Nous quittons Poungro à huit heures du matin.
Devant le moteur (impuissant hélas) trois paires de buffles balancent
leurs grosses têtes ornées de cornes monumentales... j’ai beau me
raisonner, je ne puis m’habituer à cet attelage incohérent et
anachronique!
Le départ est plutôt de mauvais augure... Dès les premiers pas de nos
buffles, nous nous embourbons dans une rizière et il faut le concours de
tous les indigènes qui unissent leurs efforts à ceux des six nobles
bêtes à cornes pour nous faire avancer péniblement, car les roues sont
enfoncées dans la vase jusqu’au moyeu...
Enfin, après des efforts dérisoires, nous atteignons un terrain plus
résistant. Désormais nous allons pouvoir rouler à la vitesse de trois
kilomètres à l’heure.
[Illustration: LA ROUTE INONDÉE]
Le soleil fait «une rentrée» éclatante!... mais, comme les grands
premiers rôles, il charge trop ses «effets»! Vraiment il abuse. Nous en
sommes presque à regretter la pluie et nous ruisselons tout autant
qu’hier.
Les buffles eux-mêmes sont incommodés de la chaleur et leur gêne se
traduit par des signes de rébellion manifeste. Sans doute ils rêvent
d’une sieste sous l’ombrage... Et nous donc!
A midi nous rencontrons un arbre qui se dresse fort à propos dans la
plaine. Il paraît souffrir de sa solitude. Autant pour le distraire que
pour déjeuner, nous nous arrêtons à l’ombre de ses branches. Cependant,
bêtes et gens vont prendre un repos bien nécessaire, car la chaleur est
devenue intolérable.
A deux heures on attelle à nouveau les buffles et nous repartons sans
qu’il me soit possible d’obtenir des renseignements précis sur l’endroit
où nous ferons l’étape. Cette incertitude ne contribue pas à nous
égayer...
[Illustration: DERNIER DÉJEUNER DANS LA BROUSSE]
Pour varier les plaisirs, voilà que, vers deux heures et demie, les deux
buffles d’arrière, tenant à manifester leur volonté de ne plus rien
savoir, se mettent à ruer dans leurs traits, brisent un phare et
finalement se détellent.
La chaleur aidant, je commence à bouillir et je donne des ordres au
petit soldat envoyé par M. Chambert, afin qu’il fasse mettre un homme de
chaque côté de ces «bovidés» rebelles que Guérin traite dédaigneusement
«de moteurs à bouse»!
Tout l’attelage étant ainsi encadré, nous repartons.
Mais le même incident se renouvelle un peu plus loin, car les
conducteurs craignent tellement les bêtes qu’ils n’osent les frapper et
n’ont donc aucun argument valable pour les faire rentrer à leur place.
... La même cérémonie recommence toutes les dix minutes. Je finis par
prendre la mouche et tant bien que mal, mais d’un accent dont la
véhémence se passe de traduction, je fais comprendre au soldat que, si
les conducteurs ne font pas avancer leurs buffles et ne les empêchent
pas de se sauver à tout bout de champ, je prends ma plus grosse carabine
et je tire dans le tas.
Cette tartarinade porte à merveille. Ma menace (que je n’ai, comme bien
l’on pense, nulle envie de mettre à exécution!) est à peine formulée que
les buffles, harcelés de coups de bâton et d’injures gutturales, partent
au grand trot, sans montrer la moindre velléité de résistance. Nous
sommes secoués comme dans un panier à salade, mais, enfin, nous avançons
et nous faisons ainsi un bout de chemin.
... Tout à coup, de ce même ton enthousiaste dont les éclaireurs des Dix
Mille saluèrent jadis l’apparition de la mer, Bernis s’écrie:
--Une charrette! Une charrette et une lettre! l’essence! l’essence!
A ce mot magique, l’attelage, qui sans doute n’attendait que cela,
s’arrête instantanément... Tout le monde saute à bas de l’auto par
toutes les ouvertures et se précipite en une folle débandade à la
rencontre de la charrette... Je crains un instant que nous ne courrions
à une suprême désillusion. Mais non! c’est bien l’essence!... notre
provision tant désirée que les Messageries Fluviales avaient adressée
par erreur à Kompong-Cham au lieu de Kompong-Thom... et que M. Beaudoin,
sur la dépêche de M. Chambert, a l’obligeance de nous renvoyer.
Notre joie ne peut se décrire... Fini l’auto-buffles!
Enfin nous allons donc pouvoir rouler et faire de la vitesse!
Guérin exécute un cavalier seul, nous poussons des vivats en l’honneur
des deux aimables résidents... puis, tels des pirates à l’abordage, nous
nous ruons en brandissant nos haches pour éventrer l’emballage des
bidons.
Le paisible Tiam nous croit atteints de folie subite... Ses yeux bridés
se plissent d’inquiétude, il s’approche avec méfiance. Mais nous lui
faisons comprendre que «c’est même chose Chum-Chum pour faire marcher
dragon!» Notre ivresse de pétrole le gagne à son tour. Les réservoirs
sont remplis en un clin d’œil et les buffles (qui n’en reviennent pas!)
dételés en un tour de main.
