Je croyais partir demain; une hâte inexprimable me pressait de retourner
là où s'écoule ma vie d'amour, ma vie avec toi, bien-aimé! Et je suis
ici encore. Lorsque j'ai dit à Irène mon intention de la quitter, ses
grands yeux tristes, dont les paupières sont si lourdes se sont arrêtés
sur moi avec une intraduisible expression de crainte.
--Non, Claudia, ne pars pas, m'a-t-elle dit, ne pars pas, ma Claudia!...
Son regard s'était détourné de moi et semblait contempler quelque vision
qui l'angoissait... Je ne lui ai fait aucune question: elle aime, elle
souffre, oh! comment ne l'aimerais-je pas?...
--Seulement quelques jours, Irène: il faut que je le voie...
--Oui, Claudia, seulement quelques jours; mais ne me quitte pas
aujourd'hui ni demain.
Sa main, qui est si délicate et si douce, s'était emparée des miennes,
et elle les serrait éperdument... Nous n'avons pas parlé, mais nous
sommes demeurées ainsi à côté l'une de l'autre, sans autre bruit
perceptible que celui du mouvement de nos coeurs: le sien battait si
fort dans la lutte intérieure dont je ne lui demandais pas le secret,
que ses lèvres étaient entr'ouvertes pour reprendre le souffle qui
paraissait lui manquer; puis, comme un domestique entrait, elle s'est
brusquement retournée, et l'a écouté de cet air de hauteur sans aucune
dureté, où s'affirme la noblesse naturelle de cette âme fière.
La porte était restée ouverte, et dans le vestibule, au même moment,
elle a vu passer Maurice; elle s'est assise et a saisi un livre; une
minute après, il est entré, nous a saluées et a dit à Irène:
--Chère, je ne déjeunerai pas: il faut absolument que j'aille à la ville
aujourd'hui; ne m'attendez pas non plus pour dîner, je pourrais rentrer
tard.
Il parlait sans embarras et sans observer les yeux étincelants levés
vers lui. Comme elle ne répondait pas, il s'est penché et l'a baisée sur
le front à la naissance des cheveux.
--Au revoir, Claudia, bonne journée.
Un moment après, les sonnailles au cou de son cheval tintaient gaiement
le long de l'avenue: il était parti.
J'ai vu qu'Irène a éprouvé comme une délivrance de cette absence; sans
doute, elle avait eu peur d'elle-même et des paroles qui auraient pu lui
échapper.
--Nous voilà seules, ma Claudia, a-t-elle dit d'une voix caressante, tu
vois qu'il ne faut pas m'abandonner.
Nous ne sommes pas sorties de tout le jour; le temps avait cette
tristesse délicieuse de la fin de l'automne; une sorte de moiteur était
dans l'air; nos âmes ramassées sur elles-mêmes ne vivaient que de notre
pensée intérieure, et la mienne me présentait avec une force
irrésistible la certitude de l'heure fatale de la mort de ton amour,
sûre comme la mort de nos corps. La lassitude qui semblait se lever de
la terre et s'abattre sur les créatures humaines était le signe visible
de l'impossibilité de durer qui marque toutes choses terrestres. Comme
les parfums s'évanouissent, comme l'été triomphant décline et disparaît,
l'amour le plus ardent périra; mais, bien-aimé, cela n'enlève rien à la
douceur de tes baisers: ton embrassement, serait-il le dernier, me
donnerait une joie assez forte pour me consoler de le perdre. C'est de
ton amour même que me viendra la force d'y renoncer: il aura procuré à
mon âme, à mes sens, à tout ce qui est moi, des félicités qui
demeureront incorruptibles. Le problème de la souffrance n'est que le
mystère de l'amour. Je ne pourrai jamais maintenant être atteinte par
certaines peines qui existaient pour moi avant de t'aimer. Il a passé
dans ma vie, sur mon coeur, un souffle vivifiant que rien ne pourra plus
éteindre!--Ne laisse jamais ma pensée t'attrister: j'ai été trop
heureuse pour être malheureuse. Aussi longtemps que mon coeur battra, il
battra pour toi; et toi, c'est l'amour, c'est la joie! Cet amour et
cette joie, je les emporterai dans la mort.