30 avril 1908.

A dix heures du matin, nous occupons nos trois cabines. Elles nous

paraissent bien étroites et nous y étouffons... Aussi nous

empressons-nous de monter sur le pont. Mais il est encombré de Chinois,

d’Annamites, de bagages, de cages à poules, à tel point que, ne sachant

où nous mettre pour trouver un peu d’air et de tranquillité, nous

prenons le parti de nous installer sur les sièges de la voiture. Cela

nous rappelle nos longues journées d’auto buffles... Et nous restons là

tout le jour, causant et devisant, tandis que les berges du grand fleuve

se déroulent lentement sous nos yeux.

* * * * *

1er mai 1908.

Saïgon!

Ainsi, malgré la fortune adverse et tant de pannes et tant de déboires,

nous sommes rentrés en quinze jours.

On accoste à onze heures du matin. Mayréna prévenu par dépêche est là,

dominant toute la foule de sa haute taille, il nous félicite vivement de

cette belle randonnée qu’il a suivie passionnément, à mesure que nous

avancions vers Ang-Kor. Notre bonne voiture est roulée sur une large

passerelle jusqu’à la terre ferme.

Nous y prenons tous place, un tour de manivelle et l’on part... jusqu’à

l’Hôtel Continental: ce n’est pas la plus longue de nos étapes! mais

c’est sûrement la plus agréable.

Comment dire notre joie de nous retrouver dans cette belle et bonne

ville de Saïgon, après avoir mené à bien une entreprise qui nous

paraissait, ainsi qu’à bien d’autres, irréalisable et folle!

Mayréna nous apprend que, d’un commun accord, tous les automobilistes de

la capitale avaient formé le projet de venir à notre rencontre sur la

route avec des drapeaux et de la musique pour nous faire une réception

enthousiaste.

Nous maudissons une fois de plus cette eau hostile et perfide qui nous

prive encore d’un accueil dont l’idée seule nous flatte et nous émeut.

Et maintenant, il ne me reste plus qu’un devoir bien doux à remplir,

celui de remercier les trois fidèles compagnons à qui j’offre ces notes

en souvenir reconnaissant des heures (pas toujours gaies) que nous avons

passées ensemble. Jamais, aux pires instants de découragement, leur

endurance n’a faibli; jamais leur amitié ne m’a fait défaut.

C’est à Guérin surtout que je dois la réussite de ce voyage. Et je ne

saurais trop louer son intelligence, son courage et son activité.

J’admire surtout cette inaltérable bonne humeur, qu’il conservait même

lorsqu’il lui fallait se coucher dans le sable brûlant pour examiner les

dessous de sa voiture. Malgré la blessure qui le faisait terriblement

souffrir, il ne prenait de repos que lorsqu’il avait tout vérifié,

jusqu’au plus petit boulon, jusqu’au dernier ressort. Et jamais il n’a

murmuré contre tant de mésaventures: cette gaîté-là, si alerte et si

française, c’est la parure du courage. Grâce à Guérin, la voiture a pu

accomplir les véritables prodiges qu’exigeaient les chocs ménagés par

les sentiers, les plaines, les rizières et les ponts qu’il nous a fallu

traverser pendant cette expédition sans route.

Je voudrais dire aussi toute la reconnaissance que je garde au charmant

Compagnon qui n’a point hésité, malgré son goût pour le confortable et

la paix du _chez soi_, à me suivre dans une aventure qui ne pouvait

guère passer pour une partie de plaisir. La bonne grâce, l’enjouement,

la gaîté spirituelle du «Compagnon» ne se sont jamais démentis «aux plus

mauvais jours de notre histoire!» Son aimable sourire fut la clarté et

la joie de ce voyage, et je lui sais gré de ce qu’il a su mettre de

gentillesse dans son dévouement.

Et je n’ai pas besoin d’ajouter que je remercie de tout cœur le bon et

fidèle Hervé de Bernis. Je le connais de longue date: il sait toute

l’affection que je lui porte, et qu’il mérite si pleinement par la

droiture de son caractère, et par toutes les qualités chevaleresques qui

sont inséparables de sa race et de son nom.

Un dernier mot encore pour les constructeurs de Lunéville et en

particulier pour M. le Baron Adrien de Turckheim, qui s’est lui-même si

gracieusement intéressé à fournir une machine capable de supporter

jusqu’au bout, sans jamais manifester la moindre fatigue, ce long voyage

plein d’incidents imprévus. Lorsqu’au retour, notre voiture a été

entièrement démontée, on a constaté que pas une pièce n’avait pris de

jeu et qu’aucun engrenage ne laissait voir la moindre trace d’usure.

Pendant un mois encore, je m’en suis servi journellement sur les

excellentes routes de la Cochinchine et à mon départ je la renvoyais

intacte à Paris.

Quant aux pneus Michelin, ils ont bu l’obstacle!

... Le raid Saïgon-Ang-Kor est terminé et c’est avec une profonde

reconnaissance que je vous redis:

Merci, chers compagnons! Merci!

Puissions-nous avoir, au sens propre du mot, montré la route, cette

route d’Ang-Kor qui serait si nécessaire au développement de notre belle

colonie. Puissions-nous ainsi avoir servi, dans la mesure de nos moyens,

la cause de la plus grande France!

[Illustration]

La Ville au Bois dormant · 第 101 / 102 题