TROISIÈME LETTRE

Pesth.

Quand on voyage en Autriche, il faut absolument visiter au moins trois

de ses capitales: Vienne, Pesth et Prague. À la vérité, certains esprits

chagrins prétendent bien que Pesth est en Hongrie et que Prague est en

Bohême; mais ces deux États n'en font pas moins parties intégrantes de

l'empire d'Autriche auquel ils sont attachés et dévoués corps, âmes et

biens à peu près comme l'Irlande est dévouée à l'Angleterre, la Pologne

à la Russie, l'Algérie à la France, comme tous les peuples conquis ont

dans tous les temps été attachés à leurs vainqueurs. Ainsi donc partons

pour Pesth, grande ville d'Autriche, en Hongrie. Je ne suis pas heureux

dans mes relations avec le Danube. Ainsi que je vous l'ai dit, il avait

emporté son dernier bateau à vapeur quand je voulus m'embarquer à

Ratisbonne pour Vienne; il se couvrit de brouillards pour m'empêcher de

descendre son cours jusqu'à Pesth, et vous allez voir que le vieux

fleuve ne borna pas là ses mauvais procédés à mon égard. Il semble qu'il

ait été tout à fait mécontent de me voir arriver dans ses domaines, et

qu'il ait voulu non-seulement ne pas m'en faciliter l'accès, mais me

l'interdire même tout à fait. Et pourtant combien je l'ai admiré, comme

je l'ai loué ce puissant et majestueux fleuve! Il aurait dû être

sensible à mon admiration. Mais loin de là, plus je m'extasiais devant

ses magnificences, et plus il me devenait hostile; et je pourrais dire

de lui ce que La Fontaine disait de son lion:

Ce monseigneur du lion-là

Fut parent de Caligula.

Avant de quitter Vienne, je manifestai le désir d'être présenté à M. le

prince de Metternich: ceux mêmes de mes amis qui se trouvaient les mieux

placés pour me procurer cet honneur, se montrant alors vraiment

embarrassés de ma demande, je fus sur le point d'y renoncer. Il

s'agissait de voir un officier lié avec un conseiller, qui parlerait à

un membre de la chancellerie de cour, assez puissant pour m'introduire

auprès d'un secrétaire d'ambassade, qui obtiendrait de l'ambassadeur

qu'il voulût bien parler à un ministre, afin qu'il me présentât. Je

trouvai le circuit infiniment trop prolongé, et l'idée me vint enfin de

remplacer à moi tout seul l'officier, le conseiller, le chancelier, le

secrétaire, l'ambassadeur et le ministre, en me présentant moi-même. Mes

amis, en me voyant déterminé à tenter l'aventure, m'ont

très-probablement, _in petto_, traité de fou, ou tout au moins de

Français et demi. Quoi qu'il en soit, bravant l'étiquette autrichienne

ou l'opinion que l'on se fait à Vienne de ses rigueurs, je m'acheminai

vers le palais du prince. Je monte, je trouve dans le salon un officier

de garde, je lui présente ma carte en lui exprimant le désir qui

m'amenait. Il entre chez le prince, et revient un instant après

m'annoncer que Son Altesse allait être libre dans quelques minutes et

qu'elle voulait bien me recevoir. Je fus admis, en effet, sans autre

préambule. Le prince se montra d'une amabilité parfaite, me fit beaucoup

de questions sur la musique et surtout sur ma musique dont il me parut

que Son Altesse, qui n'en avait point encore entendu alors, s'était fait

une fort drôle d'idée. Je m'efforçai de lui en donner une autre. Bref,

je me retirai, enchanté de l'accueil que j'avais reçu, prodigieusement

étonné qu'il fût si facile de brutaliser ainsi les lois de l'étiquette

allemande, et tout fier d'avoir rempli les fonctions d'officier, de

conseiller, de chancelier, de secrétaire d'ambassadeur et de ministre,

sans embarras, pendant quelques instants. Et voilà comment je reconnus

encore une fois la vérité de la parole évangélique: «Frappez et il vous

sera ouvert», et le tact exquis avec lequel certains princes savent dire

aussi parfois: _Sinite parvulos venire ad me_. À la condition, bien

entendu, que les _parvuli_ soient étrangers, quelque peu clercs, et

appartiennent à cette classe, curieuse à voir de près, de gens inutiles

qu'on nomme aujourd'hui poëtes, musiciens, peintres, artistes enfin, et

qu'on désignait au moyen âge par les dénominations assez malhonnêtes de

ménestrels, trouvères, histrions et bohémiens.

