Leipzig

Vous avez ri, sans doute, mon cher Heller, de l'erreur commise dans ma

dernière lettre, au sujet de la grande duchesse Stéphanie que j'ai

appelée Amélie? Eh bien! il faut vous l'avouer, je ne me désole pas trop

des reproches d'ignorance et de légèreté que cette erreur va m'attirer.

Si j'avais appelé François ou Georges l'empereur Napoléon, à la bonne

heure! mais il est bien permis, à la rigueur, de changer le nom, tout

gracieux qu'il soit, de la souveraine de Manheim.--D'ailleurs

Shakespeare l'a dit:

What's in a name? that we call a rose

By any other name would smell as sweet!

«_Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose n'exhalerait

pas, sous un autre nom, de moins doux parfums._»

En tous cas, je demande humblement pardon à Son Altesse, et, si elle me

l'accorde, comme je l'espère, je me moquerai bien de vos moqueries.

En quittant Weimar, la ville musicale que je pouvais le plus aisément

visiter était Leipzig. J'hésitais pourtant à m'y présenter, malgré la

dictature dont y était investi Félix Mendelssohn et les relations

amicales qui nous lièrent ensemble, à Rome, en 1831. Nous avons suivi

dans l'art, depuis cette époque, deux lignes si divergentes, que je

craignais, j'en conviens, de ne pas trouver en lui de bien vives

sympathies. Chélard, qui le connaît, me fit rougir de mon doute, et je

lui écrivis. Sa réponse ne se fit pas attendre; la voici:

«Mon cher Berlioz, je vous remercie bien de coeur de votre bonne lettre

et de ce que vous avez encore conservé le souvenir de notre amitié

_romaine_! Moi, je ne l'oublierai de ma vie, et je me réjouis de pouvoir

vous le dire bientôt de vive voix. Tout ce que je puis faire pour rendre

votre séjour à Leipzig heureux et agréable, je le ferai comme un plaisir

et comme un devoir. Je crois pouvoir vous assurer que vous serez content

de la ville, c'est-à-dire des musiciens et du public. Je n'ai pas voulu

vous écrire sans avoir consulté plusieurs personnes qui connaissent

Leipzig mieux que moi, et toutes m'ont confirmé dans l'opinion où je

suis que vous y ferez un excellent concert. Les frais de l'orchestre, de

la salle, des annonces, etc., sont de 110 écus: la recette peut s'élever

de 6 à 800 écus. Vous devrez être ici et arrêter le programme, et tout

ce qui est nécessaire au moins dix jours d'avance. En outre, les

directeurs de la société des concerts d'abonnement me chargent de vous

demander si vous voulez faire exécuter un de vos ouvrages dans le

concert qui sera donné le 22 février au bénéfice des pauvres de la

ville. J'espère que vous accepterez leur proposition après le concert

que vous aurez donné vous-même. Je vous engage donc à venir ici aussitôt

que vous pourrez quitter Weimar. Je me réjouis de pouvoir vous serrer la

main et vous dire: _Willkommen_ en Allemagne. Ne riez pas de mon

méchant français comme vous faisiez à Rome, mais continuez d'être mon

bon ami[87], comme vous l'étiez alors et comme je serai toujours votre

dévoué.

»FÉLIX MENDELSSOHN BARTHOLDY.»

Pouvais-je résister à une invitation conçue en pareils termes?... Je

partis donc pour Leipzig, non sans regretter Weimar et les nouveaux amis

que j'y laissais.

Ma liaison avec Mendelssohn avait commencé à Rome d'une façon assez

bizarre. À notre première entrevue, il me parla de ma cantate de

_Sardanapale_, couronnée à l'Institut de Paris, et dont mon co-lauréat

Montfort lui avait fait entendre quelques parties. Lui ayant manifesté

moi-même une véritable aversion pour le premier allegro de cette

cantate:

«--À la bonne heure, s'écria-t-il plein de joie, je vous fais mon

compliment... sur votre goût! J'avais peur que vous ne fussiez content

de cet allegro; franchement il est bien misérable!»

