L'ANGEKKOK-POGLIT

Disséminés sur le littoral des mers polaires, les Esquimaux ont été

divisés en cinq groupes: les Aléoutes, dans les îles de ce nom, entre

l'Amérique septentrionale et l'Asie, les Tchoutches, aux limites des

deux continents; les Grands-Esquimaux, depuis la rivière Mac-Kenzie

jusque et y compris l'archipel Baffin; les Petits-Esquimaux ou

Labradoriens; les Groënlandais, qui s'étendent du 59° de latitude nord

au 70°.

Vers le quinzième siècle, ils comptaient plus de cent mille individus.

Aujourd'hui, on aurait de la peine à en trouver dix mille.

Toutes ces tribus ont assurément une origine tartare. Les traits de leur

visage, leurs habitudes méfiantes, réservées, et surtout leur invincible

disposition à la vie nomade, prouvent la véracité de cette assertion. Il

est présumable que les uns se sont avancés à l'ouest, et se sont

jetés sur la Laponie, où l'on trouve des canots semblables, par leur

construction, à ceux des Groënlandais et des Esquimaux de la baie

d'Hudson. Les autres, se portant au nord et à l'est, peuplèrent le pays

des Samoièdes, puis, par accident ou intentionnellement, se risquèrent

à travers le détroit de Behring, atterrirent en Amérique, d'où ils

se répandirent jusqu'à l'embouchure du golfe Saint-Laurent. Ils

tentèrent même d'envahir l'île de Terre-Neuve; mais ils furent

constamment repoussés par les Mic-Macs et les Indiens Rouges, comme nous

le verrons dans le cours de ce récit.

Les belliqueux indigènes méridionaux n'aimaient pas ces gens du nord,

timides, tristes, à qui ils attribuaient leurs insuccès à la chasse. De

là des rivalités terribles qui n'ont pas encore cessé. Il en devait

être ainsi: l'extérieur de l'Uski, vêtu de ses peaux adipeuses, la

tête encapuchonnée, le corps déprimé, contrastait d'une façon trop

remarquable avec la taille élevée, gracieuse, et l'air martial de

l'homme rouge, rompu à la guerre et furieux des tendances usurpatrices

des nouveaux venus.

Les Esquimaux, d'humeur douce, craintive, superstitieuse, se reléguèrent

sur les parties les moins favorisées du continent. Le nord, ses glaces

et ses froids noirs furent pour eux,--l'ouest avec ses splendides

prairies, ses forêts giboyeuses, pour leurs adversaires.

Les Uski n'ont point de gouvernement, point de chefs politiques; mais il

s subissent le joug du despotisme religieux, représenté par le corps des

_angekkut_ ou jongleurs.

Ces Angekkut ont pour auxiliaires subalternes de vieilles femmes,

appelées _illirsut_, et sont commandés, dans chaque tribu, par un

_Angekkok-poglit_, jongleur en chef, premier vicaire, de _Torngarsuk_,

l'Être-Suprême.

Or Torngarsuk a naturellement sa cour. Parmi les divinités de second

ordre qui lui font cortège, je citerai _Innerterrirsok_, le Modérateur,

parce qu'il ordonne, par la voix des Angekkut, de s'abstenir de certains

actes ou de les commettre; _Erloersortuk_, littéralement le Videur parce

qu'il vide les cadavres et se nourrit des intestins, les _Innuoe_, ou

habitants des mers; les _Ingnersoits_ qui cabanent sur les rochers, les

_Tunnersoits_, esprits du feu: les _Innuarolits_, pygmées vivant sur la

côte orientale du Groënland, les _Erkiglits_, géants, par opposition,

qui résident aux mêmes lieux, _Sillagiksortok_, génie du temps, il

demeure au faîte des montagnes; _Nerrim Innua_, préposé aux règles du

jeûne; enfin les _Tornguk_, sortes d'anges gardiens chargés d'inspirer

les Angekkut et de les protéger.

Chaque Angekkok a le sien qui accourt à son appel, après des invocations

dans les ténèbres, lui enseigne l'art de guérir les affligés, de rendre

fécondes les femmes stériles, de faire des conjurations; des excursions

au Ciel, etc.

N'entre pas qui veut dans la corporation redoutable des Angekkut. Le

clergé de tous les pays a établi autour de lui un inviolable rempart. Si

quelque Uski aspire à la dignité d'Angekkok, s'il veut être initié aux

saints mystères, il lui faut d'abord faire une retraite, s'éloigner de

ses compagnons. (Toujours et partout la même pratique.)

