SIXIÈME LETTRE

Prague (Suite et fin).

Une autre classe manque encore a tous les conservatoires existants; elle

me paraît d'importance et de jour en jour plus nécessaire: c'est la

classe d'instrumentation. Cette branche de l'art du compositeur a pris

depuis quelques années de grands développements; elle a produit d'assez

beaux résultats pour attirer l'attention des critiques et du public;

elle a servi trop souvent aussi à masquer chez certains auteurs la

pauvreté des idées, à singer l'énergie, à contrefaire la puissance de

l'inspiration; elle est devenue, même entre les mains des compositeurs

d'un mérite et d'une valeur incontestables, le prétexte d'inqualifiables

abus, d'exagérations monstrueuses, de contre-sens de non-sens ridicules;

et l'on peut aisément pressentir à quels excès l'exemple de ces maîtres

a dû entraîner leurs imitateurs. Mais ces excès mêmes constatent l'usage

réglé et déréglé que l'on fait aujourd'hui de l'instrumentation; usage

aveugle, en général, et guidé par la plus pitoyable routine, quand il ne

l'est pas par le hasard. Car pour employer un beaucoup plus grand nombre

d'instruments et les employer plus souvent, il ne s'ensuit pas que la

majeure partie des compositeurs connaissent mieux que leurs devanciers

les forces, le caractère, le mode d'action de chacun des membres de la

famille instrumentale, ni les différents liens sympathiques qui les

unissent entre eux. Loin de là, la partie élémentaire de la science,

_étendue_ de beaucoup d'instruments est même encore inconnue à bien des

compositeurs illustres. J'ai pu me convaincre que l'un d'eux ignorait

celle de la flûte. Quant à l'étendue des instruments de cuivre en

général, et des trombones en particulier, ils n'en ont qu'une idée

très-vague; aussi, remarque-t-on, dans presque toutes les partitions

modernes, comme dans les anciennes, la prudente réserve avec laquelle

leurs auteurs se tiennent dans la région mitoyenne de ces instruments,

évitant avec un soin égal de les faire monter ou descendre, parce qu'ils

craignent de franchir des limites qui ne leur sont pas exactement

connues, et qu'ils ne soupçonnent pas le parti qu'on peut tirer de ces

notes graves et aiguës, demeurées vierges aux deux extrémités de

l'échelle. L'instrumentation est donc aujourd'hui comme une langue

étrangère qui serait devenue à la mode, que beaucoup de gens

affecteraient de parler sans l'avoir apprise, et qu'ils parleraient en

conséquence sans la bien comprendre et avec force barbarismes.

Une pareille classe dans les conservatoires, serait d'ailleurs utile,

non-seulement aux élèves compositeurs, mais encore à ceux qui sont

appelés à devenir chefs d'orchestre. On conçoit, en effet, qu'un chef

d'orchestre qui ne possède pas à fond toutes les ressources de

l'instrumentation n'ait pas une grande valeur musicale, et qu'il soit de

la plus évidente nécessité pour lui de connaître au moins l'_étendue

exacte et le mécanisme_, de tous les instruments, aussi bien, si ce

n'est mieux, que les musiciens qui s'en servent sous sa direction. Sans

quoi il ne pourra faire à ceux-ci que de bien timides observations,

lorsqu'il s'agira surtout de quelque combinaison inusitée, d'un passage

hardi ou difficile, et que la paresse ou l'incapacité de certains

exécutants les portera à s'écrier: «Cela ne peut pas se faire! cette

note n'existe pas! ce n'est pas jouable!» et d'autres aphorismes à

l'usage des médiocrités ignorantes, en pareil cas. Alors le chef

d'orchestre peut répondre: «Vous vous trompez, cela se peut fort bien.

