Dresde

Vous m'aviez bien recommandé, mon cher Ernst, de ne pas m'arrêter dans

les petites villes en parcourant l'Allemagne, m'assurant que les

capitales seulement m'offriraient les moyens d'exécution nécessaires à

mes concerts.

D'autres que vous encore et quelques critiques allemands m'avaient parlé

dans le même sens, et m'ont reproché plus tard de n'avoir pas suivi

leurs avis, et de n'être pas allé d'abord à Berlin ou à Vienne. Mais

vous savez qu'il est toujours plus aisé de donner de bons conseils que

de les suivre; et, si je ne me suis pas conformé au plan de voyage qui

paraissait a tout le monde le plus raisonnable, c'est que je n'ai pas

pu. D'abord, je n'étais pas le maître de choisir le moment de mon

voyage. Après avoir fait à Francfort une visite inutile, comme je l'ai

dit je ne pouvais pas revenir sottement à Paris. J'aurais voulu partir

pour Munich, mais une lettre de Baerman m'annonçait que mes concerts ne

pouvaient avoir lieu dans cette ville qu'un mois plus tard, et

Meyerbeer, de son côté m'écrivait que la reprise de plusieurs

importants ouvrages allait occuper le théâtre de Berlin assez longtemps

pour rendre ma présence en Prusse inutile à cette époque. Je ne devais

pourtant pas rester oisif; alors, plein du désir de connaître ce que

possède d'institutions musicales votre harmonieuse patrie, je formai le

projet de tout voir, de tout entendre, et de réduire beaucoup mes

prétentions chorales et orchestrales, afin de pouvoir aussi me faire

entendre presque partout. Je savais bien que dans les villes du second

ordre je ne pourrais trouver le luxe musical exigé par la forme et par

le style de quelques-unes de mes partitions; mais je réservais celles-là

pour la fin du voyage, elles devaient former le _forte_ du _crescendo_;

et je pensais qu'à tout prendre, cette marche lentement progressive ne

manquait ni de prudence ni d'un certain intérêt. En tout cas, je n'ai

pas à me repentir de l'avoir suivie.

Maintenant parlons de Dresde.

J'y étais engagé pour deux concerts, et j'allais trouver là choeur,

orchestre, musique d'harmonie, et de plus un célèbre ténor: depuis mon

entrée en Allemagne, je n'avais point encore vu réunies des richesses

pareilles. Je devais en outre rencontrer à Dresde un ami chaud, dévoué,

énergique, enthousiaste, Charles Lipinski, que j'avais autrefois connu à

Paris. Il m'est impossible de vous dire, mon cher Ernst, quelle ardeur

cet excellent homme mit à me seconder. Sa position de premier maître de

concert, et l'estime générale dont jouissent en outre sa personne et son

talent, lui donnent une grande autorité sur les artistes de la chapelle;

et certes il ne se fit pas faute d'en user. Comme j'avais une promesse

de l'intendant M. le baron de Lütichau, pour deux soirées, le théâtre

tout entier était à ma disposition, et il ne s'agissait plus que de

veiller à l'excellence de l'exécution. Celle que nous obtînmes fut

splendide, et pourtant le programme était formidable; il contenait:

l'ouverture du _Roi Lear_, la _Symphonie fantastique_, l'_Offertoire_,

le _Sanctus_ et le _Quærens me_ de mon _Requiem_, les deux dernières

parties de ma _Symphonie funèbre_, écrite, vous le savez, pour deux

orchestres et choeur, et quelques morceaux de chant. Je n'avais pas de

traduction du choeur de la symphonie, mais le régisseur du théâtre, M.

Winkler, homme à la fois spirituel et savant, eut l'extrême obligeance

d'improviser, pour ainsi dire, les vers allemands dont nous avions

besoin, et les études du finale purent commencer. Quant aux solos de

chant, ils étaient en langues latine, allemande et française.

