Stuttgard.--Hechingen.
La première chose que j'avais à faire avant de quitter Francfort pour
m'aventurer dans le royaume de Wurtemberg, c'était de bien m'informer
des moyens d'exécution que je devais trouver à Stuttgard, de composer un
programme de concert en conséquence, et de n'emporter que la musique
strictement nécessaire pour l'exécuter. Il faut que vous sachiez, mon
cher Girard, que l'une des grandes difficultés de mon voyage en
Allemagne, et celle qu'on pouvait le moins aisément prévoir, était dans
les dépenses énormes du transport de ma musique. Vous le comprendrez
sans peine en apprenant que cette masse de parties séparées d'orchestre
et de choeurs, manuscrites, lithographiées ou gravées, pesait énormément
et que j'étais obligé de m'en faire suivre à grands frais presque
partout, en la plaçant dans les fourgons de la poste[83]. Cette fois
seulement, incertain si après ma visite à Stuttgard j'irais à Munich, ou
si je reviendrais à Francfort pour me diriger ensuite vers le nord, je
n'emportai que deux symphonies, une ouverture et quelques morceaux de
chant, laissant tout le reste à ce malheureux Guhr, qui devait, à ce
qu'il paraît, être embarrassé d'une manière ou d'une autre par ma
musique.
La route de Francfort à Stuttgard n'offre rien d'intéressant, et en la
parcourant je n'ai point eu d'impressions que je puisse vous raconter:
pas le moindre site romantique à décrire, pas de forêt sombre, pas de
couvent, pas de chapelle isolée, point de torrent, pas de grand bruit
nocturne, pas même celui des moulins à foulons de Don Quichotte; ni
chasseurs, ni laitières, ni jeune fille éplorée, ni génisse égarée, ni
enfant perdu, ni mère éperdue, ni pasteur, ni voleur, ni mendiant, ni
brigand; enfin, rien que le clair de lune, le bruit des chevaux et les
ronflements du conducteur endormi. Par ci par là quelques laids paysans
couverts d'un large chapeau à trois cornes, et vêtus d'une immense
redingote de toile jadis blanche, dont les pans démesurément longs,
s'embarrassent entre leurs jambes boueuses; costume qui leur donne
l'aspect de curés de village en grand négligé. Voilà tout! La première
personne que j'avais à voir en arrivant à Stuttgard, la seule même que
de lointaines relations nouées par l'intermédiaire d'un ami commun,
pouvaient me faire supposer bien disposée pour moi, était le docteur
Schilling, auteur d'un grand nombre d'ouvrages théoriques et critiques
sur l'art musical. Ce titre de docteur, que presque tout le monde porte
en Allemagne, m'avait fait assez mal augurer de lui. Je me figurais
quelque vieux pédant, avec des lunettes, une perruque rousse, une vaste
tabatière, toujours à cheval sur la fugue et le contre-point, ne parlant
que de Bach et de Marpurg, poli extérieurement peut-être, mais au fond
plein de haine pour la musique moderne en général, et d'horreur pour la
mienne en particulier; enfin quelque fesse-mathieu musical. Voyez comme
on se trompe; M. Schilling n'est pas vieux, il ne porte pas de lunettes,
il a de fort beaux cheveux noirs, il est plein de vivacité, parle vite
et fort, comme à coups de pistolet; il fume et ne prise pas; il m'a
très-bien reçu, m'a indiqué dès l'abord tout ce que j'avais à faire pour
parvenir à donner un concert, ne m'a jamais dit un mot de fugue ni de
canon, n'a manifesté de mépris ni pour les _Huguenots_ ni pour
_Guillaume Tell_, et n'a point montré d'aversion pour ma musique avant
de l'avoir entendue.
D'ailleurs la conversation n'était rien moins que facile entre nous
quand il n'y avait pas d'interprète. M. Schilling parlant le français à
peu près comme je parle l'allemand. Impatienté de ne pouvoir se faire
comprendre:
«--Parlez-vous anglais, me dit-il un jour?
--J'en sais quelques mots; et vous?
--Moi... non! Mais l'italien, savez-vous l'italien?
--_Si, un poco. Come si chiama il direttore del teatro?_
--Ah! diable! pas parler italien non plus!...»
