PREMIÈRE LETTRE

Bruxelles.--Mayence.--Francfort.

Oui, mon cher Morel, me voilà revenu de ce long voyage en Allemagne,

pendant lequel j'ai donné quinze concerts et fait près de cinquante

répétitions. Vous pensez qu'après de telles fatigues, je dois avoir

besoin d'inaction et de repos, et vous avez raison; mais vous auriez

peine à croire combien ce repos et cette inaction me paraissent

étranges! Souvent, le matin, à demi réveillé, je m'habille

précipitamment, persuadé que je suis en retard et que l'orchestre

m'attend... puis, après un instant de réflexion, revenant au sentiment

de la réalité, quel orchestre, me dis-je? je suis à Paris, où l'usage

est toujours au contraire que l'orchestre se fasse attendre! D'ailleurs,

je ne donne pas de concert, je n'ai pas de choeurs à instruire, pas de

symphonie à diriger; je ne dois voir ce matin ni Meyerbeer, ni

Mendelssohn, ni Lipinski, ni Marschner, ni A. Bohrer, ni Schlosser, ni

Mangold, ni les frères Müller, ni aucun de ces excellents artistes

allemands qui m'ont fait un si gracieux accueil et m'ont donné tant de

preuves de déférence et de dévouement!... On n'entend guère de musique

en France à cette heure, et vous tous, mes amis, que j'ai été heureux de

revoir, vous avez un air si triste, si découragé, quand je vous

questionne sur ce qui s'est fait à Paris en mon absence, que le froid me

saisit au coeur avec le désir de retourner en Allemagne, où

l'enthousiasme existe encore. Et pourtant quelles ressources immenses

nous possédons dans ce vortex parisien, vers lequel tendent inquiètes

les ambitions de toute l'Europe! Que de beaux résultats on pourrait

obtenir de la réunion de tous les moyens dont disposent et le

Conservatoire, et le Gymnase musical, et nos trois théâtres lyriques, et

les églises, et les écoles de chant! Avec ces éléments dispersés et au

moyen d'un triage intelligent, on formerait, sinon un choeur

irréprochable (les voix ne sont pas assez exercées), au moins un

orchestre sans pareil! Pour parvenir à faire entendre aux Parisiens un

si magnifique ensemble de huit à neuf cents musiciens, il ne manque que

deux choses: un local pour les placer, et un peu d'amour de l'art pour

les y rassembler. Nous n'avons pas une seule grande salle de concert! Le

théâtre de l'Opéra pourrait en tenir lieu, si le service des machines et

des décors, si les travaux quotidiens, rendus indispensables par les

exigences du répertoire, en occupant la scène presque chaque jour, ne

rendaient à peu près impossibles les dispositions nécessaires aux

préparatifs d'une telle solennité. Puis trouverait-on les sympathies

collectives, l'unité de sentiment et d'action, le dévouement et la

patience, sans lesquels on ne produira jamais, en ce genre, rien de

grand ni de beau? Il faut l'espérer, mais on ne peut que l'espérer.

L'ordre exceptionnel établi dans les répétitions de la Société du

Conservatoire, et l'ardeur des membres de cette société célèbre, sont

universellement admirés. Or, on ne prise si fort que les choses rares...

Presque partout en Allemagne, au contraire, j'ai trouvé l'ordre et

l'attention joints à un véritable respect pour le maître ou pour les

maîtres. Il y en a plusieurs, en effet: l'auteur d'abord, qui dirige

lui-même presque toujours les répétitions et l'exécution de son ouvrage,

sans que l'amour-propre du chef d'orchestre en soit en rien blessé,--le

maître de chapelle, qui est généralement un habile compositeur et dirige

les opéras du grand répertoire, toutes les productions musicales

importantes dont les auteurs sont ou morts ou absents,--et le maître de

concert qui, dirigeant les petits opéras et les ballets, joue en outre

la partie de premier violon, quand il ne conduit pas, et transmet, en ce

cas, les ordres et les observations du maître de chapelle aux points

extrêmes de l'orchestre, surveille les détails matériels des études, a

l'oeil à ce que rien ne manque à la musique ni aux instruments, et

indique quelquefois les coups d'archet ou la manière de phraser les

mélodies et les traits, tâche interdite au maître de chapelle, car

celui-ci conduit toujours au bâton.