Une fois en solitude, il cherche une grosse pierre, et, quand il l'a

trouvée, s'assied auprès, et prie Torngarsuk de lui être propice. Le

dieu apparaît aussitôt. Effrayé à sa vue, le néophyte s'évanouit et

meurt. Mort il demeure trois jours entiers; après quoi il ressuscite, et

revient, animé d'une ardeur nouvelle, à sa cabane.

Le voilà reçu Angekkok. Les pouvoirs ne lui manquent pas. Cure des

maladies, communications avec Torngarsuk; prévision de l'avenir; soin

des affaires de la tribu; connaissance des époques favorables pour

chasser ou pêcher; ascension au Ciel: il est apte à tout, même à

descendre, comme feu Orphée: aux Enfers, c'est-à-dire aux plus profondes

régions de la Terre, où le farouche Torngarsuk tient sa cour. Un jeune

Angekkok ne doit cependant entreprendre le voyage qu'en automne, par

la raison qu'alors le Ciel le plus bas,--l'arc-en-ciel, d'après les

Esquimaux,--est plus près de la Terre.

Le voyage n'est pas aussi périlleux qu'il paraît tout d'abord.

Par une nuit bien sombre, on s'assemble dans une hutte; on s'assied;

l'Angekkok arrive; il se fait attacher la tête entre les jambes, les

mains derrière le dos. A côté de lui, un tambourin est placé. Les

fenêtres, les portes sont hermétiquement fermées, toutes les lumières

éteintes. L'assemblée entonne un chant traditionnel. Ensuite, le

jongleur se met à faire des incantations: il prie, crie, se démène. Une

voix formidable ne tarde pas à lui répondre. C'est celle de Torngarsuk,

ou plutôt celle de notre sorcier, ventriloque de première force. Les

assistants n'en sont pas moins frappés de stupeur. Nul n'oserait douter

que Torngarsuk ne converse avec l'angekkok. Mettant les moments à

profit, ce dernier se débarrasse des liens, monte à travers le toit

de la cabane, et franchit les airs, jusqu'à ce qu'il parvienne au plus

élevé des Cieux, où résident les âmes des bienheureux angekkut-poglit,

qui s'empressent de lui donner les avis dont il a besoin. Une minute

suffit à toutes ces opérations. N'êtes-vous pas convaincu, allez vous en

assurer!

C'est là le premier degré de l'angekkokisme; mais, pour atteindre au

rang d'angekkok-poglit, il est nécessaire de traverser plus d'un grade

inférieur, de subir de nombreuses et dures épreuves.

Le candidat à ce haut office est garrotté, comme nous venons de dire,

dans une loge ténébreuse. Le silence se fait. Soudain part un cri

déchirant, puis des gémissements mêlés à des grondements féroces, un

râle d'agonie, enfin, une exclamation de triomphe.

Bravo, ami angekkok!

On rallume les lampes, et le sorcier, libre de ses entraves, raconte à

l'auditoire émerveillé qu'un ours blanc est entré dans la pièce, qu'il

l'a saisi par le grand orteil avec ses dents, traîné au bord de la mer,

où il s'est précipité avec lui. Là, un morse les a reçus, attrapés par

une partie dont on tait le nom chez les civilisés, et dévorés en deux

bouchées, ni plus, ni moins. Un à un, ses ossements sont revenus dans la

hutte, son âme s'est alors levée du sol, et a de nouveau insufflé le feu

de vie dans son corps.

Dès que le brave jongleur a fini son discours, les assistants battent

des mains, frappent des pieds, poussent des ouah! assourdissants, et

notre homme est passé Angekkok-poglit de la tribu, ou Grand-Maître de

l'ordre sacro-saint des Angekkut, tyran en chef de cette fortunée tribu,

par la grâce indéniable de Torngarsuk.

Le principe du droit divin reconnu au Groënland!

Or, c'était un honorable angekkok-poglit que Pumè, la Baleine, qui avait

daigné abaisser ses regards sur la charmante Toutou-Mak.

Jugez si les répugnances de la jeune fille étaient supportables! Et

c'était ce même angekkok-poglit, Pumè, la Baleine, qui, tapi dans le

buisson de genévrier,--l'espionnage n'est pas du tout de mauvais ton,

là-bas, au Succanunga--avait écouté l'édifiante conversation de sa

future femme avec Innuit-Ili, l'Homme-Blanc! Jugez de son courroux!

