Manheim.--Weimar.
À mon retour d'Hechingen, je restai quelques jours encore à Stuttgard,
en proie à de nouvelles perplexités. À toutes les questions qu'on
m'adressait sur mes projets et sur la future direction de mon voyage à
peine commencé, j'aurais pu répondre, sans mentir, comme ce personnage
de Molière:
Non, je ne reviens point, car je n'ai point été;
Je ne vais point non plus, car je suis arrêté,
Et ne demeure point, car tout de ce pas même
Je prétends m'en aller...
M'en aller... où? Je ne savais trop. J'avais écrit à Weimar, il est
vrai, mais la réponse n'arrivait pas, et je devais absolument l'attendre
avant de prendre une détermination.
Tu ne connais pas ces incertitudes, mon cher Liszt; il t'importe peu de
savoir si, dans la ville où tu comptes passer, la chapelle est bien
composée, si le théâtre est ouvert, si l'intendant veut le mettre à ta
disposition, etc. En effet, à quoi bon pour toi tant d'informations! Tu
peux, modifiant le mot de Louis XIV, dire avec confiance:
«L'orchestre, c'est moi! le choeur, c'est moi! le chef, c'est encore moi.
Mon piano chante, rêve, éclate, retentit; il défie au vol les archets
les plus habiles; il a, comme l'orchestre, ses harmonies cuivrées; comme
lui, et sans le moindre appareil, il peut livrer à la brise du soir son
nuage de féeriques accords, de vagues mélodies; je n'ai besoin ni de
théâtre, ni de décor fermé, ni de vastes gradins; je n'ai point à me
fatiguer par de longues répétitions; je ne demande ni cent, ni
cinquante, ni vingt musiciens; je n'en demande pas du tout, je n'ai pas
même besoin de musique. Un grand salon, un grand piano, et je suis
maître d'un grand auditoire. Je me présente, on m'applaudit; ma mémoire
s'éveille, d'éblouissantes fantaisies naissent sous mes doigts,
d'enthousiastes acclamations leur répondent; je chante l'_Ave Maria_ de
Schubert ou l'_Adélaïde_ de Beethoven, et tous les coeurs de tendre vers
moi, toutes les poitrines de retenir leur haleine... c'est un silence
ému, une admiration concentrée et profonde.... Puis viennent les bombes
lumineuses, le bouquet de ce grand feu d'artifice, et les cris du
public, et les fleurs et les couronnes qui pleuvent autour du prêtre de
l'harmonie frémissant sur son trépied; et les jeunes belles qui, dans
leur égarement sacré, baisent avec larmes le bord de son manteau; et les
hommages sincères obtenus des esprits sérieux, et les applaudissements
fébriles arrachés à l'envie; les grands fronts qui se penchent, les
coeurs étroits surpris de s'épanouir...» Et le lendemain, quand le jeune
inspiré a répandu ce qu'il voulait répandre de son intarissable passion,
il part, il disparaît, laissant après soi un crépuscule éblouissant
d'enthousiasme et de gloire... C'est un rêve!... C'est un de ces rêves
d'or qu'on fait quand on se nomme Liszt ou Paganini.
