23 avril 1908.

Nous quittons Poungro à huit heures du matin.

Devant le moteur (impuissant hélas) trois paires de buffles balancent

leurs grosses têtes ornées de cornes monumentales... j’ai beau me

raisonner, je ne puis m’habituer à cet attelage incohérent et

anachronique!

Le départ est plutôt de mauvais augure... Dès les premiers pas de nos

buffles, nous nous embourbons dans une rizière et il faut le concours de

tous les indigènes qui unissent leurs efforts à ceux des six nobles

bêtes à cornes pour nous faire avancer péniblement, car les roues sont

enfoncées dans la vase jusqu’au moyeu...

Enfin, après des efforts dérisoires, nous atteignons un terrain plus

résistant. Désormais nous allons pouvoir rouler à la vitesse de trois

kilomètres à l’heure.

[Illustration: LA ROUTE INONDÉE]

Le soleil fait «une rentrée» éclatante!... mais, comme les grands

premiers rôles, il charge trop ses «effets»! Vraiment il abuse. Nous en

sommes presque à regretter la pluie et nous ruisselons tout autant

qu’hier.

Les buffles eux-mêmes sont incommodés de la chaleur et leur gêne se

traduit par des signes de rébellion manifeste. Sans doute ils rêvent

d’une sieste sous l’ombrage... Et nous donc!

A midi nous rencontrons un arbre qui se dresse fort à propos dans la

plaine. Il paraît souffrir de sa solitude. Autant pour le distraire que

pour déjeuner, nous nous arrêtons à l’ombre de ses branches. Cependant,

bêtes et gens vont prendre un repos bien nécessaire, car la chaleur est

devenue intolérable.

A deux heures on attelle à nouveau les buffles et nous repartons sans

qu’il me soit possible d’obtenir des renseignements précis sur l’endroit

où nous ferons l’étape. Cette incertitude ne contribue pas à nous

égayer...

[Illustration: DERNIER DÉJEUNER DANS LA BROUSSE]

Pour varier les plaisirs, voilà que, vers deux heures et demie, les deux

buffles d’arrière, tenant à manifester leur volonté de ne plus rien

savoir, se mettent à ruer dans leurs traits, brisent un phare et

finalement se détellent.

La chaleur aidant, je commence à bouillir et je donne des ordres au

petit soldat envoyé par M. Chambert, afin qu’il fasse mettre un homme de

chaque côté de ces «bovidés» rebelles que Guérin traite dédaigneusement

«de moteurs à bouse»!

Tout l’attelage étant ainsi encadré, nous repartons.

Mais le même incident se renouvelle un peu plus loin, car les

conducteurs craignent tellement les bêtes qu’ils n’osent les frapper et

n’ont donc aucun argument valable pour les faire rentrer à leur place.

... La même cérémonie recommence toutes les dix minutes. Je finis par

prendre la mouche et tant bien que mal, mais d’un accent dont la

véhémence se passe de traduction, je fais comprendre au soldat que, si

les conducteurs ne font pas avancer leurs buffles et ne les empêchent

pas de se sauver à tout bout de champ, je prends ma plus grosse carabine

et je tire dans le tas.

Cette tartarinade porte à merveille. Ma menace (que je n’ai, comme bien

l’on pense, nulle envie de mettre à exécution!) est à peine formulée que

les buffles, harcelés de coups de bâton et d’injures gutturales, partent

au grand trot, sans montrer la moindre velléité de résistance. Nous

sommes secoués comme dans un panier à salade, mais, enfin, nous avançons

et nous faisons ainsi un bout de chemin.

... Tout à coup, de ce même ton enthousiaste dont les éclaireurs des Dix

Mille saluèrent jadis l’apparition de la mer, Bernis s’écrie:

--Une charrette! Une charrette et une lettre! l’essence! l’essence!

A ce mot magique, l’attelage, qui sans doute n’attendait que cela,

s’arrête instantanément... Tout le monde saute à bas de l’auto par

toutes les ouvertures et se précipite en une folle débandade à la

rencontre de la charrette... Je crains un instant que nous ne courrions

à une suprême désillusion. Mais non! c’est bien l’essence!... notre

provision tant désirée que les Messageries Fluviales avaient adressée

par erreur à Kompong-Cham au lieu de Kompong-Thom... et que M. Beaudoin,

sur la dépêche de M. Chambert, a l’obligeance de nous renvoyer.

Notre joie ne peut se décrire... Fini l’auto-buffles!

Enfin nous allons donc pouvoir rouler et faire de la vitesse!

Guérin exécute un cavalier seul, nous poussons des vivats en l’honneur

des deux aimables résidents... puis, tels des pirates à l’abordage, nous

nous ruons en brandissant nos haches pour éventrer l’emballage des

bidons.

Le paisible Tiam nous croit atteints de folie subite... Ses yeux bridés

se plissent d’inquiétude, il s’approche avec méfiance. Mais nous lui

faisons comprendre que «c’est même chose Chum-Chum pour faire marcher

dragon!» Notre ivresse de pétrole le gagne à son tour. Les réservoirs

sont remplis en un clin d’œil et les buffles (qui n’en reviennent pas!)

dételés en un tour de main.

