qu'à l'instant où il l'avait abordée. Attribuant le charme de cette
heure délicieuse à la coquetterie d'une maîtresse de maison jalouse
de déployer son esprit, il salua froidement la vicomtesse, et sortit
désespéré. Chemin faisant, le baron cherchait à surprendre le vrai
caractère de cette créature souple et dure comme un ressort; mais
il lui avait vu prendre tant de nuances, qu'il lui fut impossible
d'asseoir sur elle un jugement vrai. Puis les intonations de sa voix
lui retentissaient encore aux oreilles, et le souvenir prêtait
tant de charmes aux gestes, aux airs de tête, au jeu des yeux, qu'il
s'éprit davantage à cet examen. Pour lui, la beauté de la vicomtesse
reluisait encore dans les ténèbres, les impressions qu'il en avait
reçues se réveillaient attirées l'une par l'autre, pour de nouveau le
séduire en lui révélant des grâces de femme et d'esprit inaperçues
d'abord. Il tomba dans une de ces méditations vagabondes pendant
lesquelles les pensées les plus lucides se combattent, se brisent les
unes contre les autres, et jettent l'âme dans un court accès de folie.
Il faut être jeune pour révéler et pour comprendre les secrets de ces
sortes de dithyrambes, où le cœur, assailli par les idées les plus
justes et les plus folles, cède à la dernière qui le frappe, à une
pensée d'espérance ou de désespoir, au gré d'une puissance inconnue. A
l'âge de vingt-trois ans, l'homme est presque toujours dominé par un
sentiment de modestie: les timidités, les troubles de la jeune fille
l'agitent, il a peur de mal exprimer son amour, il ne voit que des
difficultés et s'en effraie, il tremble de ne pas plaire, il serait
hardi s'il n'aimait pas tant; plus il sent le prix du bonheur, moins il
croit que sa maîtresse puisse le lui facilement accorder; d'ailleurs,
peut-être se livre-t-il trop entièrement à son plaisir, et craint-il de
n'en point donner; lorsque, par malheur, son idole est imposante, il
l'adore en secret et de loin; s'il n'est pas deviné, son amour expire.
Souvent cette passion hâtive, morte dans un jeune cœur, y reste
brillante d'illusions. Quel homme n'a pas plusieurs de ces vierges
souvenirs qui, plus tard, se réveillent, toujours plus gracieux, et
apportent l'image d'un bonheur parfait? souvenirs semblables à ces
enfants perdus à la fleur de l'âge, et dont les parents n'ont connu
que les sourires. Monsieur de Nueil revint donc de Courcelles, en
proie à un sentiment gros de résolutions extrêmes. Madame de Beauséant
était déjà devenue pour lui la condition de son existence: il aimait
mieux mourir que de vivre sans elle. Encore assez jeune pour ressentir
ces cruelles fascinations que la femme parfaite exerce sur les âmes
neuves et passionnées, il dut passer une de ces nuits orageuses pendant
lesquelles les jeunes gens vont du bonheur au suicide, du suicide au
bonheur, dévorent toute une vie heureuse et s'endorment impuissants.
Nuits fatales, où le plus grand malheur qui puisse arriver est de se
réveiller philosophe. Trop véritablement amoureux pour dormir, monsieur
de Nueil se leva, se mit à écrire des lettres dont aucune ne le
satisfit, et les brûla toutes.
Le lendemain, il alla faire le tour du petit enclos de Courcelles;
mais à la nuit tombante, car il avait peur d'être aperçu par la
vicomtesse. Le sentiment auquel il obéissait alors appartient à une
nature d'âme si mystérieuse, qu'il faut être encore jeune homme, ou se
trouver dans une situation semblable, pour en comprendre les muettes
félicités et les bizarreries; toutes choses qui feraient hausser les
épaules aux gens assez heureux pour toujours voir le _positif_ de
la vie. Après des hésitations cruelles, Gaston écrivit à madame de
Beauséant la lettre suivante, qui peut passer pour un modèle de la
phraséologie particulière aux amoureux, et se comparer aux dessins
faits en cachette par les enfants pour la fête de leurs parents;
présents détestables pour tout le monde, excepté pour ceux qui les
reçoivent.
