3 mars 1908.

Aujourd’hui, je fais envoyer à Kompong-Cham par les voies les plus

rapides (et je frémis en y songeant!) toutes les grosses pièces de

rechange qu’un accident peut rendre nécessaires: roues, direction,

ressorts, six enveloppes munies de semelles Michelin et toute une

provision d’essence, d’huile, de carbure, etc... Voilà pour les

ravitaillements.

Et maintenant, mes lecteurs n’échapperont point à la description de la

voiture! Je m’en voudrais trop d’oublier cette brave et fidèle amie.

Tous les automobilistes me comprendront: ils savent qu’un vrai chauffeur

s’attache à sa machine comme un bon cavalier à son cheval et qu’il

finit, pour ainsi dire, par la considérer comme un prolongement de sa

personnalité.

Celle qui fut l’âme de ce voyage mérite bien une mention honorable au

début de ce cahier de route.

Représentez-vous par la pensée (ce qui n’exige pas d’ailleurs un bien

grand effort!) une bonne 24/30 H. P. Lorraine Diétrich à châssis

américain très renforcé et dont les énormes ressorts sont faits pour

supporter le poids total de 3700 kilogrammes et surtout les chocs, les

cahots, les secousses et les cent mille avanies que nous réservent les

fameux sentiers à charrettes.

Par coquetterie, j’ai fait mettre des pignons de treize dents afin de

pouvoir à l’occasion goûter un peu les joies de la deuxième vitesse.

Dans un voyage comme celui que nous entreprenons, on ne s’étonnera pas

trop que je m’arrête aux détails de la carrosserie. Peut-être ne

paraîtront-ils pas inutiles à ceux qui, comme je l’espère, voudront nous

imiter et boire l’obstacle ailleurs que sur la route nationale de Paris

à Trouville.

Donc, la carrosserie, un double phaéton très court (pour laisser place

par derrière à deux malles, à quatre lits pliants, à quatre pneus de

rechange et à la tente indispensable), ne présente qu’une seule porte,

l’autre côté servant de dépôt aux cartouches; sur le marchepied de

droite, un grand treuil avec 40 mètres de câble en acier, destiné à

désembourber la voiture ou à lui permettre de remonter une pente trop

raide: ce treuil se fixe à un arbre ou à un piquet assez solide au moyen

d’un appareil complémentaire disposé sur le marchepied de gauche. Puis,

viennent un extincteur, le générateur en acier bleui et une grande

caisse en tôle contenant tout le matériel de cuisine: une table et trois

chaises pliantes, trois pioches et trois pelles.

A gauche, sur l’aile d’arrière, une boîte contenant deux lampes

portatives à acétylène. Sur le marchepied, la réserve de 50 kilogrammes

de carbure, en un tonnelet absolument étanche, et l’appareil du treuil.

Devant le radiateur, trois fortes haches.

Enfin, une grande capote en toile grise, qui non seulement nous

garantira du soleil, mais nous servira surtout à écarter les branches et

ainsi à nous ouvrir un chemin à travers la forêt. On conçoit que pour

bien remplir un tel rôle (qui de prime abord ne paraît pas de son

emploi), il faut à cette capote une solidité en quelque sorte

granitique.

Du reste, tous les organes de la voiture, châssis, moteur et

carrosserie, seront soumis à une rude épreuve.

Pour la machine, je suis tranquille: son nom seul me dispense d’en dire

plus long. Et quant à la carrosserie, je me fie au travail de

Berton-Labourdette; je connais et j’apprécie hautement le fini et la

solidité des voitures qui sortent de chez lui et je crois pouvoir

répondre que celle-ci fera honneur à sa maison.

[Illustration]

[Illustration: BOUDDHA DANS L’INTÉRIEUR D’ANG-KOR-VAT]

[Illustration: LE RÊVE]

La Ville au Bois dormant · 第 11 / 102 题