L'EDELSPITZE

_Au moment où la montagne, redevenue accessible, va rappeler à elle ses

fidèles, les passionnés des cimes et des glaciers, on lira avec plaisir

et intérêt, même si l'on ne pratique que modérément l'alpinisme, le

récit d'une des plus audacieuses et difficiles ascensions de la saison

dernière. M. Edouard Monod, qui l'a entreprise et menée à bonne fin, est

un artiste ciseleur dont les envois ont été remarqués aux Salons de la

Société nationale qui Va élu associé en 1903. Le musée du Luxembourg a

acquis, en 1904, un de ses vases. Il va nous raconter lui-même comment

il se délassa de ses travaux:_

Les deux vallées de Zermatt et de Saas viennent du sud se réunir à

Stalden pour descendre ensemble et rejoindre le Rhône à Viège.

La formidable armée des Mischabel, toute hérissée de piques et de

pointes aiguës, campe entre elles deux, en gardienne sauvage. Par ses

glaciers et ses forêts elle règle la circulation géante de l'eau

nourricière dans les puissantes artères du pays, et elle veille sur lui.

Elle a détaché sur son front nord une sentinelle perdue, retranchée dans

un château fort de Titan, fruste et rude, étrange et superbe. Sa plus

haute tour commande les deux vallées et, perchée tout près du ciel,

semble posée là comme un défi. On la voit depuis Viège, on la voit en

remontant la vallée, entre Viège et Stalden, on la voit de la vallée de

Saas, on la voit mieux encore dans la vallée de Zermatt, du petit

village de Saint-Nicolas, qu'elle domine à gauche.

Ce premier grand sommet de la chaîne des Mischabel est le _Gabelhorn de

Saint-Nicolas_ (3.135 m.), appelé maintenant _Edelspitze_, pour le

distinguer des deux autres Gabelhorn de la même vallée.

Et il semble bien que la forteresse ait été construite avec une

perfection rare, car elle a résisté à toutes les tentatives dirigées

contre elle.

Il n'y eut, en effet, pas moins d'une trentaine de tentatives, et parmi

leurs auteurs figurent les noms des grimpeurs les plus connus.

J'appris, à la fin de l'été dernier, que la dernière pointe vierge un

peu importante de la Suisse se, trouvait aux environs de Zermatt,

au-dessus de Saint-Nicolas. Les détails que l'on donnait enflammèrent

tellement mon imagination que je voulus partir sur-le-champ pour essayer

l'ascension à mon tour. Mais la réputation de la montagne était telle

que le seul guide qui voulut bien venir avec moi, Fridolin Truffer, de

Randa, mit à son acceptation la condition que nous ferions seulement une

reconnaissance, et pas autre chose.

Cependant il est certain qu'il n'existe pas de montagne impossible à

vaincre, mais seulement des montagnes mal attaquées. Le résultat de

cette belle persuasion fut qu'à peine en présence du sommet terminal, il

me sembla voir le moyen de l'atteindre. Mais je ne pus faire partager ma

conviction à mon guide, qui se demandait charitablement en vertu de

quelle aberration d'esprit j'en arrivais à concevoir d'aussi folles

idées. Je dus me résigner à voir mon plan rester sur le papier et, après

l'avoir complété en détail, me résoudre à partir.

La réalisation de mon désir dut attendre un an, car personne ne voulait

venir. Mon ami J.-E. Kern, de Genève, m'avouait franchement que mon

projet ne lui souriait en rien, mais il acceptait tout de même, par

amicale complaisance. Cependant, une fois à Zermatt, échauffé par une

belle course, et inquiet à la nouvelle qu'un des grimpeurs suisses les

plus connus préparait une expédition de ce côté, il partagea ma fièvre.

Ce fut bien pis encore lorsqu'il s'agit de trouver un troisième. D'amis,

point; les porteurs refusaient, purement et simplement; les guides se

moquaient. Ils nous répondaient tous, avec une bonhomie narquoise,

qu'ils y avaient tous été, qu'ils y avaient tous échoué et que dès lors

ils trouvaient inutile de recommencer à perdre leur temps là-haut. L'un

d'eux ponctua même ses avis d'une interrogation évidemment sans

réplique: «Du moment où aucun de nous n'a réussi, comment pouvez-vous

supposer que vous arriverez?» Et il s'éloigna, en haussant les épaules.