Tichatchek, le ténor dont je parlais tout à l'heure, possède une voix

pure et touchante, qui, échauffée par l'action dramatique, devient en

scène d'une rare énergie. Son style de chant est simple et de bon goût,

il est musicien et lecteur consommé. Il se chargea, de prime-abord, du

solo de ténor dans le _Sanctus_, sans même demander à le voir, sans

réticences, sans grimaces, sans faire le dieu; il aurait pu, comme tant

d'autres en pareil cas, accepter le _Sanctus_ en m'imposant, pour son

succès particulier, quelque cavatine à lui connue; il ne le fit pas; à

la bonne heure, voilà qui est tout à fait bien!

Mais la cavatine de _Benvenuto_ qu'il me prit fantaisie d'ajouter au

programme, me donna plus de peine à elle seule que tout le reste du

concert. On n'avait pu la proposer à la prima-donna, madame Devrient, le

tissu mélodique du morceau étant trop haut, et les vocalises trop

légères pour elle; mademoiselle Wiest, la seconde chanteuse, à qui

Lipinski l'avait offerte, trouvait la traduction allemande mauvaise,

l'_andante_ trop haut et trop long, l'_allegro_ trop bas et trop court,

elle demandait des coupures, des changements, elle était enrhumée, etc.,

etc.; vous savez par coeur la comédie de la cantatrice qui ne peut ni ne

veut.

Enfin, madame Schubert, femme de l'excellent maître de concert et habile

violoniste que vous connaissez, vint me tirer d'embarras en acceptant,

non sans terreur, cette malheureuse cavatine dont sa modestie lui

exagérait les difficultés. Elle y fut très-applaudie. En vérité, il

semble qu'il soit plus difficile quelquefois de faire chanter _Fleuve du

Tage_ que de monter la _Symphonie_ en _ut mineur_.

Lipinski avait tellement excité les amours-propres des musiciens, que

leur désir de bien faire et leur ambition de faire mieux surtout que

ceux de Leipzig (il y a une sourde rivalité musicale entre les deux

villes) nous fit énormément travailler. Quatre longues répétitions

parurent à peine suffisantes, et la chapelle en eût elle-même volontiers

demandé une cinquième si le temps ne nous eût manqué. Aussi l'exécution

s'en ressentit; elle fut excellente. Les choeurs seuls m'avaient effrayé

à la répétition générale; mais deux leçons encore avant le concert leur

firent acquérir l'assurance qui leur manquait, et les fragments du

_Requiem_ furent aussi bien rendus que tout le reste. La _Symphonie

funèbre_ produisit le même effet qu'à Paris. Le lendemain matin les

musiciens militaires qui l'avaient exécutée, vinrent pleins de joie me

donner une aubade, qui m'arracha de mon lit, dont j'avais pourtant grand

besoin, et m'obligea, souffrant que j'étais d'une névralgie à la tête et

de mon éternel mal de gorge, d'aller vider avec eux une petite cuve de

punch.

C'est à ce concert de Dresde que j'ai vu pour la première fois se

manifester la prédilection du public allemand pour mon _Requiem_;

cependant nous n'avons pas osé (le choeur n'était pas assez nombreux)

aborder les grands morceaux, tels que le _Dies iræ_, le _Lacrymosa_,

etc. La _Symphonie fantastique_ plut beaucoup moins à une partie de mes

juges. La classe élégante de l'auditoire, le roi de Saxe et la cour en

tête, fut très-médiocrement charmée, m'a-t-on dit, de la violence de ces

_passions_, de la tristesse de ces _rêves_, et de toutes les

monstrueuses hallucinations du finale. Le _Bal_ et la _Scène aux champs_

seulement trouvèrent, je crois, grâce devant elle. Quant au public

proprement dit, il se laissa entraîner au courant musical, et applaudit

plus chaudement la _Marche au supplice_ et le _Sabbat_ que les trois

autres morceaux. Cependant il était aisé de voir, en somme, que cette

composition, si bien accueillie à Stuttgard, si parfaitement comprise à

Weimar, tant discutée à Leipzig, était peu dans les moeurs musicales et

poétiques des habitants de Dresde, qu'elle les désorientait par sa

dissemblance avec les symphonies à eux connues, et qu'ils en étaient

plus surpris que charmés, moins émus qu'étourdis.

La chapelle de Dresde, longtemps sous les ordres de l'Italien Morlachi

et de l'illustre auteur du _Freyschütz_, est maintenant dirigée par MM.

