Aux premières lueurs de l’aube, Guérin ausculte la machine et l’examine
en détail jusque dans ses moindres organes. Il est à craindre en effet
que les cahots continuels de la journée d’hier, qui ont mis à la plus
dure épreuve toutes les pièces de la machine et surtout les essieux, les
roues et la direction, n’aient infligé à notre vaillante compagne une de
ces secrètes meurtrissures qui brisent à la longue les moteurs, tout
comme les vases.
Nous suivons les opérations de notre habile mécanicien presque avec la
même angoisse que nous inspirerait l’examen d’un malade par un praticien
célèbre.
Mais le calme de Guérin nous rassure; nous ne le voyons brandir aucun de
ces instruments terribles qu’exige une opération sur l’organisme
compliqué d’une auto.
La revue s’achève par un cri de triomphe! Tout va bien, rien n’a bougé!
Toutes les pièces ont merveilleusement résisté au terrible travail que
nous leur avons imposé.
Après un simple graissage, nous allons pouvoir repartir.
A dix heures et demie nous démarrons de devant la bonzerie, non sans que
le grand prêtre soit venu nous rendre visite.
Je dois avouer que cette entrevue ne contribuera pas à nous initier aux
mystères de la religion bouddhique. La causerie a manqué de cette
animation qui fait éclore les idées générales. Une poignée de main, un
sourire, et c’est tout! C’est assez du moins, pour nous rappeler que les
Français et les Chinois sont les deux seuls peuples qui aient inventé
une politesse, et l’on pourrait soutenir que tout l’effort des
civilisations se résume dans un geste aimable. Mais nous n’avons pas le
temps!
En route pour Kompong-Cham!
... Nous avons pris un nouveau guide, laissant celui d’hier retourner
avec les deux charrettes à Kodorum, puis à Kreck.
Et nous roulons!... Du sable, toujours du sable: mais en maintenant une
deuxième vitesse modeste et prudente, nous pouvons avancer sans aucun
risque et en toute sécurité. Le linh envoyé par M. Beaudoin nous fait
escorte avec deux ou trois notables de Suong qui nous ont accompagnés à
cheval. Ils caracolent joyeusement et nous suivent ou nous précèdent
suivant notre allure.
Parfois, nous sommes encore obligés de stopper pour arranger la route et
nous perdons alors un peu de temps qu’il nous faut rattraper...
En avant la troisième, puis la quatrième vitesse...
Oui, la quatrième! Quelle ivresse... nous osons à peine y croire. Faire
de la vitesse à travers le Cambodge, cela dépasse toutes nos plus folles
espérances. «Pourvu que ça dure», comme disait le couvreur qui tombait
du sixième! Nous semons les notables. Le linh aussi nous abandonne. Le
galop de son cheval ne pouvait tenir contre la concurrence...
D’ailleurs, nous nous résignons sans peine à une défection qui semble
tant humilier cet infortuné cavalier: il était plus décoratif qu’utile
et nous ne sommes pas là pour étonner les populations par l’apparat des
défilés et des cavalcades.
Elles se font rares du reste, les populations! Depuis Suong nous n’avons
guère aperçu que quelques canhas isolées.
Vers midi nous entrons dans la grande forêt.
Disons, à son avantage, qu’elle se présente bien! Sans parler de la
splendeur de cette végétation que je qualifierai de tropicale pour ne
pas manquer aux habitudes des explorateurs, la grande forêt cambodgienne
nous offre une route à souhait pour le plaisir des pneus!
Nous ne roulons plus désormais sur une piste étroite et ensablée, mais
bien sur une grande chaussée, belle comme un vrai chemin de France,
droite et large de plus de 20 mètres. C’est l’ancienne route khmer
encore en bon état et bien entretenue... Si nous n’en trouvions que de
semblables, notre expédition deviendrait une partie de plaisir... Et
pourtant, il nous faut encore faire connaissance avec un nouvel ennemi:
la poussière!
Sans doute ce fléau n’est pas spécial au Cambodge et les routes
européennes nous en avaient déjà donné quelque idée. Toute la planète
n’est pas encore goudronnée, ni westrumitée, et nous devions bien nous y
attendre...