«MADAME,
»Vous exercez un si grand empire sur mon cœur, sur mon âme et ma
personne, qu'aujourd'hui ma destinée dépend entièrement de vous.
Ne jetez pas ma lettre au feu. Soyez assez bienveillante pour la
lire. Peut-être me pardonnerez-vous cette première phrase en vous
apercevant que ce n'est pas une déclaration vulgaire ni intéressée,
mais l'expression d'un fait naturel. Peut-être serez-vous touchée
par la modestie de mes prières, par la résignation que m'inspire le
sentiment de mon infériorité, par l'influence de votre détermination
sur ma vie. A mon âge, madame, je ne sais qu'aimer, j'ignore
entièrement et ce qui peut plaire à une femme et ce qui la séduit;
mais je me sens au cœur, pour elle, d'enivrantes adorations. Je
suis irrésistiblement attiré vers vous par le plaisir immense que
vous me faites éprouver, et pense à vous avec tout l'égoïsme qui
nous entraîne, là où, pour nous, est la chaleur vitale. Je ne me
crois pas digne de vous. Non, il me semble impossible à moi, jeune,
ignorant, timide, de vous apporter la millième partie du bonheur
que j'aspirais en vous entendant, en vous voyant. Vous êtes pour
moi la seule femme qu'il y ait dans le monde. Ne concevant point
la vie sans vous, j'ai pris la résolution de quitter la France et
d'aller jouer mon existence jusqu'à ce que je la perde dans quelque
entreprise impossible, aux Indes, en Afrique, je ne sais où. Ne
faut-il pas que je combatte un amour sans bornes par quelque chose
d'infini? Mais si vous voulez me laisser l'espoir, non pas d'être à
vous, mais d'obtenir votre amitié, je reste. Permettez-moi de
passer près de vous, rarement même si vous l'exigez, quelques heures
semblables à celles que j'ai surprises. Ce frêle bonheur, dont les
vives jouissances peuvent m'être interdites à la moindre parole trop
ardente, suffira pour me faire endurer les bouillonnements de mon
sang. Ai-je trop présumé de votre générosité en vous suppliant de
souffrir un commerce où tout est profit pour moi seulement? Vous
saurez bien faire voir à ce monde, auquel vous sacrifiez tant,
que je ne vous suis rien. Vous êtes si spirituelle et si fière!
Qu'avez-vous à craindre? Maintenant je voudrais pouvoir vous ouvrir
mon cœur, afin de vous persuader que mon humble demande ne cache
aucune arrière-pensée. Je ne vous aurais pas dit que mon amour était
sans bornes en vous priant de m'accorder de l'amitié, si j'avais
l'espoir de vous faire partager le sentiment profond enseveli dans
mon âme. Non, je serai près de vous ce que vous voudrez que je sois,
pourvu que j'y sois. Si vous me refusiez, et vous le pouvez, je ne
murmurerai point, je partirai. Si plus tard une femme autre que vous
entre pour quelque chose dans ma vie, vous aurez eu raison; mais si
je meurs fidèle à mon amour, vous concevrez quelque regret peut-être!
L'espoir de vous causer un regret adoucira mes angoisses, et sera
toute la vengeance de mon cœur méconnu...»
Il faut n'avoir ignoré aucun des excellents malheurs du jeune âge, il
faut avoir grimpé sur toutes les Chimères aux doubles ailes blanches
qui offrent leur croupe féminine à de brûlantes imaginations, pour
comprendre le supplice auquel Gaston de Nueil fut en proie quand il
supposa son premier _ultimatum_ entre les mains de madame de Beauséant.
