PREMIÈRE LETTRE

Vienne.

Je reviens encore d'Allemagne, mon cher Humbert, et à peine arrivé,

j'éprouve le besoin de vous rendre compte de ce que j'y ai fait. Vous

m'avez tant de fois soutenu dans l'ardeur de la lutte, raffermi aux

heures de découragement, rassuré sur l'avenir en lui comparant le passé;

vous avez un si vif et si noble sentiment du beau, un respect si

religieux pour le vrai, une telle conviction de la grandeur et de la

puissance de l'art, que le récit de mes explorations, de mes découvertes

et de mes expériences en Europe, vous intéressera, je l'espère, et ne

saurait être placé sous un patronage plus sympathique que le vôtre, ni

plus intelligent. Malgré les passions sérieuses que votre coeur enferme,

malgré les travaux que vous accomplissez dans ce coin du monde où une

bienveillance royale vous a ménagé une si douce retraite, la poésie et

la musique ne sont jamais, je le sais, oubliées de vous un seul jour.

Votre amour pour ces deux soeurs divines fut trop profond et trop pur

pour n'être pas inaltérable et je suis sûr que souvent, du haut des

montagnes de votre île, vous prêtez l'oreille aux rumeurs musicales et

littéraires que le vent du nord peut vous apporter de Paris. Et pourtant

que Paris me paraît triste et morne, depuis ce dernier voyage surtout!

Et que j'envie, pendant ces ardeurs caniculaires, vos rêveries parfumées

sous les grands bois d'orangers de l'île de Sardaigne, et les concerts

nocturnes de la Méditerranée, et même les chansons naïves de vos

laboureurs sardes, Africains d'Europe, hommes antiques du temps présent!

_Non nobis Deus hæc otia fecit._

Je retrouve notre capitale préoccupée avant tout des intérêts matériels,

inattentive et indifférente à ce qui passionne les poëtes et les

artistes, amoureuse du scandale et de la raillerie, riant d'un rire

strident et sec aux occasions qu'elle a de satisfaire cet amour étrange;

je retrouve la puanteur de ses infernales chaudières d'asphalte,

tempérée par les âcres parfums de ses mauvais cigares de la régie, ses

figures ennuyées, ses visages ennuyeux, ses artistes découragés, ses

hommes d'esprit fatigués, ses imbéciles fourmillant, ses théâtres

exténués, affamés, mourants ou morts; le même orgue de Barbarie vient

comme autrefois à la même heure me jouer le même air de Barbarie,

j'entends émettre et soutenir les mêmes opinions de Barbarie, prôner les

mêmes oeuvres et les mêmes hommes de Barbarie.

