L'hiver était venu, le long, le terrible, hiver des régions boréales,
avec ses froids épouvantables qui font fendre les arbres, éclater les
rochers, avec ses épais brouillards, ses vapeurs de glace fumantes[12],
qui brûlent, enlèvent la peau de quiconque s'expose à leur contact, avec
ses tourmentes de neige, qui répandent la désolation et la mort partout
où elles traînent leur livide linceul.
[Note 12: Les Canadiens-Français leur ont donné le nom de fumée de
glace. Ce sont des vapeurs qui jaillissent des crevasses de la glace
marine ou de la surface des lacs, et qui, formant dans l'air un réseau
transparent et solide, sont souvent poussées par le vent, rasent le sol,
dévastent tout devant elles, et tuent parfois les hommes et les animaux
qu'elles atteignent.]
Alors se lamentent les êtres vivants: l'homme murmure dans sa hutte
souterraine, le renard glapit aigrement à la recherche d'une maigre
proie, l'ours grogne en sa tanière, les lourds cétacés mugissent dans
les antres marins, et les corbeaux croassent d'un ton lugubre sous un
ciel de plomb.
Le capitaine Guillaume Dubreuil n'avait pas quitté son lit de
souffrances depuis trois mois. Cependant l'état du malade s'améliorait,
au grand contentement du pauvre Triuniak, car son protégé avait bien
failli succomber aux affreuses blessures que lui avait faites le renne.
Et, plus d'une fois, le patient s'était rappelé le proverbe français:
_Au cerf la bière, au sanglier le mière_. Accablé par les douleurs
physiques et morales, il souhaitait presque de mourir.
Que lui importait la vie! quel charme offrait-elle maintenant à son
esprit abattu, à son coeur flétri! Toutou-Mak n'avait pas été retrouvée,
malgré les minutieuses recherches de Triuniak. Il n'était pas probable
qu'elle reparût au village. N'était-il même pas préférable qu'elle n'y
revint jamais, si elle existait encore? Kougib, l'infâme Kougib l'avait
enlevée. On n'en pouvait plus douter, puisque sa loge était vide depuis
la nuit où l'on avait cessé de voir Toutou-Mak!
Cependant, à mesure qu'il renaissait à la santé, Dubreuil reprenait
quelque goût aux choses de ce monde. Il achevait de se perfectionner
dans la langue esquimaue, et recueillait soigneusement toutes les
informations qu'il pouvait obtenir sur la topographie du pays et des
contrées avoisinantes.
C'est ainsi qu'il apprit que la partie du Succanunga où il se trouvait
était séparée au nord-ouest d'une terre moins aride et plus chaude, par
un bras de mer que les Uskimé avaient traversé jadis en une demi-lune
pour aller s'établir au sud, sur une île très-rapprochée de cette terre,
et où la nuit était égale au jour.
--C'est là, lui dit un vieillard qui lui donnait ces indications, c'est
là qu'Ajut a reconnu son frère Anningait dans son amant.
Guillaume savait que les Groënlandais appellent de ces noms le soleil
et la lune. Mais, pour eux, la lune est un jeune homme (Anningait), le
soleil est une jolie femme (Ajut).
--Comment cela? demanda-t-il.
--Je vais te le dire, mon frère.
Un soir, Ajut et Anningait étaient réunis avec plusieurs amis, dans une
loge de cette île où ils se régalaient de chair d'ours et de graisse de
phoque. On avait allumé des lampes, quoique ce fût en été, car, là-bas,
ce n'est pas comme chez nous, il fait sombre la nuit. Anningait avait
une passion pour sa soeur à l'insu de celle-ci. Après le banquet,
il voulut lui faire des caresses sans être vu, et par conséquent il
éteignit les lumières. Mais elle, très-curieuse comme la plupart des
femmes, n'aimait pas ces caresses dérobées. Alors, elle noircit ses
mains avec de la suie, afin d'en marquer les mains, la face et les
vêtements de l'amant inconnu qui s'adressait à elle. Telle est la
raison des taches qu'on distingue sur Anningait; car, portant, en cette
circonstance, un costume de peau de daim blanche, il fut tout maculé de
suie. Ajut sortit ensuite pour allumer une mèche de mousse. Anningait
en fit autant. Mais la flamme de sa mousse fut éteinte. C'est pourquoi
Anningait (la lune) ressemble à un charbon ardent et ne brille pas comme
Ajut (le soleil). Tous deux rentrèrent dans la maison, Anningait se mit
à poursuivre Ajut, qui s'enfuit dans les airs, l'autre courant sur ses
pas. C'est ainsi qu'ils continuent de se donner la chasse, quoique la
carrière d'Ajut soit bien plus élevée que celle d'Anningait.