Sans doute, il doit y avoir aussi en Allemagne, dans toutes ces

agglomérations de musiciens d'inégale valeur, bien des vanités obscures,

insoumises et mal contenues; mais je ne me souviens pas (à une seule

exception près) de les avoir vues lever la tête et prendre la parole;

peut-être est-ce parce que je n'entends pas l'allemand.

Pour les directeurs de choeurs, j'en ai trouvé très peu d'habiles; la

plupart sont de mauvais pianistes; j'en ai même rencontré un qui ne

jouait pas du piano du tout, et donnait les intonations en frappant sur

les touches avec deux doigts de la main droite seulement. Et puis on a

encore en Allemagne, comme chez nous, conservé l'habitude de réunir

toutes les voix du choeur dans le même local et sous un seul directeur,

au lieu d'avoir trois salles d'études et trois maîtres de chant pour les

répétitions préliminaires, et d'isoler ainsi pendant quelques jours, les

soprani et les contralti, les basses et les ténors: procédé qui

économise le temps et amène dans l'enseignement des diverses parties

chorales d'excellents résultats. En général, les choristes allemands,

les ténors surtout, ont des voix plus fraîches et d'un timbre plus

distingué que celles que nous entendons dans nos théâtres; mais il ne

faut pas trop se hâter de leur accorder la supériorité sur les nôtres,

et vous verrez bientôt, si vous voulez bien me suivre dans les

différentes villes que j'ai visitées, qu'à l'exception de ceux de

Berlin, de Francfort et de Dresde peut-être, tous les choeurs de théâtre

sont mauvais ou d'une grand médiocrité. Les Académies de chant doivent,

au contraire, être regardées comme une des gloires musicales de

l'Allemagne; nous tâcherons plus tard de trouver la raison de cette

différence.

Mon voyage a commencé sous de fâcheux auspices; les contre-temps, les

malencontres de toute espèce se succédaient d'une façon inquiétante, et

je vous assure, mon cher ami, qu'il a fallu presque de l'entêtement pour

le poursuivre et le mener à fin et à bien. J'étais parti de Paris me

croyant assuré de donner trois concerts dès le début: le premier devait

avoir lieu à Bruxelles, où j'étais engagé par la Société de la Grande

Harmonie; les deux autres étaient déjà annoncés à Francfort par le

directeur du théâtre, qui paraissait y attacher beaucoup d'importance et

mettre le plus grand zèle à en assurer l'exécution. Et cependant de

toutes ces belles promesses, de tout cet empressement, qu'est-il

résulté? Absolument rien! Voici comment: Madame Nathan-Treillet avait eu

la bonté de me promettre de venir exprès de Paris pour chanter au

concert de Bruxelles. Au moment de commencer les répétitions, et après

de pompeuses annonces de cette soirée musicale, nous apprenons que la

cantatrice venait de tomber assez gravement malade et qu'il lui était,

en conséquence, impossible de quitter Paris. Madame Nathan-Treillet a

laissé à Bruxelles de tels souvenirs du temps où elle y était

prima-donna au théâtre, qu'on peut dire sans exagération, qu'elle y est

adorée; elle y fait fureur, fanatisme, et toutes les symphonies du monde

ne valent pas pour les Belges une romance de Loïsa Puget chantée par

madame Treillet. À l'annonce de cette catastrophe, la Grande Harmonie

tout entière est tombée en syncope, la tabagie attenant à la salle des

concerts est devenue déserte, toutes les pipes se sont éteintes comme si

l'air eût subitement manqué, les Grands Harmonistes se sont dispersés en

gémissant. J'avais beau leur dire pour les consoler: «Mais le concert

n'aura pas lieu, soyez tranquilles, vous n'aurez pas le désagrément

d'entendre ma musique, c'est une compensation suffisante, je pense, à un

malheur pareil!» Rien n'y faisait.

