Alors seulement la lumière se fit, et il paraît que je devins fort pâle,
car ma femme entrant en ce moment et me trouvant avec une lettre à la
main et le visage défait, s'écria: «Allons! qu'y a-t-il encore? quelque
nouveau malheur? Il faut du courage! Nous en avons supporté
d'autres!--Non, non, au contraire!--Quoi donc?--Paganini...--Eh
bien?--Il m'envoie... vingt mille francs!...--Louis! Louis! s'écrie
Henriette éperdue courant chercher mon fils qui jouait dans le salon
voisin, _come here, come with your mother_, viens remercier le bon Dieu
de ce qu'il fait pour ton père!» Et ma femme et mon fils accourant
ensemble, tombent prosternés auprès de mon lit, la mère priant, l'enfant
étonné joignant à côté d'elle ses petites mains... Ô Paganini!!! quelle
scène!... que n'a-t-il pu la voir!
Mon premier mouvement, on le pense bien, fut de lui répondre, puisqu'il
m'était impossible de sortir. Ma lettre m'a toujours paru si
insuffisante, si au-dessous de ce que je ressentais, que je n'ose la
reproduire ici. Il y a des situations et des sentiments qui écrasent...
Bientôt le bruit de la noble action de Paganini s'étant répandu dans
Paris, mon appartement devint le rendez-vous d'une foule d'artistes qui
se succédèrent pendant deux jours, avides de voir la fameuse lettre et
d'obtenir par moi des détails sur une circonstance aussi extraordinaire.
Tous me félicitaient; l'un d'eux manifesta un certain dépit jaloux, non
contre moi, mais contre Paganini. «Je ne suis pas riche, dit-il, sans
quoi j'en eusse bien fait autant.» Celui-là, il est vrai, est un
violoniste. C'est le seul exemple que je connaisse d'un mouvement
d'envie honorable. Puis vinrent au dehors les commentaires, les
dénégations, les fureurs de mes ennemis, leurs mensonges, les transports
de joie, le triomphe de mes amis, la lettre que m'écrivit Janin, son
magnifique et éloquent article dans le _Journal des Débats_, les injures
dont m'honorèrent quelques misérables, les insinuations calomnieuses
contre Paganini, le déchaînement et le choc de vingt passions bonnes et
mauvaises.
Au milieu de telles agitations et le coeur gonflé de tant d'impétueux
sentiments, je frémissais d'impatience de ne pouvoir quitter mon lit.
Enfin, au bout du sixième jour, me sentant un peu mieux, je n'y pus
tenir, je m'habillai et courus aux Néothermes, rue de la Victoire, où
demeurait alors Paganini. On me dit qu'il se promenait seul dans la
salle de billard. J'entre, nous nous embrassons sans pouvoir dire un
mot. Après quelques minutes, comme je balbutiais je ne sais quelles
expressions de reconnaissance, Paganini, dont le silence de la salle où
nous étions me permettait d'entendre les paroles, m'arrêta par
celles-ci:
«--Ne me parlez plus de cela! Non! N'ajoutez rien, c'est la plus
profonde satisfaction que j'aie éprouvée dans ma vie; jamais vous ne
saurez de quelles émotions votre musique m'a agité; depuis tant d'années
je n'avais rien ressenti de pareil!... Ah! maintenant, ajouta-t-il, en
donnant un violent coup de poing sur le billard, tous les gens qui
cabalent contre vous n'oseront plus rien dire; car ils savent que je m'y
connais et _que je ne suis pas aisé_!»
Qu'entendait-il par ces mots? a-t-il voulu dire: «_Je ne suis pas aisé à
émouvoir parla musique_;» ou bien: «_Je ne donne pas aisément mon
argent_;» ou: «_Je ne suis pas riche?_»
L'accent sardonique avec lequel il jeta sa phrase rend inacceptable,
selon moi, cette dernière interprétation.
Quoi qu'il en soit, le grand artiste se trompait; son autorité, si
immense qu'elle fût, ne pouvait suffire à imposer silence aux sots et
aux méchants. Il ne connaissait pas bien la racaille parisienne, et elle
n'en aboya que davantage sur ma trace bientôt après. Un naturaliste a
dit que certains chiens étaient des aspirants à l'état d'homme, je crois
qu'il y a un bien plus grand nombre d'hommes qui sont des aspirants à
l'état de chien.