Vous vous étonnerez peut-être, mon cher Humbert, que je n'aie point usé

de ma puissante influence pour me faire admettre à présenter mes

hommages à la famille impériale, et vous aurez raison. Il y a eu en

effet à ma réserve une raison d'état que je m'en vais vous dire

très-confidentiellement. Il m'était revenu, dès les premiers temps de

mon séjour à Vienne, que l'Impératrice, cet ange de piété, de douceur et

de dévouement, avait de moi une opinion encore plus extraordinaire que

celle du prince Metternich sur ma musique. Certains passages un peu trop

sauvages de style de mon _Voyage en Italie_, habilement commentés en

outre auprès de S. M. par de bons amis (vous savez qu'on est exposé à

en avoir partout, même à la cour d'Autriche), m'avaient valu en si haut

lieu la réputation d'un véritable brigand, tout bonnement. Or, je fus

non pas flatté, c'est trop peu dire, mais vraiment glorieux de ce renom

excentrique qui me tombait du ciel. Je me dis, ce que vous vous fussiez

dit à ma place bien certainement, qu'une légère auréole de crimes est

chose trop distinguée, depuis que Byron l'a mise à la mode, pour ne pas

la conserver précieusement quand on a le bonheur de la posséder;

fût-elle même posée sur un front tout à fait indigne. Je raisonnai donc

ainsi: _Si je me présente_ à la cour, il est probable que l'Impératrice

daignera m'adresser la parole; je devrai lui répondre, de mon mieux

nécessairement, et la conversation une fois engagée, Dieu sait où elle

peut me conduire. S. M. est capable de perdre en un clin d'oeil l'opinion

originale qu'elle s'est faite de mon individu; elle ne verra plus en moi

qu'un adorateur, comme tant de millions d'autres, de sa grâce et de sa

bonté; elle ne trouvera rien de sanglant dans mes yeux, rien de fauve

dans mon égard, rien de tigridien dans ma voix; j'aurai bien toujours le

nez un peu aquilin, il est vrai, mais, en somme, je ne paraîtrai point

du tout avoir le _physique de mon emploi_, et je passerai pour un simple

honnête homme, incapable de _faire un malheur_ et d'arrêter seulement

une diligence; me voilà donc perdu de réputation. Ah, diable! non!

j'aime mieux rester brigand et partir au plus vite; l'éloignement devant

être surtout favorable au développement de mon auréole, qui ne fera que

croître et embellir.

Voilà pourquoi j'ai obstinément refusé de me faire l'honneur de me

présenter à la cour d'Autriche, et pourquoi je suis ainsi brusquement

descendu en Hongrie un beau matin. C'est ici maintenant que doit avoir

place le récit de mes démêlés avec le Danube. Chaque jour il

s'enveloppait dans un nuage, comme les dieux d'Homère quand ils avaient

à commettre quelque méchante action; de là interruption de la navigation

et nécessité pour les voyageurs de prendre pour Pesth la voie de terre.

C'est bien honnête ce que je dis là. Sachez, mon ami, que sur toute la

surface de cette plaine immense qui s'étend de Vienne à Pesth, les

simples cailloux sont aussi rares que les émeraudes; que le sol y est

formé d'une fine poussière qu'on dirait tamisée et qui, détrempée par la

pluie, forme des fondrières au travers desquelles il faut se traîner à

grand renfort de chevaux, en y enfonçant à tout instant au risque de

n'en plus sortir. C'est donc la voie de boue et non la voie de terre que

j'aurais dû dire. Vous jugez des charmes d'un pareil voyage. Mais ce

n'est rien encore. Ne voilà-t-il pas le Danube qui s'avise de déborder

et de couvrir de ses ondes furieuses le noir fossé dans lequel nous

barbotions depuis quinze heures et qu'on s'obstine dans le pays à

appeler la _grande route_. À minuit je fus tiré de ma somnolence

résignée par l'immobilité de la voiture et le bruit des eaux qui

roulaient autour de nous avec fracas. Le cocher, marchant à l'aventure,

nous avait amenés dans le lit du fleuve, et n'osait plus faire un

mouvement.

L'eau montait cependant. Un officier hongrois placé dans le coupé

m'avait deux ou trois fois adressé la parole par une petite fenêtre

pratiquée dans la cloison intermédiaire de la malheureuse voiture.

«--Capitaine, lui dis-je alors à mon tour.

--Monsieur!

--Ne pensez-vous pas que nous allons nous noyer?