En somme, tout cela me paraît former un ensemble assez triste, et

d'ailleurs je ne suis pas dans une disposition d'esprit qui puisse me le

montrer sous les couleurs de l'arc-en-ciel. Vous souvenez-vous des

mélancolies désolantes dont nous étions affectés dans notre adolescence,

le lendemain des bals ou des fêtes quelconques auxquels nous avions

assisté? Un certain malaise de l'âme, une souffrance vague du coeur, un

chagrin sans objet, des regrets sans cause, des aspirations ardentes

vers l'inconnu, une inquiétude inexprimable de l'être tout entier, c'est

ce que nous éprouvions. J'ai honte de l'avouer, mais c'est ce que

j'éprouve. Je suis comme au lendemain d'une fête, que m'auraient donnée

les étrangers. Les grands orchestres, les grands choeurs dévoués,

ardents, chaleureux, que je dirigeais chaque jour avec tant de joie, me

manquent; ce beau public, si courtois, si brillant, si attentif et si

enthousiaste me manque; ces rudes émotions des grands concerts où, en

dirigeant, l'on parle soi-même à la foule par les mille voix de

l'orchestre et des choeurs, me manquent; cette étude des impressions

diverses que produisent sur un auditoire sans préventions les tentatives

récentes de l'art moderne, me manque; en un mot j'éprouve un tel malaise

de cette immobilité après tant de clameurs harmonieuses, que je n'ai

qu'une idée depuis mon retour, idée qui m'obsède et que je repousse jour

et nuit, celle de m'embarquer sur un navire au long cours et de faire le

tour du monde. Et précisément, comme si le hasard voulait conspirer

aussi contre mes bonnes résolutions, ne m'envoie-t-il pas avant-hier la

tentation de l'exemple, en me faisant rencontrer un de nos anciens amis,

Halma le virtuose, qui arrive tout droit de Canton! Vous jugez si je

l'ai questionné sur la Chine, sur les îles Malaises, sur le cap Horn, le

Brésil, le Chili, le Pérou, qu'il a visités; avec quelle avidité j'ai

examiné tous les objets rares et curieux qu'il en a rapportés! Je

palpitais réellement et si j'avais eu un royaume, j'eusse à coup sûr

parodié le mot de Richard III, en criant: «Mon royaume pour un

vaisseau!» Mais n'ayant ni vaisseau, ni royaume, je reste dans cette

petite ville qui s'étend, au dire de notre charmant poëte Méry, depuis

la rue du Mont-Blanc jusqu'au faubourg Montmartre, et qu'on nomme

Paris, et je m'y promène chaque soir en répétant sur tous les tons et

sur tous les rhythmes imaginables ce vers de Ruy-Blas:

«Ah çà, mais on s'ennuie horriblement ici!»

Heureusement le néo-proverbe n'a pas tort, _l'ennui porte conseil_, il

m'a suggéré un moyen d'oublier Paris sans en sortir; c'est de revoir par

la pensée les lieux éloignés que j'ai parcourus, les artistes étrangers

que j'ai connus, les monuments que j'ai visités, les institutions que

j'ai étudiées, c'est enfin, de vous écrire, en choisissant toutefois les

heures et les jours où le _spleen_ m'oublie, afin de vous ennuyer

vous-même le moins possible. Mais qui sait si vous me lirez seulement?

Je vous vois d'ici, dormant à l'ombre d'un bosquet de citronniers, comme

l'heureux vieillard du poëte romain, au doux murmure des abeilles

laborieuses, qui butinent sur les fleurs autour de vous; un Virgile ou

un Horace ouvert est dans votre main, cette immortelle poésie berce

votre sommeil, et vous n'avez que faire de ma prose. Par bonheur, je

sais le moyen de vous éveiller sans encourir de reproches écoutez: Je

veux vous parler de... Gluck, de Gluck, entendez-vous? de son pays que

je viens de voir, et de Mozart et de Haydn, et de Beethoven, qui tous

comme Gluck ont vécu longtemps à Vienne... Je savais bien que ces noms

magiques me feraient pardonner mon interpellation intempestive.

Maintenant je commence.

Il ne m'est resté de mon voyage de Paris à Vienne que deux souvenirs

remarquables, celui d'une douleur violente (ce n'est pas une douleur

morale, il n'y a point de roman là dedans, ainsi ne cherchez pas à

deviner; il s'agit d'une fort prosaïque douleur de côté) qui m'obligea

de m'arrêter à Nancy, où je pensai mourir, incident fort ordinaire,

car, en vérité, on ne vit que pour cela, et celui d'un Dieu que

j'aperçus par la fenêtre d'une auberge d'Augsbourg. Ce brave homme qui

vient de fonder une sorte de néo-christianisme assez en vogue déjà en

Bavière et en Saxe montait en voiture au moment où, pâle d'émotion

l'aubergiste me le montra: j'ai oublié son nom, mais il me parut avoir

une figure vive, intelligente, et en somme l'air d'un assez bon diable.

Ce voyage fait en voiturin comme les voyages d'Italie, fut d'autant plus

long que le dernier bateau à vapeur était parti de Ratisbonne quand j'y

arrivai, et qu'obligé de séjourner deux jours dans cette grande petite

ville, j'eus ensuite le crève-coeur d'être brouetté lourdement le long

des bords du Danube jusqu'à Lintz, au lieu de descendre rapidement le

cours du fleuve emporté par un nuage. Combien de siècles séparent ces

deux manières de voyager? En quittant Ratisbonne, je pouvais me croire

contemporain de Frédéric Barberousse; à Lintz, en mettant le pied sur le

pont d'un élégant et rapide navire à vapeur, je me retrouvais en 1845.

