Bassi.]

Dans ces psalmodies à quatre parties où la _mélodie_ et le _rhythme_ ne

sont point employés, et dont l'_harmonie_ se borne à l'emploi des

_accords parfaits_ entremêlés de quelques _suspensions_, on peut bien

admettre que le goût et une certaine science aient guidé le musicien qui

les écrivit; mais le génie! allons donc, c'est une plaisanterie.

En outre, les gens qui croient encore sincèrement que Palestrina composa

ainsi à dessein sur les textes sacrés, et mû seulement par l'intention

d'approcher le plus possible d'une pieuse idéalité, s'abusent

étrangement. Ils ne connaissent pas, sans doute, ses madrigaux, dont les

paroles frivoles et galantes sont accolées par lui, cependant, à une

sorte de musique absolument semblable à celle dont il revêtit les

paroles saintes. Il fait chanter par exemple: _Au bord du Tibre, je vis

un beau pasteur, dont la plainte amoureuse_, etc., par un choeur lent

dont l'effet général et le style harmonique ne diffèrent en rien de ses

compositions dites religieuses. Il ne savait pas faire d'autre musique,

voilà la vérité; et il était si loin de poursuivre un céleste idéal,

qu'on retrouve dans ses écrits une foule de ces sortes de logogriphes

que les contre-pointistes qui le précédèrent avaient mis à la mode et

dont il passe pour avoir été l'antagoniste inspiré. Sa _missa ad fugam_

en est la preuve.

Or, en quoi ces difficultés de contre-point, si habilement vaincues

qu'on les suppose, contribuent-elles à l'expression du sentiment

religieux? en quoi cette preuve de la patience du tisseur d'accords

annonce-t-elle en lui une simple préoccupation du véritable objet de son

travail? en rien, à coup sûr. L'accent expressif d'une composition

musicale n'est ni plus puissant, ni plus vrai, parce qu'elle est écrite

en canon perpétuel, par exemple; et il n'importe à la beauté et à la

vérité de l'expression que le compositeur ait vaincu une difficulté

étrangère à leur recherche; pas plus que si, en écrivant, il eût été

gêné d'une façon quelconque par une douleur physique ou un obstacle

matériel.

Si Palestrina, ayant perdu les deux mains, s'était vu forcé d'écrire

avec le pied et y était parvenu, ses ouvrages n'en eussent pas acquis

plus de valeur pour cela et n'en seraient ni plus ni moins religieux.

Le critique allemand, dont je parlais tout à l'heure, n'hésite pas

cependant à appeler _sublimes_ les _improperia_ de Palestrina.

«Toute cette cérémonie, dit-il encore, le sujet en lui-même, la présence

du Pape au milieu du corps des cardinaux, le mérite d'exécution des

chanteurs qui déclament avec une précision et une intelligence

admirables, tout cela forme de ce spectacle un des plus imposants et des

plus touchants de la semaine sainte.»--Oui, certes, mais tout cela ne

fait pas de cette musique une oeuvre de génie et d'inspiration.

Par une de ces journées sombres qui attristent la fin de l'année, et que

rend encore plus mélancoliques le souffle glacé du vent du nord,

écoutez, en lisant _Ossian_, la fantastique harmonie d'une harpe

éolienne balancée au sommet d'un arbre dépouillé de verdure, et vous

pourrez éprouver un sentiment profond de tristesse, un désir vague et

infini d'une autre existence, un dégoût immense de celle-ci, en un mot

une forte atteinte de spleen jointe à une tentation de suicide. Cet

effet est encore plus prononcé que celui des harmonies vocales de la

chapelle Sixtine; on n'a jamais songé cependant à mettre les facteurs de

harpes éoliennes au nombre des grands compositeurs.

Mais, au moins, le service musical de la chapelle Sixtine a-t-il

conservé sa dignité et le caractère religieux qui lui convient, tandis

que, infidèles aux anciennes traditions, les autres églises de Rome sont

tombées, sous ce rapport, dans un état de dégradation, je dirai même de

démoralisation, qui passe toute croyance. Plusieurs prêtres français,

témoins de ce scandaleux abaissement de l'art religieux, en ont été

indignés.

