Voyage à Naples.--Le soldat enthousiaste.--Excursion à
Nisita. Les lazzaroni.--Ils m'invitent à dîner.--Un coup
de fouet.--Le théâtre San-Carlo.--Retour pédestre à
Rome, à travers les Abruzzes.--Tivoli.--Encore Virgile.
Naples!!! ciel limpide et pur! soleil de fêtes! riche terre!
Tout le monde a décrit, et beaucoup mieux que je ne pourrais le faire,
ce merveilleux jardin. Quel voyageur, en effet, n'a été frappé de la
splendeur de son aspect! Qui n'a admiré, à midi, la mer faisant la
sieste et les plis moelleux de sa robe azurée et le bruit flatteur avec
lequel elle l'agite doucement! Perdu, à minuit, dans le cratère du
Vésuve, qui n'a senti un vague sentiment d'effroi aux sourds roulements
de son tonnerre intérieur, aux cris de fureur qui s'échappent de sa
bouche, à ce explosions, à ces myriades de roches fondantes, dirigées
contre le ciel comme de brûlants blasphèmes, qui retombent ensuite,
roulent sur le col de la montagne et s'arrêtent pour former un ardent
collier sur la vaste poitrine du volcan! Qui n'a parcouru tristement le
squelette de cette désolée Pompéia, et, spectateur unique, n'a attendu,
sur les gradins de l'amphithéâtre, la tragédie d'Euripide ou de
Sophocle pour laquelle la scène semble encore préparée! Qui n'a accordé
un peu d'indulgence aux moeurs des lazzaroni, ce charmant peuple
d'enfants, si gai, si voleur, si spirituellement facétieux, et si
naïvement bon quelquefois?
Je me garderai donc d'aller sur les brisées de tant de descripteurs;
mais je ne puis résister au plaisir de raconter ici une anecdote qui
peint on ne peut mieux le caractère des pêcheurs napolitains. Il s'agit
d'un festin que des lazzaroni me donnèrent, trois jours après mon
arrivée, et d'un présent qu'ils me firent au dessert. C'était par un
beau jour d'automne, avec une fraîche brise, une atmosphère claire,
transparente, à faire croire qu'on pourrait de Naples, sans trop étendre
le bras, cueillir des oranges à Caprée. Je me promenais à la villa
Reale; j'avais prié mes camarades de l'Académie romaine de me laisser
errer seul ce jour-là. En passant près d'un petit pavillon que je ne
remarquais point, un soldat, en faction devant l'entrée me dit
brusquement en français:
--Monsieur, levez votre chapeau!
--Pourquoi donc?
--Voyez!
Et, me désignant du doigt une statue de marbre placée au centre du
pavillon, je lus sur le socle ces deux mots qui me firent à l'instant
faire le signe de respect que l'enthousiaste militaire me demandait:
_Torquato Tasso_. Cela est bien! cela est touchant!... mais j'en suis
encore à me demander comment la sentinelle du poëte avait deviné que
j'étais Français et artiste, et que j'obéirais avec empressement à son
injonction. Savant physionomiste! Je reviens à mes lazzaroni.
Je marchais donc nonchalamment au bord de la mer, en songeant, tout ému,
au pauvre Tasso, dont j'avais, avec Mendelssohn, visité la modeste tombe
à Rome, au couvent de Sant-Onofrio, quelques mois auparavant,
philosophant, à part moi, sur le malheur des poëtes qui sont poëtes par
le coeur, etc., etc. Tout d'un coup, Tasso me fit penser à Cervantes,
Cervantes à sa charmante pastorale Galathée, Galathée à une délicieuse
figure qui brille à côté d'elle dans le roman et qui se nomme Nisida,
Nisida à l'île de la baie de Pouzzoles qui porte ce joli nom, et je fus
pris à l'improviste d'un désir irrésistible de la visiter[58].
J'y cours; me voilà dans la grotte du Pausilippe; j'en sors, toujours
courant; j'arrive au rivage; je vois une barque, je veux la louer; je
demande quatre rameurs, il en vient six; je leur offre un prix
raisonnable, en leur faisant observer que je n'avais pas besoin de six
hommes pour nager dans une coquille de noix jusqu'à Nisida. Ils
insistent en souriant et demandent à peu près trente francs pour une
course qui en valait cinq tout au plus; j'étais de bonne humeur, deux
jeunes garçons se tenaient à l'écart sans rien dire, avec un air
d'envie; je trouvai bouffonne l'insolente prétention de mes rameurs, et
désignant les deux lazzaronetti:
«--Eh bien! oui, allons, trente francs, mais venez tous les huit et
ramons vigoureusement.»