Je crois, Dieu me pardonne, que si j'eusse déclaré ne comprendre ni
l'anglais ni l'italien, le bouillant docteur avait envie de jouer avec
moi dans ces deux langues, la scène du Médecin malgré lui: _Arcithuram,
catalamus, nominativo, singulariter; est ne oratio latinas?_
Nous en vînmes à essayer du latin, et à nous entendre tant bien que mal,
non sans quelques _arcithuram, catalamus_. Mais on conçoit que
l'entretien devait être un peu pénible et ne roulait pas précisément sur
les idées de Herder, ni sur la Critique de la raison pure de Kant. Enfin
M. Schilling sut me dire que je pouvais donner mon concert au théâtre ou
dans une salle destinée aux solennités musicales de cette nature et
qu'on nomme salle de la Redoute. Dans le premier cas, outre l'avantage
énorme dans une ville comme Stuttgard, de la présence du roi et de la
cour, qu'il me croyait assuré d'obtenir, j'aurais encore une exécution
gratuite, sans avoir à m'occuper des billets, ni des annonces, ni
d'aucun des autres détails matériels de la soirée. Dans le second,
j'aurais à payer l'orchestre, à m'occuper de tout, et le roi ne
viendrait pas; il n'allait jamais dans la salle de concert. Je suivis
donc le conseil du docteur et m'empressai d'aller présenter ma requête à
M. le baron de Topenheim, grand maréchal de la cour et intendant du
théâtre. Il me reçut avec une urbanité charmante, m'assurant qu'il
parlerait le soir même au roi de ma demande et qu'il croyait qu'elle me
serait accordée.
«--Je vous ferai observer cependant, ajouta-t-il, que la salle de la
Redoute est la seule bonne et bien disposée pour les concerts, et que le
théâtre au contraire, est d'une si mauvaise sonorité, qu'on a depuis
longtemps renoncé à y faire entendre aucune composition instrumentale de
quelque importance!»
Je ne savais trop que répondre ni à quoi m'arrêter. Allons voir
Lindpaintner, me dis-je; celui-là est et doit être l'arbitre souverain.
Je ne saurais vous dire, mon cher Girard, quel bien me fit ma première
entrevue avec cet excellent artiste. Au bout de cinq minutes, il nous
sembla être liés ensemble depuis dix ans. Lindpaintner m'eut bientôt
éclairé sur ma position.
«--D'abord, me dit-il, il faut vous détromper sur l'importance musicale
de notre ville; c'est une résidence royale, il est vrai, mais il n'y a
ni argent, ni public. (Aye! aye! je pensai à Mayence et au père Schott.)
Pourtant, puisque vous voilà, il ne sera pas dit que nous vous aurons
laissé partir sans exécuter quelques-unes de vos compositions, que nous
sommes si curieux de connaître. Voilà ce qu'il y a à faire. Le théâtre
ne vaut rien, absolument rien pour la musique. La question de la
présence du roi n'est d'aucune valeur; Sa Majesté n'allant jamais au
concert, ne paraîtra pas au vôtre en quelque lieu que vous le donniez.
Ainsi donc prenez la salle de la Redoute, dont la sonorité est
excellente et où rien ne manque pour l'effet de l'orchestre. Quant aux
musiciens, vous aurez seulement à verser une petite somme de 80 fr. pour
leur caisse des pensions, et tous, sans exception, se feront un devoir
et un honneur non-seulement d'exécuter, mais de répéter plusieurs fois
vos oeuvres, sous votre direction. Venez ce soir entendre le
_Freyschütz_; dans un entr'acte je vous présenterai à la chapelle, et
vous verrez si j'ai tort de vous répondre de sa bonne volonté.»
Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Lindpaintner me présenta aux
artistes, et après qu'il eut traduit une petite allocution que je crus
devoir leur adresser, mes doutes et mes inquiétudes disparurent: j'avais
un orchestre.