Mais une dernière question se pose:
--Après tant de chocs, tant de cahots, tant de bains, le moteur
voudra-t-il fonctionner? Ne va-t-il pas, lui aussi, faire le buffle?
Cruelle énigme!
Guérin, un peu pâle, se met à la manivelle et commence à moudre un café
illusoire.
Un tour, deux tours!
Le moteur ronfle comme au sortir de l’usine... Son joyeux et puissant
ronronnement accompagne les éclats bruyants de notre joie.
Vite, nous prenons la caisse d’huile attachée sur le marchepied et sans
regarder, nous versons à flots le liquide dans le réservoir, tandis que
Guérin remplit de graisse les diverses boîtes.
Tout est paré!... et nous ne demandons qu’à nous en aller.
A tour de bras nous payons les conducteurs de buffles, les coolies, la
charrette qui vient pour ainsi dire de nous sauver.
Je me mets à la direction! Guérin prend place à ma gauche, sur le
marchepied s’installe le fidèle Compagnon qui ne craint ni les
secousses, ni les douches (car il va nous falloir encore rouler dans
l’eau). Dans le fond de la voiture se prélassent Tiam... et Bernis qui
vient de mettre en marche. Et nous démarrons!...
La sirène épouvante les bêtes et les gens... mais son bruit strident
résonne à nos oreilles comme une musique exquise...
Il me semble bien que le moteur pétarade un peu trop... peut-être
tient-il aussi à exprimer sa joie de repartir... dans quelques instants
il se calmera.
Il se calme en effet, dès que j’embraye en seconde vitesse. Il se calme
même si bien qu’il n’a plus la force de nous faire avancer. Ce brusque
arrêt fait tomber toute notre joie!
Qu’est-ce encore?... Une soupape encrassée? un inflammateur déréglé?
Nous sommes si habitués à prévoir le pire!
Guérin descend, inspecte et se redresse en riant. Ce n’est que le
décompresseur, que dans la hâte de repartir, Bernis a tout simplement
oublié de rentrer.
Il peut se vanter de nous avoir fait une belle peur!
Nous repartons magnifiquement!
Le moteur tourne à merveille et tire de toute sa puissance dans les
flaques d’eau que nous traversons. Nous filons parmi les éclaboussures,
sans même nous en apercevoir.
Mais soudain, Guérin me dit d’arrêter!... Quoi!... Ce n’est pas fini!
Oh! ce Guérin, je le tuerais!... C’est égal: auparavant mieux vaut
stopper quand même: selon sa détestable habitude, notre prudent
mécanicien doit avoir encore raison!
Allons bon!... cette fois-ci, c’est de l’eau dans le graisseur. En
effet, le bidon à demi plein fixé sur le marchepied, ayant perdu son
bouchon (l’imbécile!), s’est rempli d’eau pendant les pluies et tout à
l’heure, en versant trop précipitamment, nous ne nous sommes pas avisés
de ce détail.
[Illustration: ON PATAUGE]
Il est écrit vraiment que nous épuiserons toute la liste des pannes!
Nous n’avons qu’à démonter et à vider entièrement le graisseur pour le
remplir d’huile pure... Et en route!
Maintenant, nous roulons à toute vitesse dans une véritable trombe d’eau
et de boue. On se croirait sur un torpilleur par grosse mer! Mais notre
brave machine semble vouloir rattraper le temps perdu. Elle marche comme
elle n’a jamais marché.
Bientôt nous prenons la chaussée qui conduit à Kompong-Cham. Nous
roulons presque constamment en quatrième vitesse: nous sommes couverts
d’une eau jaune qui nous rend méconnaissables, mais qu’importe!... C’est
un bain de couleur locale!
Par moments des secousses terribles nous font craindre de voir la
carrosserie se briser ou les ressorts céder... Mais non! les voyageurs
en sont quittes pour rouler et tanguer ferme, c’est tout... rien ne
casse; et à cinq heures du soir, nous nous arrêtons devant la résidence,
un peu fatigués sans doute et sales à faire peur, mais tout joyeux
d’avoir si bien marché.
Malheureusement M. Beaudoin est absent et nous en éprouvons une grosse
déception.
C’est M. Dessenlis qui vient nous recevoir. A notre vue il s’arrête
interdit; il ne nous attendait pas si tôt.
Après nous avoir comblés de félicitations étonnées et qui nous sont
d’autant plus précieuses, il nous fait les honneurs de la résidence.
Nous procédons à une toilette minutieuse... non sans besoin, et nous
sommes tout juste prêts pour nous mettre à table.
Nous trouvons à dîner plusieurs invités, entre autres l’administrateur
de Swaikléang, M. Voitel, qui avec amabilité nous invite à venir chasser
chez lui.
Et nous nous retirons de bonne heure, car nous sommes tous un peu
fourbus.
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