--Revenons à ce que tu me disais, mon père, reprit Dubreuil, après cette
explication. Cette île est située au sud?
--Oui, mon fils, au sud de la terre ferme.
--Son climat est moins rigoureux que celui-ci?
--Beaucoup moins. On y voit de grandes forêts d'arbres comme celui que
tu as ramené de la côte avec Triuniak. Le gibier abonde. Les lacs et
les rivières ne restent gelés que pendant cinq lunes, et la mer, tout
autour, est poissonneuse.
--L'île est-elle habitée?
--Elle est peuplée par des hommes rouges, appelés Boethics.
--Ah! ce sont les Indiens-Rouges! s'écria Dubreuil, se rappelant que
Triuniak lui avait dit que Toutou-Mak était originaire de cette tribu.
Les paroles du vieillard l'intéressaient vivement, car, si elles étaient
exactes, cette île devait émerger de l'Océan atlantique, sur la route de
France, vers la mer polaire, par les 47° de latitude nord environ. Mais,
en apprenant qu'elle avait été la patrie de l'infortunée Toutou-Mak,
l'intérêt du capitaine augmenta encore, sans qu'il sût vraiment
pourquoi.
--Ce sont des hommes rouges, ennemis des hommes cuivrés, répondit son
interlocuteur.
--Tu les as vus, mon père?
--Je les ai vus, il y a bien, bien des lunes, quand les Uski sont allés
vers l'Orient, pour y établir leur résidence. Nous comptions alors une
foule d'hommes braves et déterminés. Mais la maladie, le scorbut, les
a fait tomber comme tombe la neige dans un tourbillon, et les gens de
l'île nous ont repoussés.
--Je croyais que vous aviez été les plus forts!
--Les plus forts! Si nous l'eussions été, mon fils, est-ce que nous
habiterions le Succanunga? est-ce que nous aurions quitté cette île
après l'avoir conquise? Penses-tu que les Uski n'aimeraient pas mieux
résider sous un ciel doux où l'hiver ne dure que sept mois, où l'été
fait mûrir toute sorte de fruits savoureux, où les cours d'eau
sont obstrués par le saumon, les bois encombrés par les rennes, que
d'arracher une maigre subsistance à cette ingrate et détestable contrée!
De mon temps les jeunes gens étaient plus courageux! Ah! ils ne se
seraient pas laissé ainsi endormir dans la misère et le dénuement,
tandis qu'à quelques journées d'eux règnent l'abondance et la fertilité!
Et le vieil Esquimau secoua douloureusement sa tête blanchie par les
ans.
--Cette île, mon père en connaît-il le nom?
--Les Boethics l'appellent Baccaléos.[13]
[Note 13: C'est à cette île qu'on donne à présent le nom de
Terre-Neuve.]
--Baccaléos! fit Dubreuil tressaillant et passant les mains sur son
front, comme pour évoquer des souvenirs; j'ai déjà entendu prononcer ce
nom... oui... par des pêcheurs normands, ajouta-t-il en aparté.
--Les hommes rouges, dit le vieillard, m'ont rapporté avoir vu des
hommes blancs comme toi, avec qui ils avaient échangé du poisson contre
des ustensiles de même matière que les boutons de l'habit que tu avais
en arrivant chez nous. Des hommes blancs étaient, disaient-ils, montés
sur des _konè_[14] aussi hauts qu'une montagne de glace et aussi grands
qu'une baleine.
[Note 14: Le plus grand canot des Esquimaux. Ils s'en servent pour la
pêche de la baleine.]
--Mais baccaléos n'est-il pas le nom d'un poisson? s'enquit le
capitaine Guillaume, prêtant une attention de plus en plus vive à ces
renseignements.