Nous faillîmes nous quereller le lendemain, parce que j'avais parlé avec

enthousiasme de Gluck, et qu'il me répondit d'un ton railleur et

surpris:

«--Ah! vous aimez Gluck!»

Ce qui semblait vouloir dire: Comment un musicien tel que vous êtes,

a-t-il assez d'élévation dans les idées, un assez vif sentiment de la

grandeur du style et de la vérité d'expression, pour aimer Gluck?» J'eus

bientôt l'occasion de me venger de cette petite incartade. J'avais

apporté de Paris l'air d'_Asteria_ dans l'opéra italien de _Telemaco_;

morceau admirable, mais peu connu! J'en plaçai sur le piano de Montfort

un exemplaire manuscrit sans nom d'auteur, un jour où nous attendions la

visite de Mendelssohn. Il vint. En apercevant cette musique qu'il prit

pour un fragment de quelque opéra italien moderne, il se mit en devoir

de l'exécuter, et, aux quatre dernières mesures, à ces mots: «_O giorno!

o dolce sguardi! o rimembranza! o amor!_» dont l'accent musical est

vraiment sublime, comme il les parodiait d'une façon grotesque en

contrefaisant Rubini, je l'arrêtai, et d'un air confondu d'étonnement:

«--Ah! vous m'aimez pas Gluck, lui dis-je.

--Comment Gluck!

--Hélas! oui, mon cher, ce morceau est de lui et non point de Bellini,

ainsi que vous le pensiez. Vous voyez que je le connais mieux que vous,

et que je suis de votre opinion... plus que vous-même!»

Un jour, je vins à parler du métronome et de son utilité.

«--Pourquoi faire le métronome? se récria vivement Mendelssohn, c'est un

instrument très-inutile. Un musicien qui, à l'aspect d'un morceau n'en

devine pas tout d'abord le mouvement, est une ganache.»

J'aurais pu lui répondre qu'il y avait beaucoup de ganaches; mais je me

tus.

Je n'avais encore alors presque rien produit. Mendelssohn ne connaissait

que mes _Mélodies Irlandaises_ avec accompagnement de piano. M'ayant

demandé un jour à voir la partition de l'ouverture du _Roi Lear_ que je

venais d'écrire à Nice, il la lut d'abord attentivement et lentement,

puis au moment de mettre les doigts sur le piano pour l'exécuter (ce

qu'il fit avec un talent incomparable):

«--Donnez-moi bien votre mouvement, me dit-il.

--Pourquoi faire? Ne m'avez-vous pas dit hier que tout musicien qui, à

l'aspect d'un morceau, n'en devinait pas le mouvement, était une

ganache?»

Il ne voulait pas le laisser voir, mais ces ripostes, ou plutôt ces

bourrades inattendues lui déplaisaient fort[88].

Il ne prononçait jamais le nom de Sébastien Bach sans y ajouter

ironiquement «_votre petit élève_!» Enfin, c'était un porc-épic, dès

qu'on parlait de musique; on ne savait par quel bout le prendre pour ne

pas se blesser. Doué d'un excellent caractère, d'une humeur douce et

charmante, il supportait aisément la contradiction sur tout le reste, et

j'abusais à mon tour de sa tolérance dans les discussions philosophiques

et religieuses que nous élevions quelquefois.

Un soir, nous explorions ensemble les thermes de Caracalla, en débattant

la question du mérite ou du démérite des actions humaines et de leur

rémunération pendant cette vie. Comme je répondais par je ne sais quelle

énormité à l'énoncé de son opinion toute religieuse et orthodoxe, le

pied vint à lui manquer, et le voilà roulant, avec force contusions et

meurtrissures, dans les ruines d'un très-raide escalier.

«--Admirez la justice divine, lui dis-je en l'aidant à se relever, c'est

moi qui blasphème, et c'est vous qui tombez.»