Reissiger et Richard Wagner. Nous ne connaissons guère, à Paris, de

Reissiger, que la douce et mélancolique valse publiée sous le titre de:

_Dernière pensée de Weber_; on a exécuté, pendant mon séjour à Dresde,

une de ses compositions religieuses, dont on a fait devant moi les plus

grands éloges. Je ne pouvais y joindre les miens; le jour de la

cérémonie où cette oeuvre figurait, de cruelles souffrances me retenaient

au lit, et je fus ainsi malheureusement privé de l'entendre. Quant au

jeune maître de chapelle, Richard Wagner, qui a longtemps séjourné à

Paris sans pouvoir parvenir à se faire connaître autrement que par

quelques articles publiés dans la _Gazette musicale_, il eut à exercer

pour la première fois son autorité en m'assistant dans mes répétitions;

ce qu'il fit avec zèle et de très-bon coeur. La cérémonie de sa

présentation à la chapelle et de sa prestation du serment avait eu lieu

le lendemain de mon arrivée, et je le retrouvais dans tout l'enivrement

d'une joie bien naturelle. Après avoir supporté en France mille

privations et toutes les douleurs attachées à l'obscurité, Richard

Wagner, étant revenu en Saxe, sa patrie, eut l'audace d'entreprendre et

le bonheur d'achever la composition des paroles et de la musique d'un

opéra en cinq actes (_Rienzi_). Cet ouvrage obtint à Dresde un succès

éclatant. Bientôt après suivit le _Vaisseau hollandais_, opéra en trois

actes, dont il fit également la musique et les paroles. Quelle que soit

l'opinion qu'on ait du mérite de ces ouvrages, il faut convenir que les

hommes capables d'accomplir deux fois avec succès ce double travail

littéraire et musical ne sont pas communs, et que M. Wagner donnait une

preuve de capacité plus que suffisante pour attirer sur lui l'attention

et l'intérêt. C'est ce que le roi de Saxe a parfaitement compris: et le

jour où, donnant à son premier maître de chapelle Richard Wagner pour

collègue, il a ainsi assuré l'existence de celui-ci, les amis de l'art

ont dû dire à Sa Majesté ce que Jean Bart répondit à Louis XIV annonçant

à l'intrépide loup de mer qu'il l'avait nommé chef d'escadre: «Sire,

vous avez bien fait!»

L'opéra de _Rienzi_, excédant de beaucoup la durée assignée

ordinairement aux opéras en Allemagne, n'est plus maintenant représenté

en entier; on joue un soir les deux premiers actes, et un autre soir les

trois derniers. C'est cette seconde partie seulement que j'ai vu

représenter; je n'ai pu la connaître assez à fond, en l'entendant une

fois, pour pouvoir émettre à son sujet une opinion arrêtée; je me

souviens seulement d'une belle prière chantée au dernier acte par Rienzi

(Tichatchek), et d'une marche triomphale bien modelée, sans imitation

servile, sur la magnifique marche d'_Olympie_. La partition du _Vaisseau

hollandais_ m'a semblé remarquable par son coloris sombre et certains

effets orageux parfaitement motivés par le sujet; mais j'ai dû y

reconnaître aussi un abus du _trémolo_, d'autant plus fâcheux qu'il

m'avait déjà frappé dans _Rienzi_, et qu'il indique chez l'auteur une

certaine paresse d'esprit contre laquelle il ne se tient pas assez en

garde. Le _trémolo_ soutenu est de tous les effets d'orchestre celui

dont on se lasse le plus vite; il n'exige point d'ailleurs d'invention

de la part du compositeur, quand il n'est accompagné en dessus ni en

dessous par aucune idée saillante.

Quoi qu'il en soit, il faut, je le répète, honorer la pensée royale qui,

en lui accordant une protection complète et active a, pour ainsi dire,

sauvé un jeune artiste doué de précieuses facultés.

