En aucun lieu du monde vous ne rencontreriez une demeure tout

à la fois si modeste et si grande, si riche en fructifications, en

parfums, en points de vue. Elle est, au cœur de la Touraine, une

petite Touraine où toutes les fleurs, tous les fruits, toutes les

beautés de ce pays sont complétement représentés. Ce sont les raisins

de chaque contrée, les figues, les pêches, les poires de toutes les

espèces, et des melons en plein champ aussi bien que la réglisse,

les genêts d'Espagne, les lauriers-roses de l'Italie et les jasmins

des Açores. La Loire est à vos pieds. Vous la dominez d'une terrasse

élevée de trente toises au-dessus de ses eaux capricieuses; le soir

vous respirez ses brises venues fraîches de la mer et parfumées dans

leur route par les fleurs des longues levées. Un nuage errant qui, à

chaque pas dans l'espace, change de couleur et de forme, sous un ciel

parfaitement bleu, donne mille aspects nouveaux à chaque détail des

paysages magnifiques qui s'offrent aux regards, en quelque endroit que

vous vous placiez. De là, les yeux embrassent d'abord la rive gauche

de la Loire depuis Amboise; la fertile plaine où s'élèvent Tours, ses

faubourgs, ses fabriques, le Plessis; puis une partie de la rive gauche

qui, depuis Vouvray jusqu'à Saint-Symphorien, décrit un demi-cercle

de rochers pleins de joyeux vignobles. La vue n'est bornée que par

les riches coteaux du Cher, horizon bleuâtre, chargé de parcs et de

châteaux. Enfin, à l'ouest, l'âme se perd dans le fleuve immense sur

lequel naviguent à toute heure les bateaux à voiles blanches enflées

par les vents qui règnent presque toujours dans ce vaste bassin. Un

prince peut faire sa _villa_ de la Grenadière, mais certes un poète en

fera toujours son logis; deux amants y verront le plus doux refuge,

elle est la demeure d'un bon bourgeois de Tours; elle a des poésies

pour toutes les imaginations; pour les plus humbles et les plus

froides, comme pour les plus élevées et les plus passionnées: personne

n'y reste sans y sentir l'atmosphère du bonheur, sans y comprendre

toute une vie tranquille, dénuée d'ambition, de soins. La rêverie

est dans l'air et dans le murmure des flots; les sables parlent, ils

sont tristes ou gais, dorés ou ternes; tout est mouvement autour du

possesseur de cette vigne, immobile au milieu de ses fleurs vivaces

et de ses fruits appétissants. Un Anglais donne mille francs pour

habiter pendant six mois cette humble maison; mais il s'engage à en

respecter les récoltes: s'il veut les fruits, il en double le loyer;

si le vin lui fait envie, il double encore la somme. Que vaut donc

la Grenadière avec sa rampe, son chemin creux, sa triple terrasse,

ses deux arpents de vigne, ses balustrades de rosiers fleuris,

son vieux perron, sa pompe, ses clématites échevelées et ses arbres

cosmopolites? N'offrez pas de prix! La Grenadière ne sera jamais à

vendre. Achetée une fois en 1690, et laissée à regret pour quarante

mille francs, comme un cheval favori abandonné par l'Arabe du désert,

elle est restée dans la même famille, elle en est l'orgueil, le joyau

patrimonial, le Régent. Voir, n'est-ce pas avoir? a dit un poète. De là

vous voyez trois vallées de la Touraine et sa cathédrale suspendue dans

les airs comme un ouvrage en filigrane. Peut-on payer de tels trésors?

Pourrez-vous jamais payer la santé que vous recouvrez là sous les

tilleuls?

Au printemps d'une des plus belles années de la Restauration, une dame,

accompagnée d'une femme de charge et de deux enfants, dont le plus

jeune paraissait avoir huit ans et l'autre environ treize, vint à Tours

y chercher une habitation. Elle vit la Grenadière et la loua. Peut-être

la distance qui la séparait de la ville la décida-t-elle à s'y loger.