Le nom de ces deux villes me rappelle une observation que j'ai faite

souvent sur la sotte manie que nous avons en Europe de dénaturer ou de

changer les noms de certaines villes en les faisant passer d'une langue

dans une autre. Par exemple, disons-nous Londres au lieu de London, et

quel besoin ont les Italiens de dire Parigi au lieu de Paris? J'avais

dans ce voyage une carte d'Allemagne que je consultais souvent: j'y

trouvais bien Lintz, parce que nous avons la bonté, en France, de

prononcer et d'écrire ce nom comme les Allemands, mais je ne pus jamais

découvrir Ratisbonne, par la raison bien simple que ce nom est de notre

composition et n'offre aucun rapport avec Regensburg, véritable

dénomination de la ville que je cherchais. Nous faisons à certains noms,

et des plus difficiles à prononcer, l'honneur de les conserver, et nous

en dénaturons d'autres sans savoir pourquoi. Nous disons les noms de

Stuttgard, de Karlsruhe, de Darmstadt, du royaume de Wurtemberg, comme

ceux qui les ont inventés, et l'instant d'après, au lieu de Baiern, nous

dirons Bavière, au lieu de Munchen, Munich, au lieu de Donau, Danube!

Mais au moins y a-t-il quelque analogie éloignée entre ces traductions

françaises et les mots originaux, tandis qu'il n'en existe aucune entre

Regensburg et Ratisbonne. Nous trouverions cependant passablement

absurdes les Allemands, s'ils s'étaient avisés d'appeler Lyon Mittenberg

et Paris Triffenstein.

En débarquant à Vienne, j'eus tout de suite une idée de la passion des

Autrichiens pour la musique: l'un des douaniers en examinant les ballots

et les malles qui sortaient du bateau à vapeur, aperçut mon nom et

s'écria aussitôt (en français bien entendu):

«--Où est-il? où est-il?

--C'est moi, monsieur.

--Oh! mon Dieu! monsieur Berlioz, que vous est-il donc arrivé? Depuis

huit jours nous vous attendions: tous nos journaux ont annoncé votre

départ de Paris et vos prochains concerts à Vienne. Nous étions fort

inquiets de ne pas vous voir.»

Je remerciai de mon mieux l'honnête douanier, en me disant à part moi

que j'étais bien sûr de ne jamais donner d'inquiétudes pareilles aux

préposés de l'octroi des portes de Paris.

J'étais à peine installé dans cette joyeuse cité de Vienne, que je fus

invité à assister au premier concert annuel du Manége. Ce concert est

donné au profit du Conservatoire, et la troupe immense des exécutants

(ils sont plus de mille) est presque entièrement composée d'amateurs. Le

gouvernement faisant très-peu ou presque rien pour soutenir le

Conservatoire, il était raisonnable que les vrais amis de la musique

vinssent en aide à cette institution; mais c'est justement parce que

cela me paraissait raisonnable et beau que j'en fus profondément étonné.

Tous les ans, à pareille époque, l'Empereur met à la disposition de la

Société des amateurs l'immense local du Manége. Une liste d'inscription

est ouverte pour les exécutants, chez les marchands de musique, et tel

est à Vienne le nombre des amateurs plus ou moins habiles,

instrumentistes ou chanteurs, qu'on est obligé chaque année d'en refuser

plus de cinq cents, et qu'on n'a que l'embarras du choix pour former ce

choeur de six cents chanteurs et cet orchestre de quatre cents

instrumentistes. La recette de ces concerts gigantesques (il y en a

toujours deux) est fort considérable, la salle du Manége pouvant

contenir près de quatre mille personnes, malgré la place énorme que

prend l'amphithéâtre sur lequel sont élevés les exécutants. Les billets

ne sont d'ordinaire tous pris cependant qu'au premier concert; le second

est moins fréquenté, le programme de cette deuxième séance n'étant que

la reproduction de celui de la première. Un grand nombre de Viennois

seraient-ils donc incapables d'entendre sans ennui les mêmes

chefs-d'oeuvre deux fois de suite en huit jours?...