--Oui, c'est le nom d'un poisson long comme une flèche, à grosse tête,
couvert d'écailles grises sur le dos, blanches sous le ventre, avec des
taches jaunes. Il fraie quelquefois dans nos baies, mais rarement.
--La molue[15] pensa Dubreuil, la description est parfaite.
[Note 15: Nom donné autrefois à la morue.]
--On le prend sur le bord de la mer, en quantités si considérables
qu'une seule pêche suffirait pour nourrir tout notre village pendant une
saison.
--Mais l'île est-elle vaste?
--Ah! mon fils, je ne sais pas quelle est son étendue. Je me rappelle,
cependant, avoir entendu dire qu'il fallait une lune à un kaiak pour en
faire le tour.
--Mon père y est demeuré longtemps?
--Deux ans, mon fils. Fait prisonnier par les hommes rouges, je suis
resté en captivité jusqu'à ce que j'aie pu m'échapper.
--As-tu connu les parents de Toutou-Mak? interrogea Dubreuil d'un ton
mélancolique.
--Non, je n'ai pas connu les parents de la fille adoptée par Triuniak.
Je sais seulement que son père commandait les hommes rouges. Elle tomba
entre les mains des Uski le jour de notre débarquement dans l'île. Mais
comme je fus pris moi-même ce jour-là, je ne savais pas ce qu'elle était
devenue, quand, à mon retour, je la retrouvai ici.
--Mon frère pourrait-il me dire quel est le caractère de ces Indiens?
--Je les déteste et je les méprise. Ce sont les enfants d'une chienne et
d'un loup, s'écria le vieillard avec autant de dédain que de dégoût.
Vainement Dubreuil essaya-t-il de le questionner davantage sur ce sujet,
il n'en put tirer une réponse satisfaisante.
Avec les données et les notions qu'il avait acquises, le capitaine
dressa, sur une peau de renne bien passée, une carte des côtes du pays
où il supposait être, avec le bras de mer désigné par le vieillard, et
l'île de Baccaléos, par rapport à leur position présumée sur le globe.
Tout grossièrement esquissée qu'elle fût, cette carte ne manquait pas
d'exactitude.
Sa confection, loin de décourager Guillaume par la vue de la grande
distance où il était de sa patrie, lui releva le moral. Il se dit
qu'avec un bateau de quelques tonneaux on pourrait franchir l'Océan,
ou tout au moins le détroit dont lui avait parié le Groënlandais, de là
gagner Baccaléos, et pourquoi pas ensuite les rives de France? Peut-être
que, tandis qu'on serait sur l'île, un vaisseau européen y viendrait
faire la traite!
Au pis aller, mieux valait cent fois mourir d'une prompte mort au fond
de la mer que de périr lentement sur les glaces du Succanunga.
Mais le bateau, où le trouver? Partir en kaiak eût été un suicide?
L'ommiah ou le konè n'offrent guère plus de chance! quoique l'un et
l'autre soient une embarcation assez spacieuse, où les Esquimaux logent
leurs femmes, leurs enfants et leurs effets, quand ils entreprennent
quelque lointaine expédition, et quoique ce fût assurément sur ces
bateaux qu'ils avaient dû passer à Baccaléos. Mais ils connaissaient la
route, étaient en nombre, et rompus à ce genre de navigation.
Dubreuil, pourtant, avait fini par se décider à fuir, à tout hasard, sur
un konè, dès que l'hiver serait fini, quand il lui vint une idée.
Il appela Triuniak;
--Mon père, lui dit-il, voudrait-il me faire un présent?
--Tout ce que j'ai est à toi, Innuit-Ili, répondit cordialement
l'Esquimau.
--Je désire avoir l'arbre que nous avons trouvé près de la crique à
l'Ours.
--Le pin? dit Triuniak:, presque fâché d'avoir engagé sa parole.
--Ce pin?
--Que veut en faire mon fils?
--Je veux faire un grand canot.
--Le Groënlandais se mit à rire.
--Innuit-Ili se moque de Triuniak, dit-il gaiement.
--Tu verras que non, mon père.
