Florence.--Scène funèbre.--_La bella sposina._--Le Florentin
gai.--Lodi.--Milan.--Le théâtre de la _Cannobiana_.--Le
public.--Préjugés sur l'organisation musicale
des Italiens.--Leur amour invincible pour les platitudes
brillantes et les vocalisations.--Rentrée en France.
J'étais fort morose, bien que mon ardent désir de revoir la France fût
sur le point d'être satisfait. Un tel adieu à l'Italie avait quelque
chose de solennel, et sans pouvoir me rendre bien compte de mes
sentiments, j'en avais l'âme oppressée. L'aspect de Florence, où je
rentrais pour la quatrième fois, me causa surtout une impression
accablante. Pendant les deux jours que je passai dans la cité reine des
arts, quelqu'un m'avertit que le peintre Chenavard, cette grosse tête
crevant d'intelligence, me cherchait avec empressement et ne pouvait
parvenir à me rencontrer. Il m'avait manqué deux fois dans les galeries
du palais Pitti, il était venu me demander à l'hôtel, il voulait me voir
absolument. Je fus très-sensible à cette preuve de sympathie d'un
artiste aussi distingué; je le cherchai sans succès à mon tour, et je
partis sans faire sa connaissance. Ce fut cinq ans plus tard seulement,
que nous nous vîmes enfin à Paris et que je pus admirer la pénétration,
la sagacité et la lucidité merveilleuses de son esprit, dès qu'il veut
l'appliquer à l'étude des questions vitales des arts mêmes, tels que la
musique et la poésie, les plus différents de l'art qu'il cultive.
Je venais de parcourir le dôme, un soir en le poursuivant, et je m'étais
assis près d'une colonne pour voir s'agiter les atomes dans un splendide
rayon du soleil couchant qui traversait la naissante obscurité de
l'église, quand une troupe de prêtres et de porte-flambeaux entra dans
la nef pour une cérémonie funèbre. Je m'approchai: je demandai à un
Florentin quel était le personnage qui en était l'objet: _È una sposina,
morta al mezzo giorno!_ me répondit-il d'un air gai. Les prières furent
d'un laconisme extraordinaire, les prêtres semblaient, en commençant,
avoir hâte de finir. Puis, le corps fut mis sur une sorte de brancard
couvert, et le cortège s'achemina vers le lieu où la morte devait
reposer jusqu'au lendemain, avant d'être définitivement inhumée. Je le
suivis. Pendant le trajet les chantres porte-flambeaux grommelaient
bien, pour la forme, quelques vagues oraisons entre leurs dents; mais
leur occupation principale était de faire fondre et couler autant de
cire que possible, des cierges dont la famille de la défunte les avait
armés. Et voici pourquoi: le restant des cierges devait, après la
cérémonie, revenir à l'église, et comme on n'osait pas en voler des
morceaux entiers, ces braves lucioli, d'accord avec une troupe de petits
drôles qui ne les quittaient pas de l'oeil, écarquillaient à chaque
instant la mèche du cierge qu'ils inclinaient ensuite pour répandre la
cire fondante sur le pavé. Aussitôt les polissons se précipitant avec
une avidité furieuse, détachaient la goutte de cire de la pierre avec un
couteau et la roulaient en boule qui allait toujours grossissant. De
sorte qu'à la fin du trajet, assez long (la morgue étant située à l'une
des plus lointaines extrémités de Florence), ils se trouvaient avoir
fait, indignes frelons, une assez bonne provision de cire mortuaire.
Telle était la pieuse préoccupation des misérables par qui la pauvre
sposina était portée à sa couche dernière.
Parvenu à la porte de la morgue, le même Florentin gai, qui m'avait
répondu dans le dôme et qui faisait partie du cortège, voyant que
j'observais avec anxiété le mouvement de cette scène, s'approcha de moi
et me dit en espèce de français:
«--Volé-vous intrer?
--Oui, comment faire?
--Donnez-moi tré paoli.»
