Notre pont a repris un aspect tout à fait coquet: il sera terminé tantôt
et M. Colin m’affirme que la voiture pourra le franchir en troisième
vitesse!... Je m’en garderai bien, mais tantôt vers cinq heures,
j’essaierai modestement de faire traverser l’auto sur l’autre rive...
Guérin a passé une bonne nuit et se désespère de ne pas quitter dès ce
matin Kompong-Thom. Il n’a plus d’autre fièvre que la fièvre du départ.
Je viens d’envoyer en avant les six charrettes, qui restent sous la
conduite habile de Nam-Ay. Elles se dirigent vers Kompong-Chen où elles
devront nous attendre demain soir.
Après déjeuner, nous faisons une courte promenade dans la Diétrich avec
MM. Chambert et de Conchy et le gouverneur cambodgien... qui ne trouve
pas de mots, même dans sa langue, pour exprimer son admiration... Puis
j’amène la voiture au pont.
A première vue je ne partage pas toute la confiance de M. Colin dans la
solidité des planches. J’envisage sans enthousiasme l’éventualité d’un
plongeon qui compromettrait la cause de l’automobile aux yeux des
populations massées sur la rive et qui pourrait terminer un peu
brusquement la carrière de notre héroïque voiture. Aussi je ne m’engage
qu’avec une extrême prudence. Et bien m’en prend!... car mes prévisions
sceptiques ne se justifient que trop... A peine la Diétrich a-t-elle
avancé de trois mètres que les roues d’avant passent au travers des
planches qui craquent avec un fracas ironique: le tablier est défoncé et
le moteur repose sur les piquets. Voilà notre auto sur pilotis.
Des coolies se précipitent et s’accrochent aux roues d’arrière: ils
parviennent à ramener notre pauvre voiture sur la rive. Une fois de
plus, tout est à recommencer!
Par bonheur, M. Chambert, à qui nos malheurs inspirent une commisération
active et dévouée, donne des ordres pour faire remplacer les planches
perfides par d’autres plus épaisses.
Je me reprends à espérer que nous pourrons partir demain.
[Illustration]
[Illustration: ANG-KOR-THOM]
[Illustration: UN BUREAU DE POSTE]