_Leurs yeux fondaient en pleurs de bière, et nolebant consolari_, parce

que madame Treillet ne venait pas. Voilà donc le concert à tous les

diables; le chef d'orchestre de cette société si grandement harmonique,

homme d'un véritable mérite, plein de dévouement à l'art, en sa qualité

d'artiste éminent, bien qu'il soit peu disposé à se livrer au désespoir,

lors même que les romances de mademoiselle Puget viendraient à lui

manquer, Snel enfin, qui m'avait invité à venir à Bruxelles, honteux et

confus,

Jurait, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Que faire alors? s'adresser à la société rivale, la Philharmonie,

dirigée par Bender, le chef de l'admirable musique des Guides; composer

un brillant orchestre, en réunissant celui du théâtre aux élèves du

Conservatoire? La chose était facile, grâce aux bonnes dispositions de

MM. Henssens, Mertz, Wéry, qui tous, dans une occasion antérieure,

s'étaient empressés d'exercer en ma faveur leur influence sur leurs

élèves et amis! Mais c'était tout recommencer sur nouveaux frais, et le

temps me manquait, me croyant attendu à Francfort pour les deux concerts

dont j'ai parlé. Il fallut donc partir, partir plein d'inquiétude sur

les suites que pouvait avoir l'affreux chagrin des dilettanti belges, et

me reprochant d'en être la cause innocente et humiliée. Heureusement ce

remords-là est de ceux qui ne durent guère, autant en emporte la vapeur,

et je n'étais pas depuis une heure sur le bateau du Rhin, admirant le

fleuve et ses rives, que déjà je n'y pensais plus. Le Rhin! ah! c'est

beau! c'est très-beau! Vous croyez peut-être, mon cher Morel, que je

vais saisir l'occasion de faire à son sujet de poétiques amplifications?

Dieu m'en garde. Je sais trop que mes amplifications ne seraient que de

prosaïques diminutions, et d'ailleurs j'aime à croire pour votre honneur

que vous avez lu et relu le beau livre de Victor Hugo.

Arrivé à Mayence, je m'informai de la musique militaire autrichienne qui

s'y trouvait l'année précédente, et qui avait, au dire de Strauss (le

Strauss de Paris[82]) exécuté plusieurs de mes ouvertures avec une

verve, une puissance et un effet prodigieux. Le régiment était parti,

plus de musique d'harmonie (celle-là était vraiment une grande

harmonie!), plus de concert possible! (je m'étais figuré pouvoir faire

en passant cette farce aux habitants de Mayence.) Il faut essayer

cependant! Je vais chez Schott, le patriarche des éditeurs de musique.

Ce digne homme a l'air, comme la Belle-au-bois-dormant, de dormir

depuis cent ans, et à toutes mes questions il répond lentement en

entremêlant ses paroles de silences prolongés: «Je ne crois pas... vous

ne pouvez... donner un concert... ici... il n'y a pas... d'orchestre, il

n'y a pas de... public... nous n'avons pas d'argent!...»

Comme je n'ai pas énormément de... patience, je me dirige au plus vite

vers le chemin de fer, et je pars pour Francfort. Ne fallait-il pas

quelque chose encore pour compléter mon irritation!... Ce chemin de fer,

lui aussi, est tout endormi, il se hâte lentement, il ne marche pas, il

flâne, et, ce jour-là surtout, il faisait d'interminables points d'orgue

à chaque station. Mais enfin tout adagio a un terme, et j'arrivai à

Francfort avant la nuit. Voilà une ville charmante et bien éveillée! Un

air d'activité et de richesse y règne partout; elle est en outre bien

bâtie, brillante et blanche comme une pièce de cent sous toute neuve, et

des boulevards plantés d'arbustes et de fleurs dans le style des jardins

anglais, forment sa ceinture verdoyante et parfumée. Bien que ce fût au

mois de décembre, et que la verdure et les fleurs eussent dès longtemps

disparu, le soleil se jouait d'assez bonne humeur entre les bras de la

végétation attristée; et, soit par le contraste que ces allées si

pleines d'air et de lumière offraient avec les rues obscures de Mayence,

soit par l'espoir que j'avais de commencer enfin mes concerts à

Francfort, soit pour toute autre cause qui se dérobe à l'analyse, les

mille voix de la joie et du bonheur chantaient en choeur au dedans de

moi, et j'ai fait là une promenade de deux heures délicieuse. À demain

les affaires sérieuses! me dis-je en rentrant à l'hôtel.

Le jour suivant donc, je me rendis allègrement au théâtre, pensant le

trouver déjà tout préparé pour mes répétitions. En traversant la place

sur laquelle il est bâti et apercevant quelques jeunes gens qui

portaient des instruments à vent, je les priai, puisqu'ils appartenaient

sans doute à l'orchestre, de remettre ma carte au maître de chapelle et

directeur Guhr. En lisant mon nom ces honnêtes artistes passèrent tout à

coup de l'indifférence à un empressement respectueux qui me fit grand

bien. L'un d'eux, qui parlait français, prit la parole pour ses

confrères:

«--Nous sommes bien heureux de vous voir enfin; M. Guhr nous a depuis

longtemps annoncé votre arrivée, nous avons exécuté deux fois votre

ouverture du _Roi Lear_. Vous ne trouverez pas ici votre orchestre du

Conservatoire; mais peut-être cependant ne serez-vous pas mécontent!»