Tous les publics du monde se ressemblent à cet égard. Il est vrai de

dire que les morceaux dont se compose le programme de ces fêtes

musicales sont presque toujours tirés des partitions les plus connues

des vieux maîtres, et que le public viendrait très-probablement avec

autant d'empressement à la seconde séance qu'à la première, si on devait

y entendre quelque oeuvre nouvelle écrite spécialement pour ces

concertants et pour la masse d'exécutants qu'on y réunit. Et ce serait

même là une proposition musicale très-digne d'intérêt. Sans doute les

morceaux de musique largement écrits, comme les oratoires de Handel, de

Bach, de Haydn et de Beethoven gagnent beaucoup à être rendus par des

masses puissantes; mais il ne s'agit après tout, en ce cas, que d'un

plus ou moins grand redoublement des parties; tandis que, en écrivant en

vue d'un orchestre colossal et d'un choeur immense, comme ceux dont il

s'agit, un compositeur, qui connaîtrait les ressources multiples d'une

pareille agglomération de moyens d'exécution, devrait nécessairement

produire quelque chose d'aussi neuf dans les détails que de grandiose

dans l'ensemble. C'est ce qu'on n'a pas encore fait. Dans toutes les

oeuvres dites monumentales, la forme et le tissu sont restés les mêmes.

On les exécute en pompe dans de vastes locaux, mais on pourrait les

faire entendre dans un local moindre, avec une petite quantité

d'exécutants, sans qu'elles perdissent beaucoup de leur effet. Elles

n'exigent pas impérieusement un concours inusité de voix et

d'instruments; et quand ce concours a lieu, ces oeuvres n'en reçoivent

qu'une accentuation plus forte et ne produisent rien d'extraordinaire ni

d'inattendu. Néanmoins, j'avoue que ce concert m'émut profondément, par

l'effet des choeurs surtout. La beauté des voix de soprano me parut

incomparable, et l'ensemble général excellent. En voyant sur le

programme l'ouverture de la _Flûte enchantée_ de Mozart, je craignis que

ce merveilleux morceau, d'un mouvement si rapide, d'une trame si serrée

et si délicatement ouvragée, ne pût être bien rendu par un orchestre

aussi vaste; mais mon inquiétude fut de courte durée, et l'orchestre (un

orchestre d'amateurs) l'exécuta avec une précision et une verve qu'on ne

trouve pas souvent même parmi les artistes.

Un motet de Mozart, un autre de Haydn, un air de la _Création_,

l'ouverture que je viens de citer, et l'oratorio du _Christ au mont des

Oliviers_, de Beethoven, formaient le programme. Staudigl et madame

Barthe-Hasselt chantaient les _soli_. Staudigl a une basse veloutée,

onctueuse, suave et puissante à la fois, d'une étendue de deux octaves

et deux notes (du _mi_ grave au _sol_ haut), qu'il ne pousse jamais,

mais qu'il laisse sortir, s'exhaler et se répandre sans le moindre

effort, et qui remplit même une salle démesurée comme celle du Manége.

Cette voix a en soi un principe d'émotion très-actif, bien que l'artiste

soit en général peu ému lui-même; elle vous pénètre et vous charme.