Le salon lui servit de chambre à coucher, elle mit chaque enfant dans

une des pièces du premier étage, et la femme de charge coucha dans un

petit cabinet ménagé au-dessus de la cuisine. La salle à manger devint

le salon commun à la petite famille et le lieu de réception. La maison

fut meublée très-simplement, mais avec goût; il n'y eut rien d'inutile

ni rien qui sentît le luxe. Les meubles choisis par l'inconnue étaient

en noyer, sans aucun ornement. La propreté, l'accord régnant entre

l'intérieur et l'extérieur du logis en firent tout le charme.

Il fut donc assez difficile de savoir si madame Willemsens (nom que

prit l'étrangère) appartenait à la riche bourgeoisie, à la haute

noblesse ou à certaines classes équivoques de l'espèce féminine. Sa

simplicité donnait matière aux suppositions les plus contradictoires,

mais ses manières pouvaient confirmer celles qui lui étaient

favorables. Aussi, peu de temps après son arrivée à Saint-Cyr, sa

conduite réservée excita-t-elle l'intérêt des personnes oisives,

habituées à observer en province tout ce qui semble devoir animer la

sphère étroite où elles vivent. Madame Willemsens était une femme d'une

taille assez élevée, mince et maigre, mais délicatement faite. Elle

avait de jolis pieds, plus remarquables par la grâce avec laquelle ils

étaient attachés que par leur étroitesse, mérite vulgaire; puis des

mains qui semblaient belles sous le gant. Quelques rougeurs foncées et

mobiles couperosaient son teint blanc, jadis frais et coloré. Des rides

précoces flétrissaient un front de forme élégante, couronné par

de beaux cheveux châtains, bien plantés et toujours tressés en deux

nattes circulaires, coiffure de vierge qui seyait à sa physionomie

mélancolique. Ses yeux noirs, fortement cernés, creusés, pleins d'une

ardeur fiévreuse, affectaient un calme menteur; et par moments, si

elle oubliait l'expression qu'elle s'était imposée, il s'y peignait

de secrètes angoisses. Son visage ovale était un peu long; mais

peut-être autrefois le bonheur et la santé lui donnaient-ils de justes

proportions. Un faux sourire, empreint d'une tristesse douce, errait

habituellement sur ses lèvres pâles; néanmoins sa bouche s'animait et

son sourire exprimait les délices du sentiment maternel quand les deux

enfants, par lesquels elle était toujours accompagnée, la regardaient

ou lui faisaient une de ces questions intarissables et oiseuses, qui

toutes ont un sens pour une mère. Sa démarche était lente et noble.

