Bruxelles.--Mayence.--Francfort.
Oui, mon cher Morel, me voilà revenu de ce long voyage en Allemagne,
pendant lequel j'ai donné quinze concerts et fait près de cinquante
répétitions. Vous pensez qu'après de telles fatigues, je dois avoir
besoin d'inaction et de repos, et vous avez raison; mais vous auriez
peine à croire combien ce repos et cette inaction me paraissent
étranges! Souvent, le matin, à demi réveillé, je m'habille
précipitamment, persuadé que je suis en retard et que l'orchestre
m'attend... puis, après un instant de réflexion, revenant au sentiment
de la réalité, quel orchestre, me dis-je? je suis à Paris, où l'usage
est toujours au contraire que l'orchestre se fasse attendre! D'ailleurs,
je ne donne pas de concert, je n'ai pas de choeurs à instruire, pas de
symphonie à diriger; je ne dois voir ce matin ni Meyerbeer, ni
Mendelssohn, ni Lipinski, ni Marschner, ni A. Bohrer, ni Schlosser, ni
Mangold, ni les frères Müller, ni aucun de ces excellents artistes
allemands qui m'ont fait un si gracieux accueil et m'ont donné tant de
preuves de déférence et de dévouement!... On n'entend guère de musique
en France à cette heure, et vous tous, mes amis, que j'ai été heureux de
revoir, vous avez un air si triste, si découragé, quand je vous
questionne sur ce qui s'est fait à Paris en mon absence, que le froid me
saisit au coeur avec le désir de retourner en Allemagne, où
l'enthousiasme existe encore. Et pourtant quelles ressources immenses
nous possédons dans ce vortex parisien, vers lequel tendent inquiètes
les ambitions de toute l'Europe! Que de beaux résultats on pourrait
obtenir de la réunion de tous les moyens dont disposent et le
Conservatoire, et le Gymnase musical, et nos trois théâtres lyriques, et
les églises, et les écoles de chant! Avec ces éléments dispersés et au
moyen d'un triage intelligent, on formerait, sinon un choeur
irréprochable (les voix ne sont pas assez exercées), au moins un
orchestre sans pareil! Pour parvenir à faire entendre aux Parisiens un
si magnifique ensemble de huit à neuf cents musiciens, il ne manque que
deux choses: un local pour les placer, et un peu d'amour de l'art pour
les y rassembler. Nous n'avons pas une seule grande salle de concert! Le
théâtre de l'Opéra pourrait en tenir lieu, si le service des machines et
des décors, si les travaux quotidiens, rendus indispensables par les
exigences du répertoire, en occupant la scène presque chaque jour, ne
rendaient à peu près impossibles les dispositions nécessaires aux
préparatifs d'une telle solennité. Puis trouverait-on les sympathies
collectives, l'unité de sentiment et d'action, le dévouement et la
patience, sans lesquels on ne produira jamais, en ce genre, rien de
grand ni de beau? Il faut l'espérer, mais on ne peut que l'espérer.
L'ordre exceptionnel établi dans les répétitions de la Société du
Conservatoire, et l'ardeur des membres de cette société célèbre, sont
universellement admirés. Or, on ne prise si fort que les choses rares...
Presque partout en Allemagne, au contraire, j'ai trouvé l'ordre et
l'attention joints à un véritable respect pour le maître ou pour les
maîtres. Il y en a plusieurs, en effet: l'auteur d'abord, qui dirige
lui-même presque toujours les répétitions et l'exécution de son ouvrage,
sans que l'amour-propre du chef d'orchestre en soit en rien blessé,--le
maître de chapelle, qui est généralement un habile compositeur et dirige
les opéras du grand répertoire, toutes les productions musicales
importantes dont les auteurs sont ou morts ou absents,--et le maître de
concert qui, dirigeant les petits opéras et les ballets, joue en outre
la partie de premier violon, quand il ne conduit pas, et transmet, en ce
cas, les ordres et les observations du maître de chapelle aux points
extrêmes de l'orchestre, surveille les détails matériels des études, a
l'oeil à ce que rien ne manque à la musique ni aux instruments, et
indique quelquefois les coups d'archet ou la manière de phraser les
mélodies et les traits, tâche interdite au maître de chapelle, car
celui-ci conduit toujours au bâton.