Le mal est que la poussière d’Extrême-Orient, comme beaucoup de choses
de ce pays, dépasse vraiment la mesure: il y en a trop! Elle n’a pas
seulement l’inconvénient d’être excessive, inhumaine et pénétrante; elle
trouve encore le moyen d’être rouge. Cela nous paraît tout à fait
impardonnable et nous regrettons cette belle poussière blanche comme de
la farine qui s’élève des routes craquantes et sèches de la Provence.
... Cette poussière infernale couvre la route d’une couche épaisse
d’environ 30 centimètres, et dissimule traîtreusement, de place en
place, des trous perfides qui ralentissent notre marche; nous n’en
faisons pas moins du trente à l’heure, enveloppés d’un nuage qui nous
transforme en Peaux Rouges!... Nous avons du moins la consolation de ne
plus nous voir qu’à de lointains intervalles.
Le malheureux guide juché sur le marche-pied en prend, comme dit Guérin,
«pour son grade et en ramasse plus avec sa figure qu’avec une pelle!» Je
le prends en pitié et je lui donne une paire de lunettes, ce dont il
manifeste une joie enfantine... Mais cela ne fait point l’affaire de
Brin-d’Amour dit Bec-dans-l’huile, qu’une telle faveur, donnée à un
autre qu’à lui, remplit d’une fureur barbare. Notre boy à tout faire
proteste en plusieurs langues (je suis même étonné qu’il en sache
autant!), il trépigne et pleure de rage... Mais peut-être faut-il
attribuer beaucoup de ses larmes au picotement que provoque cette
poussière si fine et si ténue qu’on dirait de la poudre.
Brin-d’Amour occupe pourtant une situation privilégiée: il est assis
dans le fond de la voiture, près de Bernis qui s’amuse de le voir en
fureur, de sorte que Guérin et moi lui servons d’écrans. N’importe!
Brin-d’Amour ne décolère pas et sa mine piteuse en dit plus long que ses
paroles, qui me semblent dépourvues d’aménité à notre égard.
Mais la route nous ménage bien d’autres soucis! Tout à coup, nous la
trouvons coupée par le lit d’un torrent desséché dont les berges sont
presque à pic...
Que faire? Ma foi, nous ne prenons pas le temps de la réflexion et, au
lieu de nous arrêter à chercher une décision, nous ne nous arrêtons pas
du tout! Le guide n’en mène pas large et Brin-d’Amour crie
d’épouvante... La machine fonce droit devant elle et dévale en trombe un
côté pour remonter courageusement l’autre pente, aux joyeuses
acclamations de tous... et, je crois, de Brin-d’Amour lui-même.
Les personnes aventureuses qui naguère ont _bouclé la boucle_ à l’ancien
Pôle Nord n’auront aucune peine à comprendre la nature de l’émotion un
peu spéciale qui précéda ce plongeon dans le vide. La profondeur du
torrent la rendait assez vive, mais elle n’alla point sans plaisir.
Tout à fait aguerris par l’expérience, nous recommençons plusieurs fois
ce petit jeu, car le torrent n’était que premier d’une série et nous
éprouvons que maintenant rien ne nous arrêtera plus.
Rien... sauf le déjeuner!... car il est près d’une heure et notre
héroïsme ne va pas jusqu’à risquer de mourir d’inanition.
Nous nous arrêtons près d’une canha pour avoir de l’eau... et nous
remportons auprès des habitants notre succès habituel. Ils nous
accueillent de fort bonne grâce et nous aident de leur mieux; le riz est
vite cuit, et nous mangeons de fort bon appétit le poulet froid et les
œufs que nous avions emportés.
Tout cela est bien un peu saupoudré de poussière rouge, mais nous en
sommes quittes pour nous imaginer que c’est du poivre de Cayenne et nous
n’en buvons que mieux l’eau fournie libéralement par nos hôtes.
A deux heures nous repartons, mais dès les premiers tours de roues nous
constatons avec tristesse que notre belle route a perdu tous ses
charmes. La chaussée est en si mauvais état, que nous en sommes réduits
à rouler humblement sur le côté, dans un sentier étroit et sablonneux,
tout encombré de grandes herbes et de petits arbustes qui se dressent
sournois et tenaces entre les ornières.
[Illustration: UN DES BATIMENTS D’ANG-KOR-THOM]
De temps en temps, le carter grince, c’est une branche un peu plus forte
qui vient de le toucher. Nous ne nous en inquiétons guère, car nous ne
sommes plus qu’à six ou sept kilomètres de Kompong-Cham et la plus
franche gaieté ne cesse de régner, selon la formule des reporters
mondains. Une joie débordante s’est emparée de nous: après avoir vu tout
en rouge, nous voyons maintenant tout en rose.
