Que cet après-midi a été délicieux dans la chambre de la tour! Tu
l'aimes comme moi, ce coin retiré, cette pièce silencieuse, chaude et
paisible. Nous étions là, toi et moi, ravis de la joie simple de
respirer le même air. Je me sentais lasse... Enveloppée dans la grande
robe de fine laine violette toute doublée d'une fourrure douce, cette
robe que tu préfères à toutes les autres, je m'étais étendue à terre,
devant le feu crépitant, et, la tête sur des coussins soyeux qui sentent
bon, je vivais et j'étais heureuse. Toi, assis dans l'embrasure profonde
de l'unique fenêtre, tu lisais, et la lumière rougissante du soir
t'éclairait seule. Tout le reste de la pièce était dans la pénombre,
cette pénombre exquise, qui la rend mystérieuse même aux heures du midi.
De temps en temps, je soulevais mes paupières et je regardais autour de
moi, dans une sorte d'ivresse endormie dont rien ne peut rendre le
charme. Je te voyais, immobile et vivant, avec le jour sur ton front
blanc; tu portais d'un mouvement intermittent la main à ta barbe pour la
caresser. Un de tes bras s'appuyait à la table sur laquelle j'aime à
écrire, et sur laquelle je t'écris en cet instant... Dans l'angle à
droite, je distinguais les fleurs claires de mon camélia rose, dont les
feuilles d'émail vert brillaient dans la demi-lumière... Puis mes yeux,
lentement se portaient vers la bibliothèque pleine de livres à reliures
blanches; ces livres, dans cette paix enchantée, semblaient les
dépositaires de secrets merveilleux, mais que ma paresse ne chercherait
jamais à pénétrer... Plusieurs fois je t'ai vu te détourner un peu et me
contempler de loin. Ton regard d'amour me brûlait, comme la flamme vers
laquelle, exprès, pour souffrir un peu, j'étendais ma main.
Graduellement, le jour baissant et l'air se faisant plus lourd de
volupté pénétrante, j'ai eu conscience que le sommeil s'emparait de moi;
puis il m'a semblé que tu t'approchais, que quelque chose intervenait
entre moi et le foyer, et que ma tête soudain était soutenue et
enveloppée...
V
Irène est arrivée hier; elle savait que tu n'étais pas là, et elle m'a
demandé de la laisser demeurer un jour et une nuit. Elle est encore
auprès de moi; elle ne me quittera qu'après le coucher du soleil. Elle
est heureuse ici... du moins aussi heureuse qu'elle peut l'être. Tu sais
combien elle m'est chère, cette créature charmante et tendre... et qui
souffre. Je suis descendue à sa rencontre, et nous nous sommes
embrassées en silence. Au milieu du vestibule elle s'est arrêtée, et, me
serrant dans ses bras, elle m'a dit:
--Claudia, laisse-moi te respirer, tu sens l'amour...
Et ses yeux sombres se sont mouillés de larmes.
Elle, vers qui tous les coeurs se portent, elle n'aime que cet homme,
son mari, qui ne l'aime point... A cela toutefois elle ne peut croire
encore... Car il est parvenu à l'abuser longtemps... Elle m'a redit pour
la centième fois l'enchantement de ces premières années où elle s'est
crue aimée... Puis la trahison découverte... et maintenant, toujours
l'abandon, la tristesse pour cette créature d'amour, qui meurt de sa
cruelle solitude... Longtemps, longtemps nous avons marché ensemble dans
la longue allée entre les murailles de lauriers; parfois elle levait les
yeux vers les vieux bustes de marbre qui s'y appuient et interrogeait
leurs visages.
--Dis, Claudia, penses-tu qu'ils ont aimé et souffert? penses-tu que
toujours on aimera? Et, quand je serai morte, que deviendra mon coeur?
mon coeur tout brûlant de passion?...
Avec sa robe d'un rouge brun et l'ample auréole noire de ses cheveux,
elle évoquait le souvenir d'une de ces figurines égyptiennes à la
silhouette de gazelle, qu'on voit gravées sur la pierre. Je le lui ai
dit, et elle a souri de ce sourire étincelant qui illumine tout son
visage, mais qui est rare chez elle.
--Tu es bonne, parce que tu es heureuse. Raconte-moi ton bonheur, ma
Claudia; ne laisse pas mes tristesses assombrir tes joies... Où est-il?
Garde-le bien, Claudia, garde-le pour toi seule!
La fraîcheur soudain nous a saisies: nous sommes rentrées dans le grand
salon des peintures. Elle préfère les vastes pièces et les hautes
fenêtres qui ouvrent les larges horizons... Je m'étais assise dans le
vieux fauteuil à dos raide, où tu aimes à me voir: soudain, elle est
venue se jeter à mes pieds, et, abattant sa tête sur mes genoux, elle a
pleuré des larmes désespérées.