--Oui, monsieur je le pense! Vous offrirai-je un cigare?»

Son insolent sang-froid me donnait envie de lui asséner un coup de

poing, et de fureur je me mis à accepter son cigare et à le fumer

précipitamment.

L'eau montait toujours.

Alors le cocher, faisant un effort désespéré, tourne court au risque de

nous verser dans le courant, parvient à gravir la rive droite, dont nous

étions encore heureusement assez rapprochés, se dirige à travers champs,

et nous conduit... droit dans un lac. Cette fois, je crus bien que

c'était fini, et, appelant de nouveau le militaire:

«--Capitaine, avez-vous encore un cigare?

--Oui, monsieur!

--Eh bien, donnez-le moi vite, car, pour le coup, nous allons nous noyer

tout à fait!»

Heureusement un brave paysan vint à passer par là (où diable allait-il à

une pareille heure et par de pareils chemins?) nous aida à sortir du lac

et donna à notre malencontreux phaéton des indications, grâce auxquelles

il parvint à retrouver sa route. Enfin, le lendemain, de cahots en

soubresauts, de fossés en fondrières, passant alternativement de l'eau

dans la boue et de la boue dans l'eau, nous parvînmes à Pesth;

c'est-à-dire en face de Pesth, sur la rive droite du Danube, qui eut la

bonté de nous permettre de le traverser en barque, faute d'un pont. Sur

cette rive droite se trouve une assez grande ville; je demandai son nom

à mon capitaine.

«--C'est Buda, me dit-il...

--Comment! Buda? sur ma carte d'Allemagne, la ville placée en face de

Pesth porte une tout autre désignation. Tenez, voyez, elle s'appelle

Ofen.

--Justement, c'est Buda; Ofen est une traduction allemande très-libre du

mot hongrois.

--J'y suis; les cartes allemandes, à ce qu'il paraît sont aussi

ingénieusement rédigées que les cartes françaises. Seulement on devrait

mettre sur les unes: _Ratisbonne_, prononcez _Regensburg_, et sur les

autres: _Ofen_, prononcez _Buda_.»

En arrivant je me donnai une partie de plaisir que je m'étais promise

la veille si j'échappais au Danube et à la boue; je pris un bain, je bus

deux verres de tokai et je dormis vingt heures, non sans rêver de

noyades et de lacs de boue. Après quoi il fallut bien s'occuper des

préparatifs de mon premier concert, faire un arrangement avec les

directeurs, chercher des violons, voir le maître de chapelle, les

chanteurs, etc., etc. Grâce à la bienveillante influence de M. le comte

Radaï, surintendant du Théâtre-National, dans lequel on m'avait engagé à

donner mes concerts de préférence au Théâtre-Allemand, les principales

difficultés furent bientôt levées. J'eus seulement un instant

d'inquiétude, pour la composition de mon orchestre; car celui du

Théâtre-National est si peu nombreux qu'il n'y avait pas moyen de songer

à monter mes symphonies avec sa petite bande de violons seulement. D'un

autre côté il était impossible de recourir aux artistes du

Théâtre-Allemand, à cause d'un règlement qui vous donnera une idée de la

touchante affection des Hongrois pour tout ce qui leur vient

d'Allemagne. Il est défendu d'admettre dans le Théâtre-National aucun

artiste du Théâtre-Allemand, chanteur, choriste ou instrumentiste, quel

que soit le besoin que l'on puisse avoir de son concours. Bien plus, il

est permis de chanter au théâtre hongrois dans toutes les langues

anciennes et modernes, à la seule exception de la langue allemande, dont

l'usage est formellement interdit. Cette exclusion étrange et hardie,

dans un pays soumis à l'empire d'Autriche, tient à une imitation du

système continental de Napoléon, pratiquée à l'égard de l'Allemagne en

général et de l'Autriche en particulier par la nation hongroise. Ainsi

les produits de l'industrie allemande sont généralement repoussés, et

dans toutes les classes de la population on considère comme un devoir de

n'employer que des objets confectionnés en Hongrie par des Hongrois. De

là, sur la plupart des magasins de Pesth, derrière les vitraux mêmes

des marchandes de modes, l'inscription en gros caractères du mot _hony_

qui m'avait si fort intrigué le premier jour, et qui signifie

_national_.