Cris de joie, gambades des petits et des grands! nous sautons dans la
barque, et en quelques minutes nous arrivons à Nisida. Laissant mon
_navire_ à la garde de l'_équipage_, je monte dans l'île, je la parcours
dans tous les sens, je regarde le soleil descendre derrière le cap
Misène poétisé par l'auteur de l'_Énéide_, pendant que la mer qui ne se
souvient ni de Virgile, ni d'Énée, ni d'Ascagne, ni de Misène, ni de
Palinure, chante gaiement dans le mode majeur mille accords
scintillants...
* * *
Comme je vaguais ainsi sans but, un militaire parlant fort bien le
français s'avance vers moi et m'offre de me montrer les diverses
curiosités de l'île, les plus beaux points de vue, etc. J'accepte son
offre avec empressement. Au bout d'une heure, en le quittant, je faisais
le geste de prendre ma bourse pour lui donner la _buona mano_ d'usage,
quand lui, se reculant d'un pas et prenant un air presque offensé,
repousse ma main en disant:
«--Que faites-vous donc, monsieur? je ne vous demande rien,... que de...
prier le bon Dieu pour moi.»
--Parbleu, je le ferai, me dis-je en remettant ma bourse dans ma poche,
l'idée est trop drôle, et que le diable m'emporte si j'y manque.
Le soir, en effet, au moment de me mettre au lit, je récitai
très-sérieusement un premier _Pater_ pour mon brave sergent, mais au
second j'éclatai de rire. Aussi je crains bien que le pauvre homme n'ait
pas fait fortune et qu'il soit resté sergent _comme devant_.
* * *
Je serais demeuré à Nisida jusqu'au lendemain, je crois, si un de mes
matelots, _délégué_ par le _capitaine_, ne fût venu me _héler_ et
m'avertir que le vent fraîchissait, et que nous aurions de la peine à
regagner la terre ferme, si nous tardions encore à _lever l'ancre_, à
_déraper_. Je me rends à ce prudent avis. Je descends; chacun reprend sa
place sur le _navire_; le capitaine, digne émule du héros troyen:
...........Eripit ensem
Fulmineum
(_ouvre son grand couteau_)
strictoque ferit retinacula ferro.
(_et coupe vivement la ficelle_;)
Idem omnes simul ardor habet; rapiuntque, ruuntque;
Littora deseruere; latet sub classibus æquor;
Adnixi torquent spumas, et cærula verrunt.
(_tous, pleins d'ardeur et d'un peu de crainte, nous nous précipitons,
nous fuyons le rivage; nos rames font voler des flots d'écume, la mer
disparaît sous notre...... canot_.) Traduction libre.
Cependant il y avait du danger, la coquille de noix frétillait d'une
singulière façon à travers les crêtes blanches de vagues
disproportionnées; mes gaillards ne riaient plus et commençaient à
chercher leurs chapelets. Tout cela me paraissait d'un ridicule atroce
et je me disais: à propos de quoi vais-je me noyer? À propos d'un soldat
lettré qui admire Tasso; pour moins encore, pour un chapeau; car, si
j'eusse marché tête nue, le soldat ne m'eût pas interpellé; je n'aurais
pas songé au chantre d'Armide, ni à l'auteur de Galathée, ni à Nisida;
je n'aurais pas fait cette sotte excursion insulaire, et je serais
tranquillement assis à Saint-Charles en ce moment, à écouter la
Brambilla et Tamburini! Ces réflexions et les mouvements de la nef en
perdition me faisaient grand mal au coeur, je l'avoue. Pourtant, le dieu
des mers, trouvant la plaisanterie suffisante comme cela, nous permit de
gagner la terre, et les _matelots_, jusque-la muets comme des poissons,
recommencèrent à crier comme des geais. Leur joie fut même si grande,
qu'en recevant les trente francs que j'avais consenti à me laisser
escroquer, ils eurent un remords, et me prièrent avec une véritable
bonhomie, de venir dîner avec eux. J'acceptai. Ils me conduisirent assez
loin de là, au milieu d'un bois de peupliers, sur la route de Pouzzoles,
en un lieu fort solitaire, et je commençais à calomnier leur candide
intention (pauvres lazzaroni!), quand nous arrivâmes vers une chaumière
à eux bien connue, où mes amphytrions se hâtèrent de donner des ordres
pour le festin.