Sans doute, il doit y avoir aussi en Allemagne, dans toutes ces
agglomérations de musiciens d'inégale valeur, bien des vanités obscures,
insoumises et mal contenues; mais je ne me souviens pas (à une seule
exception près) de les avoir vues lever la tête et prendre la parole;
peut-être est-ce parce que je n'entends pas l'allemand.
Pour les directeurs de choeurs, j'en ai trouvé très peu d'habiles; la
plupart sont de mauvais pianistes; j'en ai même rencontré un qui ne
jouait pas du piano du tout, et donnait les intonations en frappant sur
les touches avec deux doigts de la main droite seulement. Et puis on a
encore en Allemagne, comme chez nous, conservé l'habitude de réunir
toutes les voix du choeur dans le même local et sous un seul directeur,
au lieu d'avoir trois salles d'études et trois maîtres de chant pour les
répétitions préliminaires, et d'isoler ainsi pendant quelques jours, les
soprani et les contralti, les basses et les ténors: procédé qui
économise le temps et amène dans l'enseignement des diverses parties
chorales d'excellents résultats. En général, les choristes allemands,
les ténors surtout, ont des voix plus fraîches et d'un timbre plus
distingué que celles que nous entendons dans nos théâtres; mais il ne
faut pas trop se hâter de leur accorder la supériorité sur les nôtres,
et vous verrez bientôt, si vous voulez bien me suivre dans les
différentes villes que j'ai visitées, qu'à l'exception de ceux de
Berlin, de Francfort et de Dresde peut-être, tous les choeurs de théâtre
sont mauvais ou d'une grand médiocrité. Les Académies de chant doivent,
au contraire, être regardées comme une des gloires musicales de
l'Allemagne; nous tâcherons plus tard de trouver la raison de cette
différence.
Mon voyage a commencé sous de fâcheux auspices; les contre-temps, les
malencontres de toute espèce se succédaient d'une façon inquiétante, et
je vous assure, mon cher ami, qu'il a fallu presque de l'entêtement pour
le poursuivre et le mener à fin et à bien. J'étais parti de Paris me
croyant assuré de donner trois concerts dès le début: le premier devait
avoir lieu à Bruxelles, où j'étais engagé par la Société de la Grande
Harmonie; les deux autres étaient déjà annoncés à Francfort par le
directeur du théâtre, qui paraissait y attacher beaucoup d'importance et
mettre le plus grand zèle à en assurer l'exécution. Et cependant de
toutes ces belles promesses, de tout cet empressement, qu'est-il
résulté? Absolument rien! Voici comment: Madame Nathan-Treillet avait eu
la bonté de me promettre de venir exprès de Paris pour chanter au
concert de Bruxelles. Au moment de commencer les répétitions, et après
de pompeuses annonces de cette soirée musicale, nous apprenons que la
cantatrice venait de tomber assez gravement malade et qu'il lui était,
en conséquence, impossible de quitter Paris. Madame Nathan-Treillet a
laissé à Bruxelles de tels souvenirs du temps où elle y était
prima-donna au théâtre, qu'on peut dire sans exagération, qu'elle y est
adorée; elle y fait fureur, fanatisme, et toutes les symphonies du monde
ne valent pas pour les Belges une romance de Loïsa Puget chantée par
madame Treillet. À l'annonce de cette catastrophe, la Grande Harmonie
tout entière est tombée en syncope, la tabagie attenant à la salle des
concerts est devenue déserte, toutes les pipes se sont éteintes comme si
l'air eût subitement manqué, les Grands Harmonistes se sont dispersés en
gémissant. J'avais beau leur dire pour les consoler: «Mais le concert
n'aura pas lieu, soyez tranquilles, vous n'aurez pas le désagrément
d'entendre ma musique, c'est une compensation suffisante, je pense, à un
malheur pareil!» Rien n'y faisait.
