Vienne. (Suite)

Quand je vous disais dernièrement que les cantatrices dramatiques

devenaient aussi rares que les ténors, et que la nature semblait n'en

plus vouloir produire, ce n'est pas que les voix de soprano puissantes

et étendues soient, comme les véritable ténors, des diamants hors de

prix. Non, les belles voix de femme se rencontrent encore, les voix même

très-exercées, mais que faire de ces instruments si la sensibilité,

l'intelligence et l'inspiration ne les animent? C'est des talents

dramatiques réels et complets que je voulais parler. Nous trouvons un

assez bon nombre de cantatrices aimées du public parce qu'elles chantent

d'une façon brillante de brillantes niaiseries, et détestées des grands

maîtres parce qu'elles seraient incapables d'interpréter dignement leurs

oeuvres. Elles ont la voix, le savoir musical, un larynx agile: il leur

manque l'âme, le cerveau et le coeur: de telles femmes sont de véritables

monstres, et d'autant plus redoutables pour les compositeurs que,

souvent, ces monstres-là sont charmants. Ceci explique la faiblesse

qu'ont bien des maîtres d'écrire des rôles d'un sentiment faux, qui

séduisent le public par l'éclat de leur apparence, et les oeuvres

bâtardes que nous voyons naître, et l'abaissement gradué du style,

l'anéantissement du sens de l'expression, l'oubli des convenances

dramatiques, le mépris du vrai, du grand, du beau, et le cynisme et la

décrépitude de l'art dans certains pays.

Je ne vous ai point encore parlé de l'orchestre ni des choeurs du théâtre

de Kerntnerthor: ils sont de première force; l'orchestre surtout,

choisi, discipliné et dirigé par Nicolaï, a des égaux, mais n'a pas de

supérieurs. Outre l'aplomb, la verve et une extrême habileté de

mécanisme, cet orchestre est d'une sonorité exquise, qui tient sans

doute à la rigoureuse justesse de l'accord des divers instruments entre

eux, autant qu'à l'absence de toute intonation fausse dans chacune des

exécutions individuelles dont l'ensemble se compose. On ne sait pas

combien cette qualité est peu commune et quels désastres les

imperfections de justesse, si rares qu'on les suppose, produisent dans

les masses instrumentales, même les meilleures sous d'autres rapports.

L'orchestre de Kerntnerthor sait accompagner le chant dans tous les

styles, il sait dominer quand le rôle principal lui est dévolu; ses

_forte_ ne sont jamais du bruit, à moins qu'il n'ait à exécuter

quelques-uns de ces misérables tissus de notes qui le contraignent alors

d'être aussi mauvais que leur auteur. Il est parfait dans l'opéra,

triomphant dans la symphonie, et, pour achever enfin d'en faire l'éloge,

cet orchestre ne contient point de ces artistes boursouflés de vanité,

qui repoussent les justes observations, regardent tout parallèle établi

entre eux et les virtuoses étrangers comme une insulte, et croient faire

honneur à Beethoven quand ils daignent l'exécuter. Nicolaï compte des

ennemis à Vienne; c'est fâcheux pour les Viennois, car je le regarde

comme un des plus excellents directeurs d'orchestre que j'aie jamais

rencontrés, et comme un de ces hommes dont l'influence suffit à donner

une supériorité musicale évidente à la ville qu'ils habitent, quand on

les entoure des éléments dont ils ont besoin pour rendre manifestes leur

force et leur intelligence. Nicolaï possède, à mon avis, les trois

conditions indispensables pour former un chef d'orchestre accompli.

C'est un compositeur savant, exercé, et susceptible d'enthousiasme; il a

le sentiment de toutes les exigences du rhythme, et possède un mécanisme

de mouvement parfaitement clair et précis: enfin c'est un organisateur

ingénieux et infatigable ne plaignant ni son temps, ni sa peine aux

répétitions, et qui sait ce qu'il fait parce qu'il ne fait que ce qu'il

sait. De là les dispositions morales et matérielles excellentes, la

confiance, la soumission, la patience, et enfin l'assurance merveilleuse

et l'unité d'action de l'orchestre de Kerntnerthor.