Mes dettes payées, me voyant encore possesseur d'une fort belle somme,
je ne songeai qu'à l'employer musicalement. Il faut, me dis-je, que tout
autre travail cessant, j'écrive une maîtresse-oeuvre, sur un plan neuf et
vaste, une oeuvre grandiose, passionnée, pleine aussi de fantaisie, digne
enfin d'être dédiée à l'artiste illustre à qui je dois tant. Pendant que
je ruminais ce projet, Paganini, dont la santé empirait à Paris, se vit
contraint de repartir pour Marseille, et de là pour Nice, d'où, hélas,
il n'est plus revenu. Je lui soumis par lettres divers sujets pour la
grande composition que je méditais, et dont je lui avais parlé.
«_Je n'ai_, me répondit-il, _aucun conseil à vous donner là-dessus, vous
savez mieux que personne ce qui peut vous convenir._»
Enfin, après une assez longue indécision, je m'arrêtai à l'idée d'une
symphonie avec choeurs, solos de chant et récitatif choral, dont le drame
de Shakespeare, _Roméo et Juliette_, serait le sujet sublime et toujours
nouveau. J'écrivis en prose tout le texte destiné au chant entre les
morceaux de musique instrumentale; Émile Deschamps, avec sa charmante
obligeance ordinaire et sa facilité extraordinaire, le mit en vers, et
je commençai.
Ah! cette fois, plus de feuilletons, ou, du moins presque plus; j'avais
de l'argent, Paganini me l'avait donné pour faire de la musique, et
j'en fis. Je travaillai pendant sept mois à ma symphonie, sans
m'interrompre plus de trois ou quatre jours sur trente pour quoi que ce
fût.
De quelle ardente vie je vécus pendant tout ce temps! Avec quelle
vigueur je nageai sur cette grande mer de poésie, caressé par la folle
brise de la fantaisie, sous les chaux rayons de ce soleil d'amour
qu'alluma Shakespeare, et me croyant la force d'arriver à l'île
merveilleuse où s'élève le temple de l'art pur!
Il ne m'appartient pas de décider si j'y suis parvenu. Telle qu'elle
était alors, cette partition fut exécutée trois fois de suite sous ma
direction au Conservatoire et trois fois elle parut avoir un grand
succès. Je sentis pourtant aussitôt que j'aurais beaucoup à y retoucher,
et je me mis à l'étudier sérieusement sous toutes ses faces. À mon vif
regret Paganini ne l'a jamais entendue ni lue. J'espérais toujours le
voir revenir à Paris, j'attendais d'ailleurs que la symphonie fût
entièrement parachevée et imprimée pour la lui envoyer; et sur ces
entrefaites, il mourut à Nice, en me laissant, avec tant d'autres
poignants chagrins, celui d'ignorer s'il eût jugé digne de lui l'oeuvre
entreprise avant tout pour lui plaire, et dans l'intention de justifier
à ses propres yeux ce qu'il avait fait pour l'auteur. Lui aussi parut
regretter beaucoup de ne pas connaître _Roméo et Juliette_, et il me le
dit dans sa lettre de Nice du 7 janvier 1840, où se trouvait cette
phrase: «_Maintenant tout est fait, l'envie ne peut plus que se taire_.»
Pauvre cher grand ami! il n'a jamais lu, heureusement, les horribles
stupidités écrites à Paris dans plusieurs journaux sur le plan de
l'ouvrage, sur l'introduction, sur l'adagio, sur la fée Mab, sur le
récit du père Laurence. L'un me reprochait comme une extravagance
d'avoir tenté cette nouvelle forme de symphonie, l'autre ne trouvait
dans le scherzo de la fée Mab qu'un petit bruit grotesque semblable à
celui des _seringues mal graissées_. Un troisième en parlant de la scène
d'amour, de l'adagio, du morceau que les trois quarts des musiciens de
l'Europe qui le connaissent mettent maintenant au-dessus de tout ce que
j'ai écrit, assurait que _je n'avais pas compris Shakespeare_!!! Crapaud
gonflé de sottise! quand tu me prouveras cela.
Jamais critiques plus inattendues ne m'ont plus cruellement blessé! et,
selon l'usage, aucun des aristarques qui ont écrit pour ou contre cet
ouvrage, ne m'a indiqué un seul de ses défauts, que j'ai corrigés plus
tard successivement quand j'ai pu les reconnaître.
M. Frankoski (le secrétaire d'Ernst) m'ayant signalé à Vienne la
mauvaise et trop brusque terminaison du scherzo de la fée Mab, j'écrivis
pour ce morceau la coda qui existe maintenant et détruisis la première.
D'après l'avis de M. d'Ortigue, je crois, une importante coupure fut
pratiquée dans le récit du père Laurence, refroidi par des longueurs où
le trop grand nombre de vers fournis par le poète m'avaient entraîné.