Notre énervement était à l'état aigu lorsque, enfin, Ferdinand Furrer,

entrepris à nouveau, céda. Furrer venait de montrer beaucoup de

hardiesse en faisant, seul avec nous, l'ascension du Cervin par l'arête

de Z'Mutt, et les heures si belles passées ensemble nous avaient liés.

Nous ne lui demandions plus de nous conduire, puisque, pas plus que ses

collègues, il ne pensait la victoire possible; nous le priions

simplement de mettre sa meilleure volonté à notre disposition. Pour qui

connaît l'amour-propre des guides, il fallut à Furrer une véritable

amitié pour dire oui.

Les préparatifs furent aussitôt vivement menés. Nous prîmes des vivres

pour deux jours, une couverture chacun, quatre cordes de Manille d'une

trentaine de mètres, et environ deux cents mètres de cordelette solide,

de trois à quatre millimètres de diamètre.

Puis, le jeudi 11 août au matin, nous quittions Zermatt, poursuivis par

les sourires, les rires, les moqueries et les quolibets...

*

* *

Nous descendons en chemin de fer le vallon encaissé de Saint-Nicolas, au

fond duquel gronde en bouillonnements impétueux la Mattervisp.

Vers huit heures et demie du matin nous débarquons à Saint-Nicolas

(1.130 m.). En face, sur la rive droite, s'élèvent d'énormes contreforts

mamelonnés, surmontés d'une crête de rochers gris. Derrière eux est

niché le petit vallon secondaire de Ried, qui débouche à notre gauche un

peu plus bas que Saint-Nicolas. Au delà du vallon est notre pointe. Nous

la découvrons très loin et très haut, se détachant en silhouette

curieuse sur un ciel éclatant, toute nimbée d'or par les rayons du

soleil levant.

La première partie de la montée est une promenade enchanteresse, mais

rendue un peu fatigante par nos sacs très lourds. Le chemin zigzague

dans des prairies inclinées portant çà et là de pittoresques fenils et

coupées de mille petits ruisselets trottinant menu, très pressés de se

rendre à leur travail. Nous les quittons bientôt pour gagner la rive

gauche du Riedbach, que nous devons remonter jusqu'à son glacier. Les

tons trop durs des frais pâturages s'atténuent peu à peu et font place

aux teintes graves et à l'ombre douce d'une forêt de sapins. En elle est

une vie recueillie qui répand dans l'air un parfum discret d'intimité

calme et profonde. Nous la respirons avec la senteur pénétrante des

jolies aiguilles chauffées par le soleil.

L'après-midi est déjà entamé lorsque nous atteignons la moraine du

glacier de Ried. Vers 2.100 mètres nous apercevons le Schallbett, petit

refuge de berger où bivouaquaient d'ordinaire nos prédécesseurs; bien

que l'un de nous se récriât sur ses nombreuses perfections, nous nous

engageons vite sur le glacier pour traverser sa langue terminale. A

notre droite commence un monde chatoyant de blancheurs fascinantes, tout

le cirque du glacier de Ried, couronné de très hauts sommets. Devant

nous est le chemin qui mène au ciel, mais combien dur!

La chaleur est accablante. Les pentes que nous abordons au sortir du

glacier sont disposées en espaliers très raides et à peine recouvertes

d'une herbe brûlée. Nous nous sommes chargés bien à tort de nombreuses

chevilles de fer, dont aucune ne devait servir, et nous nous hissons

péniblement. Les bosses du terrain cachent tout de suite l'Edelspitze et

éteignent notre ardeur par leur renaissance continue. Puis le maigre

gazon cesse et c'est alors la fournaise d'un pierrier interminable, cuit

comme les murs d'un four. Les blocs deviennent énormes; on lutte au

milieu de presse-papier gros comme de petites maisons; les heures sont

longues.

Nous voudrions pouvoir gagner la crête assez tôt pour engager l'action

tout de suite; mais le ciel se couvre, un orage crève et nous emprisonne

pour longtemps sous une pierre traîtresse, qui n'intercepte les gouttes

d'eau que pour mieux les conduire en filets glacés dans nos cous.