J'avais un orchestre composé à peu près comme celui de Francfort, et
jeune, et plein de vigueur et de feu. Je le vis bien à la manière dont
toute la partie instrumentale du chef-d'oeuvre de Weber fut exécutée. Les
choeurs me parurent assez ordinaires, peu nombreux et peu attentifs à
rendre les nuances principales si bien connues cependant, de cette
admirable partition. Ils chantaient toujours mezzo-forte, et
paraissaient assez ennuyés de la tâche qu'ils remplissaient. Pour les
acteurs ils étaient tous d'une honnête médiocrité. Je ne me rappelle le
nom d'aucun d'eux. La prima-donna (Agathe) a une voix sonore, mais dure
et peu flexible; la seconde femme (Annette) vocalise plus aisément, mais
chante souvent faux; le baryton (Gaspard) est, je crois, ce que le
théâtre de Stuttgard possède de mieux. J'ai entendu ensuite cette troupe
chantante dans _la Muette de Portici_ sans changer d'opinion à son
égard. Lindpaintner, en conduisant l'exécution de ces deux opéras, m'a
étonné par la rapidité qu'il donnait au mouvement de certains morceaux.
J'ai vu plus tard que beaucoup de maîtres de chapelle allemands ont, à
cet égard, la même manière de sentir; tels sont, entre autres,
Mendelssohn, Krebs et Guhr. Pour les mouvements du _Freyschütz_, je ne
puis rien dire, ils en ont, sans doute, beaucoup mieux que moi les
véritables traditions; mais quant à _la Muette_, à _la Vestale_, à
_Moïse_ et aux _Huguenots_, qui ont été montés sous les yeux des auteurs
à Paris, et dont les mouvements s'y sont conservés tels qu'ils furent
donnés aux premières représentations, j'affirme que la précipitation
avec laquelle j'en ai entendu exécuter certaines parties à Stuttgard, à
Leipzig, à Hambourg et à Francfort, est une infidélité d'exécution;
infidélité involontaire, sans doute, mais réelle et très-nuisible à
l'effet. On croit pourtant en France que les Allemands ralentissent tous
nos mouvements.
L'orchestre de Stuttgard possède 16 violons, 4 altos, 4 violoncelles, 4
contre-basses, et les instruments à vent et à percussion nécessaires à
l'exécution de la plupart des opéras modernes. Mais il a de plus une
excellente harpe, M. Krüger, et c'est pour l'Allemagne une véritable
rareté. L'étude de ce bel instrument y est négligée d'une façon ridicule
et même barbare, sans qu'on en puisse découvrir la raison. Je penche
même à croire qu'il en fut toujours ainsi, considérant qu'aucun des
maîtres de l'école allemande n'en a fait usage. On ne trouve point de
harpe dans les oeuvres de Mozart; il n'y en a ni dans _Don Juan_, ni dans
_Figaro_, ni dans _la Flûte enchantée_, ni dans _le Sérail_, ni dans
_Idomenée_, ni dans _Così fan tutte_, ni dans ses messes, ni dans ses
symphonies; Weber s'en est également abstenu partout; Haydn et Beethoven
sont dans le même cas: Gluck seul a écrit dans _Orphée_ une partie de
harpe très-facile, pour _une main_, et encore cet opéra fut-il composé
et représenté en Italie. Il y a là-dedans quelque chose qui m'étonne et
m'irrite en même temps!... C'est une honte pour les orchestres
allemands, qui tous devraient avoir au moins deux harpes, maintenant
surtout qu'ils exécutent les opéras venus de France et d'Italie, où
elles sont si souvent employées.
Les violons de Stuttgard sont excellents; on voit qu'ils sont pour la
plupart élèves du concert-meister. Molique, dont nous avons, il y a
quelques années, admiré au Conservatoire de Paris le jeu vigoureux, le
style large et sévère, bien que peu nuancé, et les savantes
compositions, Molique, au théâtre et aux concerts, occupant le premier
pupitre des violons, n'a donc à diriger en grande partie, que ses élèves
qui professent pour lui un respect et une admiration parfaitement
motivés. De là une précieuse exactitude dans l'exécution, exactitude due
à l'unité de sentiment et de méthode, autant qu'à l'attention des
violonistes.
Je dois signaler, parmi eux, le second maître de concert, Habenheim,
artiste distingué sous tous les rapports, et dont j'ai entendu une
cantate d'un style mélodique expressif, d'une harmonie pure, et
très-bien instrumentée.
Les autres instruments à archet ont une valeur, sinon égale à celle des
violons, au moins suffisante pour qu'on doive les compter pour bons.