Les concerts spirituels que Nicolaï organise et dirige tous les ans dans

la salle des Redoutes, font le digne pendant de nos concerts du

Conservatoire de Paris. C'est là que j'entendis la scène d'_Obéron_ dont

je vous ai parlé dans ma lettre précédente, avec l'air d'_Iphigénie en

Tauride_: «_Unis dès la plus tendre enfance_», assez tristement chanté

par Erl, une belle symphonie de Nicolaï, et la merveilleuse,

l'incomparable symphonie en _si bémol_ de Beethoven. Tout cela fut

exécuté avec cette fidélité chaleureuse, ce fini dans les détails et

cette puissance d'ensemble qui font, pour moi du moins, d'un pareil

orchestre ainsi dirigé, le plus beau produit de l'art moderne et la plus

véritable représentation de ce que nous appelons _la musique_

aujourd'hui.

C'est dans cette grande et belle salle des Redoutes que Beethoven

faisait entendre, il y a trente ans, ses chefs-d'oeuvre adorés maintenant

de toute l'Europe, et accueillis alors des Viennois avec le plus mortel

dédain. M. le comte Michel Wielhorski m'a dit y avoir assisté, en 1820,

et lui cinquantième, à l'exécution de la symphonie en _la_!!! Les

Viennois se pressaient alors aux représentations des opéras de

Salieri!... Pauvres petits hommes, à qui un colosse était né!... Ils

aimaient mieux les nains.

Vous concevrez, mon cher Humbert, que les jambes m'aient tremblé quand

je suis monté pour la première fois sur cette estrade où s'appuya

naguère son pied puissant. Rien n'y est changé depuis Beethoven, le

pupitre-chef dont je me servais fut le sien: voilà la place occupée par

le piano sur lequel il improvisait; cet escalier conduisant au foyer des

artistes est celui par lequel il redescendait quand, après l'exécution

de ses immortels poëmes, quelques enthousiastes clairvoyants se

donnaient la joie de le rappeler en l'applaudissant avec transports, au

grand étonnement des autres auditeurs, amenés là par une curiosité

désoeuvrée, et qui ne voyaient, dans les sublimes élans de son génie, que

les mouvements convulsifs et les brutales excentricités d'une

imagination en délire. Quelques-uns approuvaient tout bas les

enthousiastes, mais n'osaient se joindre à eux. Ils ne voulaient pas

heurter de front l'opinion publique. Il fallait attendre. Et cependant,

Beethoven souffrait. Sous combien de Ponce-Pilate ce Christ a-t-il ainsi

été crucifié!!!

La vaste salle des Redoutes est très-belle pour la musique. C'est un

parallélogramme, mais ses angles ne produisent pas d'échos. Il n'y a

qu'un parquet et une galerie. Ce fut dans un des concerts que j'y

donnais que le célèbre chanteur Pischek voulut se faire entendre pour la

première fois à Vienne. Je fus ravi de sa proposition, l'ayant connu et

admiré à Francfort trois ans auparavant. Il choisit pour ce jour-là une

ballade de Uhland intitulée: _Des Sængers Fluch_, mise en musique par

Esser et qui lui est très-favorable. Ce morceau étant avec piano obligé,

je priai Seymour-Schiff, un habile et vigoureux pianiste allemand, de

l'accompagner; en véritable artiste qu'il est, Seymour-Schiff y

consentit. Nous allâmes donc ensemble chez Pischek pour répéter sa

ballade. Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne s'agit pas là d'une de ces