Un éditeur de musique de Vienne, Henri Müller (le plus serviable des

hommes, qui m'a comblé de marques de dévouement pendant mon séjour en

Autriche), m'avait fort heureusement donné une lettre pour un de ses

confrères de Pesth, M. Treichlinger, l'un des grands violonistes qu'a

produits l'ancienne école d'Allemagne. M. Treichlinger me mit en rapport

avec les principaux membres de la Société philharmonique de Pesth et

m'obtint promptement un renfort d'une douzaine d'excellents violons à la

tête desquels il me pria de le compter lui-même. Ils s'acquittèrent tous

à merveille de la tâche qu'ils avaient si gracieusement acceptée et

l'exécution de mon programme fut une des meilleures qu'on eût, je crois,

entendues à Pesth depuis longtemps. Au nombre des morceaux qui le

composaient se trouvait la marche qui sert maintenant de finale à la

première partie de ma légende de _Faust_. Je l'avais écrite dans la nuit

qui précéda mon départ pour la Hongrie. Un amateur de Vienne, bien au

courant des moeurs du pays que j'allais visiter, était venu me trouver

avec un volume de vieux airs quelques jours auparavant. «Si vous voulez

plaire aux Hongrois, me dit-il, écrivez un morceau sur un de leurs

thèmes nationaux; ils en seront ravis et vous me donnerez au retour des

nouvelles de leurs _Elien_ (vivat) et de leurs applaudissements. En

voici une collection dans laquelle vous n'avez qu'à choisir.» Je suivis

le conseil et choisis le thème de Rákóczy, sur lequel je fis la grande

marche que vous connaissez.

À peine eut-on répandu dans Pesth l'annonce de ce nouveau morceau de

musique _hony_, que les imaginations commencèrent à fermenter

nationalement. On se demandait comment j'aurais traité ce thème fameux

et pour ainsi dire sacré qui, depuis tant d'années, fait battre les

coeurs hongrois et les enivre de l'enthousiasme de la liberté et de la

gloire. Il y avait même une sorte d'inquiétude à ce sujet, on craignait

une profanation... Certes, loin d'être offensé de ce doute, je

l'admirais. Il était d'ailleurs trop bien justifié par une foule de

pitoyables pots-pourris et arrangements, dans lesquels on a fait

d'horribles outrages à des mélodies dignes de tous les respects.

Peut-être aussi plusieurs amateurs hongrois avaient-ils été témoins, à

Paris, de l'impiété barbare avec laquelle, aux jours de fêtes

nationales, nous traînons dans les égouts musicaux notre immortelle

_Marseillaise_!!

Enfin l'un d'eux, M. Horwath, rédacteur en chef d'un journal hongrois,

incapable de contenir sa curiosité, va chez l'éditeur avec lequel je me

trouvais en relations pour l'organisation du concert, s'informe de la

demeure du copiste chargé d'extraire les parties d'orchestre de ma

partition, court chez cet homme, demande mon manuscrit et l'examine

attentivement. M. Horwath, peu satisfait de cet examen, ne put, le

lendemain, me déguiser son inquiétude.

«--J'ai vu votre partition de la _Marche de Rákóczy_, me dit-il.

--Eh bien?

--Eh bien! j'ai peur.

--Bah!

--Vous avez exposé notre thème _piano_, et nous avons au contraire

l'habitude de l'entendre jouer _fortissimo_.

--Oui, par vos Zingari. D'ailleurs, n'est-ce que cela? Soyez tranquille,

vous aurez un _forte_ comme jamais de votre vie vous n'en avez entendu.

Vous n'avez pas bien lu. En toute chose il faut considérer la _fin_.»

