Francia, per l'Is - pania, per l'I - talia, per la Ger -

mania, per l'Inghil - terra ma li più bravi ma li più

beli sono i Fran - ce - si, sono i Fran - ce - si.

]

On conçoit combien je dus être flatté, et quelle fut la mortification

des deux Suédois.

Avant de nous engager tout à fait dans les Abruzzes, nous nous arrêtâmes

une journée à San-Germano, pour visiter le fameux couvent du

_Monte-Cassino_.

Ce monastère de bénédictins, situé, comme celui de Subiaco, sur une

montagne, est loin de lui ressembler sous aucun rapport. Au lieu de

cette simplicité naïve et originale qui charme à San-Benedetto, vous

trouvez ici le luxe et les proportions d'un palais. L'imagination recule

devant l'énormité des sommes qu'ont coûtées tous les objets précieux

rassemblés dans la seule église. Il y a un orgue avec de petits anges

fort ridicules, jouant de la trompette et des cymbales quand

l'instrument est mis en action. Le parvis est des marbres les plus

rares, et les amateurs peuvent admirer dans le choeur des stalles en

bois, sculptées avec un art infini, représentant différentes scènes de

la vie monacale.

Une marche forcée nous fit parvenir en un jour de San-Germano à Isola di

Sora, village situé sur la frontière du royaume de Naples et remarquable

par une petite rivière qui forme une assez belle cascade, après avoir

mis en jeu plusieurs établissements industriels. Une mystification d'un

singulier genre nous y attendait. M. Kl... rn et moi nous avions les

pieds en sang, et tous les trois furieux de soif, harassés, couverts

d'une poussière brûlante, notre premier mot, en entrant dans la ville,

fut pour demander la locanda (l'auberge).

«--_E...... locanda... non ce n'è_,» nous répondaient les paysans avec

un air de pitié railleuse. «_Ma però per la notte dove si va?_

--_E...... chi lo sa?..._»

Nous demandons à passer la nuit dans une mauvaise remise; il n'y avait

pas un brin de paille, et d'ailleurs le propriétaire s'y refusait. On

n'a pas d'idée de notre impatience, augmentée encore par le sang-froid

et les ricanements de ces manants. Se trouver dans un petit bourg

commerçant comme celui-là, obligés de coucher dans la rue, faute d'une

auberge ou d'une maison hospitalière... c'eût été fort, mais c'est

pourtant ce qui nous serait arrivé indubitablement, sans un souvenir qui

me frappa fort à propos.

J'avais déjà passé de jour, une fois, à Isola di Sora; je me rappelai

heureusement le nom de M. Courrier, Français, propriétaire d'une

papeterie. On nous montre son frère dans un groupe; je lui expose notre

embarras, et après un instant de réflexion, il me répond tranquillement

en français, je pourrais même dire en dauphinois, car l'accent en fait

presque un idiome:

«--Pardi! on vous couchera ben.

--Ah! nous sommes sauvés! M. Courrier est Dauphinois, je suis

Dauphinois, et entre Dauphinois, comme dit Charlet, _l'affaire peut

s'arranger_.»

En effet, le papetier qui me reconnut exerça à notre égard la plus

franche hospitalité. Après un souper très-confortable, un lit _monstre_,

comme je n'en ai vu qu'en Italie, nous reçut tous les trois; nous y

reposâmes fort à l'aise, en réfléchissant qu'il serait bon, pour le

reste de notre voyage, de connaître les villages qui ne sont pas sans

_locanda_, pour ne pas courir une seconde fois le danger auquel nous

venions d'échapper. Notre hôte nous tranquillisa un peu le lendemain,

par l'assurance qu'en deux jours de marche nous pourrions arriver à

Subiaco; il n'y avait donc plus qu'une nuit chanceuse à passer. Un petit

garçon nous guida à travers les vignes et les bois pendant une heure,

après quoi, sur quelques indications assez vagues qu'il nous donna, nous

poursuivîmes seuls notre route.

_Veroli_ est un grand village qui, de loin, a l'air d'une ville et

couvre le sommet d'une montagne. Nous y trouvâmes un mauvais dîner de

pain et de jambon cru, a l'aide duquel nous parvînmes, avant la nuit, à

un autre rocher habité, plus âpre et plus sauvage; c'était Alatri. À

peine parvenus à l'entrée de la rue principale un groupe de femmes et

d'enfants se forma derrière nous et nous suivit jusqu'à la place avec

toutes les marques de la plus vive curiosité. On nous indiqua une

maison, ou plutôt un chenil, qu'un vieil écriteau désignait comme la

locanda; malgré tout notre dégoût, ce fut là qu'il fallut passer la

nuit. Dieu! quelle nuit! elle ne fut pas employée à dormir, je puis

l'assurer; les insectes de _toute espèce_ qui foisonnaient dans nos

draps rendirent tout repos impossible. Pour mon compte, ces myriades me

tourmentèrent si cruellement que je fus pris au matin d'un violent accès

de fièvre.