Il voyait la vicomtesse froide, rieuse et plaisantant de l'amour comme
les êtres qui n'y croient plus. Il aurait voulu reprendre sa lettre,
il la trouvait absurde, il lui venait dans l'esprit mille et une
idées infiniment meilleures, ou qui eussent été plus touchantes que
ses froides phrases, ses maudites phrases alambiquées, sophistiques,
prétentieuses, mais heureusement assez mal ponctuées et fort bien
écrites de travers. Il essayait de ne pas penser, de ne pas sentir;
mais il pensait, il sentait et souffrait. S'il avait eu trente ans, il
se serait enivré; mais ce jeune homme encore naïf ne connaissait ni les
ressources de l'opium, ni les expédients de l'extrême civilisation. Il
n'avait pas là, près de lui, un de ces bons amis de Paris, qui savent
si bien vous dire:—Poete, non dolet! en vous tendant une bouteille
de vin de Champagne, ou vous entraînent à une orgie pour vous adoucir
les douleurs de l'incertitude. Excellents amis, toujours ruinés lorsque
vous êtes riche, toujours aux Eaux quand vous les cherchez, ayant
toujours perdu leur dernier louis au jeu quand vous leur en demandez
un, mais ayant toujours un mauvais cheval à vous vendre; au demeurant,
les meilleurs enfants de la terre, et toujours prêts à s'embarquer
avec vous pour descendre une de ces pentes rapides sur lesquelles se
dépensent le temps, l'âme et la vie!
Enfin monsieur de Nueil reçut des mains de Jacques une lettre ayant un
cachet de cire parfumée aux armes de Bourgogne, écrite sur un petit
papier vélin, et qui sentait la jolie femme.
Il courut aussitôt s'enfermer pour lire et relire _sa_ lettre.
«Vous me punissez bien sévèrement, monsieur, et de la bonne grâce que
j'ai mise à vous sauver la rudesse d'un refus, et de la séduction que
l'esprit exerce toujours sur moi. J'ai eu confiance en la noblesse du
jeune âge, et vous m'avez trompée. Cependant je vous ai parlé sinon à
cœur ouvert, ce qui eût été parfaitement ridicule, du moins avec
franchise, et vous ai dit ma situation, afin de faire concevoir ma
froideur à une âme jeune. Plus vous m'avez intéressée, plus vive a
été la peine que vous m'avez causée. Je suis naturellement tendre
et bonne; mais les circonstances me rendent mauvaise. Une autre
femme eût brûlé votre lettre sans lire; moi je l'ai lue, et j'y
réponds. Mes raisonnements vous prouveront que, si je ne suis pas
insensible à l'expression d'un sentiment que j'ai fait naître, même
involontairement, je suis loin de le partager, et ma conduite vous
démontrera bien mieux encore la sincérité de mon âme. Puis, j'ai
voulu, pour votre bien, employer l'espèce d'autorité que vous me
donnez sur votre vie, et désire l'exercer une seule fois pour faire
tomber le voile qui vous couvre les yeux.
»J'ai bientôt trente ans, monsieur, et vous en avez vingt-deux à
peine. Vous ignorez vous-même ce que seront vos pensées quand vous
arriverez à mon âge. Les serments que vous jurez si facilement
aujourd'hui pourront alors vous paraître bien lourds. Aujourd'hui,
je veux bien le croire, vous me donneriez sans regret votre vie
entière, vous sauriez mourir même pour un plaisir éphémère; mais à
trente ans, l'expérience vous ôterait la force de me faire chaque
jour des sacrifices, et moi, je serais profondément humiliée
de les accepter. Un jour, tout vous commandera, la nature elle-même
vous ordonnera de me quitter; je vous l'ai dit, je préfère la mort
à l'abandon. Vous le voyez, le malheur m'a appris à calculer. Je
raisonne, je n'ai point de passion. Vous me forcez à vous dire que je
ne vous aime point, que je ne dois, ne peux, ni ne veux vous aimer.