J'assistai, le jour de la fête du roi, à une messe solennelle à grands

choeurs et à grand orchestre, pour laquelle notre ambassadeur, M. de

Saint-Aulaire, avait demandé les meilleurs artistes de Rome. Un

amphithéâtre assez vaste, élevé devant l'orgue, était occupé par une

soixantaine d'exécutants. Ils commencèrent par s'accorder à grand bruit,

comme ils l'eussent fait dans un foyer de théâtre; le diapason de

l'orgue, beaucoup trop bas, rendait, à cause des instruments à vent, son

adjonction à l'orchestre impossible. Un seul parti restait à prendre, se

passer de l'orgue. L'organiste ne l'entendait pas ainsi; il voulait

faire sa partie, dussent les oreilles des auditeurs être torturées

jusqu'au sang; il voulait gagner son argent, le brave homme, et il le

gagna bien, je le jure, car de ma vie je n'ai ri d'aussi bon coeur.

Suivant la louable coutume des organistes italiens, il n'employa,

pendant toute la durée de la cérémonie, que les jeux aigus. L'orchestre,

plus fort que cette harmonie de petites flûtes, la couvrait assez bien

dans les _tutti_, mais quand la masse instrumentale venait à frapper un

accord sec, suivi d'un silence, l'orgue, dont le son traîne un peu, on

le sait, et ne peut se couper aussi bref que celui des autres

instruments, demeurait alors à découvert et laissait entendre un accord

plus bas d'un quart de ton que celui de l'orchestre, produisant ainsi le

gémissement le plus atrocement comique qu'on puisse imaginer.

Pendant les intervalles remplis par le plain-chant des prêtres, les

concertants, incapables de contenir leur démon musical, préludaient

hautement, tous à la fois, avec un incroyable sang-froid; la flûte

lançait des gammes en _ré_; le cor sonnait une fanfare en _mi bémol_;

les violons faisaient d'aimables cadences, des gruppetti charmants; le

basson, tout bouffi d'importance, soufflait ses notes graves en faisant

claquer ses grandes clefs, pendant que les gazouillements de l'orgue

achevaient de brillanter ce concert inouï, digne de Calliot. Et tout

cela se passait en présence d'une assemblée d'hommes civilisés, de

l'ambassadeur de France, du directeur de l'Académie, d'un corps nombreux

de prêtres et de cardinaux, devant une réunion d'artistes de toutes les

nations. Pour la musique, elle était digne de tels exécutants. Cavatines

avec crescendo, cabalettes, points d'orgue et roulades; oeuvre sans nom,

monstre de l'ordre composite dont une phrase de Vaccaï formait la tête,

des bribes de Paccini les membres, et un ballet de Gallemberg le corps

et la queue. Qu'on se figure, pour couronner l'oeuvre, les _soli_ de

cette étrange musique sacrée, chantés _en voix de soprano_ par un gros

gaillard dont la face rubiconde était ornée d'une énorme paire de

favoris noirs. «Mais, mon Dieu, dis-je à mon voisin qui étouffait, tout

est donc miracle dans ce bienheureux pays! Avez-vous jamais vu un

_castrat_ barbu comme celui-ci?»

--«_Castrato_!... répliqua vivement, en se retournant, une dame

italienne, indignée de nos rires et de nos observations, _d'avvero non e

castrato_!

--Vous le connaissez, madame?

--_Per Bacco! non burlate. Imparate, pezzi d'asino, che quel virtuoso

maraviglioso é il marito mio._»

J'ai entendu fréquemment, dans d'autres églises, les ouvertures du

_Barbiere di Siviglia_, de la _Cenerentola_ et d'_Otello_. Ces morceaux

paraissaient former le répertoire favori des organistes; ils en

assaisonnaient fort agréablement le service divin.

La musique des théâtres, aussi _dramatique_ que celle des églises est

_religieuse_, est dans le même état de splendeur. Même invention, même

pureté de formes, même charme dans le style, même profondeur de pensée.

Les chanteurs que j'ai entendus pendant la saison théâtrale avaient en

général de bonnes voix et cette facilité de vocalisation qui

caractérise[56] spécialement les Italiens; mais à l'exception de madame

Ungher, Prima-donna allemande, que nous avons applaudie souvent à Paris,

et de Salvator, assez bon baryton, ils ne sortaient pas de la ligne des

médiocrités. Les choeurs sont d'un degré au-dessous de ceux de notre

Opéra-Comique pour l'ensemble, la justesse et la chaleur. L'orchestre,

imposant et formidable, à peu près comme l'armée du prince de Monaco,

possède, sans exception, toutes les qualités qu'on appelle ordinairement

des défauts. Au théâtre _Valle_, les violoncelles sont au nombre de...