Cet Homme-Blanc, Pumè ne l'aimait guère; disons mieux, il l'abhorrait.

En pouvait-il être autrement? Dubreuil ne partageait pas le respect

général pour sa révérende personne, il tournait ses mômeries en

ridicule; il affichait des connaissances que Pumè n'avait pas, lui

le docte des doctes, il poussait l'audace jusqu'à nier positivement

l'omnipotence de Torngarsuk! O malheur! ô calamité! l'inquisition était

chose encore ignorée au Groënland! Cependant, avec quelle suave volupté

l'angekkok-poglit eût assouvi sa soif de vengeance! Pourquoi les

Esquimaux sont-ils des sauvages bénins et hospitaliers? Que ne sont-ils

plutôt initiés aux raffinements de la civilisation! Leurs prêtres

sauraient comment on traite les irréligieux, les mécréants! Et la gloire

du vrai Dieu y trouverait à s'exalter!

Au défaut de torture physique, Pumè essaya bien la torture morale contre

le misérable étranger. Il fit circuler parmi les Illirsut le bruit que

l'Homme-Blanc avait été envoyé au Succanunga par l'Esprit du mal, en

ajoutant qu'il fallait le chasser pour préserver la contrée d'une ruine

totale. Fidèles au mot d'ordre, les sorcières se firent les échos de

l'angekkok.

Mais leurs clabauderies, leurs intrigues n'eurent aucun effet.

Dubreuil s'était conquis la sympathie générale. Il rendait aux Esquimaux

une foule de petits services. Il leur enseignait à fabriquer des

instruments nouveaux, à simplifier, à perfectionner les anciens, il

était adroit, gai, fort comme dix Uski. On l'admirait autant qu'on le

chérissait.

Ne réussissant pas à le renvoyer, Pumè se vit obligé de le tolérer,

jusqu'à ce que se présentât une occasion de le faire disparaître.

--Ce soir, répéta-t-il, en sortant brusquement de sa cachette, ce soir

Toutou-Mak sera l'épouse de l'angekkok-poglit.

--Et moi, je dis que non! s'écria Dubreuil furieux en faisant un

mouvement pour se jeter sur le vieillard.

--Tais-toi! tais-toi, mon frère! il te tuerait par ses enchantements!

intervint la Biche-Agile, remplie d'effroi, et qui s'était cramponnée au

jeune homme afin de l'arrêter.

--Oui, nasilla pour la troisième fois, de sa voix éraillée, Pumè, en

s'éloignant, oui, ce soir, Toutou-Mak partagera ma couche.

--Oh! mais, je jure bien que tu ne l'auras pas, vilain imposteur!

repartit Dubreuil en français, oubliant dans son indignation que

l'angekkok ne pouvait l'entendre.

--Laisse-le aller, mon frère, dit Toutou-Mak.

--Oui, qu'il aille au diable! s'écria le capitaine, toujours dans sa

langue maternelle.

--Que dis-tu donc, Innuit-Ili?

--Je dis, répliqua le capitaine en groënlandais, que tu n'épouseras

point ce vieux scélérat.

L'Indienne secoua désespérément la tête.

--Il le faut, murmura-t-elle.

--Il le faut? Qui peut t'y forcer?

--Lui!

--Pumè?

--Oui, Pumè.

--Allons donc!

--Mon frère, ses charmes sont infaillibles.

--Ses charmes! une duperie!

Et Dubreuil haussa les épaules.

--Je t'ai dit, reprit sérieusement la Biche-Agile, que sa puissance

était surhumaine.

--Je n'y crois pas.

--Il a déjà tué ma pauvre mère.

--Alors, ma soeur, tu es disposée à te soumettre au caprice de cet

insigne mystificateur!

--Puis-je faire autrement? soupira la jeune fille.

--Cela ne me paraît pas difficile.

--Mon frère se trompe. Il n'est point du la moine race que les Uski,

il ne comprend pas que leurs angekkut-poglit ont reçu de Torngarsuk un

pouvoir illimité sur eux.

--Peuh! proféra le capitaine du bout des lèvres.

Puis, après un moment de réflexion, il ajouta:

--Mais ne m'as-tu pas confié que tu aimes quelqu'un?

L'Indienne tressaillit, pencha la tête, et de l'extrémité de sa botte

tracassa le gazon.

--Ne dois-je plus rappeler ce souvenir? demanda Guillaume en la

regardant avec une curiosité malicieuse.

Toutou-Mak releva son visage. Il était baigné de larmes.