Elle conserva la même mise avec une constance qui annonçait l'intention

formelle de ne plus s'occuper de sa toilette et d'oublier le monde,

par qui elle voulait sans doute être oubliée. Elle avait une robe

noire très longue, serrée par un ruban de moire, et par-dessus, en

guise de châle, un fichu de batiste à large ourlet dont les deux bouts

étaient négligemment passés dans sa ceinture. Chaussée avec un soin

qui dénotait des habitudes d'élégance, elle portait des bas de soie

gris qui complétaient la teinte de deuil répandue dans ce costume de

convention. Enfin son chapeau, de forme anglaise et invariable, était

en étoffe grise et orné d'un voile noir. Elle paraissait être d'une

extrême faiblesse et très-souffrante. Sa seule promenade consistait

à aller de la Grenadière au pont de Tours, où, quand la soirée était

calme, elle venait avec les deux enfants respirer l'air frais de la

Loire et admirer les effets produits par le soleil couchant dans

ce paysage aussi vaste que l'est celui de la baie de Naples ou du

lac de Genève. Durant le temps de son séjour à la Grenadière, elle

ne se rendit que deux fois à Tours: ce fut d'abord pour prier le

principal du collége de lui indiquer les meilleurs maîtres de latin,

de mathématiques et de dessin; puis pour déterminer avec les personnes

qui lui furent désignées soit le prix de leurs leçons, soit les heures

auxquelles ces leçons pourraient être données aux enfants. Mais il lui

suffisait de se montrer une ou deux fois par semaine, le soir, sur

le pont, pour exciter l'intérêt de presque tous les habitants de la

ville, qui s'y promènent habituellement. Cependant, malgré l'espèce

d'espionnage innocent que créent en province le désœuvrement

et l'inquiète curiosité des principales sociétés, personne ne put

obtenir de renseignements certains sur le rang que l'inconnue occupait

dans le monde, ni sur sa fortune, ni même sur son état véritable.

Seulement le propriétaire de la Grenadière apprit à quelques-uns de ses

amis le nom, sans doute vrai, sous lequel l'inconnue avait contracté

son bail. Elle s'appelait Augusta Willemsens, comtesse de Brandon. Ce

nom devait être celui de son mari. Plus tard les derniers événements de

cette histoire confirmèrent la véracité de cette révélation; mais elle

n'eut de publicité que dans le monde de commerçants fréquenté par le

propriétaire. Aussi madame Willemsens demeura constamment un mystère

pour les gens de la bonne compagnie, et tout ce qu'elle leur permit

de deviner en elle fut une nature distinguée, des manières simples,

délicieusement naturelles, et un son de voix d'une douceur angélique.

Sa profonde solitude, sa mélancolie et sa beauté si passionnément

obscurcie, à demi flétrie même, avaient tant de charmes que plusieurs

jeunes gens s'éprirent d'elle; mais plus leur amour fut sincère, moins

il fut audacieux: puis elle était imposante, il était difficile d'oser

lui parler. Enfin, si quelques hommes hardis lui écrivirent, leurs

lettres durent être brûlées sans avoir été ouvertes. Madame Willemsens

jetait au feu toutes celles qu'elle recevait, comme si elle eût voulu

passer sans le plus léger souci le temps de son séjour en Touraine.

Elle semblait être venue dans sa ravissante retraite pour se livrer

tout entière au bonheur de vivre. Les trois maîtres auxquels l'entrée

de la Grenadière fut permise parlèrent avec une sorte d'admiration

respectueuse du tableau touchant que présentait l'union intime et sans

nuages de ces enfants et de cette femme.