J'ai passé le moment de la vie où les femmes cèdent à des mouvements
de cœur irréfléchis, et ne saurais plus être la maîtresse que
vous quêtez. Mes consolations, monsieur, viennent de Dieu, non des
hommes. D'ailleurs je lis trop clairement dans les cœurs à la
triste lumière de l'amour trompé, pour accepter l'amitié que vous
demandez, que vous offrez. Vous êtes la dupe de votre cœur, et
vous espérez bien plus en ma faiblesse qu'en votre force. Tout cela
est un effet d'instinct. Je vous pardonne cette ruse d'enfant, vous
n'en êtes pas encore complice. Je vous ordonne, au nom de cet amour
passager, au nom de votre vie, au nom de ma tranquillité, de rester
dans votre pays, de ne pas y manquer une vie honorable et belle
pour une illusion qui s'éteindra nécessairement. Plus tard, lorsque
vous aurez, en accomplissant votre véritable destinée, développé
tous les sentiments qui attendent l'homme, vous apprécierez ma
réponse, que vous accusez peut-être en ce moment de sécheresse. Vous
retrouverez alors avec plaisir une vieille femme dont l'amitié vous
sera certainement douce et précieuse: elle n'aura été soumise ni
aux vicissitudes de la passion, ni aux désenchantements de la vie;
enfin de nobles idées, des idées religieuses la conserveront pure
et sainte. Adieu, monsieur, obéissez-moi en pensant que vos succès
jetteront quelque plaisir dans ma solitude, et ne songez à moi que
comme on songe aux absents.»
Après avoir lu cette lettre, Gaston de Nueil écrivit ces mots:
«Madame, si je cessais de vous aimer en acceptant les chances que
vous m'offrez d'être un homme ordinaire, je mériterais bien mon sort,
avouez-le? Non, je ne vous obéirai pas, et je vous jure une fidélité
qui ne se déliera que par la mort. Oh! prenez ma vie, à moins
cependant que vous ne craigniez de mettre un remords dans la vôtre...»
Quand le domestique de monsieur de Nueil revint de Courcelles, son
maître lui dit:—A qui as-tu remis mon billet?
—A madame la vicomtesse elle-même; elle était en voiture, et
partait...
—Pour venir en ville?
—Monsieur, je ne le pense pas. La berline de madame la vicomtesse
était attelée avec des chevaux de poste.
—Ah! elle s'en va, dit le baron.
—Oui, monsieur, répondit le valet de chambre.
Aussitôt Gaston fit ses préparatifs pour suivre madame de Beauséant.
La vicomtesse le mena jusqu'à Genève sans se savoir accompagnée par
lui. Entre les mille réflexions qui l'assaillirent pendant ce voyage,
celle-ci:—Pourquoi s'en est-elle allée? l'occupa plus spécialement.
Ce mot fut le texte d'une multitude de suppositions, parmi lesquelles
il choisit naturellement la plus flatteuse, et que voici:—Si la
vicomtesse veut m'aimer, il n'y a pas de doute qu'en femme d'esprit,
elle préfère la Suisse où personne ne nous connaît, à la France où elle
rencontrerait des censeurs.
Certains hommes passionnés n'aimeraient pas une femme assez habile pour
choisir son terrain, c'est des raffinés. D'ailleurs rien ne prouve que
la supposition de Gaston fût vraie.
La vicomtesse prit une petite maison sur le lac. Quand elle y fut
installée, Gaston s'y présenta par une belle soirée, à la nuit
tombante. Jacques, valet de chambre essentiellement aristocratique, ne
s'étonna point de voir monsieur de Nueil, et l'annonça en valet habitué
à tout comprendre. En entendant ce nom, en voyant le jeune homme,
madame de Beauséant laissa tomber le livre qu'elle tenait; sa surprise
donna le temps à Gaston d'arriver à elle, et de lui dire d'une voix qui
lui parut délicieuse:—Avec quel plaisir je prenais les chevaux qui
vous avaient menée?
Être si bien obéie dans ses vœux secrets! Où est la femme qui n'eût
pas cédé à un tel bonheur? Une Italienne, une de ces divines créatures
dont l'âme est à l'antipode de celle des Parisiennes, et que de ce côté
des Alpes on trouverait profondément immorale, disait en lisant les
romans français: «Je ne vois pas pourquoi ces pauvres amoureux passent
autant de temps à arranger ce qui doit être l'affaire d'une matinée.»