Vers cinq heures seulement nous touchons la crête hérissée de la grande

arête des Mischabel.

Nous sommes saisis... Nul n'a jamais rien rêvé de pareil... C'est un

chaos indescriptible de gros blocs entassés comme à plaisir, un océan de

pierre en furie, avec l'écume toute blanche de quelques fins névés et un

petit glacier qui descend allègrement un versant rapide. Deux ou trois

arêtes secondaires se détachent de la nôtre et s'abaissent avec lui vers

Saas. Elles ne sont qu'une succession de tours fantastiques et

tourmentées, et elles finissent toutes, brusquement, par un pignon

solitaire scrutant la vallée. Ce sont les ruines sévères d'une

construction géante, dont l'architecture nouvelle et sauvage, aux

contours imprévus et heurtés, évoque à nos yeux étonnés l'image d'un

âpre combat. Nous dominons un champ de bataille; à nos pieds, en un

monceau colossal, gisent des vaincus brisés, tous les soldats de l'armée

des Mischabel que la lutte a tués.

Et de même que la vie laisse disparaître les faibles pour ne conserver

que les forts, de même ici, à côté des malheureux qui succombèrent, se

dressent les puissants, pleins d'énergie et de fierté. Vifs, nerveux,

élancés, parés de couleurs voyantes où frémissent la sève et la force,

leur vue fait tressaillir tout l'être: dans l'atmosphère qu'ils

respirent passe un souffle de guerre.

[Illustration: L'Edelspitze. Vue prise de l'alpe de Saint-Nicolas.]

[Illustration: L'ascension de l'Edelspitze: le bivouac.]

Nous sommes posés sur un petit col de l'arête des Mischabel; à notre

droite elle monte vers le groupe du Balfrinhorn; à gauche elle s'avance

vers un immense précipice qui occupe tout le front nord, mais, avant d'y

plonger, elle gonfle l'échine pour prendre de l'élan, puis se détend

brusquement, saute et bondit...

C'est l'Edelspitze.

Une éminence rocheuse se laisse bénévolement gravir et nous amène au

pied d'une première pointe, tour carrée trapue dont le temps a couturé

de mille blessures la tête grise. De son pied part une sorte de crête

aiguë et déchiquetée, cheminant à peu près de niveau et formée d'énormes

rochers surplombant un vide qui se creuse. Puis soudain jaillit une

grande pointe, haute, droite, d'une envolée magnifique. Après elle,

l'abîme. Autour d'elle, l'abîme. Elle baigne dans le précipice comme un

phare dans la mer profonde et ne tient à la terre que par ce mur

cyclopéen démantelé et crevassé qui la relie à la tour carrée. Elle est

un prisme droit à pans coupés, d'un jet unique, hâlé d'une chaude patine

rouge, et dont le grain serré ne présente pas une ride, pas une tissure.

Noble et fière, la vierge nue sent que sa beauté superbe fait à elle

seule toute sa force: ses flancs si parfaits, ses contours si nets,

délicats et fins comme ceux d'un cristal, suffisent à sauvegarder sa

pureté.

La pluie l'a éclaboussée et fait briller ses formes sous la lumière

changeante qui tombe du ciel démonté; quelques rayons de soleil échappés

d'entre deux nuages viennent aviver ses belles couleurs et, en se jouant

capricieusement sur sa face, l'éclairent d'un sourire mystérieux. De

grosses brumes, lourdes d'humidité, roulent partout leurs volutes grises

et mettent autour de nous l'immensité ouatée d'une mer houleuse et sans

bords...

Il est inutile de rien tenter aujourd'hui, la journée est finie et, un

peu déçus, nous nous mettons à la recherche d'un gîte...

Au bout d'une petite heure Furrer déniche un trou où nous pourrons

dormir. Mais quel trou I A quelques mètres en dessous de la petite

pointe, dans la dégringolade des blocs qui se précipitent en se

bousculant vers le fond de la vallée de Saas, il a avisé un pan de paroi

assez raide supportant une énorme table de gneiss. Celle-ci est tombée à

l'endroit où la pente présente comme deux gradins, de sorte qu'elle

recouvre le dièdre droit qu'ils forment à eux deux. Le résultat est un

trou triangulaire, sorte de boyau horizontal très étroit et dont le sol

est capitonné de moellons.