Mais le compositeur qui tenterait, comme je l'ai fait, de voyager pour
produire ses oeuvres, à quelles fatigues, au contraire, à quel labeur
ingrat et toujours renaissant ne doit-il pas s'attendre!... Sait-on ce
que peut être pour lui la torture des répétitions?... Il a d'abord à
subir le froid regard de tous ces musiciens médiocrement charmés
d'éprouver à son sujet un dérangement inattendu, d'être soumis à des
études inaccoutumées.--«Que veut ce Français? Que ne reste-t-il chez
lui?» Chacun néanmoins prend place à son pupitre; mais au premier coup
d'oeil jeté sur l'ensemble de l'orchestre, l'auteur y reconnaît bien vite
d'inquiétantes lacunes. Il en demande la raison au maître de chapelle:
«La première clarinette est malade, le hautbois a une femme en couches,
l'enfant du premier violon a le croup, les trombones sont à la parade;
ils ont oublié de demander une exemption de service militaire pour ce
jour-là; le timbalier s'est foulé le poignet, la harpe ne paraîtra pas à
la répétition, parce qu'il lui faut du temps pour étudier sa partie,
etc., etc.» On commence cependant, les notes sont lues, tant bien que
mal, dans un mouvement plus lent du double que celui de l'auteur; rien
n'est affreux pour lui comme cet alanguissement du rhythme! Peu à peu
son instinct reprend le dessus, son sang échauffé l'entraîne, il
précipite la mesure et revient malgré lui au mouvement du morceau; alors
le gâchis se déclare, un formidable charivari lui déchire les oreilles
et le coeur; il faut s'arrêter et reprendre le mouvement lent, et exercer
fragments par fragments ces longues périodes dont, tant de fois
auparavant, avec d'autres orchestres, il a guidé la course libre et
rapide. Cela ne suffit pas encore; malgré la lenteur du mouvement, des
discordances étranges se font entendre dans certaines parties
d'instruments à vent: il veut en découvrir la cause: «Voyons les
trompettes seules!..... Que faites-vous là? Je dois entendre une tierce,
et vous produisez un accord de seconde. La deuxième trompette en _ut_ a
un _ré_, donnez-moi votre _ré_!... Très-bien! La première a un _ut_ qui
produit _fa_, donnez-moi votre _ut_! Fi!... l'horreur! vous me faites un
_mi b_!
--Non, monsieur, je fais ce qui est écrit!
--Mais je vous dis que non, vous vous trompez d'un ton!
--Cependant je suis sûr de faire l'_ut_!
--En quel ton est la trompette dont vous vous servez?
--En _mi b_!
--Eh! parlez donc, c'est là qu'est l'erreur, vous devez prendre la
trompette en _fa_.
--Ah! je n'avais pas bien lu l'indication; c'est vrai, excusez-moi.
--Allons! quel diable de vacarme faites-vous là-bas, vous, le timbalier!
--Monsieur j'ai _un fortissimo_.
--Point du tout, c'est un _mezzo forte_, il n'y a pas deux F, mais un M
et un F. D'ailleurs vous vous servez des baguettes de bois et il faut
employer là les baguettes à tête d'éponge; c'est une différence du noir
au blanc.
--Nous ne connaissons pas cela, dit le maître de chapelle;
qu'appelez-vous des baguettes à tête d'éponge? nous n'avons jamais vu
qu'une seule espèce de baguettes.
--Je m'en doutais; j'en ai apporté de Paris. Prenez-en une paire que
j'ai déposée là sur cette table. Maintenant, y sommes-nous?... Mon Dieu!
c'est vingt fois trop fort! Et les sourdines que vous n'avez pas
prises!...
--Nous n'en avons pas, le garçon d'orchestre a oublié d'en mettre sur
les pupitres; on s'en procurera demain, etc., etc.»
Après trois ou quatre heures de ces tiraillements antiharmoniques, on
n'a pas pu rendre un seul morceau intelligible. Tout est brisé,
désarticulé, faux, froid, plat, bruyant discordant, hideux! Et il faut
laisser sur une pareille impression soixante ou quatre-vingts musiciens
qui s'en vont, fatigués et mécontents, dire partout qu'ils ne savent pas
ce que cela veut dire, que cette musique est un enfer, un chaos, qu'ils
n'ont jamais rien essuyé de pareil. Le lendemain le progrès se manifeste
à peine; ce n'est guère que le troisième jour qu'il se dessine
formellement. Alors, seulement, le pauvre compositeur commence à
respirer; les harmonies bien posées deviennent claires, les rhythmes
bondissent, les mélodies pleurent et sourient; la masse unie, compacte,
s'élance hardiment; après tant de tâtonnements, tant de bégayements,
l'orchestre grandit, il marche, il parle, il devient homme!