Pourquoi le narrateur ne pourrait-il pas, à l'exemple de cette bonne
Italienne, ne pas trop faire languir ses auditeurs ni son sujet? Il
y aurait bien quelques scènes de coquetterie charmantes à dessiner,
doux retards que madame de Beauséant voulait apporter au bonheur de
Gaston pour tomber avec grâce comme les vierges de l'antiquité;
peut-être aussi pour jouir des voluptés chastes d'un premier amour, et
le faire arriver à sa plus haute expression de force et de puissance.
Monsieur de Nueil était encore dans l'âge où un homme est la dupe
de ces caprices, de ces jeux qui affriandent tant les femmes, et
qu'elles prolongent, soit pour bien stipuler leurs conditions, soit
pour jouir plus longtemps de leur pouvoir dont la prochaine diminution
est instinctivement devinée par elles. Mais ces petits protocoles de
boudoir, moins nombreux que ceux de la conférence de Londres, tiennent
trop peu de place dans l'histoire d'une passion vraie pour être
mentionnés.
Madame de Beauséant et monsieur de Nueil demeurèrent pendant trois
années dans la villa située sur le lac de Genève que la vicomtesse
avait louée. Ils y restèrent seuls, sans voir personne, sans faire
parler d'eux, se promenant en bateau, se levant tard, enfin heureux
comme nous rêvons tous de l'être. Cette petite maison était simple,
à persiennes vertes, entourée de larges balcons ornés de tentes, une
véritable maison d'amants, maison à canapés blancs, à tapis muets,
à tentures fraîches, où tout reluisait de joie. A chaque fenêtre
le lac apparaissait sous des aspects différents; dans le lointain,
les montagnes et leurs fantaisies nuageuses, colorées, fugitives;
au-dessus d'eux un beau ciel; puis, devant eux, une longue nappe d'eau
capricieuse, changeante! Les choses semblaient rêver pour eux, et tout
leur souriait.
Des intérêts graves rappelèrent monsieur de Nueil en France: son frère
et son père étaient morts; il fallut quitter Genève. Les deux amants
achetèrent cette maison, ils auraient voulu briser les montagnes et
faire enfuir l'eau du lac en ouvrant une soupape, afin de tout emporter
avec eux. Madame de Beauséant suivit monsieur de Nueil. Elle réalisa
sa fortune, acheta, près de Manerville, une propriété considérable qui
joignait les terres de Gaston, et où ils demeurèrent ensemble. Monsieur
de Nueil abandonna très-gracieusement à sa mère l'usufruit des domaines
de Manerville, en retour de la liberté qu'elle lui laissa de vivre
garçon. La terre de madame de Beauséant était située près d'une petite
ville, dans une des plus jolies positions de la vallée d'Auge. Là,
les deux amants mirent entre eux et le monde des barrières que ni les
idées sociales, ni les personnes ne pouvaient franchir, et retrouvèrent
leurs bonnes journées de la Suisse. Pendant neuf années entières, ils
goûtèrent un bonheur qu'il est inutile de décrire; le dénouement de
cette aventure en fera sans doute deviner les délices à ceux dont
l'âme peut comprendre, dans l'infini de leurs modes, la poésie et la
prière.
Cependant, monsieur le marquis de Beauséant (son père et son frère
aîné étaient morts), le mari de madame de Beauséant, jouissait d'une
parfaite santé. Rien ne nous aide mieux à vivre que la certitude de
faire le bonheur d'autrui par notre mort. Monsieur de Beauséant était
un de ces gens ironiques et entêtés qui, semblables à des rentiers
viagers, trouvent un plaisir de plus que n'en ont les autres à se lever
bien portants chaque matin. Galant homme du reste, un peu méthodique,
cérémonieux, et calculateur capable de déclarer son amour à une femme
aussi tranquillement qu'un laquais dit:—Madame est servie.
Cette petite notice biographique sur le marquis de Beauséant a pour
objet de faire comprendre l'impossibilité dans laquelle était la
marquise d'épouser monsieur de Nueil.
