23 mars 1908.

Au revoir, Kreck!

... Toute la matinée a été consacrée aux derniers préparatifs. Les

essais du moteur justifient les plus belles espérances, les coolies sont

chargés, les colis arrimés (ou _vice versa_), il ne reste plus qu’à

partir. Nous emportons de Kreck un bon souvenir, de la viande froide, du

riz et des œufs pour notre déjeuner.

Notre départ suscite un grand concours de populaire! Tout le village est

dehors pour voir démarrer l’auto, qui a reçu ici le glorieux surnom de

_Voiture de feu_... (un bien joli titre pour un roman d’aventures)!

Je fais demander au guide de monter sur le marchepied pour nous indiquer

la route. Mais sa dignité s’y refuse. Cavalier avant tout, il ne veut

pas entendre parler de confier sa monture à qui que ce soit. Et sans

doute il se méfie de nos trente chevaux vapeur, qui ne lui disent rien

qui vaille.

Cette difficulté m’embarrasse quelque peu... mais pas longtemps: car une

foule d’indigènes se pressent autour de la voiture et lèvent les mains

en agitant leurs doigts comme des écoliers qui implorent de leur maître

la permission de quitter la classe pendant quelques instants. Je ne me

méprends pas sur le sens de cette pantomime. Visiblement nous sommes

entourés d’hommes de bonne volonté qui ne demandent qu’à remplacer notre

centaure obstiné: tous donneraient un picul de riz pour monter dans la

voiture de feu. Parmi la foule des candidats, j’en choisis un dont les

yeux bridés pétillent de désir et d’intelligence. Tout joyeux, il

s’installe aux pieds de Guérin et je prévois que ce guide improvisé

saura se montrer à la hauteur de ses fonctions. Comment reviendra-t-il à

Kreck? Il ne paraît guère s’en préoccuper, et j’avoue que son

insouciance me gagne et calme tous mes scrupules.

Un tour de manivelle et en route!

Au bruit du moteur la foule s’écarte brusquement, comme la mer sous la

proue d’un navire. Hommes, femmes et enfants se dispersent à toutes

jambes, en poussant des cris où l’épouvante se mêle au plaisir d’avoir

peur... des cris tout pareils à ceux des midinettes de Paris «quand

elles se paient les montagnes russes». Le cheval du guide désaffecté n’a

garde de perdre une si belle occasion de s’emballer. Il part à fond de

train... et son cavalier doit commencer à regretter le marchepied qu’il

a refusé si dédaigneusement tout à l’heure... car il ne se maintient en

selle que grâce à une acrobatie méritoire et son équilibre me paraît

bien instable.

Quant à nous, nous retrouvons enfin la joie de passer de la première à

la seconde vitesse et l’agréable ronflement du moteur, qui règle bien,

rythme nos espérances et nous annonce une bonne journée. Ce sera la

première, s’il plaît à Dieu, et nous l’aurons bien méritée!

Au sortir de Kreck, nous rentrons dans la forêt, mais elle nous semble

moins impénétrable et moins hostile. Les arbres sont plus clairsemés et

ne nous opposent plus une muraille de verdure. Les rayons du soleil

éclairent le sous-bois. La route même nous paraît accueillante. Il est

évident qu’en prévision de notre passage, on l’a débarrassée des

souches, des lianes et de tous les obstacles qui nous avaient jusqu’ici

coûté tant de peines... et de pannes. Ces soins intelligents nous

révèlent déjà l’amabilité de M. Beaudoin et nous y sentons comme

l’invisible présence d’une main amie. Combien nous bénissons, sans le

connaître encore, ce Résident providentiel qui nous évite tant de

fatigues et de retards. Déjà, nous ressentons pour lui la même

reconnaissance émue que les naufragés de l’Ile Mystérieuse pour le

capitaine Nemo! Il n’a pu empêcher pourtant que le chemin soit toujours

tortueux, ce qui rend difficile la conduite de la voiture; mais

qu’importe, nous marchons et c’est l’essentiel!

Je constate même que certains passages assez mauvais ont été marqués par

des branches coupées. C’est à n’y pas croire... et le Touring-Club

n’aurait pas fait mieux.

Les arbres s’espacent de plus en plus et bientôt nous voici dans la

clairière. La forêt semble s’écarter pour nous laisser passer. Nous

quittons «l’âpreté des hautes solitudes»: à chaque instant on aperçoit

de jolies canhas entourées de cocotiers; des rizières verdoient,

parsemées de flaques d’eau qui miroitent au soleil; des bœufs, des

buffles et des chevaux s’ébattent dans les prés. Tout cela forme un

paysage riant et donne une impression de gaîté laborieuse et sereine qui

rappelle les tableaux de l’école hollandaise. On se sent dans une région

très riche, abondante et peuplée.