J'en dirai autant des instruments à vent: la première clarinette et le
premier hautbois sont excellents. L'artiste qui joue la partie de
première flûte, Krüger père, se sert malheureusement d'un ancien
instrument qui laisse beaucoup à désirer pour la pureté du son en
général et pour la facilité d'émission des notes aiguës. M. Krüger
devrait aussi se tenir en garde contre le penchant qui l'entraîne
parfois à faire des trilles et des grupetti là où l'auteur s'est bien
gardé d'en écrire.
Le premier basson, M. Neukirchner, est un virtuose de première force qui
s'attache peut-être trop à faire parade de grandes difficultés; il joue
en outre sur un basson tellement mauvais, que des intonations douteuses
viennent à chaque instant blesser l'oreille et empêcher l'effet des
phrases même les mieux rendues par l'exécutant. On distingue parmi les
cors, M. Schuncke; il fait aussi comme ses confrères de Francfort, un
peu trop cuivrer le son des notes élevées. Les cors à cylindres (ou
chromatiques) sont exclusivement employés à Stuttgard. L'habile facteur
Adolphe Sax, actuellement établi à Paris, a démontré surabondamment la
supériorité de ce système sur celui des pistons, à peu près abandonné à
cette heure dans toute l'Allemagne, pendant que celui des cylindres pour
les cors, trompettes, bombardons, bass-tubas, y devient d'un usage
général. Les Allemands appellent instruments à soupape (ventil-horn,
ventil-trompetten) ceux auxquels ce mécanisme est appliqué. J'ai été
surpris de ne pas le voir adopté pour les trompettes dans la musique
militaire, assez bonne d'ailleurs, de Stuttgard; on en est encore là aux
trompettes à deux pistons, instruments fort imparfaits et bien loin pour
la sonorité et la qualité du timbre, des trompettes à cylindres dont on
se sert à présent partout ailleurs. Je ne parle pas de Paris; nous y
viendrons dans quelque dix ans.
Les trombones sont d'une belle force; le premier (M. Schrade), qui fit,
il y a quatre ans, partie de l'orchestre du concert Vivienne, à Paris, a
un véritable talent. Il possède à fond son instrument, se joue des plus
grandes difficultés, tire du trombone-ténor un son magnifique; je
pourrais même dire des sons, puisqu'il sait, au moyen d'un procédé non
encore expliqué, produire trois et quatre notes à la fois, comme ce
jeune corniste[84] dont toute la presse musicale s'est récemment
occupée à Paris. Schrade, dans un point d'orgue d'une fantaisie qu'il a
exécutée en public à Stuttgard, a fait entendre simultanément, et à la
surprise générale, les quatre notes de l'accord de septième dominante du
ton de _si _b__, ainsi posées:
_mi b_
_la_
_ut_
_fa_
c'est aux acousticiens qu'il appartient de donner la raison de ce
nouveau phénomène de la résonnance des tubes sonores; à nous autres
musiciens de le bien étudier et d'en tirer parti si l'occasion s'en
présente.
Un autre mérite de l'orchestre de Stuttgard, c'est qu'il est composé de
lecteurs intrépides, que rien ne trouble, que rien ne déconcerte, qui
lisent à la fois la note et la nuance, qui à la première vue ne laissent
échapper ni un P ni un F, ni un mezzo-forte, ni un smorzando, sans
l'indiquer. Ils sont en outre rompus à tous les caprices du rhythme et
de la mesure, ne se cramponnent pas toujours aux temps forts, et savent
sans hésiter accentuer les temps faibles et passer d'une syncope à une
autre sans embarras et sans avoir l'air d'exécuter un pénible tour de
force. En un mot, leur éducation musicale est complète sous tous les
rapports. J'ai pu reconnaître en eux ces précieuses qualités dès la
première répétition de mon concert. J'avais choisi pour celui-là la
_Symphonie fantastique_ et l'ouverture des _Francs-Juges_. Vous savez
combien ces deux ouvrages contiennent de difficultés rhythmiques, de
phrases syncopées, de syncopes croisées, de groupes de quatre notes
superposées à des groupes de trois, etc., etc.; toutes choses
qu'aujourd'hui, au Conservatoire, nous jetons vigoureusement à la tête
du public, mais qu'il nous a fallu travailler pourtant, et beaucoup et