Je lui glisse dans la main les trois pièces d'argent qu'il me demandait;
il va s'entretenir un instant avec la concierge de la salle funèbre, et
je suis introduit. La morte était déjà déposée sur une table. Une longue
robe de percale blanche, nouée autour de son cou et au-dessous de ses
pieds, la couvrait presque entièrement. Ses noirs cheveux à demi tressés
coulaient à flots sur ses épaules, grands yeux bleus demi-clos, petite
bouche, triste sourire, cou d'albâtre, air noble et candide... jeune!...
jeune!... morte!... L'Italien toujours souriant, s'exclama: «_È bella!_»
Et, pour me faire mieux admirer ses traits, me soulevant la tête de la
pauvre jeune belle morte, il écarta de sa sale main les cheveux qui
semblaient s'obstiner, par pudeur, à couvrir ce front et ces joues où
régnait encore une grâce ineffable, et la laissa rudement retomber sur
le bois. La salle retentit du choc... je crus que ma poitrine se brisait
à cette impie et brutale résonnance... N'y tenant plus, je me jette à
genoux, je saisis la main de cette beauté profanée, je la couvre de
baisers expiatoires, en proie à l'une des angoisses de coeur les plus
intenses que j'aie ressenties de ma vie. Le Florentin riait toujours...
Mais je vins tout à coup à penser ceci: que dirait le mari, s'il pouvait
voir la chaste main qui lui fut si chère, froide tout à l'heure,
attiédie maintenant par les baisers d'un jeune homme inconnu? dans son
épouvante indignée, n'aurait-il pas lieu de croire que je suis l'amant
clandestin de sa femme, qui vient, plus aimant et plus fidèle que lui,
exhaler sur ce corps adoré un désespoir shakespearien? Désabusez donc ce
malheureux!... Mais n'a-t-il pas mérité de subir l'incommensurable
torture d'une erreur pareille?... Lymphatique époux! laisse-t-on
arracher de ses bras vivants la morte qu'on aime!...
_Addio! addio! bella sposa abbandonata! ombra dolente! adesso, forse,
consolata! perdona ad un straniero le pie lagrime sulla pallida mano.
Almen colui non ignora l'amore ostinato ne la religione della beltà._
Et je sortis tout bouleversé.
Ah ça! mais, voici bien des histoires cadavéreuses! les belles dames qui
me liront, s'il en est qui me lisent, ont le droit de demander si c'est
pour les tourmenter que je m'entête à leur mettre ainsi de hideuses
images sous les yeux. Mon Dieu non! je n'ai pas la moindre envie de les
troubler de cette façon, ni de reproduire l'ironique apostrophe
d'Hamlet. Je n'ai pas même de goût très-prononcé pour la mort; j'aime
mille fois mieux la vie. Je raconte une partie des choses qui m'ont
frappé; il se trouve dans le nombre quelques épisodes de couleur sombre,
voilà tout. Cependant, je préviens les lectrices qui ne rient pas quand
on leur rappelle qu'elles finiront aussi par _faire cette figure-là_,
que je n'ai plus rien de vilain à leur narrer, et qu'elles peuvent
continuer tranquillement à parcourir ces pages, à moins, ce qui est
très-probable, qu'elles n'aiment mieux aller faire leur toilette,
entendre de mauvaise musique, danser la polka, dire une foule de
sottises et tourmenter leur amant.
En passant à Lodi, je n'eus garde de manquer de visiter le fameux pont.
Il me sembla entendre encore le bruit foudroyant de la mitraille de
Bonaparte et les cris de déroute des Autrichiens.
Il faisait un temps superbe, le pont était désert, un vieillard
seulement, assis sur le bord du tablier, y pêchait à la
ligne.--Sainte-Hélène!...