Les deux enfants excitèrent également beaucoup d'intérêt, et les mères

ne pouvaient pas les regarder sans envie. Tous deux ressemblaient à

madame Willemsens, qui était en effet leur mère. Ils avaient l'un et

l'autre ce teint transparent et ces vives couleurs, ces yeux purs et

humides, ces longs cils, cette fraîcheur de formes qui impriment tant

d'éclat aux beautés de l'enfance. L'aîné, nommé Louis-Gaston, avait les

cheveux noirs et un regard plein de hardiesse. Tout en lui dénotait

une santé robuste, de même que son front large et haut, heureusement

bombé, semblait trahir un caractère énergique. Il était leste, adroit

dans ses mouvements, bien découplé, n'avait rien d'emprunté, ne

s'étonnait de rien, et paraissait réfléchir sur tout ce qu'il

voyait. L'autre, nommé Marie-Gaston, était presque blond, quoique

parmi ses cheveux quelques mèches fussent déjà cendrées et prissent

la couleur des cheveux de sa mère. Marie avait les formes grêles, la

délicatesse de traits, la finesse gracieuse, qui charmaient tant dans

madame Willemsens. Il paraissait maladif: ses yeux gris lançaient

un regard doux, ses couleurs étaient pâles. Il y avait de la femme

en lui. Sa mère lui conservait encore la collerette brodée, les

longues boucles frisées et la petite veste ornée de brandebourgs et

d'olives qui revêt un jeune garçon d'une grâce indicible, et trahit

ce plaisir de parure tout féminin dont s'amuse la mère autant que

l'enfant peut-être. Ce joli costume contrastait avec la veste simple de

l'aîné, sur laquelle se rabattait le col tout uni de sa chemise. Les

pantalons, les brodequins, la couleur des habits étaient semblables

et annonçaient deux frères aussi bien que leur ressemblance. Il était

impossible en les voyant de n'être pas touché des soins de Louis pour

Marie. L'aîné avait pour le second quelque chose de paternel dans le

regard; et Marie, malgré l'insouciance du jeune âge, semblait pénétré

de reconnaissance pour Louis: c'était deux petites fleurs à peine

séparées de leur tige, agitées par la même brise, éclairées par le même

rayon de soleil, l'une colorée, l'autre étiolée à demi. Un mot, un

regard, une inflexion de voix de leur mère suffisait pour les rendre

attentifs, leur faire tourner la tête, écouter, entendre un ordre, une

prière, une recommandation, et obéir. Madame Willemsens leur faisait

toujours comprendre ses désirs, sa volonté, comme s'il y eût eu entre

eux une pensée commune. Quand ils étaient, pendant la promenade,

occupés à jouer en avant d'elle, cueillant une fleur, examinant un

insecte, elle les contemplait avec un attendrissement si profond que le

passant le plus indifférent se sentait ému, s'arrêtait pour voir les

enfants, leur sourire, et saluer la mère par un coup d'œil d'ami.

Qui n'eût pas admiré l'exquise propreté de leurs vêtements, leur joli

son de voix, la grâce de leurs mouvements, leur physionomie heureuse et

l'instinctive noblesse qui révélait en eux une éducation soignée dès

le berceau! Ces enfants semblaient n'avoir jamais ni crié ni pleuré.

Leur mère avait comme une prévoyance électrique de leurs désirs, de

leurs douleurs, les prévenant, les calmant sans cesse. Elle paraissait

craindre une de leurs plaintes plus que sa condamnation éternelle.

Tout dans ces enfants était un éloge pour leur mère; et le

tableau de leur triple vie, qui semblait une même vie, faisait naître

des demi-pensées vagues et caressantes, image de ce bonheur que nous

rêvons de goûter dans un monde meilleur. L'existence intérieure de ces

trois créatures si harmonieuses s'accordait avec les idées que l'on

concevait à leur aspect: c'était la vie d'ordre, régulière et simple

qui convient à l'éducation des enfants. Tous deux se levaient une heure

après la venue du jour, récitaient d'abord une courte prière, habitude

de leur enfance, paroles vraies, dites pendant sept ans sur le lit

de leur mère, commencées et finies entre deux baisers. Puis les deux

frères, accoutumés sans doute à ces soins minutieux de la personne, si

nécessaires à la santé du corps, à la pureté de l'âme, et qui donnent

en quelque sorte la conscience du bien-être, faisaient une toilette

aussi scrupuleuse que peut l'être celle d'une jolie femme. Ils ne

manquaient à rien, tant ils avaient peur l'un et l'autre d'un reproche,

quelque tendrement qu'il leur fût adressé par leur mère quand, en les

embrassant, elle leur disait au déjeuner, suivant la circonstance:—Mes

chers anges, où donc avez-vous pu déjà vous noircir les ongles? Tous

deux descendaient alors au jardin, y secouaient les impressions de la

nuit dans la rosée et la fraîcheur, en attendant que la femme de charge

eût préparé le salon commun, où ils allaient étudier leurs leçons

jusqu'au lever de leur mère. Mais de moment en moment ils en épiaient

le réveil, quoiqu'ils ne dussent entrer dans sa chambre qu'à une heure

convenue. Cette irruption matinale, toujours faite en contravention

au pacte primitif, était toujours une scène délicieuse et pour eux et

pour madame Willemsens. Marie sautait sur le lit pour passer ses bras

autour de son idole, tandis que Louis, agenouillé au chevet, prenait

la main de sa mère. C'était alors des interrogations inquiètes, comme

un amant en trouve pour sa maîtresse; puis des rires d'anges, des

caresses tout à la fois passionnées et pures, des silences éloquents,

des bégaiements, des histoires enfantines interrompues et reprises par

des baisers, rarement achevées, toujours écoutées...

