La vie du musicien à Rome.--La musique dans l'église de
Saint-Pierre.--La chapelle Sixtine.--Préjugé sur Palestrina.--La
musique religieuse moderne dans l'église de
Saint-Louis.--Les théâtres lyriques.--Mozart et Vaccaï.--Les
pifferari.--Mes compositions à Rome.
Il fallait bien toujours revenir dans cette éternelle ville de Rome, et
s'y convaincre de plus en plus que, de toutes les existences d'artiste,
il n'en est pas de plus triste que celle d'un musicien étranger,
condamné à l'habiter, si l'amour de l'art est dans son coeur. Il y
éprouve un supplice de tous les instants, dans les premiers temps, en
voyant ses illusions poétiques tomber une à une, et le bel édifice
musical élevé par son imagination, s'écrouler devant la plus
désespérante des réalités; ce sont, chaque jour, de nouvelles
expériences qui amènent constamment de nouvelles déceptions. Au milieu
de tous les autres arts pleins de vie, de grandeur, de majesté,
éblouissants de l'éclat du génie, étalant fièrement leurs merveilles
diverses, il voit la musique réduite au rôle d'une esclave dégradée,
hébétée par la misère et chantant, d'une voix usée, de stupides poëmes
pour lesquels le peuple lui jette à peine un morceau de pain. C'est ce
que je reconnus facilement au bout de quelques semaines. À peine
arrivé, je cours à Saint-Pierre... immense! sublime! écrasant!... voilà
Michel-Ange, voilà Raphaël, voilà Canova; je marche sur les marbres les
plus précieux, les mosaïques les plus rares... Ce silence solennel...
cette fraîche atmosphère... ces tons lumineux si riches et si
harmonieusement fondus... Ce vieux pèlerin, agenouillé seul, dans la
vaste enceinte... Un léger bruit, parti du coin le plus obscur du
temple, et roulant sous ces voûtes colossales comme un tonnerre
lointain... j'eus peur... il me sembla que c'était là réellement la
maison de Dieu et que je n'avais pas le droit d'y entrer. Réfléchissant
que de faibles créatures comme moi étaient parvenues cependant à élever
un pareil monument de grandeur et d'audace, je sentis un mouvement de
fierté, puis, songeant au rôle magnifique que devait y jouer l'art que
je chéris, mon coeur commença à battre à coups redoublés. Oh! oui, sans
doute, me dis-je aussitôt, ces tableaux, ces statues, ces colonnes,
cette architecture de géants, tout cela n'est que le corps du monument;
la musique en est l'âme; c'est par elle qu'il manifeste son existence,
c'est elle qui résume l'hymne incessant des autres arts, et de sa voix
puissante le porte brûlant aux pieds de l'Éternel. Où donc est
l'orgue?... L'orgue, un peu plus grand que celui de l'Opéra de Paris,
était _sur des roulettes_; un pilastre le dérobait à ma vue. N'importe,
ce chétif instrument ne sert peut-être qu'à donner le ton aux voix, et
tout effet instrumental étant proscrit, il doit suffire. Quel est le
nombre des chanteurs?... Me rappelant alors la petite salle du
Conservatoire, que l'église de Saint-Pierre contiendrait cinquante ou
soixante fois au moins, je pensai que si un choeur de _quatre-vingt-dix_
voix y était employé journellement, les choristes de Saint-Pierre ne
devaient se compter que par milliers.
Ils sont au nombre de _dix-huit_ pour les jours ordinaires, et de
_trente-deux_ pour les fêtes solennelles. J'ai même entendu un
_Miserere_ à la chapelle Sixtine, chanté par _cinq voix_. Un critique
allemand de beaucoup de mérite s'est constitué tout récemment le
défenseur de la chapelle Sixtine.
«La plupart des voyageurs, dit-il, en y entrant, s'attendent à une
musique bien plus entraînante, je dirai même bien plus amusante que
celle des opéras qui les avaient charmés dans leur patrie; au lieu de
cela, les chanteurs du Pape leur font entendre un plain-chant séculaire,
simple, pieux, et sans le moindre accompagnement. Ces dilettanti
désappointés, ne manquent pas alors de jurer à leur retour que la
chapelle Sixtine n'offre aucun intérêt musical, et que tous les beaux
récits qu'on en fait sont autant de contes.»
Nous ne dirons pas à ce sujet absolument comme les observateurs
superficiels dont parle cet écrivain. Bien au contraire, cette harmonie
des siècles passés, venue jusqu'à nous sans la moindre altération de
style ni de forme, offre aux musiciens le même intérêt que présentent
aux peintres les fresques de Pompéi. Loin de regretter, sous ces
accords, l'accompagnement de trompettes et de grosse caisse, aujourd'hui
tellement mis à la mode par les compositeurs italiens, que chanteurs et
danseurs ne croiraient pas, sans lui, pouvoir obtenir les
applaudissements qu'ils méritent, nous avouerons que la chapelle Sixtine
étant le seul lieu musical de l'Italie où cet abus déplorable n'ait
point pénétré, on est heureux de pouvoir y trouver un refuge contre
l'artillerie des fabricants de cavatines. Nous accorderons au critique
allemand que les _trente-deux_ chanteurs du Pape, incapables de produire
le moindre effet et même de se faire entendre dans la plus vaste église
du monde, suffisent à l'exécution des oeuvres de Palestrina dans
l'enceinte bornée de la chapelle pontificale; nous dirons avec lui que
cette harmonie pure et calme jette dans une rêverie qui n'est pas sans
charme. Mais ce charme est le propre de l'harmonie elle-même, et le
prétendu génie des compositeurs n'en est pas la cause, si toutefois on
peut donner le nom de compositeurs à des musiciens qui passaient leur
vie à compiler des successions d'accords comme celle-ci qui fait partie
des _Improperia_ de Palestrina:
Soprani.
[Illustration: notation musicale