Jamais un troglodyte n'aurait admis pareil repaire, mais chacun sait que

les troglodytes n'étaient pas des alpinistes que le feu sacré réchauffe.

Nous ne pouvons, bien entendu, tenir là-dedans qu'en prolongement les

uns des autres, et le dernier a même l'agrément d'avoir dehors toute la

moitié inférieure du corps. A peine entré, un petit vent coulis

m'apprend que notre fourreau est ouvert aux deux bouts, et le temps est

devenu très froid... Je suis sur le dos, comprimé latéralement; c'est

tout juste si je puis tenir. La table qui nous fait plafond est

tellement près qu'il m'est impossible de prendre mes gants dans ma

poche, et impossible de fermer mon veston! Je dois sortir pour le faire.

Pour mes amis, c'est encore pis. Plus larges d'épaules que moi, ils ne

peuvent se coucher que sur le flanc. Lorsque, bientôt courbaturés et

meurtris par les pierres de la couche, ils veulent se retourner,

impossible encore, l'exiguïté du réduit ne le permet pas! Ils sont

forcés de sortir et de rentrer chaque fois. On imaginera sans peine ce

que peut être une nuit passée dans ces conditions, à plus de 3.000

mètres d'altitude, et par la gelée. Nous avons à peine dormi et

abondamment grelotté.

Cependant l'homme est ainsi fait que, dès le lendemain, nous n'aurions

voulu pour rien au monde n'avoir point passé par là, et que

l'éventualité d'autres nuits semblables fut envisagée avec beaucoup de

bonne humeur. Ne chérit-on pas jusqu'aux défauts de qui l'on aime?

*

* *

Pendant la nuit le temps se leva et notre réveil vit avec

satisfaction un soleil éblouissant dans un ciel sans nuage.

Nous nous mettons aussitôt à l'oeuvre.

Le mur cyclopéen qui forme col entre les deux pointes a entre 30 et 40

mètres de long. La petite pointe le domine de 17 à 18 mètres, et la

grande pointe de 24 à 25 mètres. Au bout du mur, séparé de la grande

pointe par une crevasse de roc, on voit déjà le vide de tous côtés. De

plus, la crête du mur, avec ses gros blocs à cassures aiguës, est si

incommode que, si l'on tombait pendant l'escalade, même si l'on n'était

pas happé par la crevasse, on ne saurait être arrêté par cette crête, et

l'on irait achever de se fracasser au fond du précipice...

Le seul moyen qui permette de grimper sur la grande pointe est d'y

placer une corde, et, pour cela, d'y envoyer au préalable une pierre

attachée à une cordelette.

Les tentatives précédentes avaient toutes eu lieu depuis ce petit col et

avaient ainsi été viciées dès l'origine. L'an dernier, en montant sur la

petite pointe, j'avais noté qu'il n'y avait guère,-en effet, qu'un

endroit du grand sommet où il était désirable de placer une corde, et

c'était une _portion_ d'une petite épaule qui mesurait au plus 50 à 60

centimètres d'étendue. Or, d'en bas, on ne pouvait voir la configuration

exacte du sommet et toute visée devenait illusoire.

En outre, l'autre côté de l'Edelspitze ne s'arrêtait nullement au niveau

du petit col, mais descendait dans un abîme de près de 100 mètres. Comme

il ne fallait pas espérer pouvoir envoyer d'un seul coup plus de 100

mètres de cordelette au delà du sommet, nous devions prévoir qu'il y

aurait d'abord à la faire descendre au fond du précipice, puis que l'un

de nous devrait aller l'y saisir et, pendant qu'on lui imprimerait des

oscillations transversales, la tirer tout entière jusqu'à ce qu'il ait

en main la première corde de Manille attachée à sa suite. Sur ce gneiss

granitoïde, le frottement serait énorme et risquerait de compromettre

tout le succès de l'opération. Si la cordelette pouvait partir de haut,

au lieu de partir de bas, ce risque serait beaucoup diminué.