La torche de l'espérance était rallumée dans son cerveau. Le capitaine
recouvra promptement ses forces, son activité, son intelligence. Donnez
un but noble aux passions de l'homme, elles le conduiront bien, elles
feront son bonheur, mais, pour Dieu, gardez-vous de les supprimer, car
vous ne feriez plus de lui qu'un être faible, mou, sans utilité pour les
autres, à charge à lui-même. La passion, c'est le mobile et l'expression
de la vitalité.
Que vos efforts tendent donc toujours à lui imprimer une direction
utile, jamais à l'étouffer.
Dès qu'il se put lever, Guillaume Dubreuil alla visiter son arbre,
enseveli sous six pieds de neige, devant la cabane de Triuniak. Il le
fit exhumer. C'était un pin de la grande espèce, dont le tronc mesurait
dix toises en longueur et quatre de circonférence.
Sur son emplacement même, le capitaine bâtit une cabane voûtée, avec des
moellons taillés dans un banc de neige durcie, sur lesquels on répandit
de l'eau chaude pour cimenter la maçonnerie par la gelée. Des disques
de glace, placés de distance en distance, éclairaient l'intérieur de la
hutte.
Enfermé chaudement dans son chantier, avec une hache de pierre et une
bisaiguë en dent de narval, il équarrit le gigantesque pin, lui donna
la forme d'un vaisseau; avec le feu et une herminette dont il avait
emprunté le tranchant à une défense de morse, il le creusa, l'évida
et obtint ainsi une embarcation longue de cinquante pieds, profonde de
cinq.
Les Uskimé étaient dans l'admiration. Jamais ils n'avaient vu pareil
navire.
Leur surprise ne devait pas en rester là.
Guillaume fit abattre tous les plus gros arbres qu'on put trouver
aux environs. Malgré l'imperfection de ses instruments et la mauvaise
qualité du bois, il réussit à fabriquer des planches, dont il fit une
quille, des bordages et des préceintes pour son vaisseau. Le tout
fut recouvert de peaux, afin de le rendre étanche autant que pour le
consolider.
Avec ses oeuvres mortes, le bâtiment eut alors sept pieds d'élévation,
et une largeur de cinq.
Enchanté d'une construction dont il espérait tant, Guillaume songea à
la ponter sur toute son étendue. Mais le bois lui manquait. Il fallut
se contenter d'élever deux demi-ponts à la proue et à la poupe, avec une
passerelle au-dessus du maître-bau, passerelle destinée à soutenir le
mât principal du bâtiment.
On pense bien que, dans ces travaux, Dubreuil fut aidé par Triuniak et
plusieurs Uskimé, tous ignorant le but du capitaine, beaucoup comptant
toutefois que le navire leur servirait un jour pour opérer une descente
sur l'île des Indiens-Rouges.
Seul, Triuniak soupçonnait peut-être les intentions de son hôte. Mais il
était trop prudent pour laisser percer ses conjectures.
La coque du bateau terminée, Guillaume s'occupa du gréement. Il eut
grand'peine à se procurer l'arbre nécessaire pour son mât principal.
Quant aux voiles, aux cordages, les phoques, morses et rennes en firent
les frais. Il manquait encore une ancre. L'ingéniosité du capitaine
y suppléa. Dans une lourde pierre, façonnée en croissant, il ficha
solidement des défenses de walrus: ce furent les pattes, une corne de
narval, plantée au milieu du caillou, fut la verge; un fanon et un os de
baleine, les jas et l'arganeau.
A la fin de mai, l'oeuvre était terminée: mais Dubreuil avait plus d'une
fois besogné sans relâche pendant quinze heures.
Restait une opération d'exécution difficile: le lancement, car on était
à plus d'une lieue de la côte.
Tous les traîneaux du village sont rassemblés. Le bâtiment est assujetti
sur les uns. Sur les autres, on place ses mâts, ses agrès.
Cinquante chiens sont attelés à la pesante machine, qui s'ébranle et
suit bientôt un chenan de glace uni, disposé à cet effet.
On arrive à la côte.
Là, Dubreuil, qui songe à tout, qui veille à tout, a préparé un plan
incliné, et un bâti latéral de glaçons, avec un bassin d'eau entièrement
libre au-dessous.