Encore quelques minutes et nous serons arrivés.
Nous pourrons nous reposer à l’aise, nous laver commodément, manger dans
des assiettes, nous asseoir sur des chaises, dormir dans des lits, enfin
retrouver un peu du confort perdu depuis neuf jours. Il y a comme cela
dans la vie des heures où le chocolat du matin vous apparaît dans une
apothéose.
Nous filons! Tout va bien... La troisième ronfle à ravir, quand tout à
coup un choc violent suivi d’un bruit sinistre arrête net la voiture.
C’est la panne, la redoutable panne imprévue et soudaine.
Guérin ne fait qu’un bond de sa baignoire à terre, se penche, relève un
visage angoissé et me dit:
--Marche arrière!
Je recule d’environ quarante centimètres, et le moteur cale!
Nous descendons en désordre et nous voilà tous à plat ventre, dans cette
position humiliante qu’impose aux automobilistes la recherche des
causes... La cause, en l’espèce, c’est une souche, une jolie souche
d’environ 20 centimètres de diamètre que l’épaisseur des herbes ne nous
a pas permis d’éviter.
Quant aux effets, ils sont déplorables: la barre d’accouplement de la
direction est tordue, la roue de gauche a renoncé à son parallélisme (si
nécessaire!) avec celle de droite, tout le carter protecteur est arraché
et réduit à l’état d’accordéon; pour comble de malheur, la souche
malencontreuse empêche absolument soit d’avancer soit de reculer.
--Nous voilà frais! dit Guérin.
Et cette constatation, que la chaleur ambiante devrait pourtant nous
rendre si agréable, nous plonge dans un abîme de désespoir.
Nous sommes consternés. Il y a de quoi. Mais puisque le mal est fait, il
ne nous reste qu’à le réparer! M. de la Palisse lui-même, qui est la
plus parfaite incarnation de la raison pratique, ne penserait pas
autrement.
Après un coup d’œil navré sur le désastre, notre brave Guérin endosse la
blouse et se met, sans mot dire, à démonter la barre. Puis, muni d’un
gros marteau, il la frappe à coups redoublés pour tenter de la
redresser.
Cependant, à l’aide d’une scie articulée, nous débitons la souche de
malheur et nous parvenons enfin à l’arracher des entrailles de la
voiture. La souche enlevée, la barre redressée ou à peu près, nous
pouvons repartir...
Vraiment je ne saurais dire assez mon admiration pour le courage et
l’adresse de ce brave Guérin qui, par cette chaleur accablante, couché
dans le sable brûlant, ne perd pas une minute sa gaîté et sa bonne
humeur. C’est un vrai Français... et je ne sais pas de plus bel éloge.
Avec des hommes de cette trempe-là on peut tenter l’impossible et l’on
n’a jamais le droit de désespérer.
[Illustration: UN INCIDENT]
La réparation si vite faite nous rend tout notre entrain. Nous
retrouvons même l’affreux courage de commettre quelques mauvaises
plaisanteries sur notre carter accordéon, que nous emportons
soigneusement d’ailleurs, espérant qu’il nous servira dans la suite à
autre chose qu’à accompagner la complainte que méritent nos infortunes!
Et nous reprenons plus prudemment cette fois la course si fâcheusement
interrompue... D’abord, nous entendons bien sous nos pieds quelques
bruits de casserole et de ferraille, et ce fracas de ferblanterie nous
semble de mauvais augure, mais peu à peu le moteur se remet à régler et
tout rentre dans l’ordre.
Déjà nous apercevons les rives du Mé-Kong et cette présence du grand
fleuve remplit le paysage d’une solennelle beauté. Mais hélas! nous
n’avons pas le loisir de nous laisser aller à l’admiration... il est
écrit que ça n’ira jamais tout seul et que jusqu’au bout nous aurons des
difficultés.