Or, après ces neuf années de bonheur, le plus doux bail qu'une femme
ait jamais pu signer, monsieur de Nueil et madame de Beauséant se
trouvèrent dans une situation tout aussi naturelle et tout aussi
fausse que celle où ils étaient restés depuis le commencement de cette
aventure; crise fatale néanmoins, de laquelle il est impossible de
donner une idée, mais dont les termes peuvent être posés avec une
exactitude mathématique.
Madame la comtesse de Nueil, mère de Gaston, n'avait jamais voulu
voir madame de Beauséant. C'était une personne roide et vertueuse,
qui avait très-légalement accompli le bonheur de monsieur de Nueil le
père. Madame de Beauséant comprit que cette honorable douairière devait
être son ennemie, et tenterait d'arracher Gaston à sa vie immorale
et antireligieuse. La marquise aurait bien voulu vendre sa terre, et
retourner à Genève. Mais c'eût été se défier de monsieur de Nueil, elle
en était incapable. D'ailleurs, il avait précisément pris beaucoup de
goût pour la terre de Valleroy, où il faisait force plantations, force
mouvements de terrains. N'était-ce pas l'arracher à une espèce de
bonheur mécanique que les femmes souhaitent toujours à leurs maris et
même à leurs amants? Il était arrivé dans le pays une demoiselle de La
Rodière, âgée de vingt-deux ans, et riche de quarante mille livres de
rentes. Gaston rencontrait cette héritière à Manerville toutes les fois
que son devoir l'y conduisait. Ces personnages étant ainsi placés comme
les chiffres d'une proportion arithmétique, la lettre suivante, écrite
et remise un matin à Gaston, expliquera maintenant l'affreux
problème que, depuis un mois, madame de Beauséant tâchait de résoudre.
«Mon ange aimé, t'écrire quand nous vivons cœur à cœur, quand
rien ne nous sépare, quand nos caresses nous servent si souvent de
langage, et que les paroles sont aussi des caresses, n'est-ce pas un
contre-sens? Eh! bien, non, mon amour. Il est de certaines choses
qu'une femme ne peut dire en présence de son amant; la seule pensée
de ces choses lui ôte la voix, lui fait refluer tout son sang vers le
cœur; elle est sans force et sans esprit. Être ainsi près de toi
me fait souffrir; et souvent j'y suis ainsi. Je sens que mon cœur
doit être tout vérité pour toi, ne te déguiser aucune de ses pensées,
même les plus fugitives; et j'aime trop ce doux laisser-aller qui me
sied si bien, pour rester plus longtemps gênée, contrainte. Aussi
vais-je te confier mon angoisse: oui, c'est une angoisse. Écoute-moi!
ne fais pas ce petit _ta ta ta..._ par lequel tu me fais taire avec
une impertinence que j'aime, parce que de toi tout me plaît. Cher
époux du ciel, laisse-moi te dire que tu as effacé tout souvenir des
douleurs sous le poids desquelles jadis ma vie allait succomber. Je
n'ai connu l'amour que par toi. Il a fallu la candeur de ta belle
jeunesse, la pureté de ta grande âme pour satisfaire aux exigences
d'un cœur de femme exigeante. Ami, j'ai bien souvent palpité
de joie en pensant que, durant ces neuf années, si rapides et si
longues, ma jalousie n'a jamais été réveillée. J'ai eu toutes les
fleurs de ton âme, toutes tes pensées. Il n'y a pas eu le plus léger
nuage dans notre ciel, nous n'avons pas su ce qu'était un sacrifice,
nous avons toujours obéi aux inspirations de nos cœurs. J'ai joui
d'un bonheur sans bornes pour une femme. Les larmes qui mouillent
cette page te diront-elles bien toute ma reconnaissance? j'aurais
voulu l'avoir écrite à genoux. Eh! bien, cette félicité m'a fait
connaître un supplice plus affreux que ne l'était celui de l'abandon.
