Aujourd’hui, je fais envoyer à Kompong-Cham par les voies les plus
rapides (et je frémis en y songeant!) toutes les grosses pièces de
rechange qu’un accident peut rendre nécessaires: roues, direction,
ressorts, six enveloppes munies de semelles Michelin et toute une
provision d’essence, d’huile, de carbure, etc... Voilà pour les
ravitaillements.
Et maintenant, mes lecteurs n’échapperont point à la description de la
voiture! Je m’en voudrais trop d’oublier cette brave et fidèle amie.
Tous les automobilistes me comprendront: ils savent qu’un vrai chauffeur
s’attache à sa machine comme un bon cavalier à son cheval et qu’il
finit, pour ainsi dire, par la considérer comme un prolongement de sa
personnalité.
Celle qui fut l’âme de ce voyage mérite bien une mention honorable au
début de ce cahier de route.
Représentez-vous par la pensée (ce qui n’exige pas d’ailleurs un bien
grand effort!) une bonne 24/30 H. P. Lorraine Diétrich à châssis
américain très renforcé et dont les énormes ressorts sont faits pour
supporter le poids total de 3700 kilogrammes et surtout les chocs, les
cahots, les secousses et les cent mille avanies que nous réservent les
fameux sentiers à charrettes.
Par coquetterie, j’ai fait mettre des pignons de treize dents afin de
pouvoir à l’occasion goûter un peu les joies de la deuxième vitesse.
Dans un voyage comme celui que nous entreprenons, on ne s’étonnera pas
trop que je m’arrête aux détails de la carrosserie. Peut-être ne
paraîtront-ils pas inutiles à ceux qui, comme je l’espère, voudront nous
imiter et boire l’obstacle ailleurs que sur la route nationale de Paris
à Trouville.
Donc, la carrosserie, un double phaéton très court (pour laisser place
par derrière à deux malles, à quatre lits pliants, à quatre pneus de
rechange et à la tente indispensable), ne présente qu’une seule porte,
l’autre côté servant de dépôt aux cartouches; sur le marchepied de
droite, un grand treuil avec 40 mètres de câble en acier, destiné à
désembourber la voiture ou à lui permettre de remonter une pente trop
raide: ce treuil se fixe à un arbre ou à un piquet assez solide au moyen
d’un appareil complémentaire disposé sur le marchepied de gauche. Puis,
viennent un extincteur, le générateur en acier bleui et une grande
caisse en tôle contenant tout le matériel de cuisine: une table et trois
chaises pliantes, trois pioches et trois pelles.
A gauche, sur l’aile d’arrière, une boîte contenant deux lampes
portatives à acétylène. Sur le marchepied, la réserve de 50 kilogrammes
de carbure, en un tonnelet absolument étanche, et l’appareil du treuil.
Devant le radiateur, trois fortes haches.
Enfin, une grande capote en toile grise, qui non seulement nous
garantira du soleil, mais nous servira surtout à écarter les branches et
ainsi à nous ouvrir un chemin à travers la forêt. On conçoit que pour
bien remplir un tel rôle (qui de prime abord ne paraît pas de son
emploi), il faut à cette capote une solidité en quelque sorte
granitique.
Du reste, tous les organes de la voiture, châssis, moteur et
carrosserie, seront soumis à une rude épreuve.
Pour la machine, je suis tranquille: son nom seul me dispense d’en dire
plus long. Et quant à la carrosserie, je me fie au travail de
Berton-Labourdette; je connais et j’apprécie hautement le fini et la
solidité des voitures qui sortent de chez lui et je crois pouvoir
répondre que celle-ci fera honneur à sa maison.
[Illustration]
[Illustration: BOUDDHA DANS L’INTÉRIEUR D’ANG-KOR-VAT]
[Illustration: LE RÊVE]