babioles musicales que nous nommons ballades à Paris, celle de Uhland

est un poëme d'une certaine étendue que le musicien a traité largement à

la manière de Schubert, et l'oeuvre d'Esser, essentiellement variée,

forte et dramatique, ne ressemble en aucune façon à nos petits couplets

plus ou moins bien recouverts d'un vernis gothique. Je ne saurais vous

dire, mon cher Humbert, l'impression que fit sur moi la voix

incomparable et la verve frémissante de Pischek, tant depuis trois ans

il avait fait de progrès. Ce fut une sorte d'ivresse assez semblable à

celle que produisit Duprez sur le public de l'Opéra le jour de son début

dans _Guillaume Tell_. On n'a pas d'idée de la beauté de ce baryton, de

sa force, de sa plénitude dans les sons de poitrine, de sa douceur

ravissante dans les notes de tête, de son agilité et de sa puissance.

Son étendue est d'ailleurs considérable; elle embrasse, en voix franche

de poitrine, deux octaves, du _la_ bémol grave au _la_ bémol aigu. Et

quel souffle brûlant anime ce rare instrument! quelle passion, tantôt

savamment contenue, tantôt éclatant sans contrainte! Comme, en écoutant

Pischek, on reconnaît vite l'artiste, le vrai musicien! Il agite son

auditeur et le calme à son gré; il le fascine, il l'entraîne. Son

enthousiasme, en chantant sa ballade, me saisit dès les premières

mesures; je me sentis rougir jusqu'aux yeux; mes artères battaient à se

rompre, et, fou de joie, je m'écriai: «Voilà don Juan, voilà Roméo,

voilà Corte!» Pischek est en outre doué d'un extérieur avantageux; sa

taille est haute et bien prise, sa physionomie vive et animée. Il est

lecteur intrépide, pianiste d'une grande force, et assez fort

contre-pointiste pour improviser sans peine dans le style fugué, sur le

premier thème venu. Il faut vraiment déplorer, pour notre Opéra de Paris

que Pischek ne sache pas un mot de français. Né à Prague en 1810, je

crois, la première langue qu'il parla fut le bohême; il apprit ensuite

l'allemand, plus tard l'italien, c'est de l'étude de l'anglais qu'il

s'occupe à cette heure; et c'est en anglais qu'il chantera à Londres cet

hiver.

Son succès dans la ballade d'Esser à mon concert fut spontané et

général. Une romance, qu'à la demande du public, il chanta, en outre, en

s'accompagnant lui-même, acheva de faire délirer l'auditoire. On ne

pouvait, en effet, rien entendre de plus délicieux. Peu de jours après,

il parut au théâtre de la Vienne, d'abord dans le _Zimmerman_, de

Lortzing, puis dans les _Puritains_, où le fameux duo lui fournit

l'occasion de lutter avec Staudigl. Il devait jouer _Don Juan_ quand je

partis pour Prague; je regrettai vivement de ne pouvoir l'entendre dans

le rôle de ce héros de la séduction et de l'audace, dont il est, j'en

suis convaincu, l'idéal personnifié. Pischek, cependant, a trouvé à

Vienne, et parmi d'excellents esprits, des critiques sévères qui

reprochaient à son chant de l'affectation et de la manière. J'avoue

n'avoir jamais rien observé en lui qui me parût de nature à mériter ce

grave reproche, qui du reste a été souvent aussi adressé à Rubini. Et je

répète que si Pischek parvenait à savoir tout à fait bien le français

(ce que je ne crois plus possible aujourd'hui) et que si l'on écrivait

pour lui un rôle à la fois brillant et passionné, il bouleverserait à

plaisir le public de l'Opéra et les Parisiens seraient ses esclaves.