Toutes les autres modifications, additions, suppressions, je les ai
faites de mon propre mouvement, à force d'étudier l'effet de l'ensemble
et des détails de l'ouvrage, en l'entendant à Paris, à Berlin, à Vienne,
à Prague. Si je n'ai pas trouvé d'autres tâches à y effacer, j'ai mis au
moins toute la bonne foi possible à les chercher et ce que je possède de
sagacité à les découvrir.
Après cela que peut un auteur, sinon s'avouer franchement qu'il ne
saurait faire mieux, et se résigner aux imperfections de son oeuvre?
Quand j'en arrivai là, mais seulement alors, la symphonie de _Roméo et
Juliette_ fut publiée.
Elle présente des difficultés immenses d'exécution, difficultés de toute
espèce, inhérentes à la forme et au style, et qu'on ne peut vaincre
qu'au moyen de longues études faites patiemment et _parfaitement
dirigées_. Il faut, pour la bien rendre, des artistes du premier ordre,
chef d'orchestre, instrumentistes et chanteurs, et décidés à l'étudier
comme on étudie dans les bons théâtres lyriques un opéra nouveau,
c'est-à-dire à peu près comme si on devait l'exécuter par coeur.
On ne l'entendra en conséquence jamais à Londres, où l'on ne peut
obtenir les répétitions nécessaires. Les musiciens, dans ce pays-là,
n'ont pas le temps de faire de la musique[77].
L
M. de Rémusat me commande la _Symphonie funèbre et
triomphale_.--Son exécution.--Sa popularité à Paris.--Mot
d'Habeneck.--Adjectif inventé pour cet ouvrage par
Spontini.--Son erreur à propos du _Requiem_.
En 1840, le mois de juillet approchant, le gouvernement français voulut
célébrer par de pompeuses cérémonies le dixième anniversaire de la
révolution de 1830, et la translation des victimes plus ou moins
héroïques des trois journées, dans le monument qui venait de leur être
élevé sur la place de la Bastille. M. de Rémusat, alors ministre de
l'intérieur, est par le plus grand des hasards, ainsi que M. de
Gasparin, un ami de la musique. L'idée lui vint de me faire écrire, pour
la cérémonie de la translation des morts, une symphonie dont la forme et
les moyens d'exécution étaient entièrement laissés à mon choix. On
m'assurait pour ce travail la somme de dix mille francs, sur laquelle je
devais payer les frais de copie et les exécutants.
Je crus que le plan le plus simple, pour une oeuvre pareille, serait le
meilleur, et qu'une masse d'instruments à vent était seule convenable
pour une symphonie destinée à être (la première fois au moins) entendue
en plein air. Je voulus rappeler d'abord les combats des trois journées
fameuses, au milieu des accents de deuil d'une marche à la fois terrible
et désolée, qu'on exécuterait pendant le trajet du cortège; faire
entendre une sorte d'oraison funèbre ou d'adieu adressée aux morts
illustres, au moment de la descente des corps dans le tombeau
monumental, et enfin chanter un hymne de gloire, l'apothéose, quand, la
pierre funèbre scellée, le peuple n'aurait plus devant ses yeux que la
haute colonne surmontée de la liberté aux ailes étendues et s'élançant
vers le ciel, comme l'âme de ceux qui moururent pour elle.
J'avais à peu près terminé la marche funèbre, quand le bruit se répandit
que les cérémonies du mois de juillet n'auraient pas lieu. «Bon! me
dis-je, voici la contre-partie de l'histoire du _Requiem_! N'allons pas
plus loin; je connais mon monde.» Et je m'arrêtai court. Mais peu de
jours après, en flânant dans Paris, je me trouvai sur le passage du
ministre de l'intérieur. M. de Rémusat m'apercevant fit arrêter sa
voiture et, sur un signe qu'il m'adressa, je m'approchai. Il voulait
savoir où j'en étais de la symphonie. Je lui dis tout crûment le motif
qui m'avait fait suspendre mon travail, en ajoutant que je me souvenais
des tourments que m'avait causés la cérémonie du maréchal Damrémont et
le _Requiem_.
«--Mais le bruit qui vous a alarmé est complètement faux, me dit-il,
rien n'est changé; l'inauguration de la colonne de la Bastille, la
translation des morts de juillet, tout aura lieu, et je compte sur vous.
Achevez votre ouvrage au plus vite.»