--Ah! ma soeur, ma bonne soeur, je t'ai fait de la peine, pardonne-moi!

s'exclama le jeune homme d'un ton attendri.

--Non, mon frère, dit-elle, tes paroles n'ont pas fait de peine à la

fille de Triuniak. Elle aime quelqu'un.

--Qui l'aime bien aussi, assurément, se hâta d'avancer Dubreuil.

Il y eut une pause, pendant laquelle l'Indienne, à son tour, fixa les

yeux sur son interlocuteur.

Sans savoir pourquoi, celui-ci se sentit troublé.

--Eh bien, reprit-il avec vivacité, s'il t'aime, pourquoi ne pas fuir

avec lui?

--Fuir! la vengeance de Pumè retomberait sur mon père et ma famille.

Toutou-Mak, n'est point lâche.

Le capitaine admirait ce singulier mélange de superstition aveugle et de

noblesse de caractère.

--Si, dit-il, je connaissais celui que tu aimes, je saurais bien

l'engager à te déterminer.

--Tu le connais! tu le connais, Innuit-Ili! mais jamais ni lui

ni d'autres ne me décideront à sacrifier mes parents à mon amour,

s'écria-t-elle, en se précipitant vers Dubreuil avec une expression et

un geste qui éclairèrent enfin celui-ci sur la nature des sentiments

qu'il avait inspirés à la Groënlandaise.

Son coeur battit violemment, il l'attira contre son sein, et lui dit

d'une voix vibrante d'émotion:

--Si c'est moi que tu aimes, Toutou-Mak, ah! si c'est moi que tu aimes,

je te sauverai, ou je périrai avec toi!

Et en prononçant ces mots, il déposa un baiser passionné, sur les lèvres

de la jeune fille.

L'aimait-il d'amour? Oui, il l'aimait ainsi, dans ce moment. Quel homme,

jeune, impressionnable et vigoureux, peut résister au doux aveu de

tendresse d'une jeune, fraîche et belle jeune fille?

Dubreuil était sincère ou croyait l'être. Certainement rien alors,

pas même sa vie, ne lui eût coûté pour arracher Toutou-Mak au sort que

semblaient lui réserver ses terreurs religieuses.

--Fuyons! s'écria-t-il, fuyons!... il y a, dans un lieu que je

sais... près de la côte, un canot... viens! nous gagnerons quelque île

voisine...

--Jamais, mon frère, je te le répète...

--Folle!

--Non, poursuivit-elle résolument, je n'abandonnerai pas mon père au

courroux de l'angekkok.

Dubreuil voulut l'enlever, l'entraîner. Mais elle glissa entre ses bras

et courut de toute sa vitesse vers les cabanes.

Notre aventurier la suivit à petits pas, en réfléchissant à cette scène

bizarre.

Le soleil s'était couché derrière les glaciers, et le crépuscule jetait

sur le vallon son voile de gaze légère.

Guillaume rentra dans la cabane de Triuniak. Mais il n'y trouva ni celle

qu'il cherchait, ni son père. Il sortit de nouveau. On roulement de

tambourin l'attira près de la loge habitée par l'angekkok-poglit.

Les Esquimaux s'y introduisaient en foule. Il les imita, pensant que

Toutou-Mak pouvait être à l'intérieur.

Mais là tout était ténèbres.

La voix de Pumè se faisait, entendre. Il annonçait avec emphase qu'il

venait de soustraire à Leorugolu son _aglerutit_, lequel lui avait

ordonné de prendre pour femme Toutou-Mak, seconde fille de Triuniak.

Vous plaît-il de savoir ce que c'est que Leorugolu, cette nouvelle,

divinité de la mythologie, esquimaue?

Oyez:

Le haut et puissant seigneur Torngarsuk est marié comme un simple

mortel. Il a épousé Leorugolu, dame fameuse, du cap Farewell au détroit

de Behring, par sa prodigieuse hideur. Les dieux n'ont, paraît-il, pas

le même goût que nous. L'empire du couple divin est fixé au centre de la

Terre. Leorugolu règne sur tous les animaux marins, comme les narvals,

les morses, phoques, baleines, etc. Un chien monstrueux garde l'entrée

de sa demeure. Souvenez-vous du Cerbère antique! Un angekkok se

présente-t-il à la porte, le molosse annonce le visiteur par des

aboiements qui mettent les mers en furie. Voilà tout le secret des

tempêtes. Si l'on veut pénétrer dans le palais, il faut attendre le

moment où le mâtin s'endort. Son sommeil ne dure qu'un instant, seul un

angekkok-poglit connaît cet instant. A force de patience et de ruse, il

réussit à tromper la vigilance du terrible portier, et voici notre

angekkok parvenu en une salle immense, où l'on remarque, avec Leorugolu,

et placé sous une lampe, dont l'huile dégoutte par-dessus les bords, un

vaste bassin, dans lequel nagent et s'ébattent toutes sortes d'oiseaux

aquatiques.