_Leurs yeux fondaient en pleurs de bière, et nolebant consolari_, parce
que madame Treillet ne venait pas. Voilà donc le concert à tous les
diables; le chef d'orchestre de cette société si grandement harmonique,
homme d'un véritable mérite, plein de dévouement à l'art, en sa qualité
d'artiste éminent, bien qu'il soit peu disposé à se livrer au désespoir,
lors même que les romances de mademoiselle Puget viendraient à lui
manquer, Snel enfin, qui m'avait invité à venir à Bruxelles, honteux et
confus,
Jurait, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Que faire alors? s'adresser à la société rivale, la Philharmonie,
dirigée par Bender, le chef de l'admirable musique des Guides; composer
un brillant orchestre, en réunissant celui du théâtre aux élèves du
Conservatoire? La chose était facile, grâce aux bonnes dispositions de
MM. Henssens, Mertz, Wéry, qui tous, dans une occasion antérieure,
s'étaient empressés d'exercer en ma faveur leur influence sur leurs
élèves et amis! Mais c'était tout recommencer sur nouveaux frais, et le
temps me manquait, me croyant attendu à Francfort pour les deux concerts
dont j'ai parlé. Il fallut donc partir, partir plein d'inquiétude sur
les suites que pouvait avoir l'affreux chagrin des dilettanti belges, et
me reprochant d'en être la cause innocente et humiliée. Heureusement ce
remords-là est de ceux qui ne durent guère, autant en emporte la vapeur,
et je n'étais pas depuis une heure sur le bateau du Rhin, admirant le
fleuve et ses rives, que déjà je n'y pensais plus. Le Rhin! ah! c'est
beau! c'est très-beau! Vous croyez peut-être, mon cher Morel, que je
vais saisir l'occasion de faire à son sujet de poétiques amplifications?
Dieu m'en garde. Je sais trop que mes amplifications ne seraient que de
prosaïques diminutions, et d'ailleurs j'aime à croire pour votre honneur
que vous avez lu et relu le beau livre de Victor Hugo.
Arrivé à Mayence, je m'informai de la musique militaire autrichienne qui
s'y trouvait l'année précédente, et qui avait, au dire de Strauss (le
Strauss de Paris[82]) exécuté plusieurs de mes ouvertures avec une
verve, une puissance et un effet prodigieux. Le régiment était parti,
plus de musique d'harmonie (celle-là était vraiment une grande
harmonie!), plus de concert possible! (je m'étais figuré pouvoir faire
en passant cette farce aux habitants de Mayence.) Il faut essayer
cependant! Je vais chez Schott, le patriarche des éditeurs de musique.
Ce digne homme a l'air, comme la Belle-au-bois-dormant, de dormir
depuis cent ans, et à toutes mes questions il répond lentement en
entremêlant ses paroles de silences prolongés: «Je ne crois pas... vous
ne pouvez... donner un concert... ici... il n'y a pas... d'orchestre, il
n'y a pas de... public... nous n'avons pas d'argent!...»
Comme je n'ai pas énormément de... patience, je me dirige au plus vite
vers le chemin de fer, et je pars pour Francfort. Ne fallait-il pas
quelque chose encore pour compléter mon irritation!... Ce chemin de fer,
lui aussi, est tout endormi, il se hâte lentement, il ne marche pas, il
flâne, et, ce jour-là surtout, il faisait d'interminables points d'orgue
à chaque station. Mais enfin tout adagio a un terme, et j'arrivai à
Francfort avant la nuit. Voilà une ville charmante et bien éveillée! Un
air d'activité et de richesse y règne partout; elle est en outre bien
bâtie, brillante et blanche comme une pièce de cent sous toute neuve, et
des boulevards plantés d'arbustes et de fleurs dans le style des jardins
anglais, forment sa ceinture verdoyante et parfumée. Bien que ce fût au
mois de décembre, et que la verdure et les fleurs eussent dès longtemps
disparu, le soleil se jouait d'assez bonne humeur entre les bras de la
végétation attristée; et, soit par le contraste que ces allées si
pleines d'air et de lumière offraient avec les rues obscures de Mayence,
soit par l'espoir que j'avais de commencer enfin mes concerts à
Francfort, soit pour toute autre cause qui se dérobe à l'analyse, les
mille voix de la joie et du bonheur chantaient en choeur au dedans de
moi, et j'ai fait là une promenade de deux heures délicieuse. À demain
les affaires sérieuses! me dis-je en rentrant à l'hôtel.
Le jour suivant donc, je me rendis allègrement au théâtre, pensant le
trouver déjà tout préparé pour mes répétitions. En traversant la place
sur laquelle il est bâti et apercevant quelques jeunes gens qui
portaient des instruments à vent, je les priai, puisqu'ils appartenaient
sans doute à l'orchestre, de remettre ma carte au maître de chapelle et
directeur Guhr. En lisant mon nom ces honnêtes artistes passèrent tout à
coup de l'indifférence à un empressement respectueux qui me fit grand
bien. L'un d'eux, qui parlait français, prit la parole pour ses
confrères:
«--Nous sommes bien heureux de vous voir enfin; M. Guhr nous a depuis
longtemps annoncé votre arrivée, nous avons exécuté deux fois votre
ouverture du _Roi Lear_. Vous ne trouverez pas ici votre orchestre du
Conservatoire; mais peut-être cependant ne serez-vous pas mécontent!»