Nous décidons, en conséquence, d'établir notre quartier général sur le

sommet de la tour carrée.

L'escalade de cette petite pointe est l'une des courses classiques qui

se font depuis Saint-Nicolas, à cause de la belle vue qu'elle procure et

de la jolie varappe[1] qu'elle offre sur une paroi verticale munie de

petites prises.

[Note 1: Nom donné à une escalade nécessitant l'emploi des quatre

membres.]

Nous eûmes à la monter et à la descendre une douzaine de fois au cours

de nos multiples assauts.

Son sommet est une plate-forme inclinée dont la partie nord se relève en

une table horizontale et branlante, d'un demi-mètre carré de surface,

environ. Son profil se détache très visiblement sur la photographie,

prise dans le versant de Saas, d'un peu trop bas, ce qui raccourcit les

hauteurs et fait cacher la véritable crête du mur par des blocs situés

en avant de lui près de l'objectif.

Nous commençons de là-haut les exercices de tir, mais avec un piètre

résultat. Le but à dépasser est très loin. Les pierres auxquelles nous

faisons franchir le sommet sont beaucoup trop légères pour entraîner la

moindre cordelette, et nous ne sommes pas assez forts pour lancer celles

qui seraient suffisamment lourdes.

Que faire? Je me rappelle heureusement qu'étant gamin j'avais acquis une

certaine adresse à la fronde, et même, autour de ce souvenir, volettent

ceux de très nombreuses remontrances familiales... Si j'essayais une

réhabilitation?

On apporte les écheveaux que nous avions passé une couple d'heures à

démêler au commencement de la matinée, on en dévide soigneusement 60 à

70 mètres, et on les dispose sur la table de pierre de manière à ce

qu'ils puissent être facilement entraînés par le projectile, sans gêner

son essor. Je saisis la ficelle à environ 50 centimètres de la pierre,

et... je sens que cela n'ira pas. Il n'y a pas assez de longueur pour

une pierre aussi lourde et, si j'en prends davantage, la pierre touche

par terre à chaque tour et l'élan est brisé.

Mais nous sommes sur une plate forme dominant des parois tout à fait

verticales, et là va être le salut. Je me place tout au bord de la

plate-forme, retenu de la main gauche à la table branlante, le buste

penché à droite et surplombant en dehors, la pierre se balançant dans Je

vide plus bas que mes pieds, à un mètre cinquante de ma main.

Dans cette position délicate, je commence à gymnastiquer pour mettre

l'appareil en mouvement--la fronde est lancée, elle tourne de plus en

plus fort.--Hop! Je lâche tout, la pierre file comme une flèche, monte

et disparaît ensuite derrière l'Edelspitze...: la cordelette est déposée

sur la petite épaule, juste à l'endroit désigné!

Nous sommes très excités: Furrer se hâte de descendre pour aller au pied

de la grande pointe, au fond du précipice. Kern va prendre un poste

intermédiaire. Par lui nous pourrons communiquer.

Le temps que tout cela nécessite me met dans une agitation violente; je

bous sur place. Enfin, j'entends l'appel et je puis laisser filer la

ficelle... Quelques minutes anxieuses s'écoulent, puis je sens Furrer

qui a saisi la pierre et qui tire. Cela va tout seul; voilà le premier

noud, il passera comme une lettre à la poste... Crac: il ne passe

pas..., tout est perdu!

Je bondis sur la table et je scrute la petite épaule... Hélas! Je

devine, plutôt que je ne vois, une protubérance qui J'agrémente, ornée

d'une fente à peine visible, où la cordelette a été se loger par une

guigne inouïe.

Pendant plus d'une heure, sur cette table tremblante et si exiguë que je

ne pouvais avoir les pieds assez écartés pour être solide, j'imprime à

la cordelette les soubresauts les plus violents. Tout est inutile; il

est impossible de la dégager.--Finalement, rompu et exténué, je dois me

résoudre à ramener à moi le tout, pour recommencer dans l'après-midi...

Le déjeuner qui nous réunit en bas fut silencieux.

Le malheur s'acharne après nous: avec midi se levé un vent d'ouest

furieux. Des regards s'échangent, inquiets et assombris.