En arrivant à Milan, il fallut, pour l'acquit de ma conscience, aller
voir le nouvel Opéra. On jouait alors à la Cannobiana l'_Elisir d'amore_
de Donizetti. Je trouvai la salle pleine de gens qui parlaient tout haut
et tournaient le dos au théâtre; les chanteurs gesticulaient toutefois
et s'époumonaient à qui mieux mieux; du moins je dus le croire en les
voyant ouvrir une bouche immense, car il était impossible, à cause du
bruit des spectateurs, d'entendre un autre son que celui de la grosse
caisse. On jouait, on soupait dans les loges, etc., etc. En conséquence,
voyant qu'il était inutile d'espérer entendre la moindre chose de cette
partition, alors nouvelle pour moi, je me retirai. Il paraît cependant,
plusieurs personnes me l'ont assuré, que les Italiens écoutent
quelquefois. En tout cas, la musique pour les Milanais, comme pour les
Napolitains, les Romains, les Florentins et les Génois, c'est un air, un
duo, un trio, tels quels, bien chantés; hors de là ils n'ont plus que de
l'aversion ou de l'indifférence. Peut-être ces antipathies ne sont-elles
que des préjugés et tiennent-elles surtout à ce que la faiblesse des
masses d'exécution, choeurs ou orchestres, ne leur permet pas de
connaître les chefs-d'oeuvre placés en dehors de l'ornière circulaire
qu'ils creusent depuis si longtemps. Peut-être aussi peuvent-ils suivre
encore jusqu'à une certaine hauteur l'essor des hommes de génie, si ces
derniers ont soin de ne pas choquer trop brusquement leurs habitudes
enracinées. Le grand succès de _Guillaume Tell_ à Florence viendrait à
l'appui de cette opinion. _La Vestale_, même, la sublime création de
Spontini, obtint il y a vingt-cinq ans, à Naples, une suite de
représentations brillantes. En outre, si l'on observe le peuple dans les
villes soumises à la domination autrichienne, on le verra se ruer sur
les pas des musiques militaires pour écouter avidement ces belles
harmonies allemandes, si différentes des fades cavatines dont on le
gorge habituellement. Mais, en général, cependant, il est impossible de
se dissimuler que le peuple italien n'apprécie de la musique que son
effet matériel, ne distingue que ses formes extérieures.
De tous les peuples de l'Europe, je penche fort à le regarder comme le
plus inaccessible à la partie poétique de l'art ainsi qu'à toute
conception excentrique un peu élevée. La musique n'est pour les Italiens
qu'un plaisir des sens, rien autre. Ils n'ont guère pour cette belle
manifestation de la pensée plus de respect que pour l'art culinaire. Ils
veulent des partitions dont ils puissent du premier coup, sans
réflexion, sans attention même, s'assimiler la substance, comme ils
feraient d'un plat de macaroni.
Nous autres Français, si petits, si mesquins en musique, nous pourrons
bien, comme les Italiens, faire retentir le théâtre d'applaudissements
furieux, pour un trille, une gamme chromatique de la cantatrice à la
mode, pendant qu'un choeur d'action, un récitatif obligé du plus grand
style passeront inaperçus; mais au moins nous écoutons, et, si nous ne
comprenons pas les idées du compositeur, ce n'est jamais notre faute. Au
delà des Alpes, au contraire, on se comporte, pendant les
représentations, d'une manière si humiliante pour l'art et pour les
artistes, que j'aimerais autant, je l'avoue[65], être obligé de vendre
du poivre et de la cannelle chez un épicier de la rue Saint-Denis que
d'écrire un opéra pour des Italiens. Ajoutez à cela qu'ils sont
routiniers et fanatiques comme on ne l'est plus, même à l'Académie: que
la moindre innovation imprévue dans le style mélodique, dans
l'harmonie, le rhythme ou l'instrumentation, les met en fureur; au point
que les dilettanti de Rome, à l'apparition du _Barbiere di Siviglia_ de
Rossini, si complètement italien cependant, voulurent assommer le jeune
maestro, pour avoir eu l'insolence de faire autrement que Paisiello.
Mais ce qui rend tout espoir d'amélioration chimérique, ce qui peut
faire considérer le sentiment musical particulier aux Italiens comme un
résultat nécessaire de leur organisation, ainsi que l'ont pensé Gall et
Spurzeim, c'est leur amour exclusif, pour tout ce qui est dansant,
chatoyant, brillanté, gai, en dépit des passions diverses qui animent
les personnages, en dépit des temps et des lieux, en un mot, en dépit du
bon sens. Leur musique rit toujours[66], et quand par hasard, dominé par
le drame, le compositeur se permet un instant de n'être pas absurde,
vite il s'empresse de revenir au style obligé, aux roulades, aux
grupetti, aux trilles, aux mesquines frivolités, mélodiques, soit dans
les voix, soit dans l'orchestre, qui, succédant immédiatement à quelques
accents vrais, ont l'air d'une raillerie et donnent à l'_opéra séria_
toutes les allures de la parodie et de la charge.
Si je voulais citer, _les exemples fameux ne me manqueraient pas_; mais,
pour ne raisonner qu'en thèse générale et abstraction faite des hautes
questions d'art, n'est-ce pas d'Italie que sont venues les formes
_conventionnelles et invariables_, adoptées depuis par quelques
compositeurs que Cherubini et Spontini, seuls entre tous leurs
compatriotes, ont repoussées, et dont l'école allemande est restée pure?