Que faire?... ces messieurs ne voulaient pas me laisser à Alatri... il

fallait arriver à Subiaco... séjourner dans cette bicoque était une

triste perspective... Cependant, je tremblais tellement qu'on ne savait

comment me réchauffer et que je ne me croyais guère capable de faire un

pas. Mes compagnons d'infortune, pendant que je grelottais, se

consultaient en langue suédoise, mais leur physionomie exprimait trop

bien l'embarras extrême que je leur causais pour qu'il fût possible de

s'y méprendre. Un effort de ma part était indispensable; je le fis, et

après deux heures de marche au pas de course, la fièvre avait disparu.

Avant de quitter Alatri, un conseil des géographes du pays fut tenu sur

la place pour nous indiquer notre route. Bien des opinions émises et

débattues, celle qui nous dirigeait sur Subiaco, par Arcino et Anticoli

ayant prévalu, nous l'adoptâmes. Cette journée fut la plus pénible que

nous eussions encore faite depuis le commencement du voyage. Il n'y

avait plus de chemins frayés, nous suivions des lits de torrents,

enjambant a grand'peine les Quartiers dont ils sont à chaque instant

encombrés.

Nous arrivâmes ainsi à un affreux village dont le nom m'est inconnu. Les

bouges hideux qui le composent et que je n'ose appeler maisons, étaient

ouverts mais entièrement vides. Nous ne trouvâmes d'autres habitants

dans le village que deux jeunes porcs se vautrant dans la boue noire des

roches déchirées qui servent de rues à ce repaire. Où était la

population? C'est le cas de dire: _chi lo sa_?

Plusieurs fois nous nous sommes égarés dans les vallons de ce labyrinthe

de rochers; il fallait alors gravir de nouveau la colline que nous

venions de descendre, ou, du fond d'un ravin, crier à quelque paysan:

«_Ohé!!! la strada d'Anticoli?..._

À quoi il répondait par un éclat de rire, ou par «_via! via!_» Ce qui

nous rassurait médiocrement, on peut le penser. Nous y parvînmes

cependant; je me rappelle même avoir trouvé à Anticoli grande abondance

d'oeufs, de jambon et d'épis de maïs que nous fîmes rôtir, à l'exemple

des pauvres habitants de ces terres stériles, et dont la saveur sauvage

n'est pas désagréable. Le chirurgien d'Anticoli, gros homme rouge qui

avait l'air d'un boucher, vint nous honorer de ses questions sur la

_garde nationale_ de Paris et nous proposer un _livre imprimé_ qu'il

avait à vendre.

D'immenses pâturages restaient à traverser avant la nuit; un guide fut

indispensable. Celui que nous prîmes ne paraissait pas très-sûr de la

route, il hésitait souvent. Un vieux berger, assis au bord d'un étang,

et qui n'avait peut-être pas entendu de voix humaine depuis un mois,

n'étant point prévenu de notre approche par le bruit de nos pas, que le

gazon touffu rendait imperceptible, faillit tomber à l'eau quand nous

lui demandâmes brusquement la direction d'Arcinasso, joli village (au

dire de notre guide), où nous devions trouver toutes _sortes de

rafraîchissements_.

Il se remit pourtant un peu de sa terreur, grâce à quelques _baiochi_

qui lui prouvèrent nos dispositions amicales; mais il fut presque

impossible de comprendre sa réponse qu'une voix gutturale, plus

semblable à un gloussement qu'à un langage humain, rendait

inintelligible. Le _joli village d'Arcinasso_ n'est qu'une osteria

(cabaret), au milieu de ces vastes et silencieuses _steppes_. Une

vieille femme y vendait du vin et de l'eau fraîche. L'album de M. B...t

ayant excité son attention, nous lui dîmes que c'était une bible;

là-dessus, se levant, pleine de joie, elle examina chaque dessin l'un

après l'autre, et après avoir embrassé cordialement M. B...t, nous donna

à tous les trois sa bénédiction.

Rien ne peut donner une idée du silence qui règne dans ces interminables

prairies. Nous n'y trouvâmes d'autres habitants que le vieux berger avec

son troupeau et un corbeau qui se promenait plein d'une gravité

triste... À notre approche, il prit son vol vers le nord... Je le suivis

longtemps des yeux... Puis ma pensée vola dans la même direction... vers

l'Angleterre... et je m'abîmai dans une rêverie shakespearienne...

Mais il s'agissait bien de _rêver et de bâiller aux corbeaux_, il

fallait absolument arriver cette nuit même à Subiaco. Le guide

d'Anticoli était reparti, l'obscurité approchait rapidement; nous

marchions depuis trois heures, silencieux comme des spectres, quand un

buisson, sur lequel j'avais tué une grive sept mois auparavant, me fit

reconnaître notre position.