Bientôt apparut un petit monticule de fumants macaroni; ils m'invitèrent
à y plonger la main droite à leur exemple; un grand pot de vin du
Pausilippe fut placé sur la table, et chacun de nous y buvait à son
tour, après, toutefois, un vieillard édenté, le seul de la bande qui
devait boire avant moi, le respect pour l'âge l'emportant chez ces
braves enfants, même sur la courtoisie, qu'ils reconnaissaient devoir à
leur hôte. Le vieux, après avoir bu déraisonnablement, commença à parler
politique et à s'attendrir beaucoup au souvenir du roi Joachim, qu'il
portait dans son coeur. Les jeunes lazzaroni, pour le distraire et me
procurer un divertissement, lui demandèrent avec instance le récit d'un
long et pénible voyage de mer qu'il avait fait autrefois, et dont
l'histoire était célèbre.
Là-dessus, le vieux lazzarone raconta, au grand ébahissement de son
auditoire, comment, embarqué à vingt ans sur un _speronare_, il avait
demeuré en mer _trois jours et deux nuits_, et comme quoi, _toujours
poussé vers de nouveaux rivages_, il avait enfin été jeté dans une _île
lointaine_ où _l'on_ prétend que Napoléon, depuis lors, a été exilé, et
que les indigènes appellent Isola d'Elba. Je manifestai une grande
émotion à cet incroyable récit, en félicitant de tout mon coeur le brave
marin d'avoir échappé à des dangers aussi formidables. De là, profonde
sympathie des lazzaroni pour _mon excellence_; la reconnaissance les
exalte, on se parle à l'oreille, on va, on vient dans la chaumière d'un
air de mystère; je vois qu'il s'agit des préparatifs de quelque surprise
qui m'est destinée. En effet, au moment où je me levais pour prendre
congé de la société, le plus grand des jeunes lazzaroni m'aborde d'un
air embarrassé, et me prie, au nom de ses camarades et pour l'amour
d'eux d'accepter un souvenir, un présent, le plus magnifique qu'ils
pouvaient m'offrir, et capable de faire pleurer l'homme le moins
sensible. C'était un oignon monstrueux, une énorme ciboule, que je reçus
avec une modestie et un sérieux dignes de la circonstance, et que
j'emportai jusqu'au sommet du Pausilippe, après mille adieux, serrements
de mains et protestations d'une amitié inaltérable.
Je venais de quitter ces bonnes gens et je cheminais péniblement à cause
d'un coup que je m'étais donné au pied droit en descendant de Nisida; il
faisait presque nuit. Une belle calèche passa sur la route de Naples.
L'idée peu fashionable me vint de sauter sur la banquette de derrière,
libre par l'absence du valet de pied et de parvenir ainsi sans fatigue
jusqu'à la ville. Mais j'avais compté sans la jolie petite Parisienne
emmousselinée qui trônait à l'intérieur et qui, de sa voix aigre-douce
appelant vivement le cocher: «Louis, il y a quelqu'un derrière!» me fit
administrer à travers la figure un ample coup de fouet. Ce fut le
présent de ma gracieuse compatriote. Ô poupée française! Si Crispino
seulement s'était trouvé là, nous t'aurions fait passer un mauvais quart
d'heure!
Je revins donc, clopin-clopant, en songeant aux charmes de la vie de
brigand, qui, malgré ses fatigues, serait vraiment aujourd'hui la seule
digne d'un honnête homme, si dans la moindre bande ne se trouvaient
toujours tant de misérables stupides et puants!
J'allai oublier mon chagrin et me reposer à Saint-Charles. Et là, pour
la première fois depuis mon arrivée en Italie, j'entendis de la musique.
L'orchestre, comparé à ceux que j'avais observés jusqu'alors, me parut
excellent. Les instruments à vent peuvent être écoutés en sécurité; on
n'a rien à craindre de leur part; les violons sont assez habiles, et les
violoncelles chantent bien, mais ils sont en trop petit nombre. Le
système général adopté en Italie de mettre toujours moins de
violoncelles que de contre-basses, ne peut pas même être justifié par le
genre de musique que les orchestres italiens exécutent habituellement.