La salle des Redoutes doit ce nom à de grands bals qu'on y donne

fréquemment dans la saison d'hiver. C'est là que la jeunesse viennoise

se livre à sa passion pour la danse, passion réelle et charmante, qui a

amené les Autrichiens à faire de la danse des salons un art véritable,

aussi au-dessus de la routine de nos bals, que les valses et l'orchestre

de Strauss sont supérieurs aux polkas et aux racleurs des guinguettes de

Paris. J'ai passé des nuits entières à voir tourbillonner ces milliers

d'incomparables valseurs, à admirer l'ordre chorégraphique de ces

contredanses à deux cents personnes disposées sur deux rangs seulement,

et la piquante physionomie des pas de caractère, dont je n'ai vu qu'en

Hongrie surpasser l'originalité et la précision. Et puis Strauss est là,

dirigeant son bel orchestre; et quand les valses nouvelles qu'il écrit

spécialement pour chaque bal fashionable ont du succès, les danseurs

s'arrêtent parfois pour l'applaudir, les dames s'approchent de son

estrade lui jettent leurs bouquets, et l'on crie _bis_, et on le

rappelle à la fin des quadrilles. Ainsi la danse n'est pas jalouse et

fait à la musique sa part de joie et de succès. C'est justice, car

Strauss est un artiste. On n'apprécie pas assez l'influence qu'il a déjà

exercée sur le sentiment musical de toute l'Europe, en introduisant dans

les valses les jeux de rhythmes contraires, dont l'effet est si piquant,

que les danseurs eux-mêmes ont déjà voulu l'imiter, en créant la valse à

deux temps, bien que la musique de cette valse ait conservé le rhythme

ternaire. Si l'on parvient hors de l'Allemagne à faire concevoir au gros

public le charme singulier qui résulte, dans certains cas, de

l'opposition et de la superposition des rhythmes contraires, c'est à

Strauss qu'on le devra. Les merveilles de Beethoven en ce genre sont

trop haut placées, et n'ont agi jusqu'à présent que sur des auditeurs

exceptionnels: Strauss, lui, s'est adressé aux masses, et ses nombreux

imitateurs ont été forcés, en l'imitant, de le seconder.

L'emploi simultané des diverses divisions de la mesure et des

accentuations syncopées de la mélodie, même dans une forme constamment

régulière et identique, est au rhythme simple, comme les ensembles à

plusieurs parties diversement dessinées sont aux accords plaqués, je

dirai même comme l'harmonie est à l'unisson et à l'octave. Mais ce n'est

pas ici le lieu d'approfondir cette question; j'osai l'aborder déjà, il

y a quelque douze ans, dans une étude sur le rhythme qui me valut les

anathèmes d'un foule de gens dont certes la plupart ne pouvaient se

douter de ce que je voulais dire. Vous savez, mon ami, que sans être

aussi arriérée que l'Italie sur ce point, la France est encore le foyer

de la résistance aux progrès de l'émancipation du rhythme.

Un très-petit public épars dans Paris commence seulement aujourd'hui, à

force d'avoir entendu au Conservatoire Weber et Beethoven, à soupçonner

que l'emploi constant d'un seul rhythme amène la monotonie et parfois

même d'énormes platitudes. Mais je n'ai plus la moindre velléité de

tracasser les retardataires à ce sujet. Nos paysans français ne chantent

qu'à l'unisson. Je suis bien convaincu maintenant que si jamais les

partisans enragés du rhythme simple, des phrases de huit mesures et des

coups de grosse caisse sur le temps fort exclusivement, en viennent à

sentir et à aimer les _harmonies de rhythmes_, ce ne sera guère qu'au

jour où ces mêmes paysans seront parvenus à chanter à six parties. C'est

dire assez qu'ils n'y arriveront jamais. Laissons-les donc à leurs

jouissances primitives.

Je rêvais tristement, à une de ces fêtes nocturnes (car les valses de

Strauss, avec leurs ardentes mélodies qui ressemblent à des cris

d'amour, ont le don de m'attrister profondément), je rêvais, dis-je,

pendant l'un de ces bals étincelants de radieux sourires, quand un petit

homme d'une figure spirituelle, fendant la foule, s'approcha de moi;

c'était le lendemain d'un de mes concerts.