Le jour du concert, néanmoins, une certaine anxiété me serrait la gorge

quand vint le moment de produire ce diable de morceau. Après une

sonnerie de trompettes dessinée sur le rhythme des premières mesures de

la mélodie, le thème paraît, vous vous en souvenez, exécuté _piano_ par

les flûtes et les clarinettes, et accompagné par un _pizzicato_ des

instruments à cordes. Le public resta calme et silencieux à cette

exposition inattendue; mais quand, sur un long _crescendo_, des

fragments fugués du thème reparurent, entrecoupés de notes sourdes de

grosse caisse simulant des coups de canon lointains, la salle commença à

fermenter avec un bruit indescriptible: et au moment où l'orchestre

déchaîné dans une mêlée furieuse, lança son _fortissimo_ si longtemps

contenu, des cris, des trépignements inouïs ébranlèrent la salle; la

fureur concentrée de toutes ces âmes bouillonnantes fit explosion avec

des accents qui me donnèrent le frisson de la terreur; il me sembla

sentir mes cheveux se hérisser, et à partir de cette fatale mesure je

dus dire adieu à la péroraison de mon morceau, la tempête de l'orchestre

étant incapable de lutter avec l'éruption de ce volcan dont rien ne

pouvait arrêter les violences. Il fallut recommencer, cela se devine; et

la seconde fois ce fut à grand'peine que le public put se contenir deux

ou trois secondes de plus qu'à la première, pour entendre quelques

mesures de la _coda_. M. Horwath se démenait dans sa loge comme un

possédé; je ne pus m'empêcher de rire en lui jetant un regard qui

signifiait: «Eh bien! avez-vous encore peur? Êtes-vous content de votre

_forte_?» Bien me prit d'avoir placé à la fin du concert la

_Ràkòczy-indulò_ (c'est le titre du morceau en langue hongroise), car

tout ce qu'on aurait voulu faire entendre ensuite eût été perdu.

J'étais violemment agité, on peut croire, après un ouragan de cette

nature, et je m'essuyais le visage dans un petit salon derrière le

théâtre, quand je reçus un singulier contre-coup de l'émotion de la

salle. Voici comment: je vois entrer à l'improviste dans mon réduit un

homme misérablement vêtu, et le visage animé d'une façon étrange. En

m'apercevant, il se jette sur moi, m'embrasse avec fureur, ses yeux se

remplissent de larmes, c'est à peine s'il peut balbutier ces mots:

«--Ah! monsieur, monsieur! moi Hongrois... pauvre diable... pas parler

français... un poco l'italiano... Pardonnez... mon extase... Ah! ai

compris votre canon... Oui, oui... la grande bataille... Allemands

chiens!» Et se frappant la poitrine à grands coups de poing: «Dans le

coeur moi... je vous porte... Ah! Français... révolutionnaire... savoir

faire la musique des révolutions.»

Je n'essayerai pas de dépeindre la terrible exaltation de cet homme, ses

pleurs, ses grincements de dents; c'était presque effrayant, c'était

sublime!

Vous pensez bien, mon cher Humbert, que la _Ràkòczy-indulò_, après cela,

fut de tous les programmes et toujours avec le même résultat. Je dus

même, en partant, laisser à la ville de Pesth mon manuscrit qu'on désira

garder, et dont je reçus une copie à Breslau un mois après. On l'exécute

maintenant en Hongrie dans les grandes occasions. Mais je dois avertir

ici le maître de chapelle, M. Erckl, que j'ai fait depuis ce temps

plusieurs changements dans l'instrumentation de ce morceau, en ajoutant

à la _coda_ une trentaine de mesures qui, ce me semble, en augmentent

l'effet. Je m'empresserai de lui adresser la partition, revue, corrigée

et augmentée, dès que mon éditeur me le permettra[105]. M. Erckl est un

excellent et digne homme d'un grand talent: j'ai entendu, pendant mon

séjour à Pesth, et sous son habile direction, un opéra de lui, intitulé

_Hunyady_, dont le sujet est tiré des annales héroïques de la Hongrie.

Il y a dans cette oeuvre une foule de choses remarquables par leur

originalité et surtout par la profondeur du sentiment qui les a dictées.

C'est d'ailleurs purement écrit et instrumenté d'une façon

très-intelligente et très-fine; ce qui ne veut pas dire, loin de là, que

cette instrumentation manque d'énergie. Madame Schodel, véritable

tragédienne lyrique de l'école de madame Branchu (école perdue dont je

ne m'attendais pas à trouver un rejeton en Hongrie), joua et chanta

d'une belle manière le rôle principal. Je dois encore signaler dans la

troupe hongroise un ténor très-méritant, nommé Feredy. Il dit surtout à

merveille, en les accentuant d'une façon charmante dans son étrangeté,

les romances et les chansons nationales si chères aux Hongrois, mais

qui, ainsi chantées, plairaient certes à tous les peuples. Le

concert-meister est un violoniste de beaucoup de talent, nommé Kohne qui

séjourna longtemps à Paris et sort même, si je ne me trompe des classes

de notre Conservatoire. Pour le choeur du théâtre national de Pesth, il

est très-faible, tant par le nombre que par la nature et le peu

d'exercice des voix. La langue hongroise n'est point défavorable à la

musique, elle est même, à mon sens, beaucoup moins dure que l'allemand.

