LXXXIV

Les heures viennent toutes. Irène, que je sentais d'une tristesse

désolée, m'a dit en me quittant ce soir:

--Claudia, pourquoi ne m'as-tu pas laissé glisser dans la mort, quand je

le souhaitais si ardemment...? Oh! je t'assure, il aurait fallu peu de

chose alors... Il y avait des moments où je suspendais mon souffle, et

où je croyais que la vie quittait mon coeur broyé; tu aurais dû me

laisser mourir, Claudia... Maintenant il me faut vivre, et, vois-tu,

j'en trouve le fardeau écrasant. Je vais te quitter... Tais-toi... ne me

réponds pas... Je vais te quitter, Claudia: ma vie ne doit pas, ne peut

pas se confondre avec la tienne... Luc reviendra, et moi je veux essayer

d'aller chercher la paix auprès de soeur Marcella; elle m'a dit qu'elle

trouverait pour ma vie les tâches qui font oublier... Il faut que

j'oublie... Pas toi, ma Claudia: je te chérirai toujours, toujours; et,

rendue à ton bonheur, à ton bonheur si beau, tu penseras à ta pauvre

Irène...

Nous nous regardions avec tant de tendresse!... Et, ce qui était le plus

dur de tout, nous nous comprenions... L'instant pour moi était venu,

celui de t'aimer plus que ma vie... Je l'ai serrée dans mes bras; j'ai

serré son jeune corps qui tremblait, j'ai baisé ce visage charmant, je

l'ai contemplé en le tenant entre mes mains, et j'ai dit:

--Non, Irène, non, ne va pas rejoindre soeur Marcella; la vie te réserve

encore des joies, ses meilleures joies... Quitte-moi... mais pour être

heureuse...

--Je ne peux pas... je ne veux pas être heureuse... ma Claudia! Je

t'aime... Jamais, entends-tu, jamais je ne te ferai souffrir...

Je l'ai caressée comme j'aurais caressé mon enfant; une force inconnue

me soutenait, me porte encore.

--Tu ne me feras pas souffrir, Irène: accepte le bonheur, s'il vient à

toi, accepte-le comme si j'étais morte. Si je ne dois plus peut-être

revoir tes yeux tendres... que dans bien longtemps... n'importe, mon

Irène, nos coeurs ne cesseront pas de s'aimer... Je vais rentrer dans la

paix, Irène; le temps m'avertit... je l'écoute...

Oui, bien-aimé, oui,--toi qui m'as faite si heureuse--Claudia cesse

d'exister pour toi, je meurs pour que tu vives... Quel désert me

semblerait aride, si je te savais arrivé à l'oasis?... Ne pleure pas,

mon amour, je suis divinement heureuse.

Lettres d'une amoureuse · 第 85 / 86 题