L'intelligence ramène le courage aux musiciens étonnés; l'auteur demande
une quatrième épreuve; ses interprètes, qui, à tout prendre, sont les
meilleures gens du monde, l'accordent avec empressement. Cette fois,
_fiat lux_! «Attention aux nuances! Vous n'avez plus peur?--Non!
donnez-nous le vrai mouvement?--Via!» Et la lumière se fait, l'art
apparaît, la pensée brille, l'oeuvre est comprise! Et l'orchestre se
lève, applaudissant et saluant le compositeur; le maître de chapelle
vient le féliciter; les curieux qui se tenaient cachés dans les coins
obscurs de la salle, s'approchent, montent sur le théâtre et échangent
avec les musiciens des exclamations de plaisir et d'étonnement, en
regardant d'un oeil surpris le maître étranger qu'ils avaient d'abord
pris pour un fou ou un barbare. C'est maintenant qu'il aurait besoin de
repos. Qu'il s'en garde bien, le malheureux! C'est l'heure pour lui de
redoubler de soins et d'attention. Il doit revenir avant le concert,
pour surveiller la disposition des pupitres, inspecter les parties
d'orchestre, et s'assurer qu'elles ne sont point mélangées. Il doit
parcourir les rangs, un crayon rouge à la main, et marquer sur la
musique des instruments à vent les désignations de tons usitées en
Allemagne, au lieu de celles dont on se sert en France; mettre partout:
_in C_, _in D_, _in Des_, _in Fis_, au lieu de en _ut_, en _ré_, en _ré
bémol_, en _fa dièse_. Il a à transposer pour le hautbois un solo de cor
anglais, parce que cet instrument ne se trouve pas dans l'orchestre
qu'il va diriger, et que l'exécutant hésite souvent à transposer
lui-même. Il faut qu'il aille faire répéter isolément les choeurs et les
chanteurs, s'ils ont manqué d'assurance. Mais le public arrive, l'heure
sonne; exténué, abîmé de fatigues de corps et d'esprit, le compositeur
se présente au pupitre-chef, se soutenant à peine, incertain, éteint,
dégoûté, jusqu'au moment où les applaudissements de l'auditoire, la
verve des exécutants, l'amour qu'il a pour son oeuvre le transforment
tout à coup en machine électrique, d'où s'élancent invisibles, mais
réelles, de foudroyantes irradiations. Et la compensation commence. Ah!
c'est alors, j'en conviens, que l'auteur-directeur vit d'une vie aux
virtuoses inconnue! Avec quelle joie furieuse il s'abandonne au bonheur
de _jouer de l'orchestre_! Comme il presse, comme il embrasse, comme il
étreint cet immense et fougueux instrument! L'attention multiple lui
revient; il a l'oeil partout; il indique d'un regard les entrées vocales
et instrumentales, en haut, en bas, à droite, à gauche; il jette avec
son bras droit de terribles accords qui semblent éclater au loin comme
d'harmonieux projectiles: puis il arrête, dans les points d'orgue, tout
ce mouvement qu'il a communiqué; il enchaîne toutes les attentions; il
suspend tous les bras, tous les souffles, écoute un instant le
silence... et redonne plus ardente carrière au tourbillon qu'il a
dompté.
Luctantes ventos tempestatesque sonoras
Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat.
Et dans les grands adagio, est-il heureux de se bercer mollement sur son
beau lac d'harmonie! prêtant l'oreille aux cent voix enlacées qui
chantent ses hymnes d'amour ou semblent confier ses plaintes du présent,
ses regrets du passé, à la solitude et à la nuit. Alors souvent, mais
seulement alors, l'auteur-chef oublie complètement le public; il
s'écoute, il se juge; et si l'émotion lui arrive, partagée par les
artistes qui l'entourent, il ne tient plus compte des impressions de
l'auditoire, trop éloigné de lui. Si son coeur a frissonné au contact de
la poétique mélodie, s'il a senti cette ardeur intime qui annonce
l'incandescence de l'âme, le but est atteint, le ciel de l'art lui est
ouvert, qu'importe la terre!...
Puis à la fin de la soirée, quand le grand succès est obtenu, sa joie
devient centuple, partagée qu'elle est par tous les amours-propres
satisfaits de son armée. Ainsi, vous, grands virtuoses, vous êtes
princes et rois par la grâce de Dieu, vous naissez sur les marches du
trône; les compositeurs doivent combattre, vaincre et conquérir pour
régner. Mais même les fatigues et les dangers de la lutte ajoutent à
l'éclat et à l'enivrement de leurs victoires, et ils seraient peut-être
plus heureux que vous... s'ils avaient toujours des soldats.