Mais une dernière question se pose:

--Après tant de chocs, tant de cahots, tant de bains, le moteur

voudra-t-il fonctionner? Ne va-t-il pas, lui aussi, faire le buffle?

Cruelle énigme!

Guérin, un peu pâle, se met à la manivelle et commence à moudre un café

illusoire.

Un tour, deux tours!

Le moteur ronfle comme au sortir de l’usine... Son joyeux et puissant

ronronnement accompagne les éclats bruyants de notre joie.

Vite, nous prenons la caisse d’huile attachée sur le marchepied et sans

regarder, nous versons à flots le liquide dans le réservoir, tandis que

Guérin remplit de graisse les diverses boîtes.

Tout est paré!... et nous ne demandons qu’à nous en aller.

A tour de bras nous payons les conducteurs de buffles, les coolies, la

charrette qui vient pour ainsi dire de nous sauver.

Je me mets à la direction! Guérin prend place à ma gauche, sur le

marchepied s’installe le fidèle Compagnon qui ne craint ni les

secousses, ni les douches (car il va nous falloir encore rouler dans

l’eau). Dans le fond de la voiture se prélassent Tiam... et Bernis qui

vient de mettre en marche. Et nous démarrons!...

La sirène épouvante les bêtes et les gens... mais son bruit strident

résonne à nos oreilles comme une musique exquise...

Il me semble bien que le moteur pétarade un peu trop... peut-être

tient-il aussi à exprimer sa joie de repartir... dans quelques instants

il se calmera.

Il se calme en effet, dès que j’embraye en seconde vitesse. Il se calme

même si bien qu’il n’a plus la force de nous faire avancer. Ce brusque

arrêt fait tomber toute notre joie!

Qu’est-ce encore?... Une soupape encrassée? un inflammateur déréglé?

Nous sommes si habitués à prévoir le pire!

Guérin descend, inspecte et se redresse en riant. Ce n’est que le

décompresseur, que dans la hâte de repartir, Bernis a tout simplement

oublié de rentrer.

Il peut se vanter de nous avoir fait une belle peur!

Nous repartons magnifiquement!

Le moteur tourne à merveille et tire de toute sa puissance dans les

flaques d’eau que nous traversons. Nous filons parmi les éclaboussures,

sans même nous en apercevoir.

Mais soudain, Guérin me dit d’arrêter!... Quoi!... Ce n’est pas fini!

Oh! ce Guérin, je le tuerais!... C’est égal: auparavant mieux vaut

stopper quand même: selon sa détestable habitude, notre prudent

mécanicien doit avoir encore raison!

Allons bon!... cette fois-ci, c’est de l’eau dans le graisseur. En

effet, le bidon à demi plein fixé sur le marchepied, ayant perdu son

bouchon (l’imbécile!), s’est rempli d’eau pendant les pluies et tout à

l’heure, en versant trop précipitamment, nous ne nous sommes pas avisés

de ce détail.

[Illustration: ON PATAUGE]

Il est écrit vraiment que nous épuiserons toute la liste des pannes!

Nous n’avons qu’à démonter et à vider entièrement le graisseur pour le

remplir d’huile pure... Et en route!

Maintenant, nous roulons à toute vitesse dans une véritable trombe d’eau

et de boue. On se croirait sur un torpilleur par grosse mer! Mais notre

brave machine semble vouloir rattraper le temps perdu. Elle marche comme

elle n’a jamais marché.

Bientôt nous prenons la chaussée qui conduit à Kompong-Cham. Nous

roulons presque constamment en quatrième vitesse: nous sommes couverts

d’une eau jaune qui nous rend méconnaissables, mais qu’importe!... C’est

un bain de couleur locale!

Par moments des secousses terribles nous font craindre de voir la

carrosserie se briser ou les ressorts céder... Mais non! les voyageurs

en sont quittes pour rouler et tanguer ferme, c’est tout... rien ne

casse; et à cinq heures du soir, nous nous arrêtons devant la résidence,

un peu fatigués sans doute et sales à faire peur, mais tout joyeux

d’avoir si bien marché.

Malheureusement M. Beaudoin est absent et nous en éprouvons une grosse

déception.

C’est M. Dessenlis qui vient nous recevoir. A notre vue il s’arrête

interdit; il ne nous attendait pas si tôt.

Après nous avoir comblés de félicitations étonnées et qui nous sont

d’autant plus précieuses, il nous fait les honneurs de la résidence.

Nous procédons à une toilette minutieuse... non sans besoin, et nous

sommes tout juste prêts pour nous mettre à table.

Nous trouvons à dîner plusieurs invités, entre autres l’administrateur

de Swaikléang, M. Voitel, qui avec amabilité nous invite à venir chasser

chez lui.

Et nous nous retirons de bonne heure, car nous sommes tous un peu

fourbus.

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La Ville au Bois dormant · 第 94 / 102 题