Staudigl, d'ailleurs, tout enchantant avec cette simplicité de bon goût

qui est le propre des virtuoses parfaitement maîtres du style large,

exécute aisément les vocalisations et les traits d'une certaine

rapidité. Enfin il sait la musique à fond et lit à première vue tout ce

qu'on lui présente avec un aplomb si imperturbable, que cette facilité

excessive amène quelquefois même des résultats fâcheux. Staudigl met un

peu d'amour-propre à en faire parade, et ne jette, en conséquence,

jamais un regard sur un morceau qu'il n'est pas tenu de chanter par

coeur, avant de se présenter devant l'orchestre. Quand donc une

répétition générale est annoncée, il arrive, prend son cahier qu'il n'a

pas encore vu, et chante couramment paroles et musique sans se tromper

d'un mot ni d'une intonation. Il lit cela comme un livre qu'on lui

mettrait pour la première fois entre les mains, mais il ne le lit pas

mieux, et c'est ce mieux qui est indispensable dans une répétition

générale, où il s'agit non-seulement d'une exactitude littérale, mais

aussi d'une reproduction intelligente, vive, animée, de l'oeuvre du

compositeur. Or, comment mettre ce feu, cette âme, cette vie dans une

lecture pareille, où rien n'a été préparé par l'exécutant, où l'esprit

général, les nuances et même les mouvements de la composition lui sont

encore inconnus? Cette légère critique, non pas du talent, mais des

habitudes de ce grand artiste, a été faite à Vienne devant moi, par des

compositeurs qu'elle avait maintes fois inquiétés dans des circonstances

importantes. Louis XVIII disait: «Il ne faut pas être plus royaliste que

le roi!» On pourrait dire à Staudigl: Il ne faut pas vouloir être plus

musicien que la musique. L'air en _ré_ majeur de la _Création_ qu'il

chanta au concert du Manége enthousiasma tout l'auditoire, et Staudigl,

déjà sur le point de sortir de la salle où sa présence après son air

n'était plus nécessaire, se vit forcé d'y rentrer pour le recommencer.

Staudigl est à la fois premier sujet et régisseur du théâtre de la

Vienne, que dirige avec autant de talent que de probité M. Pockorny. Sa

magnifique voix de basse, malgré la beauté exquise de son timbre, n'est

pas de ces voix délicates qui exigent des précautions hygiéniques et un

régime particulier chez les artistes qui en sont doués: loin de là,

Staudigl se permet, aux époques les plus rigoureuses de l'hiver, de

chasser dans la neige des journées entières, le col nu, suivant son

habitude, et revient le soir chanter Bertram, Marcel ou Gaspard sans le

moindre embarras vocal. Ce théâtre de la Vienne, ainsi appelé parce

qu'il se trouve sur le bord de la petite rivière de ce nom, est ouvert

depuis trois ans à peine, et déjà il marche de façon à donner à son

rival, celui de Kerntnerthor, de graves embarras; c'est vers lui que se

dirigent presque tous les artistes célèbres qui veulent se faire

entendre à Vienne; c'est sur ce théâtre que débutèrent Pischek pendant

l'hiver de 1846, et Jenny Lind quelque temps après. Et Dieu sait la

furie d'enthousiasme qu'ils y excitèrent l'un et l'autre, et les

recettes fabuleuses qu'ils y ont fait faire.

Le choeur, sans être très-nombreux a beaucoup de force; il est presque

entièrement composé de jeunes sujets, hommes et femmes, dont les voix

sont fraîches et d'un beau timbre. Ils ne sont pas tous très-bons

lecteurs. L'orchestre, qu'on avait fort calomnié auprès de moi, dès mon

arrivée, ne saurait être mis sans doute à la hauteur de celui du théâtre

de Kerntnerthor, dont je parlerai bientôt, mais il marche bien

cependant, et les jeunes artistes qui le composent sont pleins de cette

chaleur et de cette bonne volonté qui, dans l'occasion enfantent des

miracles. J'ai remarqué dans la troupe chantante, une femme d'un talent

précieux pour les rôles tendres et passionnés, dont j'ai le regret de ne

pouvoir citer le nom, qui m'échappe malgré tous mes efforts pour le

retrouver. Elle excellait dans le rôle d'Agathe du _Freyschütz_.

Je dois citer en outre mademoiselle Treffs, cantatrice gracieuse, et

mademoiselle Marra, prima donna, dont le talent a tout à la fois de

l'éclat et de la gentillesse, dont la voix est brillante et légère,

quoique rebelle à certaines vocalises, mais qui, par malheur, est

très-peu musicienne, et commet en conséquence, parfois, de graves

erreurs de mesure, capables de mettre en désarroi un morceau d'ensemble,

malgré toute la sagacité et la prestesse des chefs d'orchestre.

Mademoiselle Marra excelle dans la _Lucie_ de Donizetti; elle vient

d'obtenir cet hiver encore de beaux succès dans le nord de l'Allemagne

et dans quelques villes de Russie.

Mais les ténors! les ténors! voilà le côté faible du théâtre de la

Vienne comme de presque tous les théâtres du monde en ce moment; et je

crains bien que, malgré ses efforts, M. Pockorny ne puisse parvenir de

sitôt à combler cette lacune dans son personnel chantant.

