
l'oeil aussi sûr que le poignet. Sa flèche frappa Kougib entre les
épaules.
La douleur arracha un cri au sauvage.
Cependant, il continua sa course. Mais le sang coulait abondamment de
sa blessure. Ses forces diminuaient. Bientôt le frisson circula dans ses
veines; ses jambes chancelaient. Il s'arrêta, tourna la tête. Innuit-Ili
fondait sur lui.
Kougib pensa que sa dernière heure était proche; mais il avait encore
assez de vigueur pour vendre chèrement son existence, sinon pour
perpétrer enfin l'horrible vengeance qu'il méditait depuis la mort de
Pumè.
Se laissant choir sur le dos, comme s'il était épuisé, sous lui il
cacha une flèche, et repoussa son carquois et son arc, afin d'ôter toute
méfiance à son adversaire.
Cette perfidie fut déjouée.
Dubreuil avait trop appris à le connaître pour ne pas rester sur ses
gardes.
Certain de tenir l'Indien en son pouvoir, il recula à deux pas, et le
menaçant de sa lance:
--Misérable! lui cria-t-il, voilà trois fois que tu attentes à mes
jours! La première, je t'avais pardonné, mais aujourd'hui tu expieras
tes forfaits.
Une grimace railleuse contracta les traits du sauvage.
--Ris encore, car c'est ton dernier rire.... Cependant, ajouta-t-il en
se reprenant, je me laisserai aller à la pitié, car je te méprise plus
que je ne te crains, mais à une condition: tu me diras ce que tu as fait
de la fille de Triuniak.
Kougib ne répondit pas. Le corps immobile comme une statue, mais le
visage étincelant d'animation, il narguait le capitaine.
--Veux-tu parler? commanda Dubreuil, en brandissant sa lance.
--L'Uski, dit-il froidement, se moque d'Innuit-Ili. C'est un fils de
louve blanche.
--Où est Toutou-Mak? reprit Dubreuil, peu sensible à cette injure.
--Kougib le sait.
--Et Kougib me le dira!
--Kougib est libre d'ouvrir ses lèvres ou de les fermer, répliqua
l'Indien avec hauteur.
--Si tu refuses, je te tuerai comme un chien.
--Je suis entre tes mains; tue-moi, si tu le veux.
Cette audace, ce dédain de la mort émerveillèrent le capitaine Dubreuil.
L'intimidation n'ayant pas de prise sur l'Esquimau, il recourut à
la douceur, car il lui importait bien plus de connaître le sort
de Toutou-Mak que de se constituer le bourreau de cette brute
superstitieuse. C'était là où l'attendait Kougib.
--Non, dit le capitaine, non je ne te ferai point de mal; je panserai
même ta blessure, si tu consens à répondre un mot, un seul! La fille de
Triuniak vit-elle?
--Ah! fit le Groënlandais du fond de sa gorge, comme s'il allait
expirer, ah! je meurs... soulève-moi, mon frère... soulève...
Ses paupières se fermaient, sa bouche frissonnait, ses membres
grelottaient.
Dubreuil tomba dans le piège. Croyant que Kougib était sous l'empire du
froid qui précède le trépas, il oublia ses ressentiments, sa prudence
habituelle, et se pencha vers lui pour le mettre sur son séant.
L'Indien guettait ce moment, comme le carcajou guette sa proie.
D'un élan il fut sur pied, sa flèche serrée dans la main droite; d'un
autre, l'arme fut plantée sur la poitrine du Français. Mais celui-ci
avait amorti le coup en le parant avec son bras. Le dard glissa sur les
côtes, et Dubreuil, étreignant le sauvage par la taille, le renversa à
terre.
Un moment ils roulèrent comme deux serpents entrelacés.
Baignés de sang, la respiration haletante, se martelant des mains, des
pieds, de la tête, ils luttèrent pendant plus de cinq minutes, sans
que la victoire parût tourner d'un côté plutôt que d'un autre. Si le
capitaine était plus robuste le Groënlandais était plus agile; si le
premier était moins grièvement blessé, l'autre avait l'habitude de ces
combat corps à corps, et peut-être aurait-il fini par triompher de son
antagoniste; mais une idée le préoccupait: c'était de retirer de sa
botte un couteau placé dans une gaine cousue à la tige, suivant la
coutume esquimaue.
Cette pensée le perdit: car, ayant dégagé une de ses mains, il n'eut
plus la force de contenir avec l'autre Dubreuil, qui le coucha sous
lui, et, d'un foudroyant coup de poing en plein visage, lui fit perdre
connaissance.
Aussitôt, le capitaine lia les pieds de l'Indien avec la corde de l'un
des arcs, puis il retourna son corps inerte, et avec la corde de l'autre
arc lui attacha solidement les poignets derrière le dos.
Après cette double opération, Dubreuil ouvrit sa pelisse examina sa
blessure.
Elle était sans gravité.
Laissant Kougib, toujours insensible, derrière le monticule de glace et
de neige fondante où cette scène s'était passée, il reprit le chemin du
campement, dont il était à une distance assez grande.
A son arrivée, il trouva Triuniak inquiet de son absence et qui le
cherchait aux environs.
--Kougib! lui cria-t-il de loin.
--Kougib!! Que veux-tu dire, Innuit-Ili?
--Kougib est ici... Je l'ai vu!
--Ah! mon fils, dis-tu vrai? Où est-il? répliqua Triuniak, avec une
agitation qui devait être intérieurement bien puissante, puisqu'elle
s'exprimait dans tout son maintien.
--Il est là, à demi-mort, fit Dubreuil en indiquant la direction du
théâtre du drame.
--Mais, Toutou-Mak? fut-il demandé d'une voix altérée.
--Nous saurons ce qu'elle est devenue.
--Il ne l'a point tuée!
--J'espère que non.
--Oh! s'écria le Groënlandais, pleurant de joie, remercie ton Dieu pour
moi, Innuit-Ili, remercie-le bien et dis-lui que Triuniak a le coeur
bon, qu'il lui fera tous les présents...
--Viens vite! viens vite, mon père! Allons chercher Kougib. Nous le
traînerons ici. C'est lui qui nous apprendra où est Toutou-Mak, et,
ajouta-t-il d'un ton sombre, s'il refuse de parler, je me charge de l'y
contraindre.
--Courons, courons! mais qu'auparavant je t'embrasse! dit Triuniak, en
proie à une émotion inexprimable.
Et il se jeta dans les bras du jeune homme.
De pareilles effusions sont si contraires à la réserve habituelle
des Esquimaux, que, peu après, Triuniak en rougit comme d'une action
mauvaise.
--Il faut me pardonner, mon fils, dit-il à Dubreuil, qui ne songeait,
certes, guère à lui en vouloir, il faut me pardonner, car j'aime tant ma
fille... ma belle Toutou-Mak:
--Je te pardonne de si grand coeur que, si nous avions le temps, je te
prierais de recommencer, père, répondit le capitaine en souriant.
Accélérant le pas, ils furent bientôt transportés sur la lieu du combat.
Mais, à leur profond mécompte, ils ne trouvèrent que des traces de sang
et des débris de cordes, le corps de Kougib n'y était plus.
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