En vous y prenant de telle ou telle manière, vous viendrez à bout de

cette difficulté.» Ou bien: «C'est difficile, il est vrai; mais si, en

travaillant quelques jours, cela demeure impossible pour vous, il en

faudra conclure que votre instrument vous est très-imparfaitement connu,

et on sera obligé de recourir à un artiste plus habile.» Dans le cas

contraire, trop fréquent, il faut l'avouer, où le compositeur, faute de

connaissances spéciales, tourmente les artistes, les virtuoses même les

plus familiarisés avec les difficultés de leur instrument, pour obtenir

d'eux l'exécution de choses impraticables, le chef d'orchestre, sûr de

son fait, pourra prendre parti pour les musiciens contre le compositeur,

et faire remarquer à celui-ci les graves erreurs dans lesquelles il est

tombé. Disons encore, puisque j'ai été amené à parler des chefs

d'orchestre, qu'il ne serait pas trop hors de propos, dans un

conservatoire bien organisé, d'enseigner aux élèves de composition

surtout, ce qu'il est possible de démontrer de l'art difficile de

diriger les masses vocales et instrumentales; afin que, dans l'occasion,

ils pussent au moins conduire eux-mêmes l'exécution de leurs propres

oeuvres, sans être ridicules, et sans entraver les musiciens au lieu de

les aider. On suppose généralement que tout compositeur est chef

d'orchestre né, c'est-à-dire qu'il connaît l'art de diriger l'orchestre

sans l'avoir appris. Beethoven fut un illustre exemple de la fausseté de

cette opinion, et nous pourrions citer un grand nombre d'autres maîtres

dont les compositions jouissent de l'estime générale, qui, dès qu'ils

prennent le bâton, au lieu de battre la mesure, _battent la campagne_,

ne savent ni marquer les temps, ni déterminer les nuances de mouvement,

et empêcheraient littéralement les musiciens de marcher, si,

reconnaissant bien vite l'inexpérience de leur chef, ceux-ci ne

prenaient le parti de ne plus le regarder, et de ne tenir aucun compte

de l'agitation déréglée de son bras. D'ailleurs il y a deux parties bien

distinctes dans la tâche du chef d'orchestre: la première (la plus

aisée) consiste seulement à conduire l'exécution d'une oeuvre déjà connue

des musiciens, d'une oeuvre (pour employer l'expression en usage dans les

théâtres) toute _montée_. Dans la seconde, au contraire, il s'agit pour

lui de diriger les études d'une partition inconnue aux exécutants, de

bien mettre à découvert la pensée de l'auteur, de la rendre claire et

saillante, d'obtenir des musiciens les qualités de fidélité, d'ensemble

et d'expression, sans lesquelles il n'y a pas de musique, et, une fois

maître des difficultés matérielles, de les identifier avec lui-même, de

les échauffer de son ardeur, de les animer de son enthousiasme, en un

mot, de leur communiquer son inspiration.

Il résulte de là, qu'indépendamment des connaissances élémentaires qui

s'acquièrent par l'étude et l'exercice, et des qualités de sentiment,

d'instinct, qu'on ne peut inculquer à personne, que la nature seule

donne, et qui font du chef d'orchestre le _premier des interprètes_ du

compositeur ou _son plus redoutable ennemi_, selon qu'il est ou non

pourvu de ces rares qualités, il s'ensuit, dis-je, qu'il y a encore un

talent indispensable pour le conducteur-instructeur-organisateur, le

talent de _lire la partition_.

Celui qui se sert d'une _partition réduite_ ou d'un simple _premier

violon_, comme cela se pratique de nos jours en maint endroit, en France

surtout, d'abord ne peut découvrir la plupart des erreurs de

l'exécution; il s'expose ensuite, en signalant une faute, à ce que le

musicien auquel il s'adresse, lui réponde: «Qu'en savez-vous? ma partie

n'est pas sous vos yeux!» Et c'est là le moindre des inconvénients de ce

déplorable système[112].

D'où je conclus que pour former de véritables et complets directeurs

d'orchestre, il faut, par tous les moyens, les rendre familiers avec la

lecture de la partition; et que ceux qui n'ont pu parvenir à vaincre

cette difficulté, fussent-ils, d'ailleurs, savants en instrumentation,

compositeurs même, et rompus en outre au mécanisme des mouvements

rhythmiques, ne possèdent que la moitié de leur art.

J'ai à vous parler maintenant de l'_Académie de chant_ de Prague.

