IV

Que cet après-midi a été délicieux dans la chambre de la tour! Tu

l'aimes comme moi, ce coin retiré, cette pièce silencieuse, chaude et

paisible. Nous étions là, toi et moi, ravis de la joie simple de

respirer le même air. Je me sentais lasse... Enveloppée dans la grande

robe de fine laine violette toute doublée d'une fourrure douce, cette

robe que tu préfères à toutes les autres, je m'étais étendue à terre,

devant le feu crépitant, et, la tête sur des coussins soyeux qui sentent

bon, je vivais et j'étais heureuse. Toi, assis dans l'embrasure profonde

de l'unique fenêtre, tu lisais, et la lumière rougissante du soir

t'éclairait seule. Tout le reste de la pièce était dans la pénombre,

cette pénombre exquise, qui la rend mystérieuse même aux heures du midi.

De temps en temps, je soulevais mes paupières et je regardais autour de

moi, dans une sorte d'ivresse endormie dont rien ne peut rendre le

charme. Je te voyais, immobile et vivant, avec le jour sur ton front

blanc; tu portais d'un mouvement intermittent la main à ta barbe pour la

caresser. Un de tes bras s'appuyait à la table sur laquelle j'aime à

écrire, et sur laquelle je t'écris en cet instant... Dans l'angle à

droite, je distinguais les fleurs claires de mon camélia rose, dont les

feuilles d'émail vert brillaient dans la demi-lumière... Puis mes yeux,

lentement se portaient vers la bibliothèque pleine de livres à reliures

blanches; ces livres, dans cette paix enchantée, semblaient les

dépositaires de secrets merveilleux, mais que ma paresse ne chercherait

jamais à pénétrer... Plusieurs fois je t'ai vu te détourner un peu et me

contempler de loin. Ton regard d'amour me brûlait, comme la flamme vers

laquelle, exprès, pour souffrir un peu, j'étendais ma main.

Graduellement, le jour baissant et l'air se faisant plus lourd de

volupté pénétrante, j'ai eu conscience que le sommeil s'emparait de moi;

puis il m'a semblé que tu t'approchais, que quelque chose intervenait

entre moi et le foyer, et que ma tête soudain était soutenue et

enveloppée...

V

Irène est arrivée hier; elle savait que tu n'étais pas là, et elle m'a

demandé de la laisser demeurer un jour et une nuit. Elle est encore

auprès de moi; elle ne me quittera qu'après le coucher du soleil. Elle

est heureuse ici... du moins aussi heureuse qu'elle peut l'être. Tu sais

combien elle m'est chère, cette créature charmante et tendre... et qui

souffre. Je suis descendue à sa rencontre, et nous nous sommes

embrassées en silence. Au milieu du vestibule elle s'est arrêtée, et, me

serrant dans ses bras, elle m'a dit:

--Claudia, laisse-moi te respirer, tu sens l'amour...

Et ses yeux sombres se sont mouillés de larmes.

Elle, vers qui tous les coeurs se portent, elle n'aime que cet homme,

son mari, qui ne l'aime point... A cela toutefois elle ne peut croire

encore... Car il est parvenu à l'abuser longtemps... Elle m'a redit pour

la centième fois l'enchantement de ces premières années où elle s'est

crue aimée... Puis la trahison découverte... et maintenant, toujours

l'abandon, la tristesse pour cette créature d'amour, qui meurt de sa

cruelle solitude... Longtemps, longtemps nous avons marché ensemble dans

la longue allée entre les murailles de lauriers; parfois elle levait les

yeux vers les vieux bustes de marbre qui s'y appuient et interrogeait

leurs visages.

--Dis, Claudia, penses-tu qu'ils ont aimé et souffert? penses-tu que

toujours on aimera? Et, quand je serai morte, que deviendra mon coeur?

mon coeur tout brûlant de passion?...

Avec sa robe d'un rouge brun et l'ample auréole noire de ses cheveux,

elle évoquait le souvenir d'une de ces figurines égyptiennes à la

silhouette de gazelle, qu'on voit gravées sur la pierre. Je le lui ai

dit, et elle a souri de ce sourire étincelant qui illumine tout son

visage, mais qui est rare chez elle.

--Tu es bonne, parce que tu es heureuse. Raconte-moi ton bonheur, ma

Claudia; ne laisse pas mes tristesses assombrir tes joies... Où est-il?

Garde-le bien, Claudia, garde-le pour toi seule!

La fraîcheur soudain nous a saisies: nous sommes rentrées dans le grand

salon des peintures. Elle préfère les vastes pièces et les hautes

fenêtres qui ouvrent les larges horizons... Je m'étais assise dans le

vieux fauteuil à dos raide, où tu aimes à me voir: soudain, elle est

venue se jeter à mes pieds, et, abattant sa tête sur mes genoux, elle a

pleuré des larmes désespérées.

Lettres d'une amoureuse · 第 8 / 86 题