_un_, lequel _un_ exerce l'état d'orfévre, plus heureux qu'un de ses

confrères, obligé, pour vivre, de _rempailler des chaises_. À Rome, le

mot symphonie, comme celui d'ouverture, n'est employé que pour désigner

un _certain bruit_ que font les orchestres de théâtre, avant le lever de

la toile, et auquel personne ne fait attention. Weber et Beethoven sont

là des noms à peu près inconnus. Un savant abbé de la chapelle Sixtine

disait un jour à Mendelssohn _qu'on lui avait parlé d'un jeune homme de

grande espérance nommé Mozart_. Il est vrai que ce digne ecclésiastique

communique fort rarement avec les gens du monde et ne s'est occupé toute

sa vie que des oeuvres de Palestrina. C'est donc un être que sa conduite

privée et ses opinions mettent à part. Quoiqu'on n'y exécute jamais la

musique de Mozart, il est pourtant juste de dire que, dans Rome, bon

nombre de personnes ont entendu parler de lui autrement que comme d'_un

jeune homme de grande espérance_. Les dilettanti érudits savent même

qu'il est mort, et que, sans approcher toutefois de Donizetti, il a

écrit quelques partitions remarquables. J'en ai connu un qui s'était

procuré le _Don Juan_; après l'avoir longuement étudié au piano, il fut

assez franc pour m'avouer en confidence que cette _vieille musique_ lui

paraissait supérieure au _Zadig_ et _Astartea_ de M. Vaccaï, récemment

mis en scène au théâtre d'Apollo. L'art instrumental est lettre close

pour les Romains. Ils n'ont pas même l'idée de ce que nous appelons une

symphonie.

J'ai remarqué seulement à Rome une musique instrumentale populaire que

je penche fort à regarder comme un reste de l'antiquité: je veux parler

des _pifferari_. On appelle ainsi des musiciens ambulants, qui, aux

approches de Noël, descendent des montagnes par groupes de quatre ou

cinq, et viennent, armés de musettes et de _pifferi_ (espèce de

hautbois), donner de pieux concerts devant les images de la madone. Ils

sont, pour l'ordinaire, couverts d'amples manteaux de drap brun, portent

le chapeau pointu dont se coiffent les brigands, et tout leur extérieur

est empreint d'une certaine sauvagerie mystique pleine d'originalité.

J'ai passé des heures entières à les contempler dans les rues de Rome,

la tête légèrement penchée sur l'épaule, les yeux brillants de la foi la

plus vive, fixant un regard de pieux amour sur la sainte madone, presque

aussi immobiles que l'image qu'ils adoraient. La musette, secondée d'un

grand _piffero_ soufflant la basse, fait entendre une harmonie de deux

ou trois notes, sur laquelle un _piffero_ de moyenne longueur exécute la

mélodie; puis, au-dessus de tout cela deux petits _pifferi_ très-courts,

joués par des enfants de douze à quinze ans, tremblotent trilles et

cadences, et inondent la rustique chanson d'une pluie de bizarres

ornements. Après de gais et réjouissants refrains, fort longtemps

répétés, une prière lente, grave, d'une onction toute patriarcale, vient

dignement terminer la naïve symphonie. Cet air a été gravé dans

plusieurs recueils napolitains, je m'abstiens en conséquence de le

reproduire ici. De près, le son est si fort qu'on peut à peine le

supporter; mais à un certain éloignement, ce singulier orchestre produit

un effet auquel peu de personnes restent insensibles. J'ai entendu

ensuite les _pifferari_ chez eux, et si je les avais trouvés si

remarquables à Rome, combien l'émotion que j'en reçus fut plus vive dans

les montagnes sauvages des Abruzzes, où mon humeur vagabonde m'avait

conduit! Des roches volcaniques, de noires forêts de sapins formaient la

décoration naturelle et le complément de cette musique primitive. Quand

à cela venait encore se joindre l'aspect d'un de ces monuments

mystérieux d'un autre âge connus sous le nom de murs cyclopéens, et

quelques bergers revêtus d'une peau de mouton brute, avec la toison

entière en dehors (costume des pâtres de la Sabine), je pouvais me

croire contemporain des anciens peuples au milieu desquels vint

s'installer jadis Évandre l'Arcadien, l'hôte généreux d'Énée.