Vraiment l'optimiste le plus enragé fermerait les yeux devant la

maîtresse de céans. Elle a, déclarent ceux qui l'ont vue, la main grosse

comme la queue d'une baleine, et les Esquimaux affirment qu'elle assomme

un homme d'une chiquenaude. Je m'en rapporte volontiers à eux. Mais le

lecteur me saura gré de ne pas pousser-plus loin la description.

A toute grandeur, tout honneur. Aussi comprendra-t-on aisément que

l'abord de cette _forte_ femme soit difficile. Nul angekkok n'obtient

cette rarissime faveur sans l'intercession de son Tornguk.

Le voyage aussi est long et pénible.

D'abord, on passe par le pays des âmes des défunts, qui ont, dit la

chronique, bien meilleure mine que dans ce bas-monde et ne manquent

de rien. Heureuse contrée! De là,--je suppose que vous ayez l'avantage

d'être angekkok-poglit,--vous arrivez à un affreux tourbillon d'eau

qu'il faut franchir, sur une grande roue de glace tournant avec une

vélocité vertigineuse. Cette roue et ce tourbillon n'ont rien de

très-rassurant. Mais n'ayez peur; avec l'aide de votre inséparable

Tornguk, vous passerez, sans vous mouiller même la cheville du pied.

Après cet exploit, on aperçoit une grande chaudière où mijotent des

phoques,--destinés sans doute à la bouche auguste de Torngarsuk et de

damoiselle son épouse. Après, c'est la niche du cerbère, dont nous

avons parlé plus haut; après, la chambre de Leorugolu. Elle vous fait un

accueil détestable, s'arrache les cheveux, saisit une aile d'oiseau tout

humide, la fait flamber et vous la promène sous le nez.

Il est dans le cérémonial alors d'avoir une syncope, provoquée

peut-être, mais bien justifiée, du reste, par la puanteur de l'épreuve.

Leorugolu profite de la pâmoison de son visiteur pour le faire

prisonnier. Décidément, elle a une étrange façon d'interpréter les lois

de l'hospitalité.

Par bonheur le Tornguk est là, à son poste, toujours fidèle, toujours

prêt à tirer son protégé d'un mauvais pas. Empoignant, sans le moindre

respect, la femme de Torngarsuk par les cheveux, il la roue de coups, la

bat comme plâtre, jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée. Ce n'est peut-être

pas d'une délicatesse achevée, mais entre divinités! Enfin, Leorugolu

a cédé à corps défendant. Les deux compères lui dérobent son

_aglerutit_,--objet féminin que l'on ne nomme pas dans notre langue, en

pudique compagnie,--avec lequel elle attire dans son domaine tous les

poissons et habitants des eaux, et qui, de plus, jouit de l'inestimable

propriété de donner à son possesseur les meilleurs conseils pour

se diriger dans la vie et le moyen d'imposer ses volontés. Précieux

talisman! que vous en semble? Une fois privée dudit aglerutit, tous

les animaux marins abandonnent en bande Leorugolu, qui les avait

transportés, les ingrats! de la froide mer en son beau paradis, et

retournent à leurs baies accoutumées, où les groënlandais les prennent

et les croquent à bouche que veux-tu.

Leur glorieuse prouesse accomplie, l'angekkok-poglit et son Tornguk

rentrent joyeux et fiers chez eux, par la route la plus douce et la plus

agréable qui se puisse imaginer.[5]

[Note 5: Pour qu'on ne nous accuse pas d'avoir forgé cette fable à

plaisir, nous renvoyons aux nombreuses descriptions du Groënland, et

entre autres à celle de Hans Egède.]

Il y a des esprits sceptiques qui douteront que l'angekkok-poglit

Pumè eût pu exécuter cette brillante expédition et en revenir en trois

minutes; mais les Esquimaux sont des simples de coeur. Ils ajoutèrent

une foi absolue aux paroles de Pumè, qui avait ramené à foison la gent

poissonnière dans les pêcheries, sans même demander à voir le magique

aglerutit; bonnes gens! aussi ne connaissent-ils ni enfer, ni purgatoire

après cette vie!