La dernière (pour aujourd’hui!) se présente sous l’aspect désagréable et
peu encourageant d’un torrent (encore un!) qu’il nous faut passer dans
des ornières très profondes. Juste au milieu de la descente l’essieu
touche la terre... mais la proximité du but nous donne des ailes. Un
coup de marche arrière, un coup de pioche! et en route! Nous longeons
maintenant la rive gauche du fleuve, entre les huttes d’un petit
village: sur l’autre rive se dresse la ville de Kompong-Cham et nous
pouvons voir d’ici l’édifice blanc de la Résidence.
Un autre guide, envoyé à notre rencontre, nous fait arrêter la voiture à
l’endroit où la berge est le moins escarpée et juste en face de la
maison de M. Beaudoin, dont nous ne sommes plus séparés que par la
largeur du fleuve; mais, selon la forte expression de Guérin, «ce n’est
pas une cuvette!»
Il est quatre heures. Hervé de Bernis et Guérin prennent un sampan pour
aller prévenir le Résident de notre arrivée.
Nous en profitons, le compagnon et moi, pour faire un brin de toilette,
au petit bonheur, sur le bord de l’eau: nous mettons une cravate et une
veste.
Une chaloupe à vapeur se détache de l’appontement qui nous fait face et
se dirige vers nous.
M. Dessenlis, chancelier de la Résidence, en descend avec Bernis et
Guérin. Il vient très aimablement, de la part de M. Beaudoin, nous
souhaiter la bienvenue et nous emmener loger à la Résidence, avec armes
et bagages. Nous acceptons de grand cœur cette gracieuse hospitalité.
Quant à la voiture, elle va rester ici, toute la nuit, sous la garde de
deux linhs et de l’inévitable Brin-d’Amour qui se distingue surtout dans
les fonctions sédentaires et de tout repos. Demain matin, on la passera
sur l’appontement de la douane, remorquée par la chaloupe de la
Résidence. Les charrettes qui viennent d’arriver resteront aussi sur le
bord du fleuve jusqu’à demain.
Nous embarquons dans la chaloupe et nous traversons le Mé-Kong, un vrai
bras de mer!
M. Beaudoin, qui ne nous attendait que demain, nous reçoit avec la plus
charmante cordialité, nous fait faire le tour du propriétaire, nous
montre nos chambres et une salle de douches. C’est, pour le moment, la
salle de la Résidence qui nous inspire le plus d’admiration.
Après tout ce que nous venons de traverser, une douche bienfaisante nous
semble une volupté inexprimable... Et pouvoir se changer, enfin!...
Il va sans dire que nous n’avons ni smoking, ni costumes blancs, le
blanc n’étant pas précisément la couleur de l’automobilisme.
Notre garde-robe se réduit à un complet culotte à peu près présentable.
Enfin, puisque M. Beaudoin veut bien excuser notre négligé, nos remords
ne nous empêchent pas de faire honneur au dîner... et rarement il nous
fut donné d’en faire d’aussi gai et d’aussi agréable.
M. de Caland nous l’avait bien prédit. Tout de suite, grâce à l’aimable
accueil de M. Beaudoin, nous nous sentons à l’aise et vraiment sous le
charme. Nous jouissons avec délices de l’heure exquise, de la causerie
délicate et légère, en un mot, nous retrouvons la France...
Rentré dans ma chambre, je refais par la pensée tout le chemin déjà
parcouru et j’établis le petit bilan de notre voyage.
Voici neuf jours que nous avons quitté Saïgon... et nous ne sommes
encore qu’à 200 kilomètres du lieu de notre départ. Nous avons fait en
moyenne 22 kilomètres par jour. Il n’y a pas à se le dissimuler, une
telle vitesse ne suffirait pas à nous classer dans un circuit et nous
n’avons battu aucun record... si ce n’est pourtant le record de
l’obstacle. Mais tel n’était pas notre but. Si lentement que nous
avancions, nous arriverons toujours les premiers à Ang-Kor et rien ne
sert de courir.
Je m’estime déjà fort heureux que nous ayons gagné un jour sur les
prévisions de M. Beaudoin qui connaît le pays mieux que personne, qui
comprend si bien l’intérêt de notre tentative et qui se rend compte des
difficultés que nous traversons.
... Mais ma joie la plus vive et la plus réelle est encore de coucher ce
soir dans un grand lit... où il fera bon rêver de la Ville au Bois
dormant!
[Illustration: LA PASSERELLE DE KOMPONG-CHAM]
[Illustration: ANG-KOR-THOM--PILÔNE]
[Illustration: SUR LA BERGE: OH! HISSE!]