Guhr arrive. C'est un petit homme, à la figure assez malicieuse, aux

yeux vifs et perçants; son geste est rapide, sa parole brève et

incisive; on voit qu'il ne doit pas pécher par excès d'indulgence quand

il est à la tête de son orchestre; tout annonce en lui une intelligence

et une volonté musicales; c'est un chef. Il parle français, mais pas

assez vite au gré de son impatience, et il l'entremêle, à chaque phrase,

de gros jurons, prononcés à l'allemande, du plus plaisant effet. Je les

désignerai seulement par des initiales. En m'apercevant:

«--Oh! S. N. T. T... c'est vous, mon cher! Vous n'avez donc pas reçu ma

lettre?

--Quelle lettre?

--Je vous ai écrit à Bruxelles pour vous dire... S. N. T. T...

Attendez... je ne parle pas bien... un malheur!... c'est un grand

malheur!... Ah! voilà notre régisseur qui me servira d'interprète.»

Et continuant à parler français:

«--Dites à M. Berlioz combien je suis contrarié; que je lui ai écrit de

ne pas encore venir; que les petites Milanollo remplissent le théâtre

tous les soirs; que nous n'avons jamais vu une pareille fureur du

public, S. N. T. T., et qu'il faut garder pour un autre moment la grande

musique et les grands concerts.

--Le Régisseur: M. Guhr me charge de vous dire, monsieur, que...

--Moi: Ne vous donnez pas la peine de le répéter; j'ai très-bien, j'ai

trop bien compris, puisqu'il n'a pas parlé allemand.

--Guhr: Ah! ah! ah! j'ai parlé français, S. N. T. T., sans le savoir!

--Moi: Vous le savez très-bien, et je sais aussi qu'il faut m'en

retourner, ou poursuivre témérairement ma route, au risque de trouver

ailleurs quelques autres enfants prodiges qui me feront encore échec et

mât.

--Guhr: Que faire, mon cher, les enfants font de l'argent, S. N. T. T.,

les romances françaises font de l'argent, les vaudevilles français

attirent la foule; que voulez-vous? S. N. T. T., je suis directeur, je

ne puis pas refuser l'argent; mais restez au moins jusqu'à demain, je

vous ferai entendre _Fidelio_, par Pischek et mademoiselle Capitaine,

et, S. N. T. T., vous me direz votre sentiment sur nos artistes.

--Moi: je les crois excellents, surtout sous votre direction; mais, mon

cher Guhr, pourquoi tant jurer, croyez-vous que cela me console?

--Ah! ah! S. N. T. T., ça se dit en famille.» (Il voulait dire

familièrement.)

Là-dessus le fou rire s'empare de moi, ma mauvaise humeur s'évanouit, et

lui prenant la main:

«--Allons, puisque nous sommes en famille, venez boire quelque vin du

Rhin, je vous pardonne vos petites Milanollo, et je reste pour entendre

_Fidelio_ et mademoiselle Capitaine, dont vous m'avez tout l'air de

vouloir être le lieutenant.»

Nous convînmes que je partirais deux jours après pour Stuttgard, où je

n'étais point attendu cependant, pour tenter la fortune auprès de

Lindpaintner et du roi de Wurtemberg. Il fallait ainsi donner aux

Francfortois le temps de reprendre leur sang-froid et d'oublier un peu

les délirantes émotions à eux causées par le violon des deux charmantes

soeurs, que j'avais le premier applaudies et louées à Paris, mais qui

alors, à Francfort, m'incommodaient étrangement.

Et le lendemain, j'entendis _Fidelio_. Cette représentation est une des

plus belles que j'aie vues en Allemagne; Guhr avait raison de me la

proposer pour compensation à mon désappointement; j'ai rarement éprouvé

une jouissance musicale plus complète.