longtemps. J'avais donc lieu de craindre une foule d'erreurs à
différents passages de l'ouverture et du finale de la symphonie; je n'en
ai pas eu à relever une seule, tout a été vu et lu et vaincu du premier
coup. Mon étonnement était extrême. Le vôtre ne sera pas moindre, si je
vous dis que nous avons monté cette damnée symphonie et le reste du
programme en deux répétitions. L'effet eût même été très-satisfaisant si
les maladies vraies ou simulées ne m'eussent enlevé la moitié des
violons le jour du concert. Me voyez-vous, avec quatre premiers violons
et quatre seconds, pour lutter avec tous ces instruments à vent et à
percussion? Car l'épidémie avait épargné le reste de l'orchestre, et il
ne manquait rien, rien que la moitié des violons! Oh! en pareil cas, je
ferais comme Max dans le _Freyschütz_, et pour obtenir des violons, je
signerais un pacte avec tous les diables de l'enfer. C'était d'autant
plus navrant et irritant, que, malgré les prédictions de Lindpaintner,
le roi et la cour étaient venus. Nonobstant cette défection de quelques
pupitres, l'exécution fut, sinon puissante (c'était chose impossible) au
moins intelligente, exacte et chaleureuse. Les morceaux de la _Symphonie
fantastique_ qui produisirent le plus d'effet furent l'adagio (la _Scène
aux champs_,) et le finale (le _Sabbat_). L'ouverture fut chaudement
accueillie; quant à la Marche des pèlerins d'_Harold_, qui figurait
aussi dans le programme, elle passa presque inaperçue. Il en a été de
même encore dans une autre où j'avais eu l'imprudence de la faire
entendre isolément; tandis que partout où j'ai donné _Harold_ en entier,
ou au moins les trois premières parties de cette symphonie, la marche a
été accueillie comme elle l'est à Paris, et souvent redemandée. Nouvelle
preuve de la nécessité de ne pas morceler certaines compositions, et de
ne les produire que dans leur jour et sous le point de vue qui leur est
propre.
Faut-il vous dire maintenant qu'après le concert je reçus toutes sortes
de félicitations de la part du roi, de M. le comte Neiperg et du prince
Jérôme Bonaparte? Pourquoi pas? On sait que les princes sont en général
d'une bienveillance extrême pour les artistes étrangers, et je ne
manquerais réellement de modestie que si j'allais vous répéter ce que
m'ont dit quelques-uns des musiciens le soir même et les jours suivants.
D'ailleurs, pourquoi ne pas manquer de modestie? Pour ne pas faire
grogner quelques mauvais dogues à la chaîne, qui voudraient mordre
quiconque passe en liberté devant leur chenil? Cela vaut bien la peine
d'aller employer de vieilles formules et jouer une comédie dont personne
n'est dupe! La vraie modestie consisterait, non-seulement à ne pas
parler de soi, mais à ne pas en faire parler, à ne pas attirer sur soi
l'attention publique, à ne rien dire, à ne rien écrire, à ne rien faire,
à se cacher, à ne pas vivre. N'est-ce pas là une absurdité?... Et puis
j'ai pris le parti de tout avouer, heur et malheur; j'ai commencé déjà
dans ma précédente lettre, et je suis prêt à continuer dans celle-ci.
Ainsi je crains fort que Lindpaintner, qui est un maître, et dont
j'ambitionnais beaucoup le suffrage, approuvant dans tout cela
l'ouverture seulement, n'ait profondément abominé la symphonie; je
parierais que Molique n'a rien approuvé. Quant au docteur Schilling, je
suis sûr qu'il a tout trouvé exécrable, et qu'il a été bien honteux
d'avoir fait les premières démarches pour produire à Stuttgard un
brigand de mon espèce, véhémentement soupçonné d'avoir violé la musique,
et qui, s'il parvient à lui inspirer sa passion de l'air libre et du
vagabondage, fera de la chaste muse une sorte de bohémienne, moins
Esmeralda qu'Héléna Mac Grégor, virago armée, dont les cheveux flottent
au vent, dont la sombre tunique étincelle de brillants colifichets, qui
bondit pieds nus sur les roches sauvages, qui rêve au bruit des vents et
de la foudre, et dont le noir regard épouvante les femmes et trouble les
hommes sans leur inspirer l'amour.