Cette impiété, accompagnée de grands éclats de rire, lui parut trop

forte apparemment, et depuis lors les discussions religieuses furent

toujours écartées. C'est à Rome que j'appréciai pour la première fois

ce délicat et fin tissu musical, diapré de si riches couleurs, qui a

nom: Ouverture de la _Grotte de Fingal_. Mendelssohn venait de le

terminer, et il m'en donna une idée assez exacte; telle est sa

prodigieuse habileté à rendre sur le piano les partitions les plus

compliquées. Souvent, aux jours accablants de sirocco, j'allais

l'interrompre dans ses travaux (car c'est un producteur infatigable); il

quittait alors la plume de très-bonne grâce, et me voyant tout gonflé de

spleen, cherchait à l'adoucir en me jouant ce que je lui désignais parmi

les oeuvres des maîtres que nous aimions tous les deux. Combien de fois

hargneusement couché sur son canapé, j'ai chanté l'air d'_Iphigénie en

Tauride_: «_D'une image, hélas! trop chérie_» qu'il accompagnait,

décemment assis devant son piano. Et il s'écriait: «C'est beau cela!

c'est beau! Je l'entendrais sans me lasser du matin au soir, toujours,

toujours!» Et nous recommencions. Il aimait aussi beaucoup à me faire

murmurer, avec ma voix ennuyée et dans cette position horizontale, deux

ou trois mélodies que j'avais écrites sur des vers de Moore, et qui lui

plaisaient. Mendelssohn a toujours eu une certaine estime pour mes...

chansonnettes. Après un mois de ces relations, qui avaient fini par

devenir pour moi si pleines d'intérêt, Mendelssohn disparut sans me dire

adieu, et je ne le revis plus. Sa lettre, que je viens de vous citer,

dut en conséquence me causer, et me causa réellement, une très-agréable

surprise. Elle semblait révéler en lui une bonté d'âme, une aménité de

moeurs que je ne lui avais pas connues; je ne tardai pas à reconnaître,

en arrivant à Leipzig, que ces qualités excellentes étaient devenues les

siennes en effet. Il n'a rien perdu toutefois de l'inflexible rigidité

de ses principes d'art, mais il ne cherche point à les imposer

violemment, et il se borne, dans l'exercice de ses fonctions de maître

de chapelle, à mettre en évidence ce qu'il juge beau, et à laisser dans

l'ombre ce qui lui paraît mauvais ou d'un pernicieux exemple. Seulement

il aime toujours un peu trop les morts.

La Société des concerts d'abonnement dont il m'avait parlé est fort

nombreuse et on ne peut mieux composée; elle possède une magnifique

Académie de chant, un orchestre excellent et une salle, celle du

Gewandhaus, d'une sonorité parfaite. C'était dans ce vaste et beau local

que je devais donner mon concert. J'allai le visiter en descendant de

voiture; et je tombai précisément au milieu de la répétition générale de

l'oeuvre nouvelle de Mendelssohn (_Walpurgis Nacht_). Je fus réellement

émerveillé de prime abord du beau timbre des voix, de l'intelligence des

chanteurs, de la précision et de la verve de l'orchestre et surtout de

la splendeur de la composition.

J'incline fort à regarder cette espèce d'oratorio (_la Nuit du Sabbat_)

comme ce que Mendelssohn a produit de plus achevé jusqu'à ce jour[89].