* * *

Il faut, on le voit, renoncer à peu près à entendre de la musique, quand

on habite Rome; j'en étais venu même, au milieu de cette atmosphère

antiharmonique à n'en plus pouvoir composer. Tout ce que j'ai produit à

l'Académie se borne à trois ou quatre morceaux: 1º Une _ouverture de

Rob-Roy_, longue et diffuse, exécutée à Paris un an après; fort mal

reçue du public, et que je brûlai le même jour en sortant du concert; 2º

_La scène aux champs_ de ma symphonie fantastique, que je refis presque

entièrement en vaguant dans la villa Borghèse; 3º _Le chant de bonheur_

de mon monodrame Lélio[57] que je rêvai, perfidement bercé par mon

ennemi intime, le vent du sud, sur les buis touffus et taillés en

muraille de notre classique jardin; 4e cette mélodie qui a nom _la

Captive_, et dont j'étais fort loin, en l'écrivant, de prévoir la

fortune. Encore, me trompé-je, en disant qu'elle fut composée à Rome,

car c'est de Subiaco qu'elle est datée. Il me souvient, en effet, qu'un

jour, en regardant mon ami Lefebvre, l'architecte, dans l'auberge de

Subiaco où nous logions, un mouvement de son coude ayant fait tomber un

livre placé sur la table où il dessinait, je le relevai; c'était le

volume des _Orientales_ de V. Hugo; il se trouva ouvert à la page de _la

Captive_. Je lus cette délicieuse poésie, et me retournant vers

Lefebvre: «Si j'avais là du papier réglé, lui dis-je, j'écrirais la

musique de ce morceau, car _je l'entends_.

--Qu'à cela ne tienne, je vais vous en donner.»

Et Lefebvre, prenant une règle et un tire-ligne, eut bientôt tracé

quelques portées, sur lesquelles je jetai le chant et la basse de ce

petit air; puis, je mis le manuscrit dans mon portefeuille et n'y

songeai plus. Quinze jours après, de retour à Rome, on chantait chez

notre directeur, quand _la Captive_ me revint en tête. «Il faut, dis-je

à mademoiselle Vernet, que je vous montre un air improvisé à Subiaco,

pour savoir un peu ce qu'il signifie; je n'en ai plus la moindre

idée.»--L'accompagnement de piano, griffonné à la hâte, nous permit de

l'exécuter convenablement; et cela prit si bien, qu'au bout d'un mois,

M. Vernet, poursuivi, obsédé par cette mélodie, m'interpella ainsi: «Ah

ça! quand vous retournerez dans les montagnes, j'espère bien que vous

n'en rapporterez pas d'autres chansons, car votre _Captive_ commence à

me rendre le séjour de la villa fort désagréable; on ne peut faire un

pas dans le palais, dans le jardin, dans le bois, sur la terrasse, dans

les corridors, sans entendre chanter, ou ronfler, ou grogner: «_Le long

du mur sombre... le sabre du Spahis... je ne suis pas Tartare...

l'eunuque noir_, etc,» C'est à en devenir fou. Je renvoie demain un de

mes domestiques; je n'en prendrai un nouveau qu'à la condition expresse

pour lui de ne pas chanter _la Captive_.»

J'ai plus tard développé et instrumenté pour l'orchestre cette mélodie

qui est, je crois, l'une des plus colorées que j'aie produites.

Il reste enfin, à citer, pour clore cette liste fort courte de mes

productions romaines, une méditation religieuse à six voix avec

accompagnement d'orchestre, sur la traduction en prose d'une poésie de

Moore (_Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive_). Elle forme le

numéro 1 de mon oeuvre 18, intitulée _Tristia_.

Quant au _Resurrexit_ à grand orchestre, avec choeurs, que j'envoyai aux

académiciens de Paris, pour obéir au règlement, et dans lequel ces

messieurs trouvèrent un _progrès_ très-remarquable, une _preuve_

sensible de l'influence du séjour de Rome sur mes idées, et l'abandon

complet de mes fâcheuses _tendances musicales_, c'est un fragment de ma

messe solennelle exécutée à Saint-Roch et à Saint-Eustache, on le sait,

plusieurs années avant que j'obtinsse le prix de l'Institut. Fiez-vous

donc aux jugements des immortels!

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 59 / 159 题