Aussi Schilling, en sa qualité de conseiller du prince de
Hohenzollern-Hechingen, n'a pas manqué d'écrire à Son Altesse et de lui
proposer, pour la divertir, le curieux sauvage, plus convenable dans la
Forêt-Noire que dans une ville civilisée. Et le sauvage, curieux de tout
connaître, au reçu d'une invitation rédigée en termes aussi obligeants
que choisis par M. le baron de Billing, autre conseiller intime du
prince, s'est acheminé, à travers la neige et les grands bois de sapins,
vers la petite ville d'Hechingen, sans trop s'inquiéter de ce qu'il
pourrait y faire. Cette excursion dans la Forêt-Noire m'a laissé un
confus mélange de souvenirs joyeux, tristes, doux et pénibles, que je ne
saurais évoquer sans un serrement de coeur presque inexplicable. Le
froid, le double deuil noir et blanc étendu sur les montagnes, le vent
qui mugissait sous les pins frissonnants, le travail secret du
ronge-coeur si actif dans la solitude, un triste épisode d'un douloureux
roman lu pendant le voyage... Puis l'arrivée à Hechingen, les gais
visages, l'amabilité du prince, les fêtes du premier jour de l'an, le
bal, le concert, les rires fous, les projets de se revoir à Paris, et...
les adieux... et le départ... Oh! je souffre!... Quel diable m'a poussé
à vous faire ce récit, qui ne présente pourtant, comme vous l'allez
voir, aucun incident émouvant ni romanesque... Mais je suis ainsi fait,
que je souffre parfois, sans motif apparent, comme, pendant certains
états électriques de l'atmosphère, les feuilles des arbres remuent sans
qu'il fasse du vent.
.....Heureusement, mon cher Girard, vous me connaissez de longue date,
et vous ne trouverez pas trop ridicule cette exposition sans péripétie,
cette introduction sans allegro, ce sujet sans fugue! Ah! ma foi! un
sujet sans fugue, avouez-le, c'est une rare bonne fortune. Et nous avons
lu tous les deux plus de mille fugues qui n'ont pas de sujet, sans
compter celles qui n'ont que de mauvais sujets. Allons! voilà ma
mélancolie qui s'envole, grâce à l'intervention de la fugue (vieille
radoteuse qui si souvent a fait venir l'ennui), je reprends ma bonne
humeur, et... je vous raconte Hechingen.
Quand je disais tout à l'heure que c'est une petite ville, j'exagérais
géographiquement son importance. Hechingen n'est qu'un grand village,
tout au plus un bourg, bâti sur une côte assez escarpée, à peu près
comme la portion de Montmartre qui couronne la butte, ou mieux encore
comme le village de Subiaco dans les États romains. Au-dessus du bourg,
et placée de manière à la dominer entièrement, est la villa Eugenia,
occupée par le prince. À droite de ce petit palais, une vallée profonde,
et, un peu plus loin, un pic âpre et nu surmonté du vieux castel de
Hohenzollern, qui n'est plus aujourd'hui qu'un rendez-vous de chasse,
après avoir été longtemps la féodale demeure des ancêtres du prince.
Le souverain actuel de ce romantique paysage est un jeune homme
spirituel, vif et bon, qui semble n'avoir au monde que deux
préoccupations constantes: le désir de rendre aussi heureux que possible
les habitants de ses petits États, et l'amour de la musique.
Concevez-vous une existence plus douce que la sienne? Il voit tout le
monde content autour de lui: ses sujets l'adorent; la musique l'aime; il
la comprend en poëte et en musicien; il compose de charmants lieder,
dont deux: _der Fischer knabe_ et _Schiffers Abendied_, m'ont réellement
touché par l'expression de leur mélodie. Il les chante avec une voix de
compositeur, mais avec une chaleur entraînante et des accents de l'âme
et du coeur, il a, sinon un théâtre, au moins une chapelle (un orchestre)
dirigée par un maître éminent, Techlisbeck, dont le Conservatoire de
Paris a souvent exécuté avec honneur les symphonies, et qui lui fait
entendre, sans luxe, mais montés avec soin, les chefs-d'oeuvre les plus
simples de la musique instrumentale. Tel est l'aimable prince dont
l'invitation m'avait été si agréable et dont j'ai reçu l'accueil le
plus cordial.