Je reprocherais bien aussi au maestro di capella le bruit souverainement
désagréable de son archet dont il frappe un peu rudement son pupitre;
mais on m'a assuré que sans cela, les _musiciens_ qu'il dirige seraient
quelquefois embarrassés pour _suivre la mesure_... À cela il n'y a rien
à répondre; car enfin, dans un pays où la musique instrumentale est à
peu près inconnue, on ne doit pas exiger des orchestres comme ceux de
Berlin, de Dresde ou de Paris. Les choristes sont d'une faiblesse
extrême; je tiens d'un compositeur qui a écrit pour le théâtre
Saint-Charles, qu'il est fort difficile, pour ne pas dire impossible,
d'obtenir une bonne exécution des choeurs écrits à _quatre parties_. Les
soprani ont beaucoup de peine à marcher isolés des ténors, et on est
pour ainsi dire obligé de les leur faire continuellement doubler à
l'octave.
Au _Fondo_ on joue l'opéra buffa, avec une verve, un feu, un _brio_, qui
lui assurent une supériorité incontestable sur la plupart des théâtres
d'opéra comique. On y représentait, pendant mon séjour, une farce
très-amusante de Donizetti, _Les convenances et les inconvenances du
théâtre_.
On pense bien, néanmoins, que l'attrait musical des théâtres de Naples
ne pouvait lutter avec avantage contre celui que m'offrait l'exploration
des environs de la ville, et que je me trouvais plus souvent dehors que
dedans.
Déjeunant, un matin, à Castellamare, avec Munier, le peintre de marine,
que nous avions surnommé Neptune:«--Que faisons nous? me dit-il, en
jetant sa serviette, Naples m'ennuie, n'y retournons pas...
--Allons en Sicile.»
--C'est cela, allons en Sicile; laissez-moi seulement finir une étude
que j'ai commencée, et, à cinq heures, nous irons retenir notre place
sur le bateau à vapeur.
--Volontiers, quelle est notre fortune?»
Notre bourse visitée, il se trouva que nous avions bien assez pour aller
jusqu'à Palerme, mais que, pour en revenir, il eût fallu, comme disent
les moines, compter sur la _Providence_; et, en Français totalement
dépourvus de la vertu _qui transporte les montagnes_, jugeant qu'il ne
fallait pas tenter Dieu, nous nous séparâmes, lui, pour aller portraire
la mer, moi pour retourner pédestrement à Rome.
Ce projet était arrêté dans ma tête depuis quelques jours. Rentré à
Naples le même soir, après avoir dit adieu à Dufeu et à Dantan, le
hasard me fit rencontrer deux officiers suédois de ma connaissance, qui
me firent part de leur intention de se rendre à Rome à pied.
--Parbleu! leur dis-je, je pars demain pour Subiaco; je veux y aller en
droite ligne à travers les montagnes, _franchissant rocs et torrents_,
comme le chasseur de chamois; nous devrions faire le trajet ensemble.
Malgré l'extravagance d'une pareille idée, ces messieurs l'adoptèrent.
Nos effets furent aussitôt expédiés par un _vetturino_; nous convînmes
de nous diriger sur Subiaco à vol d'oiseau, et, après nous y être
reposés un jour, de retourner à Rome par la grande route. Ainsi fut
fait. Nous avions endossé tous les trois le costume obligé de toile
grise; M. B... portait son album et ses crayons; deux cannes étaient
toutes nos armes.
On vendangeait alors. D'excellents raisins (qui n'approchent pourtant
pas de ceux du Vésuve) firent à peu près toute notre nourriture pendant
la première journée; les paysans n'acceptaient pas toujours notre
argent, et nous nous abstenions quelquefois de nous enquérir des
propriétaires.
Le soir, à Capoue, nous trouvâmes _bon souper, bon gîte_, et... un
improvisateur.
Ce brave homme, après quelques préludes brillants sur sa grande
mandoline, s'informa de quelle nation nous étions.
«--Français, répondit M. Kl... rn.»
J'avais entendu, un mois auparavant, les _improvisations_ du Tyrtéc
campanien; il avait fait la même question à mes compagnons de voyage,
qui répondirent:
«--Polonais.»
À quoi, plein d'enthousiasme, il avait répliqué:
«--J'ai parcouru le monde entier, l'Italie, l'Espagne, la France,
l'Allemagne, l'Angleterre, la Pologne, la Russie; mais les plus braves
sont les Polonais, sont les Polonais.»
Voici la cantate qu'il adressa, en musique également _improvisée_, et
sans la _moindre hésitation_, aux trois prétendus Français:
[Illustration: notation musicale
_Allegretto._