Voilà, mon cher Liszt, une longue digression, et j'allais oublier, en
causant avec toi, de continuer le récit de mon voyage. J'y reviens.
Pendant les quelques jours que je passai à Stuttgart à attendre les
lettres de Weimar, la société de la Redoute, dirigée par Lindpaintner,
donna un concert brillant où j'eus l'occasion d'observer une seconde
fois la froideur avec laquelle le gros public allemand accueille en
général les conceptions les plus colossales de l'immense Beethoven.
L'ouverture de _Léonore_, morceau vraiment monumental, exécuté avec une
précision et une verve rares, fut à peine applaudie, et j'entendis le
soir, à la table d'hôte, un monsieur se plaindre de ce qu'on ne donnait
pas les symphonies de Haydn au lieu de cette _musique violente où il
n'y a point de chant!!!_... Franchement, nous n'avons plus de ces
bourgeois-là à Paris!...
Une réponse favorable m'étant enfin parvenue de Weimar, je partis pour
Carlsruhe. J'aurais voulu y donner un concert en passant; le maître de
chapelle, Strauss[85], m'apprit que j'aurais à attendre pour cela huit
ou dix jours, à cause d'un engagement pris par le théâtre avec un
flûtiste piémontais. En conséquence, plein de respect pour la grande
flûte, je me hâtai de gagner Manheim. C'est une ville bien calme, bien
froide, bien plane, bien carrée. Je ne crois pas que la passion de la
musique empêche ses habitants de dormir. Pourtant il y a une nombreuse
Académie de chant, un assez bon théâtre et un petit orchestre
très-intelligent. La direction de l'Académie de chant et celle de
l'orchestre sont confiées à Lachner jeune, frère du célèbre compositeur.
C'est un artiste doux et timide, plein de modestie et de talent. Il
m'eut bien vite organisé un concert. Je ne me souviens plus de la
composition du programme; je sais seulement que j'avais voulu y placer
ma deuxième symphonie (_Harold_) en entier, et que dès la première
répétition je dus supprimer le finale (l'_Orgie_) à cause des trombones
manifestement incapables de remplir le rôle qui leur est confié dans ce
morceau. Lachner s'en montra tout chagrin, désireux qu'il était,
disait-il, de connaître le tableau tout entier. Je fus obligé d'insister
en l'assurant que ce serait folie d'ailleurs, indépendamment de
l'insuffisance des trombones, d'espérer l'effet de ce finale avec un
orchestre si peu fourni de violons. Les trois premières parties de la
symphonie furent bien rendues et produisirent sur le public une vive
impression. La grande duchesse Amélie, qui assistait au concert,
remarqua, m'a-t-on dit, le coloris de la _Marche des pèlerins_, et
surtout celui de la _Sérénade dans les Abruzzes_, où elle crut
retrouver le calme heureux des belles nuits italiennes. Le solo d'alto
avait été joué avec talent par un des altos de l'orchestre, qui n'a
cependant pas de prétentions à la virtuosité.
J'ai trouvé à Manheim une assez bonne harpe, un hautbois excellent qui
joue médiocrement du cor anglais, un violoncelle habile (Heinefetter),
cousin des cantatrices de ce nom, et de valeureuses trompettes. Il n'y a
pas d'ophicléïde; Lachner, pour remplacer cet instrument employé dans
toutes les grandes partitions modernes, s'est vu obligé de faire faire
un trombone à cylindres, descendant à l'_ut_ et au _si_ graves. Il était
plus simple, ce me semble, de faire venir un ophicléïde, et,
musicalement parlant, c'eût été beaucoup mieux, car ces deux instruments
ne se ressemblent guère. Je n'ai pu entendre qu'une répétition de
l'Académie de chant; les amateurs qui la composent ont généralement
d'assez belles voix, mais ils sont loin d'être tous musiciens et
lecteurs.
Mademoiselle Sabine Heinefetter a donné, pendant mon séjour à Manheim,
une représentation de _Norma_. Je ne l'avais pas entendue depuis qu'elle
a quitté le Théâtre-Italien de Paris; sa voix a toujours de la puissance
et une certaine agilité: elle la force un peu parfois, et ses notes
hautes deviennent bien souvent difficiles à supporter; telle qu'elle
est, pourtant, mademoiselle Heinefetter a peu de rivales parmi les
cantatrices allemandes; elle sait chanter.