Et la route devient si belle que la troisième vitesse s’impose. Hourrah!

Nous y voilà... Nous roulons comme en France! Le vent de la course nous

rafraîchit le visage... On respire, les poumons s’élargissent, le sang

circule, et nous en oublions le soleil de plomb qui tape sur nos

têtes... Nous nous croyons les maîtres de l’espace.

Mais voici qui va rabattre notre fatuité! Si nous ne risquons guère de

rencontrer par ici des agents cyclistes pour constater notre excès de

vitesse, la faune locale ne s’accommode pas d’un tel délit.

Elle nous apparaît, la faune locale, sous la forme imposante de trois

vaches que le bruit du moteur empêche de ruminer paisiblement. Sans

doute les vaches cambodgiennes n’ont pas encore acquis cette habitude de

regarder passer les trains qui a comme cuirassé d’indifférence les

vaches européennes. Celles-ci trouvent que nous sommes de trop dans le

paysage et en même temps, par un regrettable illogisme, elles trouvent

que nous le traversons beaucoup trop vite. N’écoutant que leur courage,

elles se précipitent devant la voiture... puis lui tournent le dos et se

mettent à trotter en nous barrant le chemin. J’ai beau donner des coups

de trompe pour les effrayer, elles se contentent de prendre un petit

galop de chasse et les soubresauts de leurs grosses croupes règlent

notre allure et nous imposent des débrayages exaspérants.

--Y a pas à dire, opine Guérin, elles se fichent de nous.

... Mais il faut s’avouer vaincus! Nos trois éclaireurs soulèvent un tel

nuage de poussière que nous en sommes aveuglés et nous voilà réduits à

stopper, en attendant que nos entêtées consentent à regagner le

pâturage. La fatigue finit par les y contraindre et nous reprenons la

seconde vitesse.

Oh! sans doute, la troisième nous plairait bien davantage, mais nous

roulons maintenant sur une couche de sable très profonde et qui exige

des précautions. Toutefois le moteur tire bien et nous avançons. Vers

une heure, en traversant une grande plaine nous avisons un village où,

d’un consentement unanime, nous décidons de nous arrêter pour déjeuner;

je demande à notre guide bénévole le nom de cet endroit, il me répond

laconique et précis:

--_Kodorum!_

Ces trois syllabes, aux consonances latines, me plongent dans un tel

étonnement que je n’en puis croire mes oreilles.

Kodorum, où nous ne devions arriver que pour coucher! Une telle chance

me laisse défiant et sceptique.

Je fais répéter au guide ce nom inespéré: il s’obstine et ses

affirmations, accompagnées d’une pantomime expressive, ont bien l’accent

de la vérité... Elle nous est confirmée, d’ailleurs, par les habitants

du village qui viennent à notre rencontre... et qui, tout de même,

doivent savoir à quoi s’en tenir.

[Illustration: EXPRESS-BAR]

Nous sommes donc bien à Kodorum et il faut prendre notre parti de cet

incroyable bonheur.

Les automobilistes ont souvent eu l’occasion de constater que rien ne

pousse à aller vite comme la certitude qu’on est en avance. Conformément

à cette disposition d’esprit commune à tous les chauffeurs, nous

décidons, puisque nous venons de gagner du temps, d’en gagner encore

davantage et nous déjeunons... contre la montre, entourés de tous les

habitants de Kodorum qui semblent respectueusement étonnés que des êtres

humains puissent se repaître avec une telle rapidité. Mais nous ne

songeons qu’à repartir sans perdre une minute.

Les décisions sont aussi rapides que les bouchées!... Nos charrettes ne

sont pas là? N’importe! Nous ne nous morfondrons pas à les attendre! Il

faut pourtant payer les deux conducteurs de Kreck et les remplacer.

C’est une occasion unique d’utiliser les talents épistolaires de

Brin-d’Amour. Incontinent je l’élève aux fonctions de scribe, ce dont il

paraît très flatté, et je lui fais écrire une lettre en chinois pour

Nam-Ay, notre chef de convoi: il s’agit de lui expliquer qu’il aura à

payer et à renvoyer les deux charrettes et à en prendre deux autres

jusqu’à Suong où il devra arriver dans la nuit. La lettre écrite, nous

la remettons avec le prix des charrettes au chef du village; et nous

repartons.