Le poème est de Goethe et n'a rien de commun avec la scène du Sabbat de

_Faust_. Il s'agit des assemblées nocturnes que tenait sur les

montagnes, aux premiers temps du christianisme, une secte religieuse

fidèle aux anciens usages, alors même que les sacrifices sur les hauts

lieux eurent été interdits. Elle avait coutume, pendant les nuits

destinées à l'oeuvre sainte, de placer aux avenues de la montagne, et en

grand nombre, des sentinelles armées, couvertes de déguisements

étranges. À un signal convenu, et quand le prêtre, montant à l'autel,

entonnait l'hymne sacré, cette troupe, d'aspect diabolique, agitant d'un

air terrible ses fourches et ses flambeaux, faisait entendre toutes

sortes de bruits et de cris épouvantables, pour couvrir la voix du

choeur religieux et effrayer les profanes qui eussent été tentés

d'interrompre la cérémonie. C'est de là sans doute qu'est venu l'usage

dans la langue française d'employer le mot sabbat comme synonyme de

grand bruit nocturne. Il faut entendre la musique de Mendelssohn pour

avoir une idée des ressources variées que ce poème offrait à un habile

compositeur. Il en a tiré un parti admirable. Sa partition est d'une

clarté parfaite, malgré sa complexité; les effets de voix et

d'instruments s'y croisent dans tous les sens, se contrarient, se

heurtent, avec un désordre apparent qui est le comble de l'art. Je

citerai surtout, comme des choses magnifiques en deux genres opposés, le

morceau mystérieux du placement des sentinelles, et le choeur final, où

la voix du prêtre s'élève par intervalles, calme et pieuse, au-dessus du

fracas infernal de la troupe des faux démons et des sorciers. On ne sait

ce qu'il faut le plus louer dans ce finale, ou de l'orchestre ou du

choeur, ou du mouvement tourbillonnant de l'ensemble!

Au moment où Mendelssohn, plein de joie de l'avoir produit, descendait

du pupitre, je m'avançai tout ravi de l'avoir entendu. Le moment ne

pouvait être mieux choisi pour une pareille rencontre; et pourtant,

après les premiers mots échangés, la même pensée triste nous frappa tous

les deux simultanément:

«--Comment! il y a douze ans! douze ans! que nous avons rêvé ensemble

dans la plaine de Rome!

--Oui, et dans les thermes de Caracalla!

--Oh! toujours moqueur! toujours prêt à rire de moi!

--Non, non, je ne raille plus guère; c'était pour éprouver votre

mémoire, et voir si vous m'aviez pardonné mes impiétés. Je raille si

peu, que, dès notre première entrevue, je vais vous prier

très-sérieusement de me faire un cadeau auquel j'attache le plus grand

prix.

--Qu'est-ce donc?

--Donnez-moi le bâton avec lequel vous venez de conduire la répétition

de votre nouvel ouvrage.

--Oh! bien volontiers, à condition que vous m'enverrez le vôtre.

--Je donnerai ainsi du cuivre pour de l'or; n'importe, j'y consens.»

Et aussitôt le sceptre musical de Mendelssohn me fut apporté. Le

lendemain, je lui envoyai mon lourd morceau de bois de chêne avec la

lettre suivante, que _le dernier des Mohicans_, je l'espère, n'eût pas

désavouée:

«Au chef Mendelssohn!

«Grand chef! nous nous sommes promis d'échanger nos tomahawcks[90];

voici le mien! Il est grossier, le tien est simple; les squaws[91]

seules et les visages pâles[92] aiment les armes ornées. Sois mon frère!

et quand le Grand Esprit nous aura envoyés chasser dans le pays des

âmes, que nos guerriers suspendent nos tomahawcks unis à la porte du

conseil.»

Tel est dans toute sa simplicité le fait qu'une malice bien _innocente_

a voulu rendre ridiculement dramatique. Mendelssohn, lorsqu'il s'est

agi, quelques jours après, d'organiser mon concert, s'est en effet

comporté en frère à mon égard. Le premier artiste qu'il me présenta

comme son _fidus Achates_, fut le maître de concert David, musicien

éminent, compositeur de mérite et violoniste distingué. M. David, qui

parle d'ailleurs parfaitement le français, me fut d'un très-grand

secours.

L'orchestre de Leipzig n'est pas plus nombreux que les orchestres de

Francfort et de Stuttgard; mais comme la ville ne manque pas de

ressources instrumentales, je voulus l'augmenter un peu, et le nombre

des violons fut en conséquence porté à vingt-quatre, innovation qui, je

l'ai su plus tard, a causé l'indignation de deux ou trois critiques dont

le _siège était déjà fait_. Vingt-quatre violons au lieu de seize qui

avaient suffi jusque-là à l'exécution des symphonies de Mozart et de

Beethoven! Quelle insolente prétention!... Nous essayâmes en vain de

nous procurer encore trois instruments indiqués et mis en évidence dans

plusieurs de mes morceaux (autre crime énorme): il fut impossible de

trouver le cor anglais, l'ophicléïde et la harpe. Le cor anglais

(l'instrument) était si mauvais, si délabré, et par suite si

extraordinairement faux, que, malgré le talent de l'artiste qui le

jouait, nous dûmes renoncer à nous en servir, et donner son solo à la

première clarinette.