L'administration du théâtre de Dresde n'a rien négligé pour donner tout

l'éclat possible à la représentation des deux ouvrages de Wagner; les

décors, les costumes et la mise en scène de _Rienzi_, approchent de ce

qu'on a fait de mieux dans ce genre à Paris. Madame Devrient, dont

j'aurai occasion de parler plus longuement à propos de ses

représentations à Berlin, joue dans _Rienzi_ le rôle d'un jeune garçon;

ce vêtement ne va plus guère aux contours tant soit peu maternels de sa

personne. Elle m'a paru beaucoup plus convenablement placée dans le

_Vaisseau hollandais_, malgré quelques poses affectées et les

interjections _parlées_ qu'elle se croit obligée d'introduire partout.

Mais un véritable talent bien pur et bien complet, dont l'action sur moi

a été très-vive, c'est celui de Wechter, qui remplissait le rôle du

Hollandais maudit. Sa voix de baryton est une des plus belles que j'aie

entendues, et il s'en sert en chanteur consommé; elle a un de ces

timbres onctueux et vibrants en même temps dont la puissance expressive

est si grande, pour peu que l'artiste mette de coeur et de sensibilité

dans son chant; et ces deux qualités, Wechter les possède à un degré

très-élevé. Tichatchek est gracieux, passionné, brillant, héroïque et

entraînant dans le rôle de Rienzi, où sa belle voix et ses grands yeux

pleins de feu le servent à merveille. Mademoiselle Wiest représente la

soeur de Rienzi, elle n'a presque rien à dire. L'auteur, en écrivant ce

rôle, l'a parfaitement approprié aux moyens de la cantatrice.

Maintenant je voudrais, mon cher Ernst, vous parler avec détails de

Lipinski; mais ce n'est pas à vous, le violoniste tant admiré, tant

applaudi d'un bout à l'autre de l'Europe, à vous, l'artiste si attentif

et si studieux, que je pourrais rien apprendre sur la nature du talent

de ce grand virtuose qui vous précéda dans la carrière. Vous savez aussi

bien et mieux que moi, comme il chante, comme il est, dans le haut

style, touchant et pathétique, et vous avez depuis longtemps logé, dans

votre imperturbable mémoire, les beaux passages de ses concertos.

D'ailleurs Lipinski a été, pendant mon séjour à Dresde, si excellent, si

chaleureux, si dévoué pour moi, que mes éloges, aux yeux de beaucoup de

gens, paraîtraient dépourvus d'impartialité; on les attribuerait, (bien

à tort, je puis le dire,) à la reconnaissance plutôt qu'à un véritable

élan d'admiration. Il s'est fait énormément applaudir à mon concert,

dans ma romance de violon, exécutée quelques jours auparavant à Leipzig

par David, et dans l'alto solo de ma deuxième symphonie (_Harold_).

Le succès de cette seconde soirée a été supérieur à celui de la

première; les scènes mélancoliques et religieuses d'_Harold_ ont paru

réunir de prime-abord toutes les sympathies, et le même bonheur est

arrivé aux fragments de _Roméo et Juliette_ (l'_adagio_ et la _Fête chez

Capulet_). Mais ce qui a plus vivement touché le public et les artistes

de Dresde, c'est la cantate du _Cinq mai_, admirablement chantée par

Wechter et le choeur, sur une traduction allemande que l'infatigable M.

Winkler avait encore eu la bonté d'écrire pour cette occasion. La

mémoire de Napoléon est chère aujourd'hui au peuple allemand, presque

autant qu'à la France, et c'est sans doute la cause de l'impression

profonde constamment produite par ce chant dans toutes les villes où je

l'ai ensuite fait entendre. La fin surtout a donné lieu, maintes fois, à

de singulières manifestations:

Loin de ce roc nous fuyons en silence, L'astre du jour abandonne

les cieux...

J'ai fait la connaissance, à Dresde, du prodigieux harpiste anglais

Parish-Alvars, dont le nom n'a pas encore la popularité qu'il mérite. Il

arrivait de Vienne. C'est le Liszt de la harpe! On ne se figure pas tout

ce qu'il est parvenu à produire d'effets gracieux ou énergiques, de

traits originaux, de sonorités inouïes, avec son instrument si borné

sous certains rapports. Sa fantaisie sur _Moïse_, dont la forme a été

imitée et appliquée au piano avec tant de bonheur par Thalberg, ses

variations en sons harmoniques sur le choeur des Naïades d'_Obéron_, et

vingt autres morceaux de la même nature, m'ont causé un ravissement que

je renonce à décrire. L'avantage inhérent aux nouvelles harpes, de

pouvoir, au moyen du double mouvement des pédales, accorder deux cordes

à l'unisson, lui a donné l'idée de combinaisons, qui, à les voir

écrites, paraissent absolument inexécutables.