--L'angekkok-poglit épousera Toutou-Mak, se mirent-ils à crier sur tous

les tons de la gamme.

Ensuite, chacun courut chez soi pour y quérir son meilleur morceau de

phoque, baleine ou caribou, afin de contribuer au festin nuptial.

La viande, la graisse, le poisson, l'huile arrivèrent profusément chez

Pumè.

Les lampes furent rallumées, non pour éclairer la loge, car, dans ces

contrées, la nuit est presque aussi claire que le jour, mais pour cuire

les aliments.

Le repas fut bientôt servi. Il était splendide et se composait,

indépendamment des mets habituels, de racines, appelées _tugloronit_,

bouillies dans le spermaceti de baleine, salades faites avec de la

bouse de renne tirée des intestins; entrailles de perdrix, gâteaux,

confectionnés avec des raclures de peaux de veau marin; estomacs de

caribous, tués avant qu'ils aient digéré leur pâture[6]; le plat par

excellence: un couple de foetus de daim, rôtis, aussitôt après avoir été

arrachés du ventre de la mère, et enfin un dessert de mûres de ronces

nageant dans l'huile de baleine, comme dernier service[7]; le tout

arrosé d'eau à la glace, car les Esquimaux-Groënlandais ne boivent pas

l'huile, comme on le croit trop généralement.

[Note 6: Les sauvages du Mississipi, et en général, la plupart des

Indiens de l'Amérique Septentrionale ont un goût très-vif pour ce genre

de mets.--Voir, entre autres, le voyage du prince Maximilien de

Wied Neuwied dans l'Amérique du Nord,--Je renverrai également aux

Chippiouais, sixième volume des BRAMES DE L'AMÉRIQUE DU NORD.]

[Note 7: «Ce ventre de renne et la fiente de perdrix, préparés dans

l'huile fraîche de baleine, sont pour ce peuple ce que sont parmi nous

la bécasse et le coq de bruyère,» dit avec raison M. L.-E. Haton, dans

son _Histoire pittoresque des voyages_.]

Il y avait de quoi faire fête complète.

Quand le banquet fut près de sa fin, deux illirsut, dépêchées par Pumè,

se rendirent à la loge de Triuniak et enjoignirent à Toutou-Mak de les

suivre.

Elle refusa, moins pour se conformer à la coutume du pays que poussée

par son insurmontable aversion pour l'angekkok-poglit. Sans faire

attention à ses refus, les deux sorcières se jetèrent sur elle, afin de

la soumettre à leur désir.

Témoin de cette violence, Guillaume Dubreuil voulut la faire cesser,

quoiqu'il connût bien l'usage groënlandais de procéder ainsi au mariage.

--Que mon frère demeure tranquille, dit Triuniak en le retenant.

--Mais ta fille déteste ce vieillard!

--La volonté de l'angekkok-poglit est la volonté de Torngarsuk, répondit

tristement Triuniak, qui n'approuvait pas cette union, mais l'acceptait

avec le stoïcisme indien, parce qu'il n'estimait pas qu'il y eût au

monde une puissance capable de l'empêcher.

Les illirsut emportèrent la Biche-Agile, hurlant de douleur, se tordant

en convulsions et faisant des efforts inouïs pour leur échapper.

Malgré sa résistance, ses cris, ses morsures, elles la déposèrent dans

la cabane de Pumè, alors débarrassée de ses convives.

L'horrible petit vieux sourit d'un sourire diabolique à l'arrivée de la

victime.

--Qu'on la mette là, dit-il en indiquant un lit aux sorcières, qui se

retirèrent aussitôt.

Puis, bouillant de satisfaction et de luxure, il se précipita sur la

jeune fille.

Chez les Esquimaux la décence exige qu'une nouvelle mariée ne se rende à

son époux que contrainte par la force physique. Toutou-Mak usa largement

du privilège pour repousser et frapper l'odieux angekkok. Il en résulta

une lutte furieuse des deux côtés,--ignoble de l'un, pitoyable de

l'autre,--sur laquelle je demande la permission de tirer le rideau.

Tout à coup, Pumè, qui était debout sur le lit, où il s'épuisait à

étreindre la jeune fille, tomba lourdement à la renverse, en lâchant une

exclamation de douleur.

Sa tête avait porté contre un des poteaux de la hutte, et il s'était

fracassé le crâne.

V

La fille des indiens rouges · 第 12 / 52 题