Remontés sur notre belvédère, nous avons la contrariété de voir cinq ou

six tentatives échouer les unes après les autres. La pierre franchissait

bien le sommet à l'endroit voulu, mais le vent déjetait toute la

cordelette à l'est et elle retombait comme le fil d'une gigantesque

faucille, sans même toucher le rocher.

Plusieurs heures se passent ainsi, énervantes au possible.

Mais, loin de nous enlever notre courage, ces défaites nous fouettent et

nous déclarons que nous resterons ici autant de jours et même autant de

semaines qu'il en faudra pour vaincre. L'excellent Furrer, d'une

complaisance inépuisable, s'offre à descendre dans la vallée de Saas

pour aller à Huteggen chercher deux cordes encore et des vivres.

Soudain une accalmie se fait. En moins de temps qu'il ne faut pour le

dire, j'ai sauté à mon poste; la pierre tourne, ronfle, ronfle...,

s'élance en un jet désespéré... Nous retenons le souffle... C'est la

victoire! la cordelette est placée juste à l'endroit précis, large de

quelques mains à peine, laissé à côté de la maudite fissure!

[Illustration: LA PREMIÈRE ASCENSION DE L'EDELSPITZE.--L'escalade.]

[Illustration: L'ascension de l'Edelspitze: les préparatifs du lançage

de la corde depuis la tour carrée.]

Nous sommes incapables d'articuler une parole. Je laisse filer une

quarantaine de brasses... et nous voilà de nouveau assaillis par une

rafale endiablée... «Trop tard, mon ami.--Rien ne sert de courir...»

A moi maintenant d'aller dans le précipice cueillir le précieux

filin.--Il était cinq heures.--Nous eûmes toutes les peines du monde à

nous entendre et à mettre nos mouvements d'accord. Mais le maléfice

était rompu et, vers sept heures, j'eus assez de corde pour entourer

solidement un gros bloc, Kern amarrait de même le paquet restant au

sommet de la tour carrée et nous nous retrouvions bientôt à son pied.

Une immense détente nous délassait tout l'être. Le vent avait fini par

comprendre et s'était tu. Le soleil, avant de se coucher là-bas,

derrière le Weisshorn et le Cervin, mettait au front de la vierge

surprise toutes les rougeurs de l'émoi. La corde entre les deux tours

faisait flotter dans les airs la grâce exquise d'une adorable

chaînette[2]. Une soirée parfaite se préparait.

[Footnote 2: on appelle ainsi la figure d'équilibre d'un fil pesant

supporté en deux points et abandonné à lui-même.]

Revenus au bivouac, nous voyions monter du fond des vallées des ombres

violettes, et s'éloigner l'horizon... Au nord-est, la Jungfrau, le

Finsteraorhorn et toutes les blanches Alpes bernoises, balafrées de

noir, transparaissaient sous une buée mauve et grise, tandis qu'en face

de nous le Monte-Leone, le Weissmies et toute la chaîne du Fletsehhorn

se nuançaient de rose et de vert tendre; des vapeurs invisibles

retenaient dans le ciel les derniers rayons du soleil; et c'était comme

un doux chant du soir... La marée des ombres violettes montait avec le

silence merveilleux de la nature apaisée. Puis toutes les teintes et des

montagnes et du ciel semblèrent palpiter plus fort et hésiter un

instant, mais se fondirent en une seule, et ce fut la nuit.

*

* *

Nous lézardions au soleil, le lendemain matin, lorsque, vers huit heures

et demie, parut Furrer, escorté de son fils aîné, un sympathique gamin

de quatorze ans.

La vue du «fil de la Vierge», mollement balancé par la brise, arrache à

notre ami un cri de surprise. Mais ce n'était plus la fièvre d'hier. La

certitude de vaincre nous donnait une ardeur contenue.

Nous pensions pouvoir terminer rapidement les derniers préparatifs; mais

la matinée entière fut nécessaire pour faire passer sur la grande pointe

le restant de la corde et pour l'arrimer au fond du précipice.

L'autre bout est alors descendu de la tour carrée et attaché à un gros

bloc contre la paroi même de la vierge. Il pendait ainsi de notre côté,

depuis la petite épaule, tout droit.