En arrivant à Hechingen, je renouvelai connaissance avec Techlisbeck. Je
l'avais connu à Paris cinq ans auparavant; il m'accabla chez lui de
prévenances et de ces témoignages de véritable bonté qu'on n'oublie
jamais. Il me mit bien vite au fait des forces musicales dont nous
pouvions disposer. C'étaient huit violons en tout, dont trois
très-faibles, trois altos, deux violoncelles, deux contre-basses. Le
premier violon, nommé Stern, est un virtuose de talent. Le premier
violoncelle (Oswald) mérite la même distinction. Le pasteur archiviste
d'Hechingen joue la première contre-basse à la satisfaction des
compositeurs les plus exigeants. La première flûte, le premier hautbois
et la première clarinette sont excellents; la première flûte a seulement
quelquefois de ces velléités d'ornementation que j'ai reprochées à celle
de Stuttgard. Les seconds instruments à vent sont suffisants. Les deux
bassons et les deux cors laissent un peu à désirer. Quant aux
trompettes, au trombone (il n'y en a qu'un) et au timbalier, ils
laissent à désirer, toutes les fois qu'ils jouent, qu'on ne les ait pas
priés de se taire. Ils ne savent rien.
Je vous vois rire, mon cher Girard, et prêt à me demander ce que j'ai pu
faire exécuter avec un si petit orchestre? Eh bien! à force de patience
et de bonne volonté, en arrangeant et modifiant certaines parties, en
faisant cinq répétitions en trois jours, nous avons monté l'ouverture du
_Roi Lear_, la _Marche des pèlerins_, le _Bal de la Symphonie
fantastique_, et divers autres fragments proportionnés, par leur
dimension, au cadre qui leur était destiné. Et tout a marché très-bien,
avec précision et même avec verve.
J'avais écrit au crayon sur les parties d'alto les notes essentielles et
laissées à découvert des 3e et 4e cors (puisque nous ne pouvions
avoir que le 1er et le 2e); Techlisbeck jouait sur le piano la
1re harpe du _Bal_; il avait bien voulu se charger aussi de l'alto
solo dans la marche d'_Harold_. Le prince d'Hechingen se tenait à côté
du timbalier pour lui compter ses pauses et le faire partir à temps;
j'avais supprimé dans les parties de trompette, les passages que nous
avions reconnus inaccessibles aux deux exécutants. Le trombone seul
était livré à lui-même; mais, ne donnant prudemment que les sons qui lui
étaient très-familiers, comme _si bémol_, _ré_, _fa_, et évitant avec
soin tous les autres, il brillait presque partout par son silence. Il
fallait voir dans cette jolie salle de concert, où Son Altesse avait
réuni un nombreux auditoire, comme les impressions musicales circulaient
vives et rapides! Cependant, vous le devinez sans doute, je n'éprouvais
de toutes ces manifestations qu'une joie mêlée d'impatience; et quand le
prince est venu me serrer la main, je n'ai pu m'empêcher de lui dire:
«--Ah! monseigneur, je donnerais, je vous jure, deux des années qui me
restent à vivre pour avoir là maintenant mon orchestre du Conservatoire,
et le mettre aux prises devant vous avec ces partitions que vous jugez
avec tant d'indulgence!
--Oui, oui, je sais, m'a-t-il répondu, vous avez un orchestre impérial,
qui vous dit: Sire! et je ne suis qu'une Altesse; mais j'irai l'entendre
à Paris, j'irai, j'irai!»
Puisse-t-il tenir parole! Ses applaudissements, qui me sont restés sur
le coeur, me semblent un bien mal acquis.
Il y eut après le concert, souper à la villa Eugenia. La gaieté
charmante du prince s'était communiquée à tous ses convives; il voulut
me faire connaître une de ses compositions pour ténor, piano et
violoncelle; Techlisbeck se mit au piano, l'auteur se chargeait de la
partie du chant, et je fus, aux acclamations de l'assemblée, désigné
pour chanter la partie de violoncelle. On a beaucoup applaudi le morceau
et ri presque autant du timbre singulier de ma chanterelle. Les dames
surtout ne revenaient pas de mon _la_.
Le surlendemain, après bien des adieux, il fallut retourner à Stuttgard.
La neige fondait sur les grands pins éplorés, le manteau blanc des
montagnes se marbrait de taches noires... c'était profondément triste...
le ronge-coeur put travailler encore.
_The rest is silence...
Farewell._