Organisée à peu près comme toutes celles d'Allemagne, elle ne se compose

guère que de chanteurs amateurs appartenant à la classe moyenne de la

société. C'est M. Scraub jeune qui la dirige. Elle forme un choeur de

quatre-vingt-dix voix environ. La plupart de ses membres sont musiciens,

lecteurs et doués de voix fraîches et vibrantes. Le but de l'institution

n'est pas, comme celui de plusieurs autres académies du même genre,

l'étude et l'exécution des oeuvres anciennes à l'exclusion absolue de

toutes les productions contemporaines. Celles-là, qu'on me pardonne

l'expression, ne sont que des coteries musicales, des consistoires, où,

sous prétexte d'un enthousiasme réel ou simulé pour les morts, on

calomnie tout doucement les vivants qu'on ne connaît point; où l'on

prêche contre Baal en vouant à l'exécration tous les prétendus veaux

d'or de l'harmonie et leurs adorateurs. C'est dans ces temples du

protestantisme musical, que se conserve, hargneux, jaloux et intolérant,

le culte, non pas du _beau_ quel que soit son âge, mais du _vieux_

quelle que soit sa valeur. Il y a là une Bible et les oeuvres de deux ou

trois évangélistes que les fidèles lisent, relisent exclusivement, sans

relâche, commentant, interprétant de mille façons des passages dont le

sens direct et réel est en soi parfaitement clair; trouvant une idée

mystique et profonde là où le reste de l'humanité n'aperçoit qu'horreur

et que barbarie, et toujours prêts à chanter Hosanna! lors même que le

dieu de Moïse leur ordonne d'_écraser la tête des petits enfants contre

la muraille, de faire lécher leur sang par les chiens, et défend qu'à

cet aspect une larme de pitié mouille les yeux de son peuple_!

Tenons-nous en garde contre de tels fanatiques, ils suffiraient à

chasser de toutes les âmes saintes le respect et l'admiration dus aux

monuments du passé.

L'Académie de chant de Prague, je le répète, n'a rien de commun avec

eux; et son chef est un artiste intelligent. Aussi admet-il dans le

sanctuaire harmonique, non-seulement les modernes, mais même les

vivants. À côté d'un oratorio de Bach ou de Hændel il met à l'étude le

_Moïse_ de M. Marx, le savant critique et théoricien bien vivant à

Berlin, ou un fragment d'opéra ou un hymne qui n'ont par leur âge aucun

titre aux égards académiques. J'ai même remarqué, la première fois que

j'assistai à une séance de la Société chantante de Prague, une fantaisie

chorale composée par M. Scraub sur des airs nationaux bohêmes, qui me

charma par son originalité. Je n'avais point encore, et je n'ai pas

davantage depuis lors, entendu d'aussi piquantes combinaisons vocales

exécutées avec autant d'audacieuse verve, d'entrain, de contrastes

imprévus, d'ensemble, de justesse et de belle sonorité. En songeant aux

épaisses et lourdes compilations d'accords que j'avais subies trop

souvent en des occasions semblables, cette oeuvre vive ainsi exécutée

produisit sur mon oreille l'effet que l'air frais et embaumé d'une

forêt, par une belle nuit d'été, produirait sur les poumons d'un

prisonnier récemment échappé de son cachot et de sa fétide atmosphère.

L'Académie de Sophie (j'ai déjà dit que tel était son titre) donne,

chaque année, un certain nombre de séances publiques dirigées par les

deux Scraub; l'orchestre du théâtre conduit par l'aîné, venant alors en

aide aux choristes de son frère. Ces grandes exécutions, préparées de

longue main avec un soin et une patience exemplaires, attirent toujours

un nombreux auditoire; auditoire d'élite pour lequel la musique n'est ni

un divertissement, ni une fatigue, mais bien une passion noble et

sérieuse à laquelle il livre toutes les forces de son intelligence,

toute sa sensibilité, tous les élans de son coeur.