Mademoiselle Capitaine, dans le rôle de Fidelio (Léonore) me parut

posséder les qualités musicales et dramatiques exigées par la belle

création de Beethoven. Le timbre de sa voix a un caractère spécial qui

la rend parfaitement propre à l'expression des sentiments profonds,

contenus, mais toujours prêts à faire explosion, comme ceux qui agitent

le coeur de l'héroïque épouse de Florestan. Elle chante simplement,

très-juste, et son jeu ne manque jamais de naturel. Dans la fameuse

scène du pistolet, elle ne remue pas violemment la salle, comme faisait,

avec son rire convulsif et nerveux, madame Schroeder-Devrient, quand nous

la vîmes à Paris, jeune encore, il y a seize ou dix-sept ans; elle

captive l'attention, elle sait émouvoir par d'autres moyens.

Mademoiselle Capitaine n'est point une cantatrice dans l'acception

brillante du mot; mais de toutes les femmes que j'ai entendues en

Allemagne, dans l'opéra de genre, c'est à coup sûr celle que je

préférerais; et je n'avais jamais ouï parler d'elle. Quelques autres

m'ont été citées d'avance comme des talents supérieurs, que j'ai

trouvées parfaitement détestables.

Je ne me rappelle pas malheureusement le nom du ténor chargé du rôle de

Florestan. Il a certes de belles qualités, sans que sa voix ait rien de

bien remarquable. Il a dit l'air si difficile de la prison, non pas de

manière à me faire oublier Haitzinger qui s'y élevait à une hauteur

prodigieuse, mais assez bien pour mériter les applaudissements d'un

public moins froid que celui de Francfort. Quant à Pischek que j'ai pu

apprécier mieux quelques mois après dans le _Faust_ de Spohr, il m'a

réellement fait connaître toute la valeur de ce rôle du gouverneur que

nous n'avons jamais pu comprendre à Paris; et je lui dois pour cela seul

une véritable reconnaissance. Pischek est un artiste; il a sans doute

fait des études sérieuses, mais la nature l'a beaucoup favorisé. Il

possède une magnifique voix de baryton, mordante, souple, juste et assez

étendue; sa figure est noble, sa taille élevée, il est jeune et plein de

feu! Quel malheur qu'il ne sache que l'allemand! Les choristes du

théâtre de Francfort m'ont semblé bons, leur exécution est soignée,

leurs voix sont fraîches, ils laissent rarement échapper des intonations

fausses, je les voudrais seulement un peu plus nombreux. Dans ces choeurs

d'une quarantaine de voix réside toujours une certaine âpreté qu'on ne

trouve pas dans les grandes masses. Ne les ayant pas vus à l'étude d'un

nouvel ouvrage, je ne puis dire si les choristes francfortois sont

lecteurs et musiciens; je dois reconnaître seulement qu'ils ont rendu

d'une façon très-satisfaisante le premier choeur des prisonniers, morceau

doux qu'il faut absolument _chanter_, et mieux encore le grand finale où

dominent l'enthousiasme et l'énergie. Quant à l'orchestre, en le

considérant comme un simple orchestre de théâtre, je le déclare

excellent, admirable de tout point; aucune nuance ne lui échappe, les

timbres s'y fondent dans un harmonieux ensemble tout à fait exempt de

duretés, il ne chancelle jamais, tout frappe d'aplomb; on dirait d'un

seul instrument. L'extrême habileté de Guhr à le conduire, et sa

sévérité aux répétitions, sont pour beaucoup, sans doute, dans ce

précieux résultat. Voici comment il est composé: 8 premiers violons,--8

seconds,--4 altos,--5 violoncelles,--4 contre-basses,--2 flûtes,--2

hautbois, 2 clarinettes,--2 bassons,--4 cors,--2 trompettes,--bois, 3

trombones,--1 timbalier. Cet ensemble de 47 musiciens se retrouve, à

quelques très-petites différences près, dans toutes les villes

allemandes du second ordre; il en est de même de sa disposition, qui est

celle-ci: Les violons, altos et violoncelles réunis, occupent le côté

droit de l'orchestre; les contre-basses sont placées en ligne droite,

dans le milieu, tout contre la rampe; les flûtes, hautbois, clarinettes,

bassons, cors et trompettes, forment au côté gauche, le groupe rival des

instruments à archets; les timbales et les trombones sont relégués

seuls à l'extrémité du côté droit. N'ayant pas pu mettre cet orchestre à

la rude épreuve des études symphoniques, je ne puis rien dire de sa

rapidité de conception, de ses aptitudes au style accidenté,

humoristique, de sa solidité rhythmique, etc., etc., mais Guhr m'a

assuré qu'il était également bon au concert et au théâtre. Je dois le

croire, Guhr n'étant pas de ces pères disposés à trop admirer leurs

enfants. Les violons appartiennent à une excellente école; les basses

ont beaucoup de son; je ne connais pas la valeur des altos, leur rôle

étant assez obscur dans les opéras que j'ai vu représenter à Francfort.