Trois ou quatre «autorités locales» nous accompagnent à cheval et cette

escorte improvisée nous prête l’importante apparence d’une cavalcade

historique, qui serait destinée à célébrer le «Progrès des Moyens de

Transport à travers les âges».

Après avoir quitté Kodorum nous rentrons dans la brousse. Le chemin est

de plus en plus sablonneux et les ornières de plus en plus profondes.

Partout la prévoyance de M. Beaudoin a disposé des coolies, armés de

coupe-coupe qui travaillent à déblayer la route devant nous.

Mais les pires difficultés viennent de la nature du sol; les ornières

font de leur mieux pour nous arrêter, et vraiment elles se surpassent!

Les ressorts de la voiture battent tous les records de souplesse et de

résistance: à chaque cahot je m’attends à un effondrement... Non! cela

tient encore--et cela tient du prodige.

Aïe, nous voici bloqués!... Renonçant à nous décourager par ses ornières

que nous franchissons si allégrement, la route a pris le parti de faire

le gros dos, autrement dit de se bomber, de s’arrondir sous notre

châssis: le carter protecteur touche la terre, il nous faut reprendre

notre besogne de terrassiers et enlever avec les pioches tout le milieu

de la route.

[Illustration: SUR LA «ROUTE» DE SUONG]

Ce travail fait, et non sans peine, nous retombons en pleine brousse...

Décidément les obstacles se renouvellent avec une constance et une

variété qui ne permettent pas de s’ennuyer un instant. Aidés des coolies

nous débroussaillons... à coupe-coupe que veux-tu. Après une demi-heure

de travail acharné et d’ailleurs encouragé par une distribution de

piastres aux vaillants bûcherons, nous repartons gaîment. Encore la

forêt... mais le sol est beaucoup plus dur et nous n’avons aucune peine

à maintenir une allure avouable et régulière. C’est tout au plus si, de

temps en temps, une souche malencontreuse arrête notre essor.

Vers cinq heures nous débouchons... ou plutôt nous «débuchons», comme on

dit en style de vénerie, dans une immense plaine toute couverte de

rizières (heureusement sèches, sans quoi nous risquerions de rester

embourbés).

A l’horizon, dans un bouquet d’arbres, se groupent de pittoresques

canhas, à demi cachées par les branches. C’est Suong!

Encore un coup d’accélérateur, beaucoup de cahots, de sauts, de bonds et

de secousses et nous arrivons.

On semble nous attendre. Une délégation d’indigènes vient à notre

rencontre et nous escorte jusqu’à la bonzerie, destinée, paraît-il, à

nous recevoir. Ce trajet, à travers les rues étroites et tortueuses, et

naturellement pleines de badauds, exige toute une série d’embrayages, de

débrayages, de virages, de marche avant et de marche arrière, après quoi

le jury le plus sévère nous accorderait un _permis de circuler_

enthousiaste.

Enfin, nous stoppons contre l’échelle de la bonzerie.

Nous sommes bien heureux... Mais il fait rudement chaud.

Guérin constate avec fierté que nous n’avons pas perdu notre temps.

En effet, voilà une journée bien remplie, je suis forcé d’en convenir.

Tout permet d’espérer que demain nous serons à Kompong-Cham et cette

perspective ne laisse pas que de nous émouvoir quelque peu: car ce sera

la première résidence que nous rencontrerons depuis notre départ de

Saïgon et elle marquera presque le tiers du voyage. Seulement, voilà, de

quoi demain sera-t-il fait?

Nous y penserons plus à loisir... quand nous aurons dîné: c’est la

première question qui se pose! La joie d’avoir si bien marché ne nous a

point coupé l’appétit... au contraire! et nous n’avons rien à manger.

Je détache Brin-d’Amour en fourrageur avec la délicate mission de nous

rapporter, moyennant finances, du riz et si possible un poulet; puis, en

guise d’apéritif, nous procédons à nos ablutions.

Pendant cette bienfaisante opération, un Annamite vient prévenir Guérin

que le directeur des douanes l’attend chez lui.

Il faut dire que Suong, dont le nom ne figure pas sur la carte, n’en est

pas moins une ville très importante et l’un des centres de l’alcoolisme

cambodgien (ce qui tendrait à prouver que ce vice-là, du moins, n’est

pas d’importation européenne... et que la civilisation extrême-orientale

n’a rien à nous envier!). On trouve donc à Suong une grande distillerie

de _choum-choum_ (eau-de-vie de riz). Elle appartient au gouvernement

qui remplit son rôle en exploitant les besoins de ses protégés et cela

nécessite naturellement la présence d’un directeur des douanes.