Je me suis engagé à vous parler de la _maîtrise_, c'est-à-dire du

service musical de la cathédrale, ainsi que des bandes militaires de

Prague; mais si je les ai fait entrer dans ma nomenclature, c'est tout

simplement, il faut vous l'avouer, pour la rendre plus complète. La

musique religieuse! la musique militaire! ces mots-là figurent on ne

peut mieux dans un compte rendu d'observations musicales tel que

celui-ci. Je n'ai jamais eu l'intention de tenir ma promesse sur ces

deux sources de richesse harmonique des Bohêmes, par une bonne raison,

c'est que je ne sais rien de ce qu'il faudrait savoir pour en parler

convenablement. Je n'ai pas encore pu prendre sur moi d'aligner des mots

sur les choses que je ne connais point. Cela viendra peut-être avec le

temps et les bons exemples. En attendant vous me pardonnerez si je me

tais. Malgré les invitations réitérées de M. Scraub, je n'ai pas mis le

pied dans une église pendant tout le temps de mon séjour à Prague. Je

suis pourtant très-pieux, on le sait; il faut donc qu'il y ait eu

quelque raison grave dont je ne me souviens pas, à mon apparente

_indifférence_ en matière de musique religieuse, ou que la terreur des

gigues d'orgue et de fugues sur le mot _amen_ m'ait entièrement dominé.

Au sujet des bandes militaires, voici ce que je pourrais alléguer pour

justifier mon silence: j'ai entendu, un jour de fête, et depuis midi

jusqu'à quatre heures, la musique du régiment alors en garnison à

Prague, jouer l'hymne composé par Haydn pour l'empereur d'Autriche. Ce

chant, plein d'une majesté touchante et patriarcale, est d'une telle

simplicité que je n'ai guère pu, en l'écoutant, apprécier le mérite des

exécutants. Un orchestre qui ne pourrait jouer d'une façon supportable

un pareil morceau serait, à mon avis, composé de musiciens qui ne savent

pas la gamme. Seulement, ceux-ci _jouaient juste_, chose

extraordinairement rare, dans les bandes militaires surtout. En outre,

j'ignore si le régiment en question était natif de la Bohême ou d'une

autre partie de l'empire d'Autriche, et il serait par trop naïf

d'établir, à propos de ces musiciens, une théorie que des gens mieux

informés pourraient ridiculiser avec ce peu de mots: «Les musiciens

bohêmes dont vous parlez sont des Hongrois, des Autrichiens, ou des

Milanais.»

Parmi les virtuoses et compositeurs de Prague qui n'appartiennent ni au

Théâtre, ni au Conservatoire, ni à l'Académie de chant, je citerai

Dreyschock, Pischek et le vénérable Tomaschek. J'ai eu déjà souvent

l'occasion de parler des deux premiers dont la réputation est

européenne. Je les ai entendus l'un et l'autre maintes fois à Vienne, à

Pesth, à Francfort et ailleurs, mais jamais à Prague. Ayant été, à ce

qu'il paraît, mal accueillis de leurs compatriotes, lorsqu'ils se sont

fait entendre d'eux pour la première fois, Dreyschock et Pischek ont

résolu de ne jamais, à l'avenir, exposer leur talent à l'appréciation ou

à la dépréciation des Bohêmes. Nul n'est prophète chez soi; cette

vérité est de tous les temps et de tous les pays. Néanmoins les Pragois

commencent à prêter l'oreille aux rumeurs admiratives qui, sous mille

formes et de mille points de l'horizon, leur répètent ces mots:

Dreyschock est un pianiste admirable! Pischek est l'un des premiers

chanteurs de l'Europe!» et ils soupçonnent qu'ils pourraient bien avoir

été injustes envers eux.

M. Tomaschek est un compositeur fort connu en Bohême et même à Vienne,

où ses oeuvres sont bien appréciées. N'ayant pas les mêmes raisons que

Dreyschock et Pischek pour tenir rigueur aux habitants de Prague, il ne

se refuse jamais à leur faire entendre ses compositions quand l'occasion

s'en présente. J'ai assisté à un concert où sur trente-deux morceaux il

y en avait trente-un de M. Tomaschek. Dans ce nombre on me signala

d'avance, et je l'eusse bien remarquée sans cela, une nouvelle musique

du _Roi des Aulnes_, entièrement différente de celle de Schubert.

Quelqu'un (il y a des gens qui trouvent à redire à tout) comparant

l'accompagnement de ce morceau à celui de l'oeuvre de Schubert qui

reproduit si bien le galop furibond du cheval de la ballade, prétendait

que M. Tomaschek avait imité l'allure paisible d'un bidet de curé; mais

un critique plus intelligent et plus capable que son voisin de juger de

la philosophie des choses d'art, mit à néant cette ironie, et répondit

avec beaucoup de bon sens: «C'est précisément parce que Schubert a fait

courir si rudement ce malheureux cheval qu'il est devenu fourbu, et

qu'on se voit forcé maintenant de le mener au pas!» M. Tomaschek écrit

depuis trente ans au moins; le catalogue de ses productions doit en

conséquence être formidable.