Enfin, voici l'heure... je m'encorde: il faut, en effet, que je monte

là-haut un filin supplémentaire, et c'est en le laissant pendre dans mon

dos qu'il me gênera le moins. Je me serais d'ailleurs passé volontiers

de cet ornement de 30 mètres qui ne m'apportait aucune aide, même

morale, et qui venait augmenter désagréablement le poids que mes bras

allaient avoir à hisser jusqu'à la petite épaule, soit pendant 18 à 19

mètres.

N'ayant pas d'entraînement particulier, la fatigue était, en effet, la

seule inconnue à redouter. Il y avait bien l'ignorance où nous étions de

la forme de l'épaule. Mais, même si celle-ci était en lame de rasoir,

j'avais toutes les chances d'arriver en haut avant que la corde ne se

soit coupée.

La crevasse qui termine ce mur cyclopéen est franchie et je me

déchausse. On doit, en effet, monter en tirant sur les bras, le buste

droit, les jambes en équerre avec lui, légèrement fléchies, les pieds

appuyés bien à plat sur la paroi, et les souliers ne donneraient pas

assez d'adhérence.

J'entendais distinctement chaque battement du cour, non que je fusse en

proie à une appréhension quelconque, mais, au contraire, à une

excitation folle... puis, à peine eus-je touché le rocher que toute

émotion disparut comme par enchantement...

D'un trait, je suis au milieu de ma course. Là est une niche minuscule,

juste de quoi y mettre les deux talons. Je ne résiste pas au plaisir de

m'y arrêter, adossé au roc, la vie tout entière tenue dans la main...

C'est là une minute exquise, que je prolonge avec une volupté

singulière, tout l'être frémissant et heureux comme un instrument qu'on

fait chanter...

Quelques brassées encore et j'arrive à l'épaule. Un rétablissement, et

m'y voici campé. Elle est plate. Je quitte et range, comme en un rêve,

le filin supplémentaire. 5 à 6 mètres me séparent du sommet. Je ne sais

s'ils sont faciles ou difficiles, j'ai l'esprit tellement ravi que mes

membres se sont évadés de la pesanteur et, dans un éblouissement,

j'arrive en haut...

*

* *

Le bloc terminal est très exigu, à peine 40 centimètres de diamètre,

juste de quoi s'y tenir debout, les pieds _joints_. Comme, de plus, il

est tout au bord d'un bloc plus gros qui est en surplomb, on goûte

là-haut une des sensations de vide les plus jolies et les plus parfaites

qui se puissent imaginer...

Revenu à la petite épaule, je réclame notre étendard.--Il nous avait été

impossible de trouver à Zermatt un drapeau français. Kern aurait voulu

emporter un parapluie, mais cette idée ne m'avait pas enthousiasmé. Sur

ces entrefaites, M. Gindraux, l'aimable directeur du Grand Bazar, était

verni très gracieusement nous offrir une charmante ombrelle. Et elle

avait un petit air si féminin, avec ses fraîches couleurs, sa jolie

robe, sa taille toute fine et son petit pied verni, que je fus séduit...

Durant le voyage, elle eut toujours la meilleure place et chacun

s'ingénia à la garantir de la pluie, à lui épargner les cahots de la

route, à la combler de prévenances. Et c'est ainsi que, plus pimpante

que jamais, elle vint, avec son sourire mutin, me rejoindre au sommet.

Après elle monta Furrer, puis Kern. Un après-midi radieux nous donnait

une vue d'une rare beauté et deux heures s'écoulèrent dans

l'enchantement...

Puis il fallut partir et nos eûmes la cruauté d'abandonner notre

gentille compagne, bien fixée au sommet d'un cairn. Ce sacrifice était

nécessaire. Les guides, à Zermatt, s'étaient trop moqués de nous pour ne

pas devoir être très vexés de notre succès. Ils eussent certainement

essayé de revendiquer la paternité d'un cairn. L'ombrelle était notre

signature.

La nuit était noire lorsque nous arrivâmes à Saint-Nicolas. Mais dans

nos cours était le rayonnement lumineux d'une chaude clarté, infiniment

douce.

EDOUARD MONOD-HEKZEN

L'Illustration, No. 3247, 20 Mai 1905 · 第 13 / 23 题