Je me suis beaucoup ennuyé à Manheim, malgré les soins et les attentions
d'un Français, M. Désiré Lemire, que j'avais rencontré quelquefois à
Paris, il y a huit ou dix ans. C'est qu'il est aisé de voir aux allures
des habitants, à l'aspect même de la ville, qu'on est là tout à fait
étranger au mouvement de l'art, et que la musique y est considérée
seulement comme un assez agréable délassement dont on use volontiers aux
heures de loisir laissées par les affaires. En outre, il pleuvait
continuellement; j'étais voisin d'une horloge dont la cloche avait pour
résonnance harmonique la tierce mineure[86], et d'une tour habitée par
un méchant épervier, dont les cris aigus et discordants me vrillaient
l'oreille du matin au soir. J'étais impatient aussi de voir la ville des
poëtes où me pressaient d'arriver les lettres du maître de chapelle, mon
compatriote Chélard, et celles de Lobe, ce type du véritable musicien
allemand dont tu as pu, je le sais, apprécier le mérite et la chaleur
d'âme.
Me voilà de nouveau sur le Rhin!--Je rencontre Guhr.--Il recommence à
jurer.--Je le quitte.--Je revois un instant, à Francfort, notre ami
Hiller.--Il m'annonce qu'il va faire exécuter son oratorio de la _Chute
de Jérusalem_...--Je pars, nanti d'un très-beau mal de gorge.--Je
m'endors en route.--Un rêve affreux... que tu ne sauras pas.--Voilà
Weimar. Je suis très-malade.--Lobe et Chélard essayent inutilement de me
remonter.--Le concert se prépare.--On annonce la première
répétition.--La joie me revient.--Je suis guéri.
À la bonne heure, je respire ici! Je sens quelque chose dans l'air qui
m'annonce une ville littéraire, une ville artiste! Son aspect répond
parfaitement à l'idée que je m'en étais faite, elle est calme,
lumineuse, aérée, pleine de paix et de rêverie: des alentours charmants,
de belles eaux, des collines ombreuses, de riantes vallées. Comme le
coeur me bat en la parcourant! Quoi! c'est là le pavillon de Goethe! Voilà
celui où feu le Grand-Duc aimait à venir prendre part aux doctes
entretiens de Schiller, de Herder, de Wieland! Cette inscription latine
fut tracée sur ce rocher par l'auteur de _Faust_! Est-il possible? ces
deux petites fenêtres donnent de l'air à la pauvre mansarde qu'habita
Schiller! C'est dans cet humble réduit que le grand poëte de tous les
nobles enthousiasmes écrivit _Don Carlos_, _Marie Stuart_, _les
Brigands_, _Wallestein_! C'est là qu'il a vécu comme un simple étudiant!
Ah! je n'aime pas Goethe d'avoir souffert cela! Lui qui était riche,
ministre d'État... ne pouvait-il changer le sort de son ami le poëte?...
ou cette illustre amitié n'eut-elle rien de réel!... Je crains qu'elle
ait été vraie du côté de Schiller seulement! Goethe s'aimait trop: il
chérissait trop aussi son damné fils Méphisto; il a vécu trop vieux: il
avait trop peur de la mort.
Schiller! Schiller! tu méritais un ami moins humain! Mes yeux ne peuvent
quitter ces étroites fenêtres, cette obscure maison, ce toit misérable
et noir; il est une heure du matin, la lune brille, le froid est
intense. Tout se tait; ils sont tous morts... Peu à peu ma poitrine se
gonfle; je tremble; écrasé de respect, de regrets et de ces affections
infinies que le génie à travers la tombe inflige quelquefois à d'obscurs
survivants, je m'agenouille auprès de l'humble seuil, et, souffrant,
admirant, aimant, adorant, je répète: Schiller!... Schiller!...
Schiller!...