L'ophicléïde, ou du moins le mince instrument de cuivre qu'on me

présenta sous ce nom, ne ressemblait point aux ophicléïdes français; il

n'avait presque point de son. Il fut donc considéré comme non avenu; on

le remplaça tant bien que mal par un quatrième trombone. Pour la harpe,

on n'y pouvait songer; car six mois auparavant, Mendelssohn, ayant voulu

faire entendre à Leipzig des fragments de son _Antigone_, fut obligé de

faire venir des harpes de Berlin. Comme on m'assurait qu'il en avait été

médiocrement satisfait, j'écrivis à Dresde, et Lipinski, un grand et

digne artiste dont j'aurai bientôt l'occasion de parler, m'envoya le

harpiste du théâtre. Il ne s'agissait plus que de trouver l'instrument.

Après des courses inutiles chez divers facteurs et marchands de musique,

Mendelssohn apprit enfin qu'un amateur possédait une harpe, et il obtint

de lui qu'elle nous fût prêtée pour quelques jours. Mais, admirez mon

malheur, la harpe apportée et bien garnie de cordes neuves, il se trouva

que M. Richter (le harpiste de Dresde qui s'était si obligeamment rendu

à Leipzig sur l'invitation de Lipinski) était un pianiste très-habile,

qu'il jouait en outre fort bien du violon, mais qu'il ne jouait presque

pas de la harpe. Il en avait étudié le mécanisme depuis dix-huit mois

seulement, et pour parvenir à exécuter les arpèges les plus simples, qui

servent communément à l'accompagnement du chant dans les opéras

italiens. De sorte qu'à l'aspect des traits diatoniques et des dessins

chantants qui se rencontrent souvent dans ma symphonie, le courage lui

manqua tout à fait, et que Mendelssohn dut se mettre au piano le soir du

concert pour représenter les solos de la harpe, et assurer ses entrées.

Quel embarras pour si peu de chose!

Quoi qu'il en soit, et mon parti une fois pris sur ces inconvénients,

les répétitions commencèrent. La disposition de l'orchestre dans cette

belle salle est si excellente, les rapports de chaque exécutant avec le

chef sont si aisés, et les artistes, musiciens parfaits d'ailleurs, ont

été accoutumés par Mendelssohn et David à apporter aux études une telle

attention, que deux répétitions suffirent à monter un long programme, où

figuraient, entre autres compositions difficiles, les ouvertures du _Roi

Lear_, des _Francs-Juges_ et la _Symphonie fantastique_. David avait en

outre consenti à jouer le _solo_ de violon (_Rêverie et Caprice_) que

j'écrivis il y a deux ans pour Artôt, et dont l'orchestration est assez

compliquée. Il l'exécuta supérieurement aux grands applaudissements de

l'assemblée.

Quant à l'orchestre, dire qu'il fut irréprochable, après deux

répétitions seulement, dans l'exécution des pièces que je viens de

citer, c'est en faire un grand éloge. Tous les musiciens de Paris et

bien d'autres encore, seront, je crois, de cet avis.

Cette soirée jeta le trouble dans les consciences musicales des

habitants de Leipzig, et, autant qu'il m'a été permis d'en juger par la

polémique des journaux, des discussions en sont résultées aussi

violentes, tout au moins, que celles dont les mêmes ouvrages furent le

sujet à Paris, il y a quelque dix ans. Pendant qu'on débattait ainsi la

moralité de mes faits et gestes harmoniques, que les uns les traitaient

de belles actions, les autres de crimes prémédités, je fis le voyage de

Dresde, que j'aurai bientôt à raconter. Mais pour ne pas scinder le

récit de mes expériences à Leipzig, je vais, mon cher Heller, vous dire

ce qu'il advint, à mon retour, du concert au bénéfice des pauvres, dont

Mendelssohn m'avait parlé dans sa lettre, et auquel j'avais promis de

prendre part.