Pouvait-il entrer dans les habitudes d'êtres bien organisés et sensibles
à l'_expression musicale_ d'entendre, dans un morceau d'ensemble, quatre
personnages, animés de _passions entièrement opposées_, chanter
successivement tous les quatre la _même phrase mélodique_, avec des
paroles différentes, et employer le même chant pour dire: «Ô toi que
j'adore...--Quelle terreur me glace...--Mon coeur bat de plaisir...--La
fureur me transporte.» Supposer, comme le font certaines gens, que la
musique est une langue assez vague pour que les inflexions de _la
fureur_ puissent convenir également à la _crainte_, à la _joie_ et à
_l'amour_, c'est prouver seulement qu'on est dépourvu du sens qui rend
perceptibles à d'autres différents caractères de musique expressive,
dont la réalité est pour ces derniers aussi incontestable que
l'existence du soleil. Mais cette discussion, déjà mille fois soulevée,
m'entraînerait trop loin. Pour en finir, je dirai seulement qu'après
avoir étudié longuement, sans la moindre prévention, le sentiment
musical de la nation italienne, je regarde la route suivie par ses
compositeurs, comme une conséquence forcée des instincts du public,
instincts qui existent aussi, d'une façon plus ou moins évidente, chez
les compositeurs; qui se manifestaient déjà à l'époque de Pergolèse, et
qui, dans son trop fameux _Stabat_, lui firent écrire une sorte d'air de
bravoure sur le verset:
_Et moerebat,_
_Et tremebat,_
_Cum videbat,_
_Nati poenas inclyti;_
instincts dont se plaignaient le savant Martini, Beccaria, Calzabigi et
beaucoup d'autres esprits élevés; instincts, dont Gluck, avec son génie
herculéen et malgré le succès colossal d'_Orfeo_, n'a pu triompher;
instincts qu'entretiennent les chanteurs, et que certains compositeurs
ont développés à leur tour dans le public, instincts, enfin, qu'on ne
détruira pas plus, chez les Italiens, que, chez les Français, la passion
innée du vaudeville. Quant au sentiment harmonique des ultramontains,
dont on parle beaucoup, je puis assurer que les récits qu'on en a faits
sont au moins exagérés. J'ai entendu, il est vrai, à Tivoli et à
Subiaco, des gens du peuple chantant assez purement à deux voix; dans le
midi de la France, qui n'a aucune réputation en ce genre, la chose est
fort commune. À Rome, au contraire, il ne m'est pas arrivé de surprendre
une intonation harmonieuse dans la bouche du peuple; les pecorari
(gardiens de troupeaux) de la plaine, ont une espèce de grognement
étrange qui n'appartient à aucune échelle musicale et dont la notation,
est absolument impossible. On prétend que ce chant barbare offre
beaucoup d'analogie avec celui des Turcs.
C'est à Turin que, pour la première fois, j'ai entendu chanter en choeur
dans les rues. Mais ces choristes en plein vent sont, pour l'ordinaire,
des amateurs pourvus d'une certaine éducation développée par la
fréquentation des théâtres. Sous ce rapport, Paris est aussi riche que
la capitale du Piémont, car il m'est arrivé maintes fois d'entendre, au
milieu de la nuit, la rue Richelieu retentir d'accords assez
supportables. Je dois dire, d'ailleurs, que les choristes piémontais
entremêlaient leurs harmonies de quintes successives qui, _présentées de
la sorte_, sont odieuses à toute oreille exercée.
Pour les villages d'Italie dont l'église est dépourvue d'orgue, et dont
les habitants n'ont pas de relations avec les grandes villes, c'est
folie d'y chercher ces harmonies tant vantées, il n'y en a pas la
moindre trace. À Tivoli même, si deux jeunes gens me parurent avoir le
sentiment des tierces et des sixtes en chantant de jolis couplets, le
peuple réuni, quelques mois après, m'étonna par la manière burlesque
dont il _criait à l'unisson_ les litanies de la Vierge.
En outre, et sans vouloir faire en ce genre une réputation aux
Dauphinois, que je tiens, au contraire, pour les plus innocents hommes
du monde en tout ce qui se rattache à l'art musical, cependant je dois
dire que chez eux la mélodie de ces mêmes litanies est douce, suppliante
et triste, comme il convient à une prière adressée à la mère de Dieu,
tandis qu'à Tivoli elle a l'air d'une chanson de corps de garde.
Voici l'une et l'autre; on en jugera.
[Illustration: notation musicale