Que te dire maintenant, cher, du véritable sujet de ma lettre? j'en suis
si loin. Attends, je vais, pour rentrer dans la prose et me calmer un
peu, penser à un autre habitant de Weimar, à un homme d'un grand talent,
qui faisait des messes, de beaux septuors, et jouait sévèrement du
piano, à Hummel... C'est fait, me voilà raisonnable!
Chélard, en sa qualité d'artiste d'abord, de Français et d'ancien ami
ensuite, a tout fait pour m'aider à parvenir à mon but. L'intendant, M.
le baron de Spiegel, entrant dans ses vues bienveillantes, a mis à ma
disposition le théâtre et l'orchestre; je ne dis pas les choeurs, car il
n'aurait probablement pas osé m'en parler. Je les avais entendus en
arrivant, dans _le Vampire_ de Marschner; on ne se figure pas une telle
collection de malheureux, braillant hors du ton et de la mesure. Je ne
connaissais rien de pareil. Et les cantatrices! oh! les pauvres femmes!
Par galanterie, n'en parlons pas. Mais il y a là une basse qui
remplissait le rôle du Vampire; tu devines que je veux parler de Génast!
N'est-ce pas que c'est un artiste dans toute la force du terme?... Il
est surtout tragédien; et j'ai bien regretté de ne pouvoir rester plus
longtemps à Weimar, pour lui voir jouer le rôle de Lear, dans la
tragédie de Shakespeare, qu'on montait au moment de mon départ.
La chapelle est bien composée; mais pour me faire fête, Chélard et Lobe
se mirent en quête d'instruments à cordes qu'on pouvait ajouter à ceux
qu'elle possède, et ils me présentèrent un actif de vingt-deux violons,
sept altos, sept violoncelles et sept contre-basses. Les instruments à
vent étaient au grand complet; j'ai remarqué parmi eux une excellente
première clarinette et une trompette à cylindres (Sachce) d'une force
extraordinaire. Il n'y avait pas de cor anglais:--j'ai dû transposer sa
partie pour une clarinette; pas de harpe:--un très-aimable jeune homme,
M. Montag, pianiste de mérite et musicien parfait, a bien voulu arranger
les deux parties de harpe pour un seul piano et les jouer lui-même; pas
d'ophicléïde:--on l'a remplacé par un bombardon assez fort. Plus rien
alors ne manquait et nous avons commencé les répétitions. Il faut te
dire que j'avais trouvé à Weimar, chez les musiciens, une passion
très-développée pour mon ouverture des _Francs-Juges_ qu'ils avaient
déjà exécutée quelquefois. Ils étaient donc on ne peut mieux disposés;
aussi ai-je été réellement heureux, contre l'ordinaire, pendant les
études de la _Symphonie fantastique_, que j'avais encore choisie,
d'après leur désir. C'est une joie extrême, mais bien rare, d'être ainsi
compris tout de suite. Je me souviens de l'impression que produisirent
sur la chapelle et quelques amateurs assistant à la répétition, le
premier morceau (_Rêveries-Passions_) et le troisième (_Scène aux
champs_). Celui-ci surtout semblait, à sa péroraison, avoir oppressé
toutes les poitrines, et après le dernier roulement de tonnerre, à la
fin du solo du pâtre abandonné, quand l'orchestre rentrant semble
exhaler un profond soupir et s'éteindre, j'entendis mes voisins soupirer
aussi sympathiquement, en se récriant, etc., etc. Chélard, lui, se
déclara partisan de la _Marche au supplice_ avant tout. Quant au public,
il parut préférer le _Bal_ et la _Scène aux champs_. L'ouverture des
_Francs-Juges_ fut accueillie comme une ancienne connaissance qu'on est
bien aise de revoir. Bon, me voilà encore sur le point de manquer de
modestie; et, si je te parle de la salle pleine, des longs
applaudissements, des rappels, des chambellans qui viennent complimenter
le compositeur de la part de Leurs Altesses, des nouveaux amis qui
l'attendent à la sortie du théâtre pour l'embrasser et qui le gardent
bon gré mal gré jusqu'à trois heures du matin; si je te décris enfin un
succès, on me trouvera fort inconvenant, fort ridicule, fort... Tiens,
malgré ma philosophie, cela m'épouvante, et je m'arrête là. Adieu.