«--Allons, messieurs, dis-je aux Suédois, encore un effort! je me

retrouve en pays de connaissance, dans deux heures nous serons arrivés.»

Effectivement, quarante minutes s'étaient à peine écoulées quand nous

aperçûmes à une grande profondeur sous nos pieds briller des lumières:

c'était Subiaco. J'y trouvai Gibert. Il me prêta du linge, dont j'avais

grand besoin. Je comptais aller me reposer, mais bientôt les cris: _Oh!

signor Sidoro_[59]! _Ecco questo signore francese chi suona la

chitarra_[60]!» Et Flacheron d'accourir avec la belle Mariucia[61], le

tambour de basque à la main, et, bon gré, mal gré, il fallut danser la

_saltarello_ jusqu'à minuit.

C'est en quittant Subiaco, deux jours après, que j'eus la spirituelle

idée de l'expérience qu'on va lire.

MM. Bennet et Klinskporn, mes deux compagnons suédois, marchaient

très-vite, et leur allure me fatiguait beaucoup. Ne pouvant obtenir

d'eux de s'arrêter de temps en temps, ni de ralentir le pas, je les

laissai prendre le devant et m'étendis tranquillement à l'ombre, quitte

à faire ensuite comme le lièvre de la fable pour les rattraper. Ils

étaient déjà fort loin, quand je me demandai en me relevant: Serais-je

capable de courir sans m'arrêter, d'ici à Tivoli (c'était bien un trajet

de six lieues)? Essayons!... Et me voilà courant comme s'il se fût agi

d'atteindre une maîtresse enlevée. Je revois les Suédois, je les

dépasse; je traverse un village, deux villages, poursuivi par les

aboiements de tous les chiens, faisant fuir en grognant les porcs pleins

d'épouvante, mais suivi du regard bienveillant des habitants persuadés

que je venais de faire _un malheur_[62].

Bientôt, une douleur vive dans l'articulation du genou vint me rendre

impossible la flexion de la jambe droite. Il fallut la laisser pendre et

la traîner en sautant sur la gauche. C'était diabolique, mais je tins

bon et je parvins à Tivoli sans avoir interrompu un instant cette course

absurde. J'aurais mérité de mourir en arrivant d'une rupture du coeur. Il

n'en résulta rien. Il faut croire que j'ai le coeur dur.

Quand les deux officiers suédois parvinrent à Tivoli, une heure après

moi, ils me trouvèrent endormi; me voyant ensuite, au réveil,

parfaitement sain de corps et d'esprit (et je leur pardonne bien

sincèrement d'avoir eu des doutes à cet égard), ils me prièrent d'être

leur cicérone dans l'examen qu'ils avaient à faire des curiosités

locales. En conséquence, nous allâmes visiter le joli petit temple de

Vesta, qui a plutôt l'air d'un temple de l'Amour; la grande cascade, les

cascatelles, la grotte de Neptune; il fallut admirer l'immense

stalactite de cent pieds de haut, sous laquelle gît enfouie la maison

d'Horace, sa célèbre villa de Tibur. Je laissai ces messieurs se reposer

une heure sous les oliviers qui croissent au-dessus de la demeure du

poëte, pour gravir seul la montagne voisine et couper à son sommet un

jeune myrte. À cet égard je suis comme les chèvres, impossible de

résister à mon humeur grimpante auprès d'un monticule verdoyant. Puis,

comme nous descendions dans la plaine, on voulut bien nous ouvrir la

villa Mecena; nous parcourûmes son grand salon voûté, que traverse

maintenant un bras de l'Anio, donnant la vie à un atelier de forgerons,

où retentit, sur d'énormes enclumes, le bruit cadencé de marteaux

monstrueux. Cette même salle résonna jadis des strophes épicuriennes

d'Horace, entendit s'élever, dans sa douce gravité, la voix mélancolique

de Virgile, récitant, après les festins présidés par le ministre

d'Auguste, quelque fragment magnifique de ses poëmes des champs:

Hactenus arvorum cultus et sidera coeli:

Nunc te, Bacche, canam, nec non silvestria tecum

Virgulta, et prolem tarde crescentis olivæ.

Plus bas, nous examinâmes en passant la villa d'Este dont le nom

rappelle celui de la princesse Eleonora, célèbre par Tasso et l'amour

douloureux qu'elle lui inspira.

Au-dessous, à l'entrée de la plaine, je guidai ces messieurs dans le

labyrinthe de la villa Adriana; nous visitâmes ce qui reste de ses

vastes jardins; le vallon dont une fantaisie toute-puissante voulut

créer une copie en miniature de la vallée de Tempe; la salle des gardes,

où veillent à cette heure des essaims d'oiseaux de proie; et enfin

l'emplacement où s'éleva le théâtre privé de l'empereur, et qu'une

plantation de choux, le plus ignoble des légumes, occupe maintenant.

Comme le temps et la mort doivent rire de ces bizarres transformations!

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 63 / 159 题