Guhr arrive. C'est un petit homme, à la figure assez malicieuse, aux
yeux vifs et perçants; son geste est rapide, sa parole brève et
incisive; on voit qu'il ne doit pas pécher par excès d'indulgence quand
il est à la tête de son orchestre; tout annonce en lui une intelligence
et une volonté musicales; c'est un chef. Il parle français, mais pas
assez vite au gré de son impatience, et il l'entremêle, à chaque phrase,
de gros jurons, prononcés à l'allemande, du plus plaisant effet. Je les
désignerai seulement par des initiales. En m'apercevant:
«--Oh! S. N. T. T... c'est vous, mon cher! Vous n'avez donc pas reçu ma
lettre?
--Quelle lettre?
--Je vous ai écrit à Bruxelles pour vous dire... S. N. T. T...
Attendez... je ne parle pas bien... un malheur!... c'est un grand
malheur!... Ah! voilà notre régisseur qui me servira d'interprète.»
Et continuant à parler français:
«--Dites à M. Berlioz combien je suis contrarié; que je lui ai écrit de
ne pas encore venir; que les petites Milanollo remplissent le théâtre
tous les soirs; que nous n'avons jamais vu une pareille fureur du
public, S. N. T. T., et qu'il faut garder pour un autre moment la grande
musique et les grands concerts.
--Le Régisseur: M. Guhr me charge de vous dire, monsieur, que...
--Moi: Ne vous donnez pas la peine de le répéter; j'ai très-bien, j'ai
trop bien compris, puisqu'il n'a pas parlé allemand.
--Guhr: Ah! ah! ah! j'ai parlé français, S. N. T. T., sans le savoir!
--Moi: Vous le savez très-bien, et je sais aussi qu'il faut m'en
retourner, ou poursuivre témérairement ma route, au risque de trouver
ailleurs quelques autres enfants prodiges qui me feront encore échec et
mât.
--Guhr: Que faire, mon cher, les enfants font de l'argent, S. N. T. T.,
les romances françaises font de l'argent, les vaudevilles français
attirent la foule; que voulez-vous? S. N. T. T., je suis directeur, je
ne puis pas refuser l'argent; mais restez au moins jusqu'à demain, je
vous ferai entendre _Fidelio_, par Pischek et mademoiselle Capitaine,
et, S. N. T. T., vous me direz votre sentiment sur nos artistes.
--Moi: je les crois excellents, surtout sous votre direction; mais, mon
cher Guhr, pourquoi tant jurer, croyez-vous que cela me console?
--Ah! ah! S. N. T. T., ça se dit en famille.» (Il voulait dire
familièrement.)
Là-dessus le fou rire s'empare de moi, ma mauvaise humeur s'évanouit, et
lui prenant la main:
«--Allons, puisque nous sommes en famille, venez boire quelque vin du
Rhin, je vous pardonne vos petites Milanollo, et je reste pour entendre
_Fidelio_ et mademoiselle Capitaine, dont vous m'avez tout l'air de
vouloir être le lieutenant.»
Nous convînmes que je partirais deux jours après pour Stuttgard, où je
n'étais point attendu cependant, pour tenter la fortune auprès de
Lindpaintner et du roi de Wurtemberg. Il fallait ainsi donner aux
Francfortois le temps de reprendre leur sang-froid et d'oublier un peu
les délirantes émotions à eux causées par le violon des deux charmantes
soeurs, que j'avais le premier applaudies et louées à Paris, mais qui
alors, à Francfort, m'incommodaient étrangement.
Et le lendemain, j'entendis _Fidelio_. Cette représentation est une des
plus belles que j'aie vues en Allemagne; Guhr avait raison de me la
proposer pour compensation à mon désappointement; j'ai rarement éprouvé
une jouissance musicale plus complète.