—Avez-vous bien travaillé? demandait la mère, mais d'une voix douce

et amie, près de plaindre la fainéantise comme un malheur, prête à

lancer un regard mouillé de larmes à celui qui se trouvait content

de lui-même. Elle savait que ses enfants étaient animés par le

désir de lui plaire; eux savaient que leur mère ne vivait que pour

eux, les conduisait dans la vie avec toute l'intelligence de

l'amour, et leur donnait toutes ses pensées, toutes ses heures. Un

sens merveilleux, qui n'est encore ni l'égoïsme ni la raison, qui est

peut-être le sentiment dans sa première candeur, apprend aux enfants

s'ils sont ou non l'objet de soins exclusifs, et si l'on s'occupe

d'eux avec bonheur. Les aimez-vous bien? ces chères créatures, tout

franchise et tout justice, sont alors admirablement reconnaissantes.

Elles aiment avec passion, avec jalousie, ont les délicatesses les

plus gracieuses, trouvent à dire les mots les plus tendres; elles sont

confiantes, elles croient en tout à vous. Aussi peut-être n'y a-t-il

pas de mauvais enfants sans mauvaises mères; car l'affection qu'ils

ressentent est toujours en raison de celle qu'ils ont éprouvée, des

premiers soins qu'ils ont reçus, des premiers mots qu'ils ont entendus,

des premiers regards où ils ont cherché l'amour et la vie. Tout devient

alors attrait ou tout est répulsion. Dieu a mis les enfants au sein de

la mère pour lui faire comprendre qu'ils devaient y rester longtemps.

Cependant il se rencontre des mères cruellement méconnues, de tendres

et sublimes tendresses constamment froissées: effroyables ingratitudes,

qui prouvent combien il est difficile d'établir des principes absolus

en fait de sentiment. Il ne manquait dans le cœur de cette mère et

dans ceux de ses fils aucun des mille liens qui devaient les attacher

les uns aux autres. Seuls sur la terre, ils y vivaient de la même vie

et se comprenaient bien. Quand au matin madame Willemsens demeurait

silencieuse, Louis et Marie se taisaient en respectant tout d'elle,

même les pensées qu'ils ne partageaient pas. Mais l'aîné, doué d'une

pensée déjà forte, ne se contentait jamais des assurances de bonne

santé que lui donnait sa mère: il en étudiait le visage avec une

sombre inquiétude, ignorant le danger, mais le pressentant lorsqu'il

voyait autour de ses yeux cernés des teintes violettes, lorsqu'il

apercevait leurs orbites plus creuses et les rougeurs du visage plus

enflammées. Plein d'une sensibilité vraie, il devinait quand les jeux

de Marie commençaient à la fatiguer, et il savait alors dire à son

frère:—Viens, Marie, allons déjeuner, j'ai faim.

Mais en atteignant la porte, il se retournait pour saisir l'expression

de la figure de sa mère qui pour lui trouvait encore un sourire; et,

souvent même des larmes roulaient dans ses yeux, quand un geste de son

enfant lui révélait un sentiment exquis, une précoce entente de la

douleur.