Cher, le cœur d'une femme a des replis bien profonds: j'ai ignoré
moi-même jusqu'aujourd'hui l'étendue du mien, comme j'ignorais
l'étendue de l'amour. Les misères les plus grandes qui puissent nous
accabler sont encore légères à porter en comparaison de la seule
idée du malheur de celui que nous aimons. Et si nous le causions,
ce malheur, n'est-ce pas à en mourir?... Telle est la pensée qui
m'oppresse. Mais elle en traîne après elle une autre beaucoup plus
pesante; celle-là dégrade la gloire de l'amour, elle le tue,
elle en fait une humiliation qui ternit à jamais la vie. Tu as trente
ans et j'en ai quarante. Combien de terreurs cette différence d'âge
n'inspire-t-elle pas à une femme aimante? Tu peux avoir d'abord
involontairement, puis sérieusement senti les sacrifices que tu m'as
faits, en renonçant à tout au monde pour moi. Tu as pensé peut-être à
ta destinée sociale, à ce mariage qui doit augmenter nécessairement
ta fortune, te permettre d'avouer ton bonheur, tes enfants, de
transmettre tes biens, de reparaître dans le monde et d'y occuper
ta place avec honneur. Mais tu auras réprimé ces pensées, heureux
de me sacrifier, sans que je le sache, une héritière, une fortune
et un bel avenir. Dans ta générosité de jeune homme, tu auras voulu
rester fidèle aux serments qui ne nous lient qu'à la face de Dieu.
Mes douleurs passées te seront apparues, et j'aurai été protégée
par le malheur d'où tu m'as tirée. Devoir ton amour à ta pitié!
cette pensée m'est plus horrible encore que la crainte de te faire
manquer ta vie. Ceux qui savent poignarder leurs maîtresses sont
bien charitables quand ils les tuent heureuses, innocentes, et dans
la gloire de leurs illusions..... Oui, la mort est préférable aux
deux pensées qui, depuis quelques jours, attristent secrètement mes
heures. Hier, quand tu m'as demandé si doucement: Qu'as-tu? ta voix
m'a fait frissonner. J'ai cru que, selon ton habitude, tu lisais dans
mon âme, et j'attendais tes confidences, imaginant avoir eu de justes
pressentiments en devinant les calculs de ta raison. Je me suis alors
souvenue de quelques attentions qui te sont habituelles, mais où j'ai
cru apercevoir cette sorte d'affectation par laquelle les hommes
trahissent une loyauté pénible à porter. En ce moment, j'ai payé
bien cher mon bonheur, j'ai senti que la nature nous vend toujours
les trésors de l'amour. En effet, le sort ne nous a-t-il pas séparés?
Tu te seras dit:—Tôt ou tard, je dois quitter la pauvre Claire,
pourquoi ne pas m'en séparer à temps? Cette phrase était écrite au
fond de ton regard. Je t'ai quitté pour aller pleurer loin de toi.
Te dérober des larmes! voilà les premières que le chagrin m'ait fait
verser depuis dix ans, et je suis trop fière pour te les montrer;
mais je ne t'ai point accusé. Oui, tu as raison, je ne dois point
avoir l'égoïsme d'assujettir ta vie brillante et longue à la mienne
bientôt usée... Mais si je me trompais?... si j'avais pris une de
tes mélancolies d'amour pour une pensée de raison?... ah! mon ange,
ne me laisse pas dans l'incertitude, punis ta jalouse femme;
mais rends-lui la conscience de son amour et du tien: toute la femme
est dans ce sentiment, qui sanctifie tout. Depuis l'arrivée de ta
mère, et depuis que tu as vu chez elle mademoiselle de La Rodière, je
suis en proie à des doutes qui nous déshonorent. Fais-moi souffrir,
mais ne me trompe pas: je veux tout savoir, et ce que ta mère te dit
et ce que tu penses! Si tu as hésité entre quelque chose et moi, je
te rends ta liberté... Je te cacherai ma destinée, je saurai ne pas
pleurer devant toi; seulement, je ne veux plus te revoir... Oh! je
m'arrête, mon cœur se brise.»
* * * * *