Cette soirée étant organisée par la Société des concerts tout entière,

j'avais à ma disposition la riche et puissante Académie de chant dont je

vous ai fait déjà un éloge si mérité. Je n'eus garde, vous le pensez

bien, de ne pas profiter de cette belle masse vocale, et j'offris aux

directeurs de la société le finale à trois choeurs de _Roméo et

Juliette_, dont la traduction allemande avait été faite à Paris par le

professeur Duesberg. Il y avait à mettre seulement cette traduction en

rapport avec les notes des parties de chant. Ce fut un long et pénible

travail; encore, la prosodie allemande n'ayant pas été bien observée par

les copistes dans leur distribution de syllabes longues et brèves, il en

résulta pour les chanteurs des difficultés telles que Mendelssohn fut

obligé de perdre son temps à la révision du texte et à la correction de

ce que ces fautes présentaient de plus choquant. Il eut, en outre, à

exercer le choeur pendant près de huit jours. (Huit répétitions d'un

choeur aussi nombreux coûteraient à Paris 4,800 francs. Et l'on me

demande quelquefois pourquoi, dans mes concerts, je ne donne pas _Roméo

et Juliette_!) Cette Académie, où figurent, il est vrai, quelques

artistes du théâtre et les élèves de la chapelle de Saint-Thomas, est

composée dans sa presque totalité d'amateurs appartenant aux classes

élevées de la société de Leipzig. Voilà pourquoi, dès qu'il s'agit

d'apprendre quelque oeuvre sérieuse, on peut en obtenir plus aisément un

grand nombre de répétitions. Quand je revins de Dresde, les études

cependant étaient loin d'être terminées, le choeur d'hommes surtout

laissait beaucoup à désirer. Je souffrais de voir un grand maître et un

grand virtuose tel que Mendelssohn, chargé de cette tâche subalterne de

maître de chant, qu'il remplit, il faut le dire, avec une patience

inaltérable. Chacune de ses observations est faite avec douceur et une

politesse parfaite, dont on lui saurait plus de gré, si on pouvait

savoir combien, en pareil cas, ces qualités sont rares. Quant à moi,

j'ai été souvent accusé d'ingalanterie par nos dames de l'Opéra; ma

réputation, à cet égard, est parfaite. Je la mérite, je l'avoue; dès

qu'il s'agit des études d'un grand choeur, et avant même de les

commencer, une sorte de colère anticipée me serre la gorge, ma mauvaise

humeur se manifeste, bien que rien encore n'y ait pu donner lieu, et je

fais comprendre du regard à tous les choristes l'idée de ce Gascon qui,

ayant donné un coup de pied à un petit garçon passant inoffensif auprès

de lui, et sur l'observation de celui-ci, _qu'il ne lui avait rien

fait_, répliqua: «Juge un peu, si tu m'avais fait quelque chose!»

Cependant après deux séances encore, les trois choeurs étaient appris, et

le finale, avec l'appui de l'orchestre, eût sans aucun doute,

parfaitement marché, si un chanteur du théâtre, qui, depuis plusieurs

jours, se récriait sur les difficultés du rôle du père Laurence, dont on

l'avait chargé, ne fût venu démolir tout notre édifice harmonique élevé

à si grand'peine.

J'avais déjà remarqué aux répétitions au piano, que ce monsieur (j'ai

oublié son nom) appartenait à la classe nombreuse des musiciens qui ne

savent pas la musique; il comptait mal ses pauses, il n'entrait pas à

temps, il se trompait d'intonation, etc.; mais je me disais: «Peut-être

n'a-t-il pas eu le temps d'étudier sa partie, il apprend pour le théâtre

des rôles fort difficiles, pourquoi ne viendrait-il pas à bout de

celui-là?» Je pensais pourtant bien souvent à Alizard, qui a toujours si

bien dit cette scène, en regrettant fort qu'il fût à Bruxelles et ne sût

pas l'allemand. Mais à la répétition générale, la veille du concert,

comme ce monsieur n'était pas plus avancé, et que, de plus, il

grommelait entre ses dents je ne sais quelles imprécations tudesques,

chaque fois qu'on était obligé d'arrêter l'orchestre à cause de lui, ou

quand Mendelssohn ou moi nous lui chantions ses phrases, la patience

m'échappa enfin, et je remerciai la chapelle, en la priant de ne plus

s'occuper de mon ouvrage, dont ce rôle de basse rendait évidemment

l'exécution impossible. En rentrant je faisais cette triste réflexion:

Deux compositeurs qui ont appliqué pendant de longues années ce que la

nature leur a départi d'intelligence et d'imagination à l'étude de leur

art, deux cents musiciens, chanteurs et instrumentistes attentifs et

capables, se seront fatigués pendant huit jours inutilement et auront dû

renoncer à la production de l'oeuvre qu'ils avaient adoptée, à cause de

l'insuffisance d'un seul homme! Ô chanteurs qui ne chantez pas, vous

donc aussi vous êtes des dieux!... L'embarras de la Société était grand

pour remplacer sur le programme ce finale dont la durée est d'une

demi-heure; au moyen d'une répétition supplémentaire, que l'orchestre et

les choeurs voulurent bien faire le matin même du jour du concert, nous

en vînmes à bout. L'ouverture du _Roi Lear_, que l'orchestre possédait

bien, et l'Offertoire de mon _Requiem_, où le choeur n'a que quelques

notes à chanter, furent substitués au fragment de _Roméo_, et exécutés

le soir de la façon la plus satisfaisante. Je dois même ajouter que le

morceau du _Requiem_ produisit un effet auquel je ne m'attendais pas, et

me valut un suffrage inestimable, celui de Robert Schuman, l'un des

compositeurs critiques les plus justement renommés de l'Allemagne[93].

Quelques jours après, ce même Offertoire m'attira un éloge sur lequel je

devais bien moins compter; voici comment. J'étais retombé malade à

Leipzig, et quand, au moment de mon départ, j'en vins à demander ce que

je lui devais au médecin qui m'avait soigné, il me répondit:

«--Écrivez pour moi sur ce carré de papier le thème de votre Offertoire,

avec votre signature, et je vous serai redevable encore; jamais morceau

de musique ne m'a autant frappé!»

J'hésitais un peu à m'acquitter des soins du docteur d'une semblable

manière, mais il insista, et le hasard m'ayant fourni l'occasion de

répondre à son compliment par un autre mieux mérité, croiriez-vous que

j'eus la simplicité de ne pas la saisir. J'écrivis en tête de la page:

«_À M. le docteur Clarus._»

«--_Carus_, me dit-il, vous mettez à mon nom une _l_ de trop.»

Je pensai aussitôt: _Patientibus_ Carus _sed_ Clarus _inter doctos_, et

n'osai l'écrire[94]...

Il y a des instants où je suis d'une rare stupidité.

Un compositeur virtuose tel que vous, mon cher Heller, s'intéresse

vivement à tout ce qui se rattache à son art; je trouve donc fort

naturel que vous m'ayez adressé tant de questions au sujet des richesses

musicales de Leipzig; je répondrai laconiquement à quelques-unes. Vous

me demandez si la grande pianiste madame Clara Schuman a quelque rivale

en Allemagne qu'on puisse décemment lui opposer?

Je ne crois pas.

Vous me priez de vous dire si le sentiment musical des grosses têtes de

Leipzig est bon, ou tout au moins porté vers ce que vous et moi nous

appelons le beau?

Je ne veux pas.

S'il est vrai que l'acte de foi de tout ce qui prétend aimer l'art élevé

et sérieux soit celui-ci: «Il n'y pas d'autre Dieu que Bach, et

Mendelssohn est son prophète?»

Je ne dois pas.

Si le théâtre est bien composé, et si le public a grand tort de s'amuser

aux petits opéras de Lortzing qu'on y représente souvent?

Je ne puis pas.

Si j'ai lu ou entendu quelques-unes de ces anciennes messes à cinq voix,

avec basse continue, qu'on prise si fort à Leipzig?

Je ne sais pas.

Adieu, continuez à écrire de beaux caprices comme vos deux derniers, et

que Dieu vous garde des fugues à quatre sujets sur un choral.

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 93 / 159 题