Les instruments à vent sont exquis dans l'ensemble; je reprocherai

seulement aux cors le défaut, très-commun en Allemagne, de faire souvent

cuivrer le son en forçant surtout les notes hautes. Ce mode d'émission

du son dénature le timbre du cor; il peut dans certaines occasions, il

est vrai, être d'un bon effet, mais il ne saurait, je pense, être adopté

méthodiquement dans l'école de l'instrument.

À la fin de cette excellente représentation de _Fidelio_, dix ou douze

auditeurs daignèrent, en s'en allant, accorder quelques

applaudissements... et ce fut tout. J'étais indigné d'une telle

froideur, et comme quelqu'un cherchait à me persuader que si l'auditoire

avait peu applaudi, il n'en admirait et n'en sentait pas moins les

beautés de l'oeuvre:

«--Non, dit Guhr, ils ne comprennent rien, rien du tout, S. N. T. T.; il

a raison, c'est un public de bourgeois.»

J'avais aperçu, ce soir-là, dans une loge, mon ancien ami Ferdinand

Hiller, qui a longtemps habité Paris, où les connaisseurs citent encore

souvent sa haute capacité musicale. Nous eûmes bien vite renouvelé

connaissance et repris nos allures de camarades. Hiller s'occupe d'un

opéra pour le théâtre de Francfort; il écrivit, il y a deux ans, un

oratorio, _la Chute de Jérusalem_, qu'on a exécuté plusieurs fois avec

beaucoup de succès. Il donne fréquemment des concerts, où l'on entend,

avec des fragments de cet ouvrage considérable, diverses compositions

instrumentales qu'il a produites dans ces derniers temps, et dont on dit

le plus grand bien. Malheureusement, quand je suis allé à Francfort, il

s'est toujours trouvé que les concerts d'Hiller avaient lieu le

lendemain du jour où j'étais obligé de partir, de sorte que je ne puis

citer à son sujet que l'opinion d'autrui, ce qui me met tout à fait à

l'abri du reproche de camaraderie. À son dernier concert il fit

entendre, en fait de nouveautés, une ouverture qui fut chaudement

accueillie et plusieurs morceaux pour quatre voix d'hommes et un

soprano, dont l'effet, dit-on, est de la plus piquante originalité.

Il y a à Francfort une institution musicale qu'on a citée devant moi

plusieurs fois avec éloges: c'est l'Académie de chant de Sainte-Cécile.

Elle passe pour être aussi bien composée que nombreuse; cependant,

n'ayant point été admis à l'examiner, je dois me renfermer, à son sujet,

dans une réserve absolue.

Bien que le bourgeois domine à Francfort dans la masse du public, il me

semble impossible, eu égard au grand nombre de personnes de la haute

classe qui s'occupent sérieusement de musique, qu'on ne puisse réunir un

auditoire intelligent et capable de goûter les grandes productions de

l'art. En tous cas, je n'ai pas eu le temps d'en faire l'expérience.

Il faut maintenant, mon cher Morel, que je rassemble mes souvenirs sur

Lindpaintner et la chapelle de Stuttgard. J'y trouverai le sujet d'une

seconde lettre, mais celle-là ne vous sera point adressée; ne dois-je

pas répondre aussi à ceux de nos amis qui se sont montrés comme vous

avides de connaître les détails de mon exploration germanique?

Adieu.

P.-S.--Avez-vous publié quelque nouveau morceau de chant? On ne parle

partout que du succès de vos dernières mélodies. J'ai entendu hier le

rondeau syllabique _Page et Mari_, que vous avez composé sur les paroles

du fils d'Alexandre Dumas. Je vous déclare que c'est fin, coquet,

piquant et charmant. Vous n'écrivîtes jamais rien de si bien en ce

genre. Ce rondeau aura une vogue insupportable, vous serez mis au pilori

des orgues de Barbarie et vous l'aurez bien mérité.

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 86 / 159 题