Toute leur difficulté cependant ne consiste que dans l'emploi ingénieux

des pédales, produisant ces doubles notes appelées _synonymes_. Ainsi il

fait avec une rapidité foudroyante des traits à quatre parties procédant

par sauts de tierces mineures, parce que, au moyen des synonymes, les

cordes de sa harpe au lieu de représenter, comme à l'ordinaire, la gamme

diatonique d'_ut bémol_, donnent pour série, dans leur ordre de

succession descendante:

_ut bécarre ut bécarre_, la bécarre,

---------------------

_sol bémol sol bémol_, _mi bémol mi bémol_.

--------------------- -----------------

Parish-Alvars a formé quelques bons élèves pendant son séjour à Vienne.

Il vient de se faire entendre à Dresde, à Leipzig, à Berlin, et dans

beaucoup d'autres villes où son talent extraordinaire a constamment

excité l'enthousiasme. Qu'attend-il pour venir à Paris?...

On trouve dans l'orchestre de Dresde, outre les artistes éminents que

j'ai cités, l'excellent professeur Dotzauer; il est à la tête des

violoncelles, et doit prendre seul la responsabilité des attaques du

premier pupitre des basses, car le contre-bassiste qui lit avec lui est

trop vieux pour pouvoir exécuter quelques notes de sa partie, et n'a que

tout juste la force de supporter le poids de son instrument. J'ai

rencontré souvent en Allemagne des exemples de ce respect mal entendu

pour les vieillards, qui porte les maîtres de chapelle à leur laisser

des fonctions musicales devenues depuis longtemps supérieures à leurs

forces physiques, et à les leur laisser, malheureusement, jusqu'à ce que

mort s'ensuive. J'ai dû plus d'une fois m'armer de toute mon

insensibilité, et demander avec une cruelle insistance le remplacement

de ces pauvres invalides. Il y a à Dresde un très-bon cor anglais. Le

premier hautbois a un beau son mais un vieux style, et une manie de

faire des _trilles_ et des _mordants_, qui m'a, je l'avoue, profondément

outragé. Il s'en permettait surtout d'affreux dans le solo du

commencement de la _Scène aux champs_. J'exprimai très-vivement, à la

seconde répétition, mon horreur pour ces gentillesses mélodiques; il

s'en abstint malicieusement aux répétitions suivantes, mais ce n'était

qu'un guet-apens; et le jour du concert, le perfide hautbois bien sûr

que je n'irais pas arrêter l'orchestre et l'interpeller, lui

personnellement, devant la cour et le public, recommença ses petites

vilenies en me regardant d'un air narquois qui faillit me faire tomber

à la renverse d'indignation et de fureur.

On remarque parmi les cors, M. Levy, virtuose qui jouit en Saxe d'une

belle réputation. Il se sert, ainsi que ses confrères du cor à cylindres

que la chapelle de Leipzig, à peu près seule parmi les chapelles du nord

de l'Allemagne, n'a point encore admis. Les trompettes de Dresde sont à

cylindres également; elles peuvent avantageusement tenir lieu de nos

cornets à pistons qu'on n'y connaît pas.

La bande militaire est très-bonne, les tambours mêmes sont musiciens;

mais les instruments à anches que j'ai entendus ne me paraissent pas

irréprochables; ils laissent à désirer pour la justesse, et le chef de

musique de ces régiments devrait bien demander à notre incomparable

facteur Adolphe Sax, quelques-unes de ses clarinettes.

Il n'y a pas d'ophicléïdes; la partie grave est tenue par des bassons

russes, des serpents et des tubas.

J'ai bien souvent songé à Weber en conduisant cet orchestre de Dresde

qu'il a dirigé pendant quelques années et qui était alors plus nombreux

qu'aujourd'hui.