Le temps destiné au premier déjeuner de ses enfants et à leur

récréation était employé par madame Willemsens à sa toilette; car

elle avait de la coquetterie pour ses chers petits, elle voulait

leur plaire, leur agréer en toute chose, être pour eux gracieuse à

voir; être pour eux attrayante comme un doux parfum auquel on revient

toujours. Elle se tenait toujours prête pour les répétitions qui

avaient lieu entre dix et trois heures, mais qui étaient interrompues

à midi par un second déjeuner fait en commun sous le pavillon du

jardin. Après ce repas, une heure était accordée aux jeux, pendant

laquelle l'heureuse mère, la pauvre femme restait couchée sur un

long divan placé dans ce pavillon d'où l'on découvrait cette douce

Touraine incessamment changeante, sans cesse rajeunie par les mille

accidents du jour, du ciel, de la saison. Ses deux enfants trottaient

à travers le clos, grimpaient sur les terrasses, couraient après les

lézards, groupés eux-mêmes et agiles comme le lézard; ils admiraient

des graines, des fleurs, étudiaient des insectes, et venaient demander

raison de tout à leur mère. C'était alors des allées et venues

perpétuelles au pavillon. A la campagne, les enfants n'ont pas besoin

de jouets, tout leur est occupation. Madame Willemsens assistait aux

leçons en faisant de la tapisserie. Elle restait silencieuse, ne

regardait ni les maîtres ni les enfants, elle écoutait avec attention

comme pour tâcher de saisir le sens des paroles et savoir vaguement

si Louis acquérait de la force: embarrassait-il son maître par une

question, et accusait-il ainsi un progrès, les yeux de la mère

s'animaient alors, elle souriait, elle lui lançait un regard empreint

d'espérance. Elle exigeait peu de chose de Marie. Ses vœux étaient

pour l'aîné auquel elle témoignait une sorte de respect, employant

tout son tact de femme et de mère à lui élever l'âme, à lui donner

une haute idée de lui-même. Cette conduite cachait une pensée secrète

que l'enfant devait comprendre un jour et qu'il comprit. Après chaque

leçon, elle reconduisait les maîtres jusqu'à la première porte, et là,

leur demandait consciencieusement compte des études de Louis. Elle

était si affectueuse et si engageante que les répétiteurs lui disaient

la vérité, pour l'aider à faire travailler Louis sur les points où il

leur paraissait faible. Le dîner venait; puis, le jeu, la promenade;

enfin, le soir, les leçons s'apprenaient.

Telle était leur vie, vie uniforme, mais pleine, où le travail et les

distractions heureusement mêlés ne laissaient aucune place à l'ennui.

Les découragements et les querelles étaient impossibles. L'amour

sans bornes de la mère rendait tout facile. Elle avait donné de la

discrétion à ses deux fils en ne leur refusant jamais rien, du courage

en les louant à propos, de la résignation en leur faisant apercevoir

la Nécessité sous toutes ses formes; elle en avait développé, fortifié

l'angélique nature avec un soin de fée. Parfois, quelques larmes

humectaient ses yeux ardents, quand, en les voyant jouer, elle pensait

qu'ils ne lui avaient pas causé le moindre chagrin. Un bonheur étendu,

complet, ne nous fait ainsi pleurer que parce qu'il est une image du

ciel duquel nous avons tous de confuses perceptions. Elle passait

des heures délicieuses couchée sur son canapé champêtre, voyant un

beau jour, une grande étendue d'eau, un pays pittoresque, entendant

la voix de ses enfants, leurs rires renaissant dans le rire même,

et leurs petites querelles où éclataient leur union, le sentiment

paternel de Louis pour Marie, et l'amour de tous deux pour elle. Tous

deux ayant eu, pendant leur première enfance, une bonne anglaise,

parlaient également bien le français et l'anglais; aussi leur mère se

servait-elle alternativement des deux langues dans la conversation.

Elle dirigeait admirablement bien leurs jeunes âmes, ne laissant

entrer dans leur entendement aucune idée fausse, dans le cœur aucun

principe mauvais. Elle les gouvernait par la douceur, ne leur cachant

rien, leur expliquant tout. Lorsque Louis désirait lire, elle avait

soin de lui donner des livres intéressants, mais exacts. C'était la vie

des marins célèbres, les biographies des grands hommes, des capitaines

illustres, trouvant dans les moindres détails de ces sortes de livres

mille occasions de lui expliquer prématurément le monde et la vie;

insistant sur les moyens dont s'étaient servis les gens obscurs, mais

réellement grands, partis, sans protecteurs, des derniers rangs de la

société, pour parvenir à de nobles destinées. Ces leçons, qui n'étaient

pas les moins utiles, se donnaient le soir quand le petit Marie

s'endormait sur les genoux de sa mère, dans le silence d'une belle

nuit, quand la Loire réfléchissait les cieux; mais elles redoublaient

toujours la mélancolie de cette adorable femme, qui finissait toujours

par se taire et par rester immobile, songeuse, les yeux pleins de

larmes.