«--Monsieur, me dit-il vivement, vous êtes Français, je suis Irlandais,

il n'y a donc point d'amour-propre national dans mon suffrage, et (me

saisissant la main gauche) je vous demande la permission de serrer la

main qui a écrit la symphonie de _Roméo_. Vous comprenez Shakespeare!

--En ce cas, monsieur, répliquai-je, vous vous trompez de main; j'écris

toujours avec celle-ci.»

L'Irlandais souriant, prit la main droite que je lui présentais, la

secoua très-cordialement, et s'éloigna en disant:

«Oh, les Français! les Français! il faut qu'ils se moquent de tout, et

de tous, même de leurs admirateurs!»

Je n'ai jamais su quel était cet aimable insulaire qui prenait mes

symphonies pour des filles de la main gauche.

Je ne vous ai rien dit de cet admirable Ernst qui fit tant de sensation

à Vienne a cette époque; je me réserve de parler de lui dans le récit de

mon voyage en Russie; car je l'ai retrouvé à Saint-Pétersbourg, où son

prodigieux succès est allé toujours grandissant. Il se repose en ce

moment sur les bords de la Baltique, à prendre de la mer des leçons de

grandiose et d'accents sublimes. J'espère bien le rencontrer encore dans

quelque coin du monde; car Liszt, Ernst et moi nous sommes, je crois,

parmi les musiciens, les trois plus grands vagabonds que le _désir de

voir et l'humeur inquiète_ aient jamais poussés hors de leur pays.

Il faut un talent immense comme celui d'Ernst pour attirer seulement

l'attention dans une ville comme Vienne, où l'on entendit tant de

violonistes supérieurs, et qui en possède encore de si remarquables. Je

citerai d'abord parmi ceux-là, Mayseder, dont la célébrité, dès

longtemps établie est grande et méritée; le jeune Joachim[102] dont le

nom commence à poindre, et le fils d'Helmesberger (le concert-meister de

Kerntnerthor). Mayseder est un violoniste brillant, correct, élégant,

irréprochable, toujours sûr de lui; les deux autres, Joachim surtout,

sont bouillants, téméraires, comme on l'est à leur âge, ambitieux

d'effets nouveaux, d'une énergie indomptable, et ne croient guère à

l'impossible. Mayseder est le chef de l'excellent quatuor du prince

Czartoryski; il a pour second violon Strebinger, pour alto Darst, et

pour violoncelle Borzaga. Tous les trois, ainsi que Mayseder,

appartiennent à la chapelle impériale. Ce quatuor est une des belles

choses qu'on peut entendre à Vienne, et bien digne de l'attention

religieuse avec laquelle le prince et un petit nombre d'auditeurs

d'élite l'écoutent chaque semaine interpréter les chefs d'oeuvre de

Beethoven, de Haydn et de Mozart. Madame la princesse Czartoryska,

musicienne parfaite par le savoir et par le goût, distinguée, pianiste

en outre, prend quelquefois aussi une part active à ces concerts de

musique intime. Après une quintette de Humel, qu'elle venait d'exécuter

avec une supériorité magistrale, quelqu'un me dit:

«--Décidément il n'y a plus d'amateurs!

--Oh!... répondis-je, en cherchant bien... vous en trouveriez

peut-être... même parmi les artistes. Mais en tout cas la princesse est

une exception.»