Par le moyen de leviers et de rouleaux, le navire est poussé dans le
coulisseau, des Uskimé placés derrière, avec des câbles fixés à la
poupe, l'empêchent de plonger trop précipitamment dans les flots.
Le capitaine donne un signal convenu, ses hommes filent leurs lignes,
et la _Toutou-Mak_ (ainsi Guillaume avait-il baptisé le bateau) glisse
doucement et arrive sans accident à la mer, où elle se balance avec
grâce, aux acclamations de tous les spectateurs.
Le coeur de Dubreuil était trop plein. Oubliant la compagnie qui
l'entourait, il tomba à genoux, éleva ses mains vers le ciel, et
remercia celui qui avait inspiré son entreprise et lui avait prêté le
courage et l'adresse pour la mener à bien.
Ensuite, il établit le gouvernail, le mat de beaupré et le grand mât au
sommet duquel furent arborées les couleurs de France, sous forme d'un
pavillon blanc, en duvet de cygne, tissé, hélas! pour un autre usage,
par la pauvre Toutou-Mak.
La journée ne pouvait se terminer sans une fête.
Elle eut lieu dans le chantier, Triuniak présida aux préparatifs;
tous ceux qui avaient concouru à la construction de la _Toutou-Mak_ y
assistèrent avec leurs femmes.
Ce fut, comme toujours, une colossale goinfrerie, aux dépens des
troupeaux amphibies de la côte.
Des chants, des danses au son du tambourin, vinrent ensuite seconder le
travail de la digestion, et, pour bouquet, les Uskimé se livrèrent fort
amicalement à l'échange de leurs huileuses cunè. Un simple rideau de
pelleterie tendu dans le fond de la loge voilait seul les doux mystères
des Groënlandais, qui, à tour de rôle, allaient s'ébattre dans la
voluptueuse retraite.
De bonne heure, Dubreuil avait quitté ses convives et il s'était retiré
à bord de son navire; car, craignant que la malveillance de quelque
ennemi ne détruisît, par l'eau ou par le feu, l'ouvrage qui lui avait
coûté tant de patience, il avait résolu d'en faire sa demeure, jusqu'au
jour de son départ.
Le brave capitaine, réfléchissant à ce départ, le désirait et
l'appréhendait en même temps. Il lui semblait dur de se sauver comme un
criminel, de délaisser Triuniak qui le traitait en fils, et auquel il
s'était sincèrement attaché. Si l'Esquimau eût voulu l'accompagner,
avec quelle satisfaction il l'aurait associé à sa fortune! Mais Triuniak
aimait trop, sans doute, la terre qui l'avait vu naître pour se risquer
dans un voyage d'aventure. Le prévenir de ce voyage? Non. Il chercherait
à arrêter Dubreuil par telle ou telle considération. Peut-être son dépit
de n'être pas écouté le pousserait-il à anéantir le vaisseau!
--Non, non, s'écria Guillaume, je dois mettre à la voile brusquement,
sans souffler mot de mon projet, et à la grâce de Dieu!
Cette exclamation venait de lui échapper, le lendemain matin, alors
qu'il arrimait différents objets dans sa cabine, quand un kaiak se
présenta à la poupe de la _Toutou-Mak_.
Ce canot amenait Triuniak.
Le Groënlandais monta lestement à bord. Son visage était soucieux.
Dubreuil le remarqua, mais il attendit que l'Uski lui fit volontairement
part du motif de sa gravité inaccoutumée.
--Mon fils, dit-il, après s'être accroupi sur le plancher, tu ne m'as
jamais dit dans quelles intentions tu bâtissais ce grand kuné. J'ai
respecté ton secret, je le respecterai encore. Mais, promets-moi, au nom
de ce Dieu des blancs, dont tu m'as si souvent entretenu, que tu ne te
proposes pas de me quitter.