—Ma mère, pourquoi pleurez-vous? lui demanda Louis par une riche

soirée du mois de juin, au moment où les demi-teintes d'une nuit

doucement éclairée succédaient à un jour chaud.

—Mon fils, répondit-elle en attirant par le cou l'enfant dont

l'émotion cachée la toucha vivement, parce que le sort pauvre d'abord

de Jameray Duval, parvenu sans secours, est le sort que je t'ai fait à

toi et à ton frère. Bientôt, mon cher enfant, vous serez seuls sur la

terre, sans appui, sans protections. Je vous y laisserai petits encore,

et je voudrais cependant te voir assez fort, assez instruit pour servir

de guide à Marie. Et je n'en aurai pas le temps. Je vous aime trop pour

ne pas être bien malheureuse par ces pensées. Chers enfants, pourvu que

vous ne me maudissiez pas un jour...

—Et pourquoi vous maudirais-je un jour, ma mère?

—Un jour, pauvre petit, dit-elle en le baisant au front, tu

reconnaîtras que j'ai eu des torts envers vous. Je vous abandonnerai,

ici, sans fortune, sans... Elle hésita.—Sans un père, reprit-elle.

A ce mot elle fondit en larmes, repoussa doucement son fils qui, par

une sorte d'intuition, devina que sa mère voulait être seule, et il

emmena Marie à moitié endormi. Puis, une heure après, quand son frère

fut couché, Louis revint à pas discrets vers le pavillon où était sa

mère. Il entendit alors ces mots prononcés par une voix délicieuse à

son cœur:—Viens, Louis?

L'enfant se jeta dans les bras de sa mère, et ils s'embrassèrent

presque convulsivement.

—Ma chérie, dit-il enfin, car il lui donnait souvent ce nom, trouvant

même les mots de l'amour trop faibles pour exprimer ses sentiments; ma

chérie, pourquoi crains-tu donc de mourir?

—Je suis malade, pauvre ange aimé, chaque jour mes forces se perdent,

et mon mal est sans remède: je le sais.

—Quel est donc votre mal?

—Je dois l'oublier; et toi, tu ne dois jamais savoir la cause de ma

mort.

L'enfant resta silencieux pendant un moment, jetant à la dérobée des

regards sur sa mère, qui, les yeux levés au ciel, en contemplait les

nuages. Moment de douce mélancolie! Louis ne croyait pas à la mort

prochaine de sa mère, mais il en ressentait les chagrins sans les

deviner. Il respecta cette longue rêverie. Moins jeune, il aurait

lu sur ce visage sublime quelques pensées de repentir mêlées à des

souvenirs heureux, toute une vie de femme: une enfance insouciante, un

mariage froid, une passion terrible, des fleurs nées dans un orage,

abîmées par la foudre, dans un gouffre d'où rien ne saurait revenir.

—Ma mère aimée, dit enfin Louis, pourquoi me cachez-vous vos

souffrances?

—Mon fils, répondit-elle, nous devons ensevelir nos peines aux yeux

des étrangers, leur montrer un visage riant, ne jamais leur parler de

nous, nous occuper d'eux: ces maximes pratiquées en famille y sont une

des causes du bonheur. Tu auras à souffrir beaucoup un jour! Eh! bien,

souviens-toi de ta pauvre mère qui se mourait devant toi en te souriant

toujours, et te cachait ses douleurs: tu te trouveras alors du courage

pour supporter les maux de la vie.

La Comédie humaine - Volume 02 · 第 33 / 44 段