La chapelle impériale, formée d'instrumentistes et de chanteurs choisis

parmi les meilleurs de Vienne, est nécessairement excellente. Elle

possède quelques enfants de choeur doués de fort jolies voix. Son

orchestre est peu nombreux mais exquis; la plupart des solos sont

confiés à Staudigl. En somme, cette chapelle m'a rappelé celle des

Tuileries en 1828 et 1829, époques de sa plus grande splendeur. J'y ai

entendu une messe composée de fragments de divers maîtres, tels que

Asmayer, Joseph Haydn et son frère Michel. On faisait aussi quelquefois

à Paris de ces pots-pourris pour le service de la chapelle royale, mais

rarement cependant: je pense qu'il en doit être de même à Vienne, et que

le hasard (malgré la beauté remarquable des fragments que j'ai entendus)

m'a mal servi. L'empereur avait alors, si je ne me trompe, trois maîtres

de chapelle, les savants contre-pointistes Eybler et Asmayer, et Weigl,

qui mourut peu de jours avant mon départ de Vienne. Ce dernier nous est

connu en France par son opéra la _Famille Suisse_, qui fut représenté à

Paris en 1828. Cet ouvrage eut peu de succès; il parut aux musiciens

fade et incolore, et les mauvais plaisants prétendirent que c'était une

pastorale écrite avec du lait.

Une chose m'a frappé et péniblement affecté à Vienne, c'est l'ignorance

incroyable ou l'on est généralement des oeuvres de Gluck. À combien de

musiciens et d'amateurs n'ai-je pas demandé s'ils connaissaient

_Alceste_, ou _Armide_, ou _Iphigénie_, toujours la réponse a été la

même: «On ne représente jamais à Vienne ces ouvrages, nous ne les

connaissons pas.» Mais malheureux! qu'on les représente ou non, vous

devriez les savoir par coeur! Il est bien clair que des entrepreneurs

comme MM. Balochino et Pockorny, moins soucieux de belles partitions que

de grosses recettes, n'imiteront pas le roi de Prusse, et ne se

donneront pas le luxe de faire représenter des chefs-d'oeuvre anciens,

quand ils peuvent offrir au public des produits nouveaux, tels

qu'_Alessandro Stradella_ ou _Indra_.

On citait même comme un des événements remarquables de la saison, la

découverte qu'on venait de faire de la tombe de Gluck! La découverte!

concevez-vous cela? Elle était donc inconnue?... Parfaitement. Ô

Viennois de mon âme, vous êtes dignes d'habiter Paris! Ce fait pourtant

n'a rien en soi de bien étrange, si l'on songe qu'à cette heure on

ignore absolument où reposent les restes de Mozart!

J'ai dit quelques mots dans ma première lettre qui ne doivent pas vous

avoir donné une idée brillante du Conservatoire de Vienne. Malgré tout

le mérite de son directeur M. Preyer, et le talent bien apprécié de M.

Joseph Fischhoff, de M. Boehm et de quelques autres excellents

professeurs, le Conservatoire ne répond pas, par l'importance et le

nombre de ses classes, à ce qu'on s'attend à trouver dans une capitale

musicale telle que Vienne. Il paraît même qu'il fut, il y a quelques

années, dans un état de délabrement tel que sans l'extrême énergie,

l'intelligence et le dévouement du docteur J. Bacher, qui prit en main

sa défense et parvint à le remettre sur pied, il n'existerait plus. Le

docteur Bacher n'est point un artiste; c'est un de ces amis de la

musique comme on en trouve deux ou trois en Europe, qui entreprennent et

mènent à bien quelquefois les plus rudes tâches, mus par le seul amour

de l'art; qui par la pureté de leur goût, acquièrent sur l'opinion une

autorité réelle, et en viennent même souvent à accomplir par leurs

propres forces ce que des souverains devraient faire et ce qu'ils ne

font pas. Actif, persévérant, volontaire et généreux au delà de toute

expression, le docteur Bacher est à Vienne le plus ferme soutien de la

musique et la providence des musiciens.

C'est dans la salle du Conservatoire, petite, mais excellente, qu'ont

lieu les concerts philharmoniques, sous l'habile direction de M. le

baron de Lannoye, et les réunions de l'académie de chant d'hommes,

précieuse institution dirigée par M. Barthe avec autant d'intelligence

que de zèle. J'ai entendu là, cinq ou six fois au moins, et avec un

plaisir toujours nouveau, l'étonnant pianiste Dreyschock; talent jeune,

frais, brillant, énergique, d'une habileté technique immense, dont le

sentiment musical est des plus élevés, et qui a introduit dans sa

musique de piano une foule de combinaisons nouvelles d'un effet

charmant.