Malgré ma méfiance trop bien motivée, cette assertion de M. de Rémusat
dissipa mes inquiétudes, et je me remis à l'oeuvre sur-le-champ. La
marche et l'oraison funèbre terminées, le thème de l'apothéose trouvé,
je fus arrêté assez longtemps par la fanfare que je voulais faire
s'élever peu à peu des profondeurs de l'orchestre jusqu'à la note aiguë
par laquelle éclate le chant de l'apothéose. J'en écrivis je ne sais
combien qui toutes me déplurent; c'était ou vulgaire, ou trop étroit de
forme, ou trop peu solennel, ou trop peu sonore, ou mal gradué. Je
rêvais une sonnerie archangélique, simple mais noble, empanachée, armée,
se levant radieuse, triomphante, retentissante, immense, annonçant à la
terre et au ciel l'ouverture des portes de l'Empyrée. Je m'arrêtai
enfin, non sans crainte, à celle que l'on connaît; et le reste fut
bientôt écrit. Plus tard, et après mes corrections et remaniements
ordinaires, j'ajoutai à cette symphonie un orchestre d'instruments à
cordes et un choeur qui, sans être obligés, en augmentent néanmoins
énormément l'effet.
J'engageai pour la cérémonie une bande militaire de deux cents hommes,
qu'Habeneck cette fois encore aurait bien voulu conduire, mais dont je
me réservai prudemment la direction. Je n'avais pas oublié le tour de la
tabatière.
J'eus fort heureusement l'idée d'inviter un nombreux auditoire à la
répétition générale de la symphonie, car le jour de la cérémonie on
n'eût pu la juger. Malgré la puissance d'un pareil orchestre
d'instruments à vent, pendant la marche du cortège on nous entendait peu
et mal. À l'exception de ce qui fut exécuté quand nous longeâmes le
boulevard Poissonnière dont les grands arbres, encore existants alors,
servaient de réflecteurs au son, tout le reste fut perdu.
Sur la vaste place de la Bastille ce fut pis encore; à dix pas on ne
distinguait presque rien.
Pour m'achever, les légions de la garde nationale, impatientées de
rester à la fin de la cérémonie l'arme au bras, sous un soleil brûlant,
commencèrent leur défilé au bruit d'une cinquantaine de tambours, qui
continuèrent à battre brutalement pendant toute l'exécution de
l'apothéose, dont en conséquence il ne surnagea pas une note. La musique
est toujours ainsi respectée en France, dans les fêtes ou réjouissances
publiques, où l'on croit devoir la faire figurer... pour l'oeil.
Mais je le savais, et la répétition générale, dans la salle Vivienne,
fut ma véritable exécution. Elle produisit un effet tel, que
l'entrepreneur des concerts institués dans cette salle m'engagea pour
quatre soirées, où la nouvelle symphonie figura en première ligne, et
qui rapportèrent beaucoup d'argent.
En sortant d'une de ces exécutions, Habeneck, avec qui j'étais
rebrouillé je ne sais plus pourquoi, dit: «Décidément ce b... la a de
grandes idées.» Huit jours après probablement il disait le contraire.
Cette fois je n'eus point maille a partir avec le ministère. M. de
Rémusat se conduisit en gentleman: les dix mille francs me furent
promptement remis. Le compte de l'orchestre et du copiste soldé, il me
resta deux mille huit cents francs. C'est peu, mais le ministre était
content, et le public me prouvait à chacune des exécutions de ma
nouvelle oeuvre, qu'elle avait le don de lui plaire plus que toutes ses
aînées et de l'exalter même jusqu'à l'extravagance. Un soir, dans la
salle Vivienne, après l'apothéose, quelques jeunes gens s'avisèrent de
prendre les chaises et de les briser contre terre en poussant des cris.
Le propriétaire donna immédiatement ses ordres pour qu'aux soirées
suivantes on eût à empêcher la propagation de cette nouvelle manière
d'applaudir.
Au sujet de cette symphonie exécutée longtemps après dans la salle du
Conservatoire avec les deux orchestres, mais sans le choeur, Spontini
m'écrivit une longue et curieuse lettre, que j'ai eu la sottise de
donner à un collectionneur d'autographes, et dont je regrette de ne
pouvoir ici produire une copie. Je sais seulement qu'elle commençait
ainsi: «_Encore sous l'impression de votre ébranlante musique_, etc.,
etc.»
C'est la seule fois, malgré son amitié pour moi, qu'il ait accordé des
éloges à mes compositions. Il venait toujours les entendre sans m'en
parler jamais. Mais non, cela lui arriva encore après une grande
exécution de mon _Requiem_ dans l'église de Saint-Eustache. Il me dit ce
jour-là:
«--Vous avez tort de blâmer l'envoi à Rome des lauréats de l'Institut:
vous n'eussiez pas conçu un tel _Requiem_ sans le _Jugement dernier_ de
Michel-Ange.»
Ce en quoi il se trompait étrangement, car cette fresque célèbre de la
chapelle Sixtine n'a produit sur moi qu'un désappointement complet. J'y
vois une scène de tortures infernales, mais point du tout l'assemblée
suprême de l'humanité. Au reste, je ne me connais point en peinture et
je suis peu sensible aux beautés de convention.