Il me reste à citer une aimable virtuose dont le talent trop rare en

Allemagne, m'a été personnellement d'un grand secours. Il s'agit de

mademoiselle Claudius, harpiste de première force, excellente

musicienne et la meilleure élève de Parish-Alvars. Mademoiselle

Claudius, possède en outre une voix remarquable et chante souvent avec

un brillant succès des solos à l'Académie de chant dont elle fait

partie.

Que vous dirai-je du _public_?... On rapporte que Louis XIV, voulant

complimenter Boileau au sujet de ses vers sur le passage du Rhin, lui

dit: «Je vous louerais beaucoup si vous ne m'aviez pas tant loué.» Je

suis dans le même embarras que le grand roi; je ferais un bel éloge de

la sagacité, de la rapidité de conception et de la sensibilité du public

de Prague, s'il ne m'avait pas si bien traité. Je puis dire cependant,

car c'est de notoriété publique, que les Bohêmes sont, en général, les

meilleurs musiciens de l'Europe et que l'amour sincère et le vif

sentiment de la musique sont répandus chez eux dans toutes les classes

de la société. Il est venu, non-seulement des gens du peuple de Prague,

mais même des paysans, au concert que j'ai donné au théâtre, la modicité

des prix de certaines places les leur rendant accessibles; et, par les

exclamations d'une naïveté singulière qui leur échappaient au moment des

effets les plus inattendus, j'ai pu juger de l'intérêt que ces auditeurs

prenaient à mes tentatives musicales, et que leur mémoire bien meublée

leur permettait d'établir des comparaisons entre le connu et l'inconnu,

l'ancien et le nouveau, bon ou mauvais. Vous n'exigerez pas, mon cher

ami, que je fasse ici un exposé de mes opinions sur le public en

général; un livre ne suffirait pas à l'étude approfondie de cet être

multiple, juste ou injuste, raisonnable ou capricieux, naïf ou

malicieux, enthousiaste ou moqueur, si facile à entraîner et si rebelle

parfois, qu'on nomme le public. Et un livre, d'ailleurs, fût-il consacré

tout entier à chercher la solution du problème, on ne serait pas plus

avancé, très-probablement, à la dernière page qu'à la première.

Voltaire lui-même y a perdu son ironie; et après avoir demandé _combien

il faut de sots pour faire un public_, il a fini sa carrière en se

laissant couronner par ces même sots au Théâtre-Français, et par se

trouver prodigieusement heureux de leurs suffrages. Ainsi donc brisons

là, et laissons le public être ce qu'il est, une mer toujours plus ou

moins agitée, mais dont les artistes doivent redouter le calme plat

mille fois plus que les tempêtes.

J'ai donné six concerts à Prague, soit au théâtre, soit dans la salle de

Sophie. Au dernier, je me souviens d'avoir eu la joie de faire entendre

pour la première fois à Liszt ma symphonie de _Roméo et Juliette_. On

connaissait déjà à Prague plusieurs fragments de cet ouvrage, qui ne

donna point lieu à de violentes polémiques, peut-être parce qu'il en

avait soulevé de très-vives à Vienne, car le fait de la rivalité des

deux villes en matière de goût musical est incontestable. L'exécution

vocale en fut excellente et grandiose, un seul accident la dépara. La

jeune personne chargée de la partie de contralto-solo, n'avait encore

jamais chanté en public. Malgré son extrême timidité, tout alla bien

tant qu'elle se sentit soutenue par quelques autres voix ou des

instruments; mais arrivée au passage du prologue:

«Le jeune Roméo plaignant sa destinée»

solo véritable, sans aucun accompagnement, sa voix commença à trembler

et à baisser tellement, qu'à la fin de la période, où la harpe rentre

sur l'accord de _mi_ naturel majeur, elle était arrivée dans une

tonalité inconnue, plus basse que _mi_ d'un ton et un quart.

Mademoiselle Claudius, placée à côté de mon pupitre, n'osait toucher les

cordes de sa harpe. Enfin, après un instant d'hésitation:

«--Dois-je donner l'accord de _mi_? me demanda-t-elle à voix basse.

