Saïgon! Enfin!
Depuis l’aube, à mesure que _le Polynésien_ remontait la rivière, la
silhouette de la ville s’est précisée, blanche et rouge sur le fond vert
du paysage cochinchinois. Partout autour de nous, sur les deux rives du
fleuve, jusqu’aux confins de l’horizon, du vert, rien que du vert, toute
la gamme des verts, du vert nuancé des rizières, au vert profond et
comme vernissé des arbres aux feuilles immobiles. Toute cette nature
semble peinte par un impressionniste truculent! «C’est une symphonie en
vert majeur», eût-on dit aux temps anciens (déjà) du naturalisme...
Dois-je avouer, pourtant, que cette symphonie ne suffit pas à distraire
mon inquiétude?... Décidément, par ce clair et chaud matin,
l’automobiliste remplace en moi l’amant de la nature exotique; à chaque
tour d’hélice, mon angoisse grandit et s’exaspère: et tous mes états
d’âme se pourraient résumer en trois mots (_Mané, Thécel, Pharès_ du
chauffeur!)
--Et la voiture!?!?
... La chère et précieuse voiture laissée voilà quinze jours déjà aux
soins du brave Guérin qui nous a précédés ici... La Diétrich dont je
n’ai plus de nouvelles depuis le Caire.
Dans quel état allons-nous la retrouver? Comment a-t-elle supporté sa
dernière étape de paquebot? Pourvu, mon Dieu, qu’il ne lui soit rien
arrivé! Sans elle, c’en serait fait de tout l’imprévu, de tout le
charme, de tout le nouveau et l’inédit de ce voyage... de cette
randonnée vers la sublime et mystérieuse ville morte, vers Ang-Kor, à
travers la Cochinchine et le Cambodge.
* * * * *
Mais _le Polynésien_ vient de stopper. Parmi la foule blanche massée sur
l’appontement, je reconnais le fidèle Guérin. Sous le casque colonial,
son front me paraît soucieux... Est-ce que par hasard?...
De loin, Guérin me semble esquisser des gestes sémaphoriques, mais
incompréhensibles: des signes de détresse sans doute!
Mon anxiété redouble... j’ai beau me répéter fortement la maxime de
Calderon: «Le pire n’est pas toujours certain!» je me sens en proie aux
plus sombres pressentiments, tel un héros de roman... feuilleton!
Enfin, voici Guérin qui monte à bord!
Ce que je craignais est arrivé. Le poète espagnol a tort contre M. de
Talleyrand qui a dit si justement:
--Il faut toujours s’attendre à de l’imprévu.
... Et tout notre voyage, du reste, ne sera qu’un long commentaire de
cette parole... épiscopale et prophétique!
Les contingences, ces satanées contingences, contre quoi mon professeur
de philosophie me mit si fort en garde, se sont acharnées sur ma pauvre
voiture...
En débarquant de _l’Annam_ la caisse qui contenait le si précieux
fardeau, le câble a cassé par deux fois et laissé tomber le tout à fond
de cale, d’une hauteur que Guérin croit pouvoir évaluer à 10 mètres...
Un mètre de plus ou de moins... la conclusion est qu’il faut s’y mettre.
A quoi bon se demander s’il sied de voir en cet accident un mauvais
présage? La volonté déjoue le destin! Le mal est fait, il faut le
réparer. A l’œuvre!
Forgerons, carrossiers, mécaniciens, tout le monde s’en est mêlé... et,
au bout de quelques jours, il n’y paraît plus.
Toutefois, la Justice... (et la Vérité donc!) me font un devoir,
d’ailleurs agréable à remplir, de reconnaître hautement que, sans la
solidité extraordinaire de la voiture, notre voyage se serait terminé
avant d’avoir commencé!... En effet, rien dans le châssis ni dans le
mécanisme n’a gardé trace du choc effroyable dont ils avaient eu à
souffrir. Bravo pour les Diétrich!
* * * * *
1er mars 1908.
Et maintenant, il s’agit... d’agir: mais on n’entreprend pas un pareil
voyage sans un itinéraire bien établi.
Puisque aussi bien, grâce à l’initiative de Guérin, le malheur est en
bonne voie de réparations (... et ce pluriel n’est pas involontaire),
nous allons consacrer les deux ou trois jours qu’exige la mise en état
complète de la voiture à recueillir des renseignements sur les
chemins--si l’on peut appeler ainsi les voies de... non-communication
qui nous séparent, bien plus qu’elles ne nous en rapprochent, des
fameuses ruines d’Ang-Kor!
J’interroge d’abord Guérin, qui depuis quinze jours a eu le temps de se
documenter: sa réponse concilie la netteté avec la concision. Ici tout
le monde est unanime à déclarer que notre entreprise relève de la folie
furieuse, et qu’il est matériellement impossible de tenter un pareil
voyage en automobile.
--C’est de l’automaboulisme, a déclaré un fonctionnaire facétieux, et il
faudrait avoir l’âme chevillée aux records...
Ces à peu près, de mauvais augure, ne me découragent pas: je m’attendais
à de telles prédictions.
Hervé de Bernis tente une suprême démarche et va rendre visite au
Résident supérieur, M. Outrey... Il revient accablé: un désespoir
tranquille se lit dans son œil bleu.
* * * * *
Ainsi, tous les renseignements concluent à nous conseiller de reprendre
le prochain courrier et de laisser Ang-Kor à d’autres... Je commence à
en avoir assez des renseignements!
Ils sont trop!... quand il n’y en a plus... il y en a Ang-Kor.
La voiture est prête... qu’importe tout le reste?
Je me rappelle les beaux vers de Baudelaire:
Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir, cœurs légers semblables aux ballons:
De leur fatalité, jamais ils ne s’écartent
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!
Le mouvement se prouve en marchant!
Enfin, je veux bien consentir à tenter une dernière chance.
Puisque les renseignements sont si décourageants ici, allons en chercher
ailleurs!
Notre itinéraire passe par Tay-Ninh, Kompong-Cham, Kompong-Thom,
Siem-Reap, Ang-Kor!... Commençons toujours par aller voir le Résident de
Tay-Ninh. Un bout de causette, après un bout de route.
... Après quoi, nous reviendrons à Saïgon nous occuper des
ravitaillements. Et ensuite, ma foi, à la grâce de Dieu!
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