Voilà une vraie langue! que personne ne comprend... sans l'avoir

apprise. Il ne faut pas chercher des analogies entre le hongrois et

aucune autre langue connue, ou ne les trouverait pas. Certains termes de

musique même, venus de l'italien, et conservés à peu près intégralement

dans tous les idiomes de l'Europe sont remplacés en hongrois par des

termes spéciaux, composés ou simples, mais entièrement différents. Tel

est le mot _concert_ qu'on retrouve à peu près toujours le même en

italien, en espagnol, en français, en allemand, en anglais, en russe.

Devinez ce qu'il devient sur les affiches hongroises _hangverseny_, ni

plus, ni moins. Ce mot étrange signifie littéralement _concours de

sons_.

Mes préoccupations musicales ne m'empêchèrent point, pendant mon séjour

à Pesth, d'assister à deux bals et à un grand banquet politique donnés

par la noblesse hongroise. Je n'ai rien vu d'aussi splendidement

original que ces bals, tant à cause du luxe prodigieux qu'on y étale que

de la singularité pittoresque des costumes nationaux et de la beauté de

cette fière race de Madgyars. Les danses y diffèrent essentiellement par

leur caractère de celles qu'on connaît dans le reste de l'Europe. Nos

froides contredanses françaises n'y jouent qu'un rôle très-obscur. Les

mazur, les trasalgo, les keringo et les csardas y règnent en joyeuses

souveraines. La csardas surtout, cette importation perfectionnée des

fêtes agrestes et que les paysans hongrois dansent avec une exubérance

de joie et un entrain si ravissants, me parut jouir de la faveur

particulière des danseurs aristocratiques; malgré les timides

observations d'un malencontreux critique, lequel, dans un journal,

s'était avisé de trouver un peu lestes les figures et les mouvements de

la csardas, qu'il comparait, bien à tort selon moi, aux excentricités de

la danse _inexprimable_, prohibée par les sergents de ville parisiens.

Aussi Dieu sait par quelle bordée de reproches il fut accueilli, et de

quels regards tant de beaux yeux le foudroyèrent, quand, après la

publication de son article, il osa paraître au bal. L'écrivain _hony_

fut honni. Il y a quarante-huit heures que je couvais ce calembour. Le

banquet politique auquel je fus admis me donna l'occasion de voir et

d'entendre le célèbre orateur Deak, l'O'Connell de la Hongrie, dont le

nom est dans toutes les bouches et le portrait dans toutes les maisons.

Comme le voulait l'illustre défenseur de l'Irlande, M. Deak ne veut

arriver aux réformes nécessaires à son pays que graduellement et par des

moyens légaux; et il a grand'peine à contenir la frémissante impatience

de son parti. Il parla peu et avec beaucoup de calme ce jour-là, et je

compris le sujet de son discours par cette exclamation échappée en forme

d'aparté à un de mes voisins à l'air sombre et mécontent «_Fabius

cunctator!_»

On me montra parmi les convives un jeune homme d'une figure

très-caractérisée. «C'est un Atlas, me dit M. Horwath.--Comment, un

Atlas?--Oui, il est poëte et porte le nom d'Hugo...»

Pendant le dîner, un petit orchestre de noirs Zingari exécutait à sa

manière, c'est-à-dire de la façon la plus naïvement sauvage, des

mélodies nationales, qui, alternant avec les discours et les toasts, et

bien secondés par les vins brûlants de Hongrie, surexcitaient encore la

fièvre révolutionnaire des convives.

Le lendemain je dus faire mes adieux à mes hôtes hongrois. Je partis

donc tout vibrant encore de tant d'émotions diverses et plein de

sympathie pour cette ardente, chevaleresque et généreuse nation. Pendant

mon séjour à Pesth, le Danube s'était apaisé, toute expression de

courroux avait disparu de sa face vénérable, et il me permit cette fois

de remonter son cours sans encombre jusqu'à Vienne. J'y étais à peine

arrivé que je reçus la visite de l'amateur dont l'officieux conseil

m'avait persuadé d'écrire la marche de _Rákóczy_. Il était en proie à

une anxiété des plus comiques.

«--L'effet de votre morceau sur le thème hongrois, me dit-il, a retenti

jusqu'ici, et j'accours vous conjurer de ne pas dire un mot de moi à ce

sujet. Si l'on savait à Vienne que j'ai contribué d'une façon quelconque

à vous le faire composer, je serais fort compromis, et il pourrait m'en

arriver malheur.»

Je lui promis le secret. Si je vous dis son nom maintenant, c'est que

cette grave affaire a eu, je pense, depuis lors, le temps de s'assoupir.

Il s'appelait... Allons, le nommer serait décidément une indiscrétion;

j'ai voulu seulement lui faire peur.

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 119 / 159 题