Le théâtre de Kerntnerthor est plus heureux sous ce rapport, il possède

Erl, ténor haut, à la voix blanche, un peu froid, réussissant mieux dans

les morceaux calmes que dans les scènes passionnées, et dans le chant

purement musical que dans le chant dramatique. Ce théâtre est dirigé par

un Italien, M. Balochino; la ville et la cour, les artistes et les

amateurs jugent très-sévèrement son administration. Je ne puis apprécier

les motifs de cette réprobation: elle m'a paru avoir pour effet

d'éloigner le public de Kerntnerthor, malgré les efforts intelligents de

l'éminent artiste, M. Nicolaï, qui y dirige toute la partie musicale, à

laquelle M. Balochino, en sa qualité de directeur d'un théâtre lyrique,

est nécessairement étranger. C'est déjà beaucoup que M. Balochino n'ait

pas pris des tailleurs[101] pour jouer de la basse, et qu'il ait eu

l'idée d'engager des violonistes pour jouer du violon. En France on

subit aussi cette cruelle nécessité de recourir presque toujours à des

musiciens pour faire de la musique; mais on s'occupe à résoudre le

problème qui permettrait de s'en affranchir complètement.

Outre une très-belle basse profonde et vibrante, M. Balochino possède

encore dans sa troupe la cantatrice dont j'ai cité le nom plus haut,

madame Barthe-Hasselt. C'est un talent de premier ordre, musicalement et

dramatiquement parlant. La voix de madame Hasselt manque un peu de

fraîcheur, mais elle est d'une grande étendue, d'une force peu commune,

très-juste et d'un timbre émouvant, peut-être par cela même qu'il est un

peu voilé. J'ai entendu chanter à madame Hasselt, et d'une triomphante

manière, la scène si difficile et si belle du soprano dans _Obéron_. Je

ne crois pas que sur cent prime donne il y en ait une capable

d'interpréter avec autant de fidélité, de feu, de grandeur et d'audace

cette page brûlante de Weber. À la fin du dernier allegro, après

l'explosion de joie de l'amante d'Huon, une véritable lutte s'établit

entre l'orchestre et la cantatrice. Madame Hasselt en est sortie à son

honneur, sa voix stridente dominait l'orage instrumental et semblait le

défier sans jamais cependant laisser échapper un son exagéré ou d'une

nature douteuse. L'impression que je reçus de cette scène d'_Obéron_,

ainsi exécutée dans un concert, est une des plus vives dont j'aie

conservé le souvenir. Quelque temps après l'occasion se présenta pour

moi de connaître le mérite de madame Hasselt comme tragédienne: ce fut

dans l'opéra de Nicolaï, _le Proscrit_, dont le dernier acte, admirable

sous tous les rapports, place à mon avis, Nicolaï très-haut parmi les

compositeurs.

Dans cet opéra tiré d'un drame de Frédéric Soulié, une femme croyant son

mari mort en exil, a épousé un autre homme qu'elle aimait et se voit, au

retour de son premier époux, qu'elle respecte sans l'avoir jamais aimé

d'amour, contrainte de quitter le second pour lui. Ses forces ne

suffisent point à l'accomplissement de ce terrible devoir. Résolue de

s'y soustraire, la malheureuse s'empoisonne, après avoir réconcilié les

deux rivaux, et meurt en pressant sur son coeur leurs deux mains unies.

Madame Hasselt joua et chanta ce rôle en tragédienne lyrique consommée,

et je retrouvai en elle les beaux élans de l'âme, les savantes

combinaisons unies à des inspirations soudaines qui firent si justement

en France, il y a quarante ans, la gloire de madame Branchu.

Hélas! mon cher Humbert, elles disparaissent aussi peu à peu comme les

ténors, ces cantatrices tragédiennes, sans lesquelles le drame lyrique

est perdu. Il semble, à voir la rareté toujours croissante des artistes

capables de reproduire avec les moyens de notre art les grandes et

nobles passions du coeur humain, que ces passions soient une invention

des poëtes et des musiciens, et que la nature ayant créé par exception

quelques êtres doués de la faculté de les comprendre et de les exprimer,

se refuse maintenant à en créer de nouveaux, les considérant comme des

objets de luxe en dehors de la race humaine.

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 114 / 159 题