Weber l'avait tellement exercé qu'il lui arrivait quelquefois, dans

_l'allégro_ de l'ouverture du _Freyschütz_ d'indiquer le mouvement des

quatre premières mesures, laissant ensuite l'orchestre marcher tout seul

jusqu'aux points d'orgue de la fin. Les musiciens doivent être fiers,

qui voient en pareille occasion leur chef se croiser ainsi les bras.

Croiriez-vous, mon cher Ernst, que pendant les trois semaines que j'ai

passées dans cette ville si musicale, personne ne s'est avisé de me

parler de la famille de Weber, ni de m'informer qu'elle était à Dresde?

J'eusse été si heureux de la connaître et de lui exprimer un peu de ma

respectueuse admiration pour le grand compositeur qui illustra son

nom!... J'ai su trop tard que j'avais manqué cette occasion précieuse et

je dois au moins prier ici madame Weber et ses enfants de ne pas douter

des regrets que j'en ai ressentis.

On m'a montré à Dresde quelques partitions du célèbre Hasse, dit le

Saxon, qui fut autrefois aussi et pendant longtemps l'arbitre des

destinées de cette chapelle. Je n'y ai rien trouvé, je l'avoue, de bien

remarquable; un _Te Deum_ seulement, composé exprès pour une

commémoration glorieuse de la cour de Saxe, m'a paru pompeux et éclatant

comme une sonnerie de grandes cloches lancées à toute volée. Ce _Te

Deum_, pour ceux qui se contentent en pareil cas d'une puissante

sonorité, devra paraître beau; quant à moi cette qualité ne me semble

pas suffisante. Ce que je voudrais connaître surtout, mais connaître par

une bonne représentation, ce sont quelques-uns des nombreux opéras que

Hasse écrivit pour les théâtres d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre,

et qui lui valurent son immense réputation. Pourquoi n'essaye-t-on pas à

Dresde d'en remonter au moins un? C'est une expérience curieuse à faire;

ce serait peut-être une résurrection. La vie de Hasse a dû être fort

_incidentée_; j'ai cherché inutilement à la connaître. Je n'ai rien

trouvé à son sujet que de vulgaires biographies, qui répétaient ce que

je savais déjà, et ne disaient mot de ce que j'aurais voulu apprendre.

Il a tant voyagé, tant vécu sous la zone torride et aux pôles,

c'est-à-dire en Italie et en Angleterre! Il doit y avoir un curieux

roman dans ses relations avec le Vénitien Marcello, dans ses amours avec

la Faustina, qu'il épousa, et qui chantait les principaux rôles de ses

opéras; dans leurs disputes conjugales, guerre d'auteur à cantatrice, où

le maître était l'esclave, où la raison avait toujours tort. Peut-être

aussi n'y a-t-il rien eu de tout cela; qui sait? Faustina a pu vivre en

diva très-humaine, en cantatrice modeste, en vertueuse épouse, bonne

musicienne, fidèle à son mari, fidèle à ses rôles, disant son chapelet

et tricotant des bas quand elle n'avait rien à faire. Hasse écrivait,

Faustina chantait; ils gagnaient tous les deux beaucoup d'argent qu'ils

ne dépensaient pas. Cela s'est vu, cela se voit; si vous vous mariez,

c'est ce que je vous souhaite.

Quand je quittai Dresde pour retourner à Leipzig, Lipinski apprenant que

Mendelssohn montait pour le concert des pauvres, mon finale de _Roméo et

Juliette_, m'annonça son intention de venir l'entendre, si l'intendant

voulait lui accorder deux ou trois jours de congé. Je ne pris cette

promesse que pour un très-aimable compliment; mais jugez de mon chagrin,

quand le jour du concert, où par suite de l'incident que j'ai raconté

dans ma précédente lettre, le finale ne put être exécuté, je vis arriver

Lipinski... Il avait fait trente-cinq lieues pour entendre ce

morceau!... Voilà un musicien qui aime la musique!... Mais ce n'est pas

vous, mon cher Ernst, que ce trait étonnera; vous en feriez autant, j'en

suis sûr; vous êtes un _artiste_!

Adieu, adieu.

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 96 / 159 题