La question était faite carrément. Impossible de s'y soustraire. Le
capitaine prit un parti décisif. Le mensonge lui était odieux. Il
répondit donc nettement:
--Je ne te cacherai pas davantage, mon père, que le souvenir de
ma patrie me tourmente cruellement. Ni ta bonté, ni ta sollicitude
incessante pour moi n'ont pu triompher du sentiment qui m'agite, en
songeant à mes chers parents. Ah! ajouta-t-il d'une voix altérée, si ta
fille, si Toutou-Mak fût devenue mon épouse, je me serais fixé à jamais
dans le pays qu'elle habitait. Mais, depuis qu'elle a disparu, la vue
des lieux où elle passa sa jeunesse afflige mon âme. J'ai résolu; de
m'en éloigner, de regagner la France, ou de périr dans l'abîme.
--Triuniak le savait, dit l'Uskimé; il comprend, tes chagrins,
Innuit-Ili; il n'est point irrité contre toi. Mais pourquoi as-tu douté
de sa tendresse?
--O mon père, je n'en ai jamais douté, le ciel m'est témoin! s'écria
Dubreuil.
--Tu t'abuses toi-même, car ce dessein grossissait ton coeur, et tes
lèvres étaient muettes.
Le capitaine baissa la tête, et l'Uski continua;
--Si tu réussis, reviendras-tu nous voir?
--Oh! oui, je reviendrai avec des bateaux deux fois plus grands que
celui-ci, et des instruments, des provisions pour récompenser les
Groënlandais de leur généreuse hospitalité.
--Tu reviendras! répéta Triuniak, d'un air songeur.
--Je te le jure, mon père.
--Si je t'accompagnais, tu me ramènerais avec toi?
Et l'Indien plongea ses yeux perçants dans ceux du jeune homme.
--Quoi! s'exclama-t-il, tu m'accorderais ce bonheur!
--Innuit-Ili, j'ai perdu l'enfant que je chérissais. J'éprouve
peu d'affection pour sa soeur. Toutou-Mak n'étant plus, toutes mes
tendresses se sont portées sur toi. Je ne puis te laisser partir seul.
Dans un rêve, Torngarsuk m'a conseillé d'unir ma destinée à la tienne,
si tu t'obstinais à quitter le Succanunga, mais à une condition, c'est
de ne point laisser mes ossements sur une terre étrangère!
Le capitaine leva la main en disant:
--Au nom du Dieu des chrétiens, moi Guillaume Dubreuil, naufragé sur
cette côte, je prend» l'engageaient solennel, si tu me suis dans ma
patrie, Triuniak, de t'y faire respecter et soigner, comme tu m'as fait
respecter et soigner ici, et de te reconduire ou faire reconduire au
Succanunga dès que tu en manifesteras la volonté.
--Bien, mon fils, j'ai foi en ta parole, dit l'Esquimau en l'embrassant.
A présent, nous devons nous hâter de faire nos apprêts, car je crains
que l'angekkok-poglit ne fasse incendier ton bâtiment, qu'il prétend
être une invention du diable.
--Si nous avions des provisions en abondance, dans deux jours nous
voguerions vers la France. Ah! je te remercie de te joindre à moi. Si tu
savais, Triuniak, comme mon coeur saignait à la pensée de me séparer de
toi.
--Des provisions, dit l'Uskimé! j'ai tout le train de derrière d'un
renne, plus de cinquante poissons secs, dix pots d'huile, trois
carcasses de morse, et les cinq phoques tués avant hier; n'est-ce pas
suffisant?
--Oui, ce serait suffisant, dit Dubreuil, mais l'eau douce! tu n'as pas
de vases assez grands pour en mettre la quantité indispensable! voilà ce
qui m'inquiète.
--Pas de vases, mon fils! tu oublies les outres dont nous nous servons
comme de...
--Ah? tu as raison! tu as raison! je n'y pensais plus! s'écria le
capitaine en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre.
Le soir même, les vivres et l'eau étaient à bord de la _Toutou-Mak_.
Durant la journée suivante Dubreuil et Triuniak y embarquaient leurs
armes, leur mobilier, tout ce qu'ils possédaient, ainsi que deux kaiaks
et un ommiah, pour servir de chaloupe.
Et le lendemain, après avoir remorqué le navire hors de l'anse où il
était mouillé, les deux hardis aventuriers déployaient leurs voiles à
une bonne brise nord-est, et quittaient les rives du Groënland, escortés
par les sinistres prédictions des habitants du village, que la nouvelle
de leur départ avait attirés sur la côte.