Je demande pardon à tant d'artistes remarquables du laconisme avec

lequel je me vois contraint de parler d'eux. L'espace me manque; il

faudrait écrire un livre pour rendre pleine justice à chacun et énumérer

en détail toutes les richesses musicales de Vienne.

Et pourtant je n'ai rien dit encore de quelques-uns de ses plus éminents

esprits: de ceux que la nature de leur talent porte surtout vers les

compositions dites _di camera_, telles que les quatuors et les lieder

avec piano. De ce nombre sont M. Becher, âme rêveuse et concentrée, dont

l'audace harmonique dépasse tout ce qu'on a tenté jusqu'à présent, qui

cherche à agrandir la forme du quatuor et à lui donner des allures

nouvelles. M. Becher est d'ailleurs un écrivain fort distingué, et sa

critique est en grande estime parmi les maîtres de la presse

viennoise[103].

M. le conseiller Wesque de Putlingen, qui publie ses oeuvres sous le

pseudonyme de Hoven, m'a fait passer de bien douces heures en chantant

ses lieder d'un tour mélodique si heureux et si plein d'_humour_, et

accompagnés d'harmonies si piquantes. J'ai remarqué les mêmes qualités

dans les fragments de deux opéras de sa composition que je n'ai pu

malheureusement entendre qu'au piano.

M. Dessauer nous est plus connu, à cause du séjour qu'il fit à Paris

pendant deux ans, de 1840 à 1842, je crois. Il y mit en musique une

foule de morceaux de nos premiers poëtes. Il continue à grossir sa

collection de lieder, dont la plupart obtiennent dans les salons

délicats un incontestable succès. Dessauer est tout entier acquis à

l'élégie; il n'est à son aise que dans les malaises de l'âme; les

souffrances du coeur sont sa plus douce jouissance, et les larmes toute

sa joie. Dessauer, à Vienne comme à Paris, me faisait toujours une

guerre courtoise. Son idée fixe est de me convertir à une doctrine

musicale que je ne connais pas encore, car il n'a jamais pu se décider à

me la dévoiler. Toutes les fois que l'occasion s'est présentée pour nous

de _causer à fond_, comme il disait, au moment de commencer son homélie,

si je le regardais bien en face avec mon air le plus sérieux, il en

concluait que j'allais me moquer de lui, et, retombant dans son silence,

remettait ma conversion à des temps plus heureux. Si tous les

prédicateurs avaient fait ainsi, nous croupirions encore dans les

ténèbres du paganisme.

Je ne dois pas oublier de signaler ici la cordialité avec laquelle m'ont

accueilli à Vienne la plupart des écrivains qui labourent, comme je l'ai

fait jusqu'à ce jour, l'âpre et rocailleux terrain de la critique, pour

y voir pousser trop souvent chardons et orties. Ils m'ont traité en

confrère, et je les en remercie. L'un d'eux, M. Saphir, donne tous les

ans une académie littéraire et musicale dans laquelle, en dépit des

entraves de la censure, son étincelant esprit trouve le moyen de

flageller les hommes et les choses à la grande joie de son auditoire,

qui, semblable à tous les auditoires du monde, est toujours ravi si l'on

éreinte quelqu'un.

Je ne vous parle pas du bâton de mesure[104] que m'offrirent si

gracieusement dans un souper, mes amis de Vienne, après mon troisième

concert, ni du beau présent que me fit l'Empereur, ni de beaucoup

d'autres choses, dont les journaux du temps vous ont rebattu les

oreilles. Vous n'ignorez rien de tout ce qui m'arriva d'heureux dans ce

voyage, il serait donc au moins inutile d'y revenir.

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 117 / 159 题