XXXIX

La vie du musicien à Rome.--La musique dans l'église de

Saint-Pierre.--La chapelle Sixtine.--Préjugé sur Palestrina.--La

musique religieuse moderne dans l'église de

Saint-Louis.--Les théâtres lyriques.--Mozart et Vaccaï.--Les

pifferari.--Mes compositions à Rome.

Il fallait bien toujours revenir dans cette éternelle ville de Rome, et

s'y convaincre de plus en plus que, de toutes les existences d'artiste,

il n'en est pas de plus triste que celle d'un musicien étranger,

condamné à l'habiter, si l'amour de l'art est dans son coeur. Il y

éprouve un supplice de tous les instants, dans les premiers temps, en

voyant ses illusions poétiques tomber une à une, et le bel édifice

musical élevé par son imagination, s'écrouler devant la plus

désespérante des réalités; ce sont, chaque jour, de nouvelles

expériences qui amènent constamment de nouvelles déceptions. Au milieu

de tous les autres arts pleins de vie, de grandeur, de majesté,

éblouissants de l'éclat du génie, étalant fièrement leurs merveilles

diverses, il voit la musique réduite au rôle d'une esclave dégradée,

hébétée par la misère et chantant, d'une voix usée, de stupides poëmes

pour lesquels le peuple lui jette à peine un morceau de pain. C'est ce

que je reconnus facilement au bout de quelques semaines. À peine

arrivé, je cours à Saint-Pierre... immense! sublime! écrasant!... voilà

Michel-Ange, voilà Raphaël, voilà Canova; je marche sur les marbres les

plus précieux, les mosaïques les plus rares... Ce silence solennel...

cette fraîche atmosphère... ces tons lumineux si riches et si

harmonieusement fondus... Ce vieux pèlerin, agenouillé seul, dans la

vaste enceinte... Un léger bruit, parti du coin le plus obscur du

temple, et roulant sous ces voûtes colossales comme un tonnerre

lointain... j'eus peur... il me sembla que c'était là réellement la

maison de Dieu et que je n'avais pas le droit d'y entrer. Réfléchissant

que de faibles créatures comme moi étaient parvenues cependant à élever

un pareil monument de grandeur et d'audace, je sentis un mouvement de

fierté, puis, songeant au rôle magnifique que devait y jouer l'art que

je chéris, mon coeur commença à battre à coups redoublés. Oh! oui, sans

doute, me dis-je aussitôt, ces tableaux, ces statues, ces colonnes,

cette architecture de géants, tout cela n'est que le corps du monument;

la musique en est l'âme; c'est par elle qu'il manifeste son existence,

c'est elle qui résume l'hymne incessant des autres arts, et de sa voix

puissante le porte brûlant aux pieds de l'Éternel. Où donc est

l'orgue?... L'orgue, un peu plus grand que celui de l'Opéra de Paris,

était _sur des roulettes_; un pilastre le dérobait à ma vue. N'importe,

ce chétif instrument ne sert peut-être qu'à donner le ton aux voix, et

tout effet instrumental étant proscrit, il doit suffire. Quel est le

nombre des chanteurs?... Me rappelant alors la petite salle du

Conservatoire, que l'église de Saint-Pierre contiendrait cinquante ou

soixante fois au moins, je pensai que si un choeur de _quatre-vingt-dix_

voix y était employé journellement, les choristes de Saint-Pierre ne

devaient se compter que par milliers.

Ils sont au nombre de _dix-huit_ pour les jours ordinaires, et de

_trente-deux_ pour les fêtes solennelles. J'ai même entendu un

_Miserere_ à la chapelle Sixtine, chanté par _cinq voix_. Un critique

allemand de beaucoup de mérite s'est constitué tout récemment le

défenseur de la chapelle Sixtine.

«La plupart des voyageurs, dit-il, en y entrant, s'attendent à une

musique bien plus entraînante, je dirai même bien plus amusante que

celle des opéras qui les avaient charmés dans leur patrie; au lieu de

cela, les chanteurs du Pape leur font entendre un plain-chant séculaire,

simple, pieux, et sans le moindre accompagnement. Ces dilettanti

désappointés, ne manquent pas alors de jurer à leur retour que la

chapelle Sixtine n'offre aucun intérêt musical, et que tous les beaux

récits qu'on en fait sont autant de contes.»

Nous ne dirons pas à ce sujet absolument comme les observateurs

superficiels dont parle cet écrivain. Bien au contraire, cette harmonie

des siècles passés, venue jusqu'à nous sans la moindre altération de

style ni de forme, offre aux musiciens le même intérêt que présentent

aux peintres les fresques de Pompéi. Loin de regretter, sous ces

accords, l'accompagnement de trompettes et de grosse caisse, aujourd'hui

tellement mis à la mode par les compositeurs italiens, que chanteurs et

danseurs ne croiraient pas, sans lui, pouvoir obtenir les

applaudissements qu'ils méritent, nous avouerons que la chapelle Sixtine

étant le seul lieu musical de l'Italie où cet abus déplorable n'ait

point pénétré, on est heureux de pouvoir y trouver un refuge contre

l'artillerie des fabricants de cavatines. Nous accorderons au critique

allemand que les _trente-deux_ chanteurs du Pape, incapables de produire

le moindre effet et même de se faire entendre dans la plus vaste église

du monde, suffisent à l'exécution des oeuvres de Palestrina dans

l'enceinte bornée de la chapelle pontificale; nous dirons avec lui que

cette harmonie pure et calme jette dans une rêverie qui n'est pas sans

charme. Mais ce charme est le propre de l'harmonie elle-même, et le

prétendu génie des compositeurs n'en est pas la cause, si toutefois on

peut donner le nom de compositeurs à des musiciens qui passaient leur

vie à compiler des successions d'accords comme celle-ci qui fait partie

des _Improperia_ de Palestrina:

Soprani.

[Illustration: notation musicale

Mémoires de Hector Berlioz comprenant ses voyages en Italie, en Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865 · 第 57 / 159 题