--Sans doute, il faut bien que nous sortions de là.»

Et l'accord inexorable jaillit, frémissant et sifflant, comme une

cuillerée de plomb fondu versé dans de l'eau froide. La pauvre petite

cantatrice faillit se trouver mal en se sentant si brusquement ramenée

sur la bonne route, et comme elle ne comprenait pas le français, je ne

pouvais recourir à mon éloquence pour la rassurer. Heureusement elle

parvint à reprendre son sang-froid avant les strophes: _Premiers

transports_, qu'elle chanta avec beaucoup d'âme et une justesse

irréprochable. Strakaty rendit on ne peut mieux le rôle du père

Laurence, il y mit de l'onction et un véritable enthousiasme dans le

finale. Ce jour-là, après avoir fait recommencer plusieurs morceaux, le

public en demanda un autre que les musiciens me conjurèrent de ne pas

répéter. Mais les cris continuant, M. Mildner tira sa montre et

l'élevant ostensiblement devant lui, on comprit que l'heure avancée ne

permettrait pas à l'orchestre de rester jusqu'à la fin du concert, si le

morceau redemandé était exécuté une seconde fois: il y avait opéra le

soir à sept heures. Cette savante pantomime nous sauva. À la fin de la

séance, comme je priais Liszt de me servir d'interprète pour remercier

ces excellents chanteurs qui, pendant trois semaines, s'étaient livrés à

une si scrupuleuse étude de mes choeurs, et les avaient si vaillamment

chantés, il fut abordé par plusieurs d'entre eux qui venaient, au nom de

leurs camarades, lui faire la proposition inverse. Et après quelques

mots échangés en allemand, Liszt se tournant vers moi me dit:

«--Ma commission n'est plus la même, ce sont ces messieurs qui me prient

de te remercier du plaisir que tu leur as fait en leur confiant

l'exécution de ton ouvrage, et de t'exprimer leur joie de te voir

content.»

Ce fut en effet une journée pour moi, j'en compte peu de pareilles dans

mes souvenirs.

À l'exemple du banquet auquel les artistes et les amateurs de Vienne

m'avaient offert le bâton de mesure en vermeil dont je vous ai parlé, il

y eut ensuite un souper, où ceux de Prague voulurent bien me faire

présent d'une coupe en argent. La plupart des virtuoses, critiques et

amateurs de la ville s'y trouvaient; j'eus même le plaisir de voir parmi

ces derniers un compatriote, le spirituel et bienveillant prince de

Rohan. Liszt fut, à l'unanimité, désigné pour porter la parole à la

place du président à qui la langue française n'était pas assez

familière. Au premier toast, il me fit, au nom de l'assemblée, une

allocution d'un quart d'heure au moins, avec une chaleur d'âme, une

abondance d'idées et un choix d'expressions qu'envieraient bien des

orateurs, et dont je fus vivement touché. Malheureusement s'il parla

bien il but de même; la perfide coupe inaugurée par les convives, versa

de tels flots de vin de Champagne que toute l'éloquence de Liszt y fit

naufrage. Belloni[113] et moi nous étions encore dans les rues de Prague

à deux heures du matin, occupés à le persuader d'attendre le jour pour

se battre (il le voulait absolument) au pistolet, à deux pas, avec un

Bohême qui avait _mieux_ bu que lui. Le jour venu nous n'étions pas sans

inquiétude pour Liszt dont le concert avait lieu à midi. À onze heures

et demie il dormait encore, on l'éveille enfin, il monte en voiture,

arrive à la salle de concert, reçoit en entrant une triple bordée

d'applaudissements, et joue comme de sa vie, je crois, il n'avait encore

joué.

Il y a un Dieu pour les... pianistes.

Adieu, mon cher Ferrand, vous ne vous plaindrez pas, je le crains, du

laconisme de mes lettres. Je n'ai pourtant pas dit encore tout ce que je

sens d'affectueux regrets pour Prague et ses habitants; mais j'ai pour

la musique une passion sérieuse, vous le savez, et vous pouvez, d'après

cela, juger si j'aime les Bohêmes. _Ô Praga! quando te aspiciam!_

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 125 / 159 题