Mais en quoi ce haut fonctionnaire peut-il bien avoir affaire avec

Guérin? Et pourquoi l’a-t-il fait demander? Nous sommes tous très

intrigués... Notre fidèle mécanicien se serait-il livré à quelque

contrebande mystérieuse? A-t-il dissimulé dans les coffres de la voiture

une provision clandestine de Fine Champagne 1847? Nous nous amusons à le

taquiner un peu. Le brave garçon ne sait à qui entendre... il est aussi

étonné que nous et en arrive à se demander s’il n’a pas, par hasard,

commis quelque délit involontaire...

--Ça doit être pour l’essence! conclut-il... Tant pis, j’y vais, on

verra bien!...

Et, n’écoutant que son courage, il part avec le mystérieux Annamite.

Un bon point pour Brin-d’Amour! Contre toute espérance il apporte du riz

et deux petits poussins et, pour une fois, manifeste l’intention de

préparer le dîner... Nous n’avons garde de modérer cet accès de zèle

inaccoutumé.

A sept heures, la table est mise et Guérin ne revient pas! Qu’a-t-il pu

lui arriver? Son absence commence à nous inquiéter et nous allons partir

aux renseignements quand nous le voyons reparaître la mine joyeuse et

chargé comme un brick hollandais, serrant contre sa poitrine quatre

bouteilles de bière, une bouteille d’absinthe et... luxe inappréciable!

aubaine inattendue! manne providentielle!... du pain, du vrai pain à la

croûte dorée!

Son retour lui vaut un accueil triomphal et tout s’explique: à bord du

_Tonkin_, qui l’avait amené quinze jours avant nous à Saïgon, Guérin

avait fait la connaissance du directeur des douanes et celui-ci, ayant

gardé le meilleur souvenir de son compagnon de traversée, s’était

empressé de le prévenir à l’annonce de notre arrivée à Suong.

Je laisse à penser si toutes les provisions sont les bienvenues et si

nous portons un toast à cet excellent fonctionnaire.

Nous dînons le plus gaîment du monde; cette petite fête, qui se prolonge

assez tard, s’achève par une promenade exquise autour du temple, sous un

clair de lune à faire rêver les imaginations les moins romanesques. Puis

nous rentrons nous coucher.

Comme les charrettes ne sont pas encore arrivées, notre cantonnement se

trouve réduit... au triste nécessaire, c’est-à-dire que nous sommes

contraints de nous étendre sur le plancher de la bonzerie avec les

coussins de la voiture en guise d’oreiller. Cette literie primitive est

un peu dure, sans doute, mais il faut bien s’en contenter et nous en

prendrions notre parti... s’il y avait un peu de silence autour! Mais

nous avions compté sans nos hôtes... A peine couchés et les lumières

éteintes, voilà que les élèves bonzes commencent à chanter leurs prières

dans la cabane située à notre droite: et peut-être cette lente mélodie,

aux accents doux et monotones, nous servirait-elle de berceuse, si les

chiens, les inévitables chiens ne jugeaient à propos d’en fournir

l’accompagnement! Soit en manière de protestation, soit pour rendre

hommage eux aussi à quelque divinité, ils hurlent à intervalles inégaux

et remplissent la nuit de leurs glapissements. Cela dure une bonne heure

et, quand nous commençons à jouir enfin du silence rétabli, la mélopée

des élèves bonzes reprend à notre gauche et leur concert spirituel

suscite un nouveau concert cynégétique à démolir les tympans les plus

résistants.

Notre insomnie nous permet du moins d’assister à l’arrivée des

charrettes qui entrent à grand fracas dans Suong, vers une heure du

matin. Il faut d’ailleurs qu’elles aient bien marché et Nam-Ay mérite

des éloges que je ne lui ménage pas.

Nous profitons de la présence des charrettes pour y prendre nos

oreillers et quelques couvertures, car la fraîcheur de la nuit contraste

vivement avec la chaleur étouffante du jour.

Oreillers! Couvertures!

Nous rentrons nous installer dans la bonzerie, les chantres se sont tus,

les chiens aussi. Un silence profond enveloppe enfin toutes choses et

nous nous endormons heureux et tranquilles.

[Illustration]

[Illustration: GRANDE GALERIE DU CLOITRE D’ANG-KOR-VAT]

[Illustration: NOTRE CAMPEMENT A SUONG]

La Ville au Bois dormant · 第 31 / 102 题