Mademoiselle Capitaine, dans le rôle de Fidelio (Léonore) me parut
posséder les qualités musicales et dramatiques exigées par la belle
création de Beethoven. Le timbre de sa voix a un caractère spécial qui
la rend parfaitement propre à l'expression des sentiments profonds,
contenus, mais toujours prêts à faire explosion, comme ceux qui agitent
le coeur de l'héroïque épouse de Florestan. Elle chante simplement,
très-juste, et son jeu ne manque jamais de naturel. Dans la fameuse
scène du pistolet, elle ne remue pas violemment la salle, comme faisait,
avec son rire convulsif et nerveux, madame Schroeder-Devrient, quand nous
la vîmes à Paris, jeune encore, il y a seize ou dix-sept ans; elle
captive l'attention, elle sait émouvoir par d'autres moyens.
Mademoiselle Capitaine n'est point une cantatrice dans l'acception
brillante du mot; mais de toutes les femmes que j'ai entendues en
Allemagne, dans l'opéra de genre, c'est à coup sûr celle que je
préférerais; et je n'avais jamais ouï parler d'elle. Quelques autres
m'ont été citées d'avance comme des talents supérieurs, que j'ai
trouvées parfaitement détestables.
Je ne me rappelle pas malheureusement le nom du ténor chargé du rôle de
Florestan. Il a certes de belles qualités, sans que sa voix ait rien de
bien remarquable. Il a dit l'air si difficile de la prison, non pas de
manière à me faire oublier Haitzinger qui s'y élevait à une hauteur
prodigieuse, mais assez bien pour mériter les applaudissements d'un
public moins froid que celui de Francfort. Quant à Pischek que j'ai pu
apprécier mieux quelques mois après dans le _Faust_ de Spohr, il m'a
réellement fait connaître toute la valeur de ce rôle du gouverneur que
nous n'avons jamais pu comprendre à Paris; et je lui dois pour cela seul
une véritable reconnaissance. Pischek est un artiste; il a sans doute
fait des études sérieuses, mais la nature l'a beaucoup favorisé. Il
possède une magnifique voix de baryton, mordante, souple, juste et assez
étendue; sa figure est noble, sa taille élevée, il est jeune et plein de
feu! Quel malheur qu'il ne sache que l'allemand! Les choristes du
théâtre de Francfort m'ont semblé bons, leur exécution est soignée,
leurs voix sont fraîches, ils laissent rarement échapper des intonations
fausses, je les voudrais seulement un peu plus nombreux. Dans ces choeurs
d'une quarantaine de voix réside toujours une certaine âpreté qu'on ne
trouve pas dans les grandes masses. Ne les ayant pas vus à l'étude d'un
nouvel ouvrage, je ne puis dire si les choristes francfortois sont
lecteurs et musiciens; je dois reconnaître seulement qu'ils ont rendu
d'une façon très-satisfaisante le premier choeur des prisonniers, morceau
doux qu'il faut absolument _chanter_, et mieux encore le grand finale où
dominent l'enthousiasme et l'énergie. Quant à l'orchestre, en le
considérant comme un simple orchestre de théâtre, je le déclare
excellent, admirable de tout point; aucune nuance ne lui échappe, les
timbres s'y fondent dans un harmonieux ensemble tout à fait exempt de
duretés, il ne chancelle jamais, tout frappe d'aplomb; on dirait d'un
seul instrument. L'extrême habileté de Guhr à le conduire, et sa
sévérité aux répétitions, sont pour beaucoup, sans doute, dans ce
précieux résultat. Voici comment il est composé: 8 premiers violons,--8
seconds,--4 altos,--5 violoncelles,--4 contre-basses,--2 flûtes,--2
hautbois, 2 clarinettes,--2 bassons,--4 cors,--2 trompettes,--bois, 3
trombones,--1 timbalier. Cet ensemble de 47 musiciens se retrouve, à
quelques très-petites différences près, dans toutes les villes
allemandes du second ordre; il en est de même de sa disposition, qui est
celle-ci: Les violons, altos et violoncelles réunis, occupent le côté
droit de l'orchestre; les contre-basses sont placées en ligne droite,
dans le milieu, tout contre la rampe; les flûtes, hautbois, clarinettes,
bassons, cors et trompettes, forment au côté gauche, le groupe rival des
instruments à archets; les timbales et les trombones sont relégués
seuls à l'extrémité du côté droit. N'ayant pas pu mettre cet orchestre à
la rude épreuve des études symphoniques, je ne puis rien dire de sa
rapidité de conception, de ses aptitudes au style accidenté,
humoristique, de sa solidité rhythmique, etc., etc., mais Guhr m'a
assuré qu'il était également bon au concert et au théâtre. Je dois le
croire, Guhr n'étant pas de ces pères disposés à trop admirer leurs
enfants. Les violons appartiennent à une excellente école; les basses
ont beaucoup de son; je ne connais pas la valeur des altos, leur rôle
étant assez obscur dans les opéras que j'ai vu représenter à Francfort.
Les instruments à vent sont exquis dans l'ensemble; je reprocherai
seulement aux cors le défaut, très-commun en Allemagne, de faire souvent
cuivrer le son en forçant surtout les notes hautes. Ce mode d'émission
du son dénature le timbre du cor; il peut dans certaines occasions, il
est vrai, être d'un bon effet, mais il ne saurait, je pense, être adopté
méthodiquement dans l'école de l'instrument.
À la fin de cette excellente représentation de _Fidelio_, dix ou douze
auditeurs daignèrent, en s'en allant, accorder quelques
applaudissements... et ce fut tout. J'étais indigné d'une telle
froideur, et comme quelqu'un cherchait à me persuader que si l'auditoire
avait peu applaudi, il n'en admirait et n'en sentait pas moins les
beautés de l'oeuvre:
«--Non, dit Guhr, ils ne comprennent rien, rien du tout, S. N. T. T.; il
a raison, c'est un public de bourgeois.»
J'avais aperçu, ce soir-là, dans une loge, mon ancien ami Ferdinand
Hiller, qui a longtemps habité Paris, où les connaisseurs citent encore
souvent sa haute capacité musicale. Nous eûmes bien vite renouvelé
connaissance et repris nos allures de camarades. Hiller s'occupe d'un
opéra pour le théâtre de Francfort; il écrivit, il y a deux ans, un
oratorio, _la Chute de Jérusalem_, qu'on a exécuté plusieurs fois avec
beaucoup de succès. Il donne fréquemment des concerts, où l'on entend,
avec des fragments de cet ouvrage considérable, diverses compositions
instrumentales qu'il a produites dans ces derniers temps, et dont on dit
le plus grand bien. Malheureusement, quand je suis allé à Francfort, il
s'est toujours trouvé que les concerts d'Hiller avaient lieu le
lendemain du jour où j'étais obligé de partir, de sorte que je ne puis
citer à son sujet que l'opinion d'autrui, ce qui me met tout à fait à
l'abri du reproche de camaraderie. À son dernier concert il fit
entendre, en fait de nouveautés, une ouverture qui fut chaudement
accueillie et plusieurs morceaux pour quatre voix d'hommes et un
soprano, dont l'effet, dit-on, est de la plus piquante originalité.
Il y a à Francfort une institution musicale qu'on a citée devant moi
plusieurs fois avec éloges: c'est l'Académie de chant de Sainte-Cécile.
Elle passe pour être aussi bien composée que nombreuse; cependant,
n'ayant point été admis à l'examiner, je dois me renfermer, à son sujet,
dans une réserve absolue.
Bien que le bourgeois domine à Francfort dans la masse du public, il me
semble impossible, eu égard au grand nombre de personnes de la haute
classe qui s'occupent sérieusement de musique, qu'on ne puisse réunir un
auditoire intelligent et capable de goûter les grandes productions de
l'art. En tous cas, je n'ai pas eu le temps d'en faire l'expérience.
Il faut maintenant, mon cher Morel, que je rassemble mes souvenirs sur
Lindpaintner et la chapelle de Stuttgard. J'y trouverai le sujet d'une
seconde lettre, mais celle-là ne vous sera point adressée; ne dois-je
pas répondre aussi à ceux de nos amis qui se sont montrés comme vous
avides de connaître les détails de mon exploration germanique?
Adieu.
P.-S.--Avez-vous publié quelque nouveau morceau de chant? On ne parle
partout que du succès de vos dernières mélodies. J'ai entendu hier le
rondeau syllabique _Page et Mari_, que vous avez composé sur les paroles
du fils d'Alexandre Dumas. Je vous déclare que c'est fin, coquet,
piquant et charmant. Vous n'écrivîtes jamais rien de si bien en ce
genre. Ce rondeau aura une vogue insupportable, vous serez